Les tendres ménages

Chapter 2

Chapter 24,014 wordsPublic domain

Dans son excessive hilarité, San Buscar met au jour des dents sans nombre. Il a l'air alors d'un crocodile qui ne serait pas dangereux, de ce pauvre crocodile sacré dont parle Hérodote, qui portait des bracelets d'or aux pattes de devant, des anneaux de terre émaillée aux oreilles, et qui, ce jour-là, n'avait plus faim: «Il était couché sur le bord du lac: les prêtres vinrent. Deux d'entre eux lui ouvrirent la gueule; un troisième lui jeta d'abord les gâteaux, ensuite la friture et finit par la boisson. Sur quoi le crocodile (_très embêté_) plongea et s'alla poser sur l'autre rive. Mais un autre étranger (_ah, les étrangers!_) étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et, après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent l'offrande de la même manière.» Après quoi, sans doute, le crocodile replonge, et ainsi de suite, tant que ça n'ennuie pas.

Entre temps on est en gare de Bayonne.

--Nous prenons une voiture pour Biarritz, dit Mariolles. Ambroise continue par La Négresse, avec les bagages.

San Buscar accepterait peut-être une place; mais comme on ne la lui offre pas:

--Moi, j'irai par le tram', dit-il. Vous n'avez pas besoin de mon valet de chambre? Il est là, avec le fusil.

--Merci. Il n'y a pas de brigands sur la route, je pense.

--Non. Plutôt autour de la cagnotte.

--A propos, et la partie?

--Ça va, ça va. Je vous raconterai.

Et on se sépare.

Pendant quelques jours encore les Mariolles défendent leur tête-à-tête. Ils se lèvent tard, ne descendent pas sur la plage, et font des promenades en voiture dans les environs. Des cochers, habillés comme le postillon de Longjumeau, les mènent sur les chemins blancs du Pays Basque, entre les églises trapues, les jeux de paume, les auberges à pêcheurs, les cimetières d'où on voit la mer. Il y a des maisons brillantes de chaux éparses dans la campagne, chacune sur une éminence et qui regarde d'un autre côté que sa voisine. Guéthary, Fontarabie et ses palais en guenilles, Saint-Jean-de-Luz leur ont tour à tour offert cette ombre tiède de l'automne, qui est pleine du bruit des feuilles froissées. Et ils ont été boire du chocolat sous les arceaux de la mélancolique Bayonne.

Mariolles éprouve un sentiment ambigu à promener sa femme dans ces lieux même où il a fait l'épreuve de sa tendresse, jadis, et tant de fois de sa luxure. Il y a un mauvais chemin sur la falaise qu'il reconnaîtra toujours pour l'avoir suivi sous une lune voilée; mais c'était cette nuit-là un chemin sans pareil, car il menait vers les baisers que Mariolles alors aimait plus que tout au monde. Il y a une auberge aussi, une auberge basse avec un rang de platanes, où, tout un après-midi pluvieux, il a attendu une lettre--qui n'est pas venue.--Que n'y at-il pas encore, pour faire se dresser à toute heure sur ses pas quelque image gracieuse ou lubrique: ce chalet, peint de noir et de rouge, qu'habitèrent de jeunes courtisanes qui étaient soeurs et d'une si prodigieuse impudicité--et l'hôtel où, un jour de neige, que la mer était couleur d'étain, un garçon complaisant lui avait amené une petite fille du Phare--et dix ou douze bancs encore, épars dans la ville comme dans sa mémoire, qui lui rappellent les conversations les plus diverses et les plus semblables.

Mais il regarde marcher à son côté l'incomparable Sylvère, et devant ce sourire jeune, cette gorge hardie, tout ce corps élastique, il sent s'évanouir le passé.

--Comme vous marchez bien, Sylvère.

--C'est que j'ai du sang de Basques, répond la jeune femme avec fierté.

--Et quel dommage qu'avec ces jambes-là vous ne sachiez pas danser, pour ainsi dire!

--Je danse donc bien mal?

--Je ne vous dirai pas: comme une main, parce que ce ne serait pas poli; mais, franchement, vous ne dégotez pas Mlle Chasle.

--Comme vous parlez mal, Tony.

--L'habitude de la bonne société. Si je n'avais fréquenté qu'avec des cocottes, ainsi que Madame votre mère se plaît à l'imaginer, je m'exprimerais, certes, avec bien plus de propriété et de rigueur; n'y ayant personne au monde qui exige...

--Ah! non, pas comme ça: vous me rappelez M. Le Lambin, notre professeur de géographie à Versailles.

--La savez-vous, au moins?

--Un peu. Le commencement.

--Et Sylvère récita:

«La géographie, qui embrasse par définition le reste des arts, puisque, non contente de décrire les accidents pour ainsi dire physiques de notre planète, elle s'attache encore aux moeurs et à la coutume des hommes, se recommande, mieux encore que la mythologie, à la faveur des jeunes personnes, par la pureté comme par la variété de son discours, en sorte...» Et Sylvère respira.

Ils étaient arrivés près du Port Vieux. Par l'échancrure on voyait la mer, d'un bleu profond, palpiter sous un ciel plus pâle. La bonne odeur du sel remplissait l'air. Ils descendirent jusqu'au creux de la petite plage, s'assirent à l'ombre.

Autour d'eux des enfants faisaient des pâtés de sable. Plus loin, un abbé espagnol, l'air carliste, causait avec une institutrice allemande: celle-ci, par intervalles, se levait, marchait sur une paisible petite fille en rose qui jouait à quelques pas de là, et l'apostrophait d'objurgations gutturales en la secouant par l'épaule.

--D'ailleurs, dit Mariolles en reprenant la conversation d'un peu plus haut, je ne veux pas vous faire de reproches sur votre danse, puisqu'elle m'a valu un peu de vous connaître, vous vous rappelez, à ce bal d'officiers?

--Si je me rappelle, fait Sylvère en haussant les épaules. Et puis, Tony, ce n'est pas là que vous m'avez connue, puisque c'est depuis toute petite.

--Oui, mais c'est là que je remarquai, pour la première fois, combien vous aviez changé depuis jadis, au jardin de votre grand'mère, quand je vous faisais sauter sur mes genoux, et que les tilleuls nous pleuvaient dessus ces petites fleurs qui tournent, qui tournent. J'étais en costume de marin, je pense, avec un grand col, vous en chemisette tout court,--toute courte, et qui poussiez des cris de souris blanche.

--C'est singulier, dit Sylvère d'un air rêveur, combien il y a de gens qui vous ont fait sauter sur leurs genoux, et avec qui...

--Avec qui on ne voudrait pas recommencer. Je vous remercie.

--Mais il me semble... dit la jeune femme.

Elle se tait tout d'un coup, comme si elle allait dire une sottise, rougit, et promène autour d'elle des regards troublés. Elle contemple sans les voir, le ciel et la mer devenus d'un saphir plus obscur, les ombres qui s'allongent. C'est l'heure du bain.

A ce moment passe près d'eux une assez belle personne, vêtue d'un de ces horribles costumes de louage qui semble faits de toile goudronnée.

--S'il est possible, fait Mariolles, de se fagoter comme ça... C'est dommage: elle n'est pas si mal faite. Voyez ses jambes; fines, nerveuses...

Et Tony fait des yeux d'homme pas marié. Ceux de Sylvère, un instant, comme la mer, s'obscurcissent; et elle n'est plus rouge du tout.

--Vous connaissez cette baigneuse, que vous la regardez comme ça?

Sa voix aussi est un peu changée. Tony n'a pas de peine à démêler en elle la première et passagère atteinte de la jalousie. Et Tony, avec la sottise de son sexe, y prend plaisir. C'est avec un gracieux sourire qu'il répond:

--Je ne la connais pas, mais je déplore qu'elle ait un costume si mal fait et si long.

--Vous voudriez qu'elle fût toute nue, peut être?

--Sylvère!

--Puisque je sais maintenant les costumes qui vous plaisent, vous verrez comment je me baignerai.

--Je ne pense pas, dit Mariolles d'un air moins gai que tout à l'heure, que vous preniez des bains de mer à Biarritz.

--Et pourquoi pas moi, Tony? Est-ce que je suis difforme, ou si vous avez peur que je me noie?

--J'ai peur qu'on vous regarde. Pensez comme je vais vous laisser défiler devant des paquets de gens, dans ces costumes de Cafrine!

--Tantôt vous le trouviez trop long.

--Mais ce n'est pas la même chose, fait Mariolles rageusement: il sent bien qu'il n'a plus «le meilleur».

C'est leur première querelle, et il y a plus encore de surprise que d'hostilité dans leurs regards. C'est comme s'ils découvraient chacun dans l'autre une bête inconnue, qui gronde.

--Voulez-vous me raccompagner à l'hôtel, dit enfin Sylvère.

Ils remontent à petits pas, sans plus mot dire, tout près pourtant l'un de l'autre.

C'est ce jour-là même qu'on a fini par tomber sur les San Buscar, un peu après le coucher du soleil, quand les gens qui se promènent sur le quai de la Grande Plage ont l'air de fantômes bleus.

Mme de San Buscar est si cordialement aimable pour Sylvère qu'elle fait penser au _yours faithfully_ des fins de lettres. Quant à Mariolles, il y a eu d'abord, dans son attitude, une nuance presque imperceptible de gêne; mais lui aussi se dégèle, et il naît le plus naturellement du monde, de tout cela, un petit projet de dîner à quatre au Grand Cercle.

--Ça n'est pas, dit Mme de San Buscar, que la cuisine y soit excellente. Elle n'est pas excellente. Mais la terrasse est tout à fait agréable, avec les petites bougies.

--Et les papillons, fait son mari.

--C'est très joli aussi, les papillons--quand ils se brûlent. Vous ne trouvez pas, Madame?

Sylvère insinue qu'elle les préfère au soleil, sur une prairie. Là-dessus, comme on est à la porte de l'hôtel du même Grand Cercle, où, par hasard, les deux couples demeurent, on se sépare pour s'aller habiller.

Mariolles, assez tôt en livrée, frappe à la porte de sa femme.

--Entrez, dit-elle: si vous promettez de ne pas regarder d'un quart d'heure. Que je regrette donc de ne pas avoir amené Ursule. Vous ne sauriez croire comme je suis paquet, toute seule.

--Heureusement, vous n'êtes plus seule.

Décidément, M. de Mariolles ne respectera jamais sa femme, et Sylvère se trouve, par un accident imprévu, sur les genoux de son mari, ou plutôt un peu dessus et beaucoup entre; bref, dans une situation d'infériorité bien faite pour indigner un congrès féministe. Il ne lui reste même pas la ressource de s'écrier: Vous allez _toute_ me froisser ma robe. Car elle ne l'a pas encore mise, ni son jupon; et elle était seulement occupée aux dernières oeillères de son corset.

--C'est ridicule, dit Mariolles, de porter des choses comme ça, quand on est faite comme vous. J'espère que vous profiterez d'être à Paris pour vous faire faire des ceintures.

--Oui, Tony.

--C'est comme vos jarretières. Qui diantre porte encore des jarretières en dehors des romances espagnoles!

--Oui, Tony.

Sylvère passe un jupon.

--Il n'y a que votre mère pour pousser le culte de la tradition jusque-là. Pourquoi pas de la pommade?

--Oui, Tony. Et je suis sûre que votre belle amie, Mme de San Buscar, ne porte pas de tout cela.

Mariolles reste muet, abruptement. Toute sa loyale figure s'efforce de signifier: Comment voulez-vous que je sache ça, au moins pour les jarretelles?

--Qui est-ce, Mme de San Buscar?

--Une Américaine.

--Et après?

--Elle est de Saint-Paul, je crois, ou de Minneapolis; une ville sur un lac, dans l'Ouest, une ville très bien.

--Comme qui dirait Saint-Jean-d'Angely.

--Oui. Elle s'appelle Imogène. Elle avait épousé d'abord un colonel anglais très riche. Elle, elle n'avait pas le sou, ce qui ne manque pas de chic pour une Américaine. Lui est mort alcoolique, en lui laissant un sac qu'elle a encore, et un joli nom qu'elle n'a gardé que trois ans. Ça s'est prononcé San Buscar, tout d'un coup. Ce pauvre colonel: il était ivre de whisky tous les soirs, et si on voulait le raccompagner, au sortir du Club, il vous flanquait des coups de revolver. Puis il s'en allait, raide comme la justice; trouvait, par un décret spécial de la Providence, la porte de son jardin, la porte de sa villa, montait l'escalier, traversait son bureau sans encombre, et, juste devant sa chambre, chaque nuit, inévitablement, tombait; son valet de chambre entendait le bruit, et venait le coucher.

--Et elle?

--Imogène?... Elle s'était habituée.

--Comme vous êtes renseigné!

--Tout cela était de notoriété publique; lui-même en plaisantait--le jour.

--Elle a eu beaucoup de chagrin, quand il est mort?

--Je... je ne sais pas. Elle s'est tenue correctement; on n'a pas parlé d'elle.

--Alors, pourquoi faisiez-vous cette figure en me présentant?

--Mais vous avez rêvé, je vous assure. Et puis c'est plutôt San Buscar qui ne me chante pas, pour vous. Il a une réputation. Il serait compromettant, à la longue.

--Lui! s'écria Sylvère, qui se mit à rire. Au fait, et lui, qui est-ce?

--Mexicain. A part San Buscar, il s'appelle Christobal Almeyras. Son père a été fait comte par Maximilien, et ne l'a pas trahi en retour, ce qui est vraiment propre. Dommage qu'on lui ait donné ce nom de détrousseur de diligences. Mais j'ai dans ma folle idée que ça ne lui allait peut-être pas si mal. Ces gens-là ont ça dans le sang.

--Il doit leur tourner, depuis qu'il n'y a plus de diligences.

--On s'arrange. Je connais un bonhomme, un Grand d'Espagne, et le plus propre du monde, qui a été officier carliste; tout de suite il a arrêté un train.

--Pourquoi faire?

--Il y avait de l'argent alphonsiste dedans; bonne prise.

--Il n'a pas pris autre chose?

--Pas lui, non.

--Comment?

--Il parait que ses soldats se sont un peu amusés. Il y avait des voyageuses. Mettez qu'ils ont pris des tailles, des tailles alphonsistes, sans doute.

--Vous avez de jolis amis.

--Il en est de toutes couleurs sur cette côte. Il y a des jours où on se croirait dans une maison de fous. Mais vous êtes prête, je crois. Descendons, voulez-vous?

III

JUSQU'AU MARBRE

Le haut de la tête éclairé en rouge par le reflet des petits abat-jour, San Buscar et sa femme sont déjà là, en un bon coin de la terrasse, d'où l'on peut voir la mer reluire et palpiter obscurément sous les étoiles. Et le dîner s'engage le plus gaiement du monde.

Imogène Harryfellow, comtesse de San Buscar, supporte sans fléchir le voisinage de Sylvère. Elle est grande et mince comme elle, avec je ne sais quoi d'un peu viril dans la souplesse qui distingue l'Américaine de choix, celle qui se marie en Europe. La trentaine lui est encore étrangère. Elle a des yeux bleu foncé, et doit s'ennuyer avec violence, dès qu'elle ne s'amuse plus violemment. Elle a une robe où il y a de l'or dans la trame, et qui évoque, selon l'humeur dont on est, les pompes catholiques, Venise, ou les hommes-serpents des music-halls.

Sylvère est vêtue de linon bleuâtre et de guipures. Dans le demi-jour, elle ressemble à ces belles fleurs pâlissantes de l'hortensia ou du magnolier, qui semblent, au bord de la nuit, absorber ce qui reste de lumière autour d'elles.

--Il paraît, Madame, demande Mariolles à sa voisine, que vous ne dansez plus?

--C'est Cristobal qui vous l'a dit? mais c'est vrai, au moins. Voilà plus d'un mois, depuis que mon flirt est parti, et puis mon frère Lord.

--Il était donc en France? Vous savez que je ne l'ai jamais rencontré.

--Il doit revenir bientôt. Il a découvert que ça n'était pas gentlemanlike de gagner de l'argent. C'est ridicule pour un Américain; ne pensez-vous pas ainsi? Nous sommes faits pour gagner de l'argent, les Yankees.

--M. de San Buscar ne danse donc pas? demande Sylvère avec innocence.

--Oh! por Dios, si, comme tout le monde. Mais Imogène ne veut plus, ensemble, depuis qu'elle s'est mariée avec moi.

--C'est ridicule de danser avec son mari, n'est-ce pas? C'est comme si on flirtait avec lui. Dans tous les plaisirs il faut un peu de mystère. Mais, si vous voulez, monsieur de Mariolles, nous ferons un boston après. Mme Sylvère ne sera pas jalouse d'une vieille femme.

--Je ne suis pas jalouse, fait Sylvère un peu froidement. Mais je ne bostonne pas assez bien pour inviter votre mari.

--Oh! s'écrie San Buscar, nous vous donnerons dix minutes de leçon demain, Imogène et moi. Elle a un petit salon, avec un piano.

--Ça n'est pas un piano, Cristobal. C'est une chose sans nom, une chose...

--Mais je le connais, le piano, s'écrie Mariolles imprudemment. C'est au no. 9, n'est-ce pas. Il doit y avoir toujours une presse à citron dans la chambre d'harmonie.

--Comment le savez-vous? demande Sylvère d'une voix nette.

--C'est... c'est l'auteur lui-même qui me l'a raconté. Vous le connaissez, San Buscar: c'est Pablo Durand. Qu'est-ce qu'il devient, Pablo? Vous savez qu'il y a un an que je n'ai paru ici.

--Il est mort.

--Non.

--Vous savez qu'il était alcoolique. Alors on l'a guéri très bien, dans un hospice qu'il y a pour ça en Allemagne. Et tout de suite après il est devenu fou. En trois mois il est mort.

--Quelle jolie chose, la science, murmure Mariolles.

Mais Sylvère ne paraît point de cet avis; sa lèvre de dessous pointe, comme chez les enfants qui ont du chagrin.

--La famille aurait dû faire un procès au médecin allemand, remarque Mme de San Buscar.

Il y a un silence, pendant lequel on entend s'escrimer un monsieur, avec une espèce de fusil à fusées, au bout de la terrasse, contre une cible invisible. Si par impossible on faisait mouche, il se passerait sans doute quelque chose de monstrueux, on ne sait pas quoi au juste. Ça allumerait un soleil, ou bien ça renverserait le ministère.

--Est-ce que vous avez jamais vu réussir, San Buscar?

--Oui, une fois; un monsieur qu'on ne connaissait pas, personne, et qui a été trouvé mort le lendemain, dans son lit.

--C'est l'administration du Cercle qui se sera vengée. A propos, vous ne m'avez pas dit grand'chose de la partie. Du gros monde?

--Vous ne comptez pas jouer, Tony? demande Sylvère.

--Non. Sylvère, non. Quand même on me permettrait de faire la poussette.

--C'est que cela me ferait du chagrin.

--Je vous le jure.

--Encore, si on laissait entrer les dames, remarque Imogène.

--Il y a eu, repend San Buscar, très belle partie, pendant quinze jours, avec deux tables à banque ouverte: la consolation des pontes debout. Ce pauvre Glaphyro avait commencé par faire une trouée. Il a même taillé; et puis, comme toujours, il a fini par s'en retourner avec les anges.

--Ça lui va si bien.

Cependant on apporte le café et les cigares. Le café est exécrable.

--Ce qu'il y a eu de plus amusant, continue Cristobal, c'est un nouveau commissaire des jeux qui s'était mis dans la tête de faire du nettoyage. Voyez massacre. Un tas de figures amies, elles disparaissaient, disparaissaient; et avec elles l'Industrie, mère des Arts; et toute la gaieté. Il se passa des choses monstrueuses, je vous dis. Un louis que j'avais laissé tomber, qui resta là plus d'une heure; et, pour comble, le garçon de salle me le rapporta. «Imbécile, comme je lui ai expliqué, il faut que vous soyez. Vous croyez que je vais vous donner un pourboire. Le pourboire, vous l'aviez tout fait entre les mains. Demandez-lui, au directeur, si c'est en rendant les louis qu'on change son tablier contre un smoking avec de la moire autour.»

Il y a un moment déjà que les dames se sont retirées, et San Buscar poursuit ses contes de brelandier.

--Tous ces pauvres philosophes, donc, allaient à Fontarabie, où il y a une ombre de roulette. Et eux-mêmes, ils avaient l'air, mon cher ami, ces ombres d'afficionados à qui Ulysse ne voulait pas laisser boire le sang du taureau. Tous là, ils étaient, depuis le chambellan guelfe jusqu'au baron de Cortomalo, que vous et moi avons connu prestidigitateur dans un cirque. Il faut dire que le commissaire, il les avait expulsés en douceur, beaucoup. Lui-même alla à Fontarabie, je ne sais plus pourquoi, peut-être pour jouer, et il tomba sur toutes ses victimes, râpées, le ventre creux, mais d'attaque. Ce fut une ovation, une petite fête de famille. Le commissaire pressait des mains, souriait: «Vous ici, mon cher commodore, que je suis heureux de vous rencontrer!» ou bien: «On ne vous voit plus chez nous, baron!» D'ailleurs, tout ça a été très adouci depuis. Je pense que la maison aura fait comprendre que si on ne laisse plus entrer dans les salles de bac que des gens estampillés, ça fera le désert; et qu'il ne manquerait plus que de faire couper par M. Brisson. Ça fait qu'on revoit un peu des anciennes têtes.

--Y compris notre ami Cortomalo?

--Y compris. Figurez-vous, l'autre jour, il jouait l'écarté avec un monsieur, qui finit, je ne sais pas pourquoi, par lui jeter les cartes à la tête. Lui ramasse froidement l'argent, et il dit au monsieur: «Je me doutais bien que vous vous appeliez Grimaud.»

Sourires--et l'on monte rejoindre ces dames dans le petit-salon-au-piano-à-presse-à-citron. Mais Sylvère ayant réclamé d'aller voir danser, on passe dans les salons du Cercle. Une musique grêle, voluptueuse, y fait tourner quelques couples selon des spirales lentes et contradictoires.

--Vous m'avez promis un tour, dit Mariolles à Mme de San Buscar. Au risque d'être un peu rouillé, je vous le réclame.

Imogène se penche vers Sylvère:

--Vous ne m'en voudrez pas, c'est vrai, de vous prendre votre mari?

--Par exemple, répond la jeune femme en souriant de toutes ses forces. Mais je vous le donne avec plaisir.

--Ah! que vous êtes habile. Et qui vous a enseigné, déjà, que les fruits les moins défendus sont les moins désirés?

--Mais non pas les moins cueillis, ajoute sans à-propos Mariolles, qui n'a entendu que les derniers mots.

Imogène, pour couper court, prend son bras.

--Est-ce que vous préférez rester là debout, Madame? demande le Mexicain. Nous avons l'air d'un reproche.

--En effet, c'est très gentil; un peu comme partout, répond Sylvère qui regarde fixement le vague.

San Buscar soupçonne que sa compagne poursuit d'autres idées que les siennes, et se tait.

--Oui, c'est la même valse, dit cependant Mariolles; mais ce n'est pas ici, il me semble, que nous l'avons dansée, au moins cette fois-là.

--Mais non: c'était chez Mme Probloker. Et ce retour, sans voiture, sous la tempête. Vous vous rappelez, Sainte-Mary; et dans quel état j'avais mes bas.

--Vous avez si peu voulu que je m'en rende compte que vous m'avez laissé en plan à votre porte.

--_My goodness!_ que vous avez été inconvenant ce soir-là, murmure-t-elle d'un air charmé, comme si elle suçait un gros bonbon; soudain, elle s'arrête, la gorge palpitante, les yeux blancs, et se suspend au bras de Mariolles. On dirait que le lent enivrement de la danse devient pour ses sens un plaisir trop vif.

Sylvère les regarde de loin. Elle a fini par accepter de s'asseoir avec San Buscar à une table du restaurant et par dire oui à la première chose que lui offre à boire cet étranger peu au courant des rafraîchissements pour jeunes Françaises de famille. En sorte qu'elle savoure à la fois les amertumes insidieuses de sa première jalousie et de son premier gin-cocktail.

Mariolles et Imogène se lassent enfin. Ils reviennent, lui un peu rouge, elle un peu rose; et, après avoir demandé des fruits au champagne:

--Que votre mari, dit-elle à Sylvère, est un danseur exquis. Il faut absolument que je vous donne une leçon de boston pour que vous en profitiez à votre tour.

--Je ne bostonnerai jamais, dit Sylvère en serrant un peu les dents.

Mariolles pense que c'est timidité et sourit. Mais en la regardant mieux, il lui trouve un air singulier.

--Qu'avez-vous, Sylvère?

--Rien, mal de tête.

--Vous feriez mieux de ne pas boire cette horreur.

--C'est M. de San Buscar qui me l'a recommandée. Mais j'en ai goûté à peine: c'est très mauvais.

--San Buscar! Il sait bien qu'il faut boire du gin pendant onze ans pour s'y habituer. Mais demandez autre chose.

--Je voudrais aller me coucher, dit Sylvère d'une voix blanche.

--Ma chérie, dit Imogène, nous irons toutes les deux, en attendant que nos seigneurs remontent.

--Mais j'y vais, dit Mariolles.

--Non, non, vous viendrez dans un moment. Je veux faire un petit complot avec Mme de Sainte-Mary.

Mariolles les accompagne pourtant jusqu'à la porte de l'hôtel, et les regarde disparaître. On dirait deux soeurs, pense-t-il; et cette intimité rapide, qui l'aurait offusqué ce matin, lui parait maintenant tout à fait plaisante.

Il retrouve San Buscar attaquant un second gobelet. Et buvant, à petits coups de paille, celui qu'a laissé Sylvère:

--C'est vrai que c'est mauvais, dit-il.