Chapter 7
--Vous vous demandez peut-être de qui je tiens ces tuyaux. Toujours de la femme de chambre à Mme San Buscar. Comme vous savez (il eut un sourire un peu canaille), elle me fait lire les lettres que sa maîtresse n'a pas la sagesse de brûler. J'ai pris copie de celle où votre mari donne les derniers détails sur leur rendez-vous. Voulez-vous la lire?
--Ah! non, merci, dit Sylvère, avec un soupçon de dégoût.
Le jeune homme ne parut pas y prendre garde.
--Ils se méfiaient de leur hôtel, je pense, à cause des domestiques: c'est pour ça qu'ils avaient choisi les Échelles, qui est un des mieux tenus de Paris pour ça, et avec trois entrées, ce qui ne gâte rien. Alors, en arrivant demain après-midi, vous avez tout le temps d'aller prévenir M. de San Buscar, si, comme je le suppose, vous désirez qu'il vous accompagne dans vos manoeuvres.
--Oui, dit Sylvère, autant vaut: cela fera d'une pierre deux coups.
--Il est probable que vous ne le trouveriez pas au Léviathan-Hôtel; mais je pourrai vous conduire presque sûrement où il sera, du moins si vous me permettez d'aller vous attendre à la gare. Car de l'avertir vous-même à l'avance, il faudrait être plus sûr de sa dissimulation, et qu'il tiendrait sa langue.
Sylvère acquiesça sans objection aux plans du jeune homme. Elle était devenue taciturne; et on eût dit qu'au moment d'engager l'action définitive sa belle vaillance l'abandonnait un peu.
Mais le lendemain, au sortir du couvent et des embrassements de la Mère Marie des Prodiges, ce fut tout autre chose. Peut-être avait-elle bien dormi, comme les duellistes ont accoutumé, la veille de leurs rencontres. Peut-être avait-elle décidé que son mari, somme toute, n'était pas encore définitivement coupable, pensée agréable et qui laisse au pardon des voies plus aisées. Toujours est-il qu'elle avait l'air de partir en vacances. L'Ange Gardien, qui l'attendait aux guichets de la gare Saint-Lazare, la regardait venir de loin, le visage clair, la démarche longue et comme moulée par son costume tailleur à rayures.
--Maintenant, lui dit-elle d'une voix qui sonna presque joyeuse, je me laisse conduire.
Et elle s'assit dans la voiture découverte, avec ce geste de se caler en rond, de se frotter contre les coussins, qu'ont les petites femmes qui partent pour le Bois, aux premières chaleurs.
Mais il se mit à pleuvoir, et il fallut lever la capote. Puis le fiacre s'arrêta.
--Où sommes-nous, demanda Sylvère.
--Si vous le permettez, dit le jeune homme, je vous ai menée chez Mme d'Erèse, qui ne vous est pas tout à fait inconnue, je crois. Vous êtes sûre, à cette heure-ci, en insistant, d'y rencontrer M. de San Buscar. Quoiqu'il me connaisse, peut-être que mon nom ne suffirait pas à lui faire interrompre ses occupations. Mais il se dérangera sûrement pour vous.
Sylvère ayant sonné chez Floride, une soubrette jeune, grasse et laide, à qui elle fit part de ses noms et qualités, ainsi que d'un très vif désir de voir M. de San Buscar, l'introduisit dans le petit salon art-nouveau qu'on a déjà décrit au chapitre v, et déclara qu'elle allait vérifier si Monsieur le comte se trouvait là, quoiqu'elle ne le crût point. Par surcroît, Sylvère lui confia une de ses cartes où elle avait écrit: «Affaire urgente. Votre femme...», et attendit seule, l'Ange Gardien étant resté en bas dans le fiacre.
San Buscar était, en effet, chez Mme d'Erèse: il apparut au bout de quelques minutes, fort ému, et pareil, dans son désordre extrême, à un baigneur qu'on interrompt en ses apprêts au bord d'une rivière; les cheveux en révolte, nulle cravate et une bottine chevauchant son pantalon. Il demanda, sans presque prendre le temps de saluer:
--Qu'y a-t-il donc?
Sylvère eut un moment d'embarras. Mais, reprenant son courage:
--Il y a, dit-elle, que votre femme vous trompe avec mon mari.
A ce moment une porte, qui s'entr'ouvrit derrière Sylvère, laissa apercevoir, mais à peine, le visage clignotant de Mme d'Erèse, un peu de linge blanc, puis se referma; tandis que San Buscar, qui avait pris un air accablé:
--Carajo, dit-il; vous êtes sûre?
--Très sûre. Ils ont rendez-vous à l'hôtel des Échelles, rue de Châteaudun.
--C'est oune infamie, gronda cet époux malheureux.
Et il s'assit dans un fauteuil en bois lie-de-vin.
--Ils ont rendez-vous à cinq heures, reprit Mme de Mariolles. Nous avons tout juste le temps d'avertir un commissaire de police, et qu'on les surprenne.
--Je souis hors de moi, gémissait cependant un San Buscar immobile.
--J'ai pensé, continua Sylvère, que vous ne refuseriez pas de m'accompagner au commissariat.
--Ah oui... au commissariat. Certainement, ma chère amie. Et vous tenez beaucoup à mettre la police là-dedans?
--Mais enfin, dit la jeune femme avec un commencement d'impatience, vous y avez le même intérêt que moi. Votre femme vous trompe, entendez-vous, votre femme.
Ces paroles parurent aiguillonner San Buscar. Il se leva et, à trois reprises, répéta d'un air sombre.
--Je souis cocou.
Et, s'étant sans doute dûment convaincu de cette vérité fâcheuse, il ajouta, comme si c'en était la conséquence naturelle:
--Je vais aller prendre mon chapeau.
Une courte absence lui ayant suffi à retrouver aussi sa cravate, comme à réparer les autres désordres de sa toilette, c'est sous son ordinaire aspect qu'il accompagna Sylvère jusqu'à sa voiture. Cependant l'Ange Gardien avait disparu; mais Sylvère s'en aperçut à peine, et aussi bien sa présence n'était-elle plus nécessaire.
--Le monsieur, qui était là, déclara pourtant le cocher, a dit que c'est au commissariat de la rue Cadet qu'il fallait que vous alliez.
--Quel monsieur? demanda Cristobal à Mme de Mariolles.
--C'est un de vos amis, je crois, un M. de Crissey. Je le connais un peu, et c'est lui qui m'a donné tous les renseignements sur Imogène et Tony.
--Ah! vous appelez cela un ami, dit San Buscar en reniflant avec force. Et de quoi s'occupait-il? je vous demande. Laissez-moi seulement le rencontrer un soir pour le remercier, sur la Côte des Basques. Un ami comme ça; je voudrais qu'il se marie.
Entre temps on était arrivé rue Cadet. Mais M. le commissaire n'étant pas visible tout de suite, il fallut l'attendre une demi-heure dans la salle commune. Elle était vaste, grise et malpropre, avec un banc étroit de moleskine, où Sylvère s'assit, et tapa du pied, tandis que Cristobal s'absorbait dans la contemplation d'une affiche neuve. Les pêcheurs de France y étaient formellement avertis qu'ils avaient le droit de se servir, pour la pêche en rivière, du buzard fluviatile, du pygargue ordinaire et autres oiseaux mystérieux. San Buscar la relut peut-être quinze fois sans en comprendre un mot. Un agent vint les chercher enfin pour les introduire auprès du commissaire.
C'était un petit homme rond et rouge, un peu phraseur, avec des yeux fins, et qui ne fut pas long à se mettre au fait:
--Eh bien, Madame la baronne, conclut-il, il ne nous reste plus qu'à nous rendre sur les lieux du litige, _unde adhuc sub judice lis est_, comme disait le poète. Je ne dois pas, d'autre part, vous laisser ignorer que, si M. votre mari veut bien nous ouvrir, ce sera de son plein gré, _sponte sua_. En droit, il s'y pourrait refuser, sauf mandat de M. le Procureur, qui nous permettrait d'avoir recours aux serruriers, mais que nous n'avons pas, ni ne pourrions avoir avant huit jours au moins. Heureusement que les gens n'en savent rien d'ordinaire et ouvrent dès qu'il est question de loi.
Là-dessus, la petite troupe se trouva à la porte de l'hôtel des Échelles, laissa un agent sur l'escalier, et gagna en bon ordre le n° 39.
--Au nom de la loi, ouvrez.
On entendit un grand remue-ménage, des exclamations de femme, le bruit mou d'un fauteuil qui se renverse avec du linge; après quoi la porte s'ouvrit sur un gros homme glabre et chauve. Une courte chemise empesée, rayée de bleu, riait sur ses jambes tortes; et il fumait un cigare où restait la bague.
Sylvère tourna vite le dos, tandis que Cristobal regardait l'étranger avec stupéfaction:
--Mais il y a erreur, dit-il enfin. Et ce n'est pas ici, c'est au 49 qu'il faut aller.
Après excuses au gros homme, qui referma la porte non sans violence, on repartit pour le 49, et il n'y eut pas de surprise cette fois, ce fut bien Mariolles qui vint ouvrir. S'il y apporta quelque retard, c'est peut-être qu'il n'était pas tout d'abord en état de paraître: non pas qu'il le fût beaucoup encore, tout son vêtement n'étant qu'un pantalon et une chemise. Derrière lui on aperçut une chambre en désordre, du linge épars, les fleurs d'une capeline suspendues à la pendule, et, dans un lit d'acajou, un pâle visage dont les yeux se promenaient avec inquiétude sur les nouveaux venus.
Déjà le commissaire procédait aux vérifications d'identité (comme on dit). De Mariolles il passa galamment à sa complice.
--Et la belle dame qui est couchée là, fit-il. _latens deitas_, si j'ose m'exprimer ainsi, c'est bien Mme la comtesse de San Buscar?
Imogène ne répondit pas.
--Oui, c'est elle, cria San Buscar, c'est ma femme, c'est oune...
--San Buscar, pas de violence ici, intervint Mariolles. Vous savez, d'ailleurs, que je suis à vos ordres.
--Il ne manquerait que non. Demain même, le matin, mes amis, ils iront vous voir.
Cependant Sylvère s'était rapprochée d'Imogène. Et de la voir dans ce lit qu'elle venait de partager avec Mariolles, la jalousie et l'indignation faisaient briller ses yeux.
--Ah! dit l'Américaine, en se pelotonnant sous les couvertures, vous pouvez me battre, Sylvère, si vous voulez.
Sylvère haussa les épaules et quitta la chambre. Mais San Buscar, que les émotions fatiguaient, décidément, était assis sur une chaise longue et s'épongeait le front.
IX
CHASSE-CROISÉ
_La Mère Marie des Prodiges à Mme de Ribes._
«Madame,
«Les nouvelles dont j'ai à vous faire part ne sont pas, hélas! faites pour réjouir un coeur de mère; et il faudra faire appel, pour les supporter dignement, à tout ce que le vôtre contient d'énergie humaine et de résignation aux décrets divins. Mais n'appartient-il pas à toute mère de souffrir; et, depuis Celle dont nous adorons le fruit ineffable, n'y a-t-il pas quelque adoucissement pour les autres à faire comparaison de leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute cette Passion dont Elle fut crucifiée dans son amour?
«Non point, à vrai dire, que l'actuelle infortune de la baronne de Mariolles-Sainte-Mary soit irréparable; loin de là. Le temps, la douceur d'un foyer de famille, les tendres baumes de la dévotion ont cicatrisé des blessures autrement profondes et douloureuses. Et il n'est pas besoin, Madame, de vous faire d'avance remarquer que, si nous pouvions nous en tenir à un point de vue purement humain, les tempéraments ne manqueraient pas. Que de familles, hélas! trop portées à ne considérer les événements qui les touchent qu'à travers le siècle, où elles vivent comme plongées, découvriraient bientôt dans l'arsenal des lois modernes un prompt et malheureux remède. Mais, tout de suite, j'en écarte jusqu'à la seule idée. Sans que j'aie l'honneur, madame, de vous avoir jamais vue, vous avez bien voulu me favoriser assez souvent de vos lettres pour que je sois demeurée édifiée de la solidité de vos principes. Ce n'est pas aller trop loin que de juger en cela digne de vous cette charmante Sylvère si aimée parmi nous. Il ne faut donc point s'étonner qu'elle ait su choisir le parti le plus sage et le plus légitime, encore que peut-être un peu rigoureux.
«Mais il est nécessaire, avant que d'aller plus avant, que j'entre dans le détail de circonstances qui étaient malheureusement, quoique depuis peu, trop aisées à prévoir, et auxquelles vous-même vous attendiez.
«Mme de Mariolles en vous faisant part de ses craintes, ou plutôt de sa certitude, en même temps que de l'estimable projet qu'elle avait formé de venir faire la retraite dans notre maison, vous avait caché, je le crains, le soin qu'elle avait pris de faire surveiller son mari et cette dame par je ne sais quelle police particulière.
«Pardonnez-moi, Madame, si je m'exprime gauchement; mais c'est là une sorte de narration à laquelle j'étais, Dieu merci, demeurée jusqu'à présent étrangère. Pour faire bref, M. de Mariolles invita cette dame de ses amies à se rencontrer avec lui, un après-dîner, chez des commerçants, à ce que j'ai cru comprendre, et, sans doute, peu honorables, puisqu'ils acceptaient que leur foyer devînt un théâtre de tentations. Mais les policiers, par des moyens que je ne saurais imaginer, l'ayant appris, avertirent Sylvère; et la magistrature le sut aussi. Le mari (car cette malheureuse est mariée) s'y rendit de son côté. Tout se découvrit enfin; et même Mme de Mariolles m'a fait entrevoir à ce sujet des choses tellement singulières, pour ne pas dire plus, que je laisse encore d'y croire, et ne puis les attribuer qu'à la fièvre qui se déclara chez elle la nuit même de ce funeste embrouillement, qu'elle revint chez nous et tomba tout d'abord dans une crise de larmes, puis dans une excitation qui nous fit croire un instant à un peu de délire. Cela se passait hier soir. Des prières que nous fîmes aussitôt réussirent à la calmer un peu. Aujourd'hui elle est physiquement tout à fait bien; et, quoiqu'il ne soit pas dans nos usages qu'on interrompe et reprenne ainsi une retraite, nous aimons trop Sylvère pour ne la pas garder parmi nous aussi longtemps qu'elle désirera...
«Un reste de fatigue l'a fait me prier de vous écrire à sa place. Son projet serait de se retirer auprès de vous, ou dans cette terre que vous lui donnâtes en dot, pour y vivre d'une sorte de veuvage volontaire, sans jamais revoir son mari. Je crains un peu, et vous craindrez sans doute avec moi, qu'il n'y ait là-dessous le désir secret de ne pardonner point, et moins de résignation que de colère. Mais, d'autre part, je ne doute pas, Madame, qu'avec le temps, vos conseils, nos prières, elle ne revienne à une solution plus voisine à la fois et de la charité du chrétien et de la tolérance mondaine.
«M. de Mariolles est à Paris, dans ce même hôtel sans doute où ils se trouvaient auparavant. Quant à la dame, je ne sais ce qui en est advenu. Sans doute l'aura-t-on mise en prison ou dans quelque couvent; et il est à regretter qu'on n'y puisse rétablir en sa faveur toute la discipline d'autrefois. Mais croiriez-vous, Madame, et j'ai à peine le courage de l'écrire, qu'au moment où les magistrats pénétrèrent dans l'appartement où elle se trouvait avec M. de Mariolles, elle n'offrait plus aux regards, sur sa personne, qu'une partie de ses vêtements. La singularité des moeurs étrangères ne suffit point à excuser cette indécence, dont la honte d'y être surprise lui aura été sans doute un bien cruel châtiment. C'est d'ailleurs une protestante.
«En attendant la réponse qu'il vous plaira de faire à Sylvère ou à moi-même, je vous prie, Madame, etc.
«SOEUR MARIE DES PRODIGES.»
_Floride d'Erèse à Gédéon--Lord Harryfellow._
«Mon cher Lord,
«J'espère que la présente te trouvera de même. Figure-toi que tu es planté sur un quai de gare, mon petit Lord, avec cet air naturellement rasé que tu portes écrit sur la figure; et moi, incrustée à mi-corps dans la fenêtre des lits-toilettes, en train d'agiter vers toi un mouchoir trempé de mes larmes. Je te quitte, quoi. Mais le plus triste c'est que j'ai beau me tâter de long en large (voilà un genre de distractions où tu ne m'as jamais fait l'honneur de te fouler grand'chose) je ne réussis pas à m'en découvrir le moindre remords. Peut-être qu'on n'éprouve ça que longtemps après, comme les lésions internes; et, pour en revenir à la nôtre, je ne sais pas comment on dit: ouf, en américain, mais si tu savais, non! ce que je le pense.
«Ton beau-frère, ce Cristobal comme on n'en fait plus, me recommandait tout à l'heure de ne pas me montrer brutale en rompant avec toi. Car l'homme des pampas nourrit à ton égard des sentiments généreux dans son coeur sauvage. La méfiance n'a jamais fait de petits sur son lit, et, comme il est dans ton genre, n'aimant pas beaucoup à réfléchir, M. de Mariolles suffit, pour le moment, à lui fiche mal de tête. Mais avoue qu'il en a de bonnes, de songer à la douleur qu'il va te faire de se défiler avec moi, comme si ce n'était pas pour toi la meilleure occasion d'apporter quelques adoucissements à la solitude de ta pauvre délaissée de soeur, «Ariane, ma soeur», comme disait Sarah Bernhardt. Car, je ne sais pourquoi, je m'imagine que Mariolles ne va pas beaucoup s'occuper de la consoler, et, au fond, sa petite légitime l'excite bien davantage. Elle est charmante, d'ailleurs, cette baronne-là. Comment pouvais-tu ne pas être à son sujet (c'est de toi-même que je le tiens) du même goût que ta soeur? Et elle s'est conduite très vaillamment dans toutes ces histoires.
«Au fait, je suppose que tu les sais toutes, ces histoires, et comment ton beau-frère fit, du côté de Saint-Lazare, dans je ne sais plus quel hôtel, la découverte d'une Mme de San Buscar qui l'était également beaucoup, et d'un Mariolles en chemise. Eah! éah! charmante soirée!
«Ne te fâche pas, au moins, mon bon Lord; ces choses-là arrivent aux meilleurs des frères. Et pourtant, m'as-tu assez barbée jadis, quand tu avais pris ta cocaïne, avec les vertus de la dame américaine, et avec ses charmes aussi. Je me demande même comment tu étais si bien renseigné. Enfin, ça vous regarde, vous autres. Et qu'elle soit bien ou mal plantée, ça ne me fera pas une plus belle jambe.
«Encore, si tu ne m'avais rasée qu'avec ta soeur, mon pauvre ami; mais, c'est là que je voulais en venir, il faudra te guérir, si tu veux plaire aux femmes d'ici, d'un terrible défaut, c'est d'être ennuyeux. Tu es joli garçon, ça se voit et je ne le nie pas; mais d'abord, pour ce que tu en fais, tu jouerais aussi bien les jolies filles: et encore. Outre qu'augmenté même de tout ce qui te manque, et je bâille comme une marennes rien que d'y penser, tu ne serais pas complet tout à fait si tu ne sais pas causer et faire rire. Les Françaises aiment qu'on les amuse, même à ses dépens, comme ça peut arriver à Cristobal. Tel quel je le préfère, et je commence à m'habituer très bien à son genre (c'est bien le mot). Tandis que, toi, tu ne m'en avais, pour ainsi dire, pas fait changer. Et je ne te dis rien de sa galette, dont il a beaucoup; au lieu que toi, au premier gros billet qu'on t'avait sorti, tu étais épuisé; ça aussi, vois-tu, il faut savoir y revenir.
«Nous partons donc ensemble, je n'ai pas très bien compris pour où; mais ce sera très drôle. On prend des paquebots allemands, et puis des mulets. Et à la fin on trouve beaucoup de moustiques, des ananas, des gens à moitié nus. Voilà un pays où ne pas mener ta soeur et amie, Lord: ça lui rappellerait tout le temps son hôtel du quartier Saint-Lazare. Cependant présente-lui mes derniers hommages, et quant à toi, j'espère, à mon retour, te trouver un peu plus civilisé que tu ne fus jusqu'ici. Crois-moi, il ne suffit pas, à Paris, pour faire figure, de se la faire épiler; d'avoir à la boutonnière des petits chichi dans le genre du T.-C.; de porter son revolver dans la poche de son smoking; ou de prononcer Tchéronne quand on cause avec des automobilistes. Il ne suffit même pas de boire du Champagne plus extra dry que l'amadou, jusqu'au point d'aller danser avec des tziganes. Il y a pas mal de choses encore à savoir faire, pour ne rien dire de l'amour. Tu en découvriras quelques-unes si tu lis attentivement Maurice Donnay ou Pierre Veber. C'est leur grâce que je te souhaite; adieu.
«FLORIDE.»
«P.-S.--Ne cherche pas d'obscénités dans ma lettre: il y en a.»
_Le comte de San Buscar au baron de Mariolles._
«Mon cher ami,
«Je veux vous donner encore ce nom-là malgré les choses qui se sont passées entre nous; et vous comprendrez tout de suite pourquoi je ne cherche pas à en tirer aucune vengeance quand je vous aurais annoncé que je me sépare d'avec ma femme. Qu'est-ce que vous dites, mon cher? Ça vaut bien la peine de risquer de vous tuer, ou d'être moi-même, pour une personne que je ne regarde plus. Alors, n'attendez pas mes amis, je vous prie: ils ne viendront pas. Vous connaissez assez mon courage par vous-même, et par toute ma vie d'Amérique que je vous ai déjà racontée. Je ne suis plus un petit enfant, capable de me battre pour le qu'on dira de moi. Il me suffit que vous, vous ne croyiez pas que c'est par prudence que je m'en vais sans vous revoir. Ça nous mettrait tous les deux dans une situation fausse; et, d'ailleurs, vous savez au besoin où me retrouver.
«Comme je vous l'ai dit plus haut, je quitte Paris aujourd'hui même, et je vais faire un tour dans le Mexique--où j'ai des mines d'argent. Mme d'Erèse est assez gracieuse pour venir aussi, voulant connaître ce pays dont elle a beaucoup entendu parler. C'est la plus fidèle des amies, la femme la plus intelligente, qui m'a le mieux consolé dans tous ces ennuis. Comme on sent bien, mon cher, que celles qui se donnent librement, dans la force de l'expérience (ce sont ses propres paroles), ne peuvent pas nous faire courir les mêmes risques que d'autres. Vous verrez vous-même un jour, dans l'avenir, comme le mariage est une combinaison qui trompe. Mais je ne veux pas vous faire du chagrin d'avance, mon cher ami, et je me contente de vous dire, une fois de plus... etc...
«SAN BUSCAR.»
P.-S.--Je ne pense pas que vous ayez aucune affaire dans mon pays. Autrement, écrivez-moi à Mexico, calle de los Doscientos Heroes.»
_Gédéon-Lord Harryfellow à Imogène._
(Traduit de l'anglais.)
«Imogène, j'ai passé pour vous voir. Vous n'y étiez pas, m'a dit cette femme de chambre au vilain regard, que vous gardez, envers et contre tous, à votre service. Vous devinez ce que j'allais vous dire, ou plutôt tâcher de vous dire. Car au dernier moment, qui sait si vous ne m'auriez pas acheté une fois de plus avec vos yeux et votre sourire, comme vous faisiez déjà, petite fille, quand je vous avais surprise à caresser quelqu'un de vos _sweethearts_ derrière le paravent, et que vous aviez peur que je le répète à nos parents. Mais, à vous écrire, j'aurai plus de courage; et votre portrait qui est là sur ma table a beau avoir l'air de dire non, il faut que vous le sachiez, Imogène, c'est bien horrible, ce que vous venez de faire.
«Ainsi, au même temps où vous m'écriviez cette lettre qui me fit revenir à Paris si joyeux, oui, dans ce même temps, vous vous risquiez follement pour ce ridicule Français qui parle tout le temps, qui saute, qui a la barbe en pointe. Ah! si je savais parler comme eux. Et n'ont-ils donc pas de pudeur de montrer ainsi leur âme nue, ou bien s'ils mentent? Et moi, il y a tant de choses, de belles choses, que je pense, dont je ne sais pas les mots. Et pendant que je reste, sans rien dire, à remâcher les morceaux de mon coeur jusqu'à ce qu'ils m'empoisonnent, un autre survient... Quoi! Imogène; et quelle honte; ces gens de police aussi, ils vous ont vue--plus que je ne vous ai jamais vue. Étaient-ils nombreux? Est-ce qu'ils ont ri? Et quelqu'un d'entre eux n'a-t-il pas voulu savoir si vous étiez aussi douce à la main qu'aux yeux? Pardonnez-moi, je deviens grossier; mais j'ai tant de jalousie, et je me suis drogué pour tout vous dire une fois.
«Le mal est que je ne sais pas bien nettement moi-même où j'en suis; et il n'y a qu'une chose dont je sois sûr, c'est de ne plus pouvoir me passer de votre présence. Vous êtes nécessaire à ma vie, Imogène; il faut que j'entende le bruit de vos pas autour de moi, que je voie votre mouvement, que je vous écoute parler ou demeurer silencieuse, que je vous regarde me regarder--et me sourire. Qui donc vous aimerait plus que moi?
«On prétend, je le sais bien, qu'entre frère et soeur l'intimité tombe aisément au scandale. Qu'elle y tombe donc; et je ne sais ce que vous en pensez, mais à moi votre aspect voile toutes les autres choses. Et que me font la vertu, la fortune, la réputation, au prix de la couleur de vos yeux, qui sont comme le jour dans une eau vive.