Part 2
Les bras qui se nouent en caresses pâmées, Le cordial bu du baiser animal, Les cheveux qu’on tord, les haleines humées, Des nerfs énervés apaisent-ils le mal?
O nos visions les toujours affamées! O les vœux sonnant ainsi qu’un faux métal! En nos âmes, inéluctables Némées, Qui viendra terrasser le monstre fatal?
Et puisqu’il faut que toutes coupes soient brèves, Puisqu’il faut en vain sur d’impossibles grèves Chercher le népenthès et le lotus d’or;
Ne vaudrait-il mieux le Désir qu’on triture: Ne vaudrait-il mieux te voler ta pâture, Dégoût carnassier, ô funèbre condor!
ACCALMIE
I
Lorsque sous la rafale et dans la brume dense, Autour d’un frêle esquif sans voile et sans rameurs, On a senti monter les flots pleins de rumeurs Et subi des ressacs l’étourdissante danse,
Il fait bon sur le sable et le varech amer S’endormir doucement au pied des roches creuses, Bercé par les chansons plaintives des macreuses, A l’heure où le soleil se couche dans la mer.
II
Que l’on jette ces lis, ces roses éclatantes, Que l’on fasse cesser les flûtes et les chants Qui viennent raviver les luxures flottantes, A l’horizon vermeil de mes désirs couchants.
Oh! ne me soufflez plus le musc de votre haleine, Oh! ne me fixez pas de vos yeux fulgurants, Car je me sens brûler, ainsi qu’une phalène, A l’azur étoilé de ces flambeaux errants.
Oh! ne me tente plus de ta caresse avide, Oh! ne me verse plus l’enivrante liqueur Qui coule de ta bouche--amphore jamais vide-- Laisse dormir mon cœur, laisse mourir mon cœur.
Mon cœur repose, ainsi qu’en un cercueil d’érable, Dans la sérénité de sa conversion; Avec les regrets vains d’un bonheur misérable, Ne trouble pas la paix de l’absolution.
III
Feux libertins flambant dans l’Auberge fatale Où se vautre l’impénitence des dégoûts, Où mon âme a brûlé sa robe de vestale, --Éteignez-vous!
Par les malsaines nuits de crimes traversées, Hippogriffes du Mal, femelles des hiboux, Qui prêtiez votre essor à mes lâches pensées, --Envolez-vous!
Salamandres-désirs, sorcières-convoitises Qui hurliez dans mon cœur avec des cris de loups La persuasion de toutes les feintises, --Ah! taisez-vous!
IV
J’ai trouvé jusqu’au fond des cavernes Alpines L’antique Ennui niché, Et j’ai meurtri mon cœur pantelant, aux épines De l’éternel Péché.
O sagesse clémente, ô déesse aux yeux calmes, Viens visiter mon sein, Que je m’endorme un peu dans la fraîcheur des palmes, Loin du Désir malsain.
V
Mon cœur, mon cœur fut la lanterne Éclairant le lupanar terne; Mon cœur, mon cœur fut un rosier, Rosier poussé sur le fumier.
Mon cœur, mon cœur est le blanc cierge Brûlant sur un cercueil de vierge; Mon cœur, mon cœur est sur l’étang Un chaste nénuphar flottant.
VI
O mer immense, mer aux rumeurs monotones, Tu berças doucement mes rêves printaniers; O mer immense, mer perfide aux mariniers, Sois clémente aux douleurs sages de mes automnes.
Vague qui viens avec des murmures câlins Te coucher sur la dune où pousse l’herbe amère, Berce, berce mon cœur comme un enfant sa mère, Fais-le repu d’azur et d’effluves salins.
Loin des villes, je veux sur les falaises mornes Secouer la torpeur de mes obsessions, --Et, mes pensers, pareils aux calmes alcyons, Monteront à travers l’immensité sans bornes.
MUSIQUE LOINTAINE
La voix, songeuse voix de lèvres devinées, Éparse dans les sons aigus de l’instrument, A travers les murs sourds filtre implacablement, Irritant des désirs et des langueurs fanées.
Alors, comme sous la baguette d’un sorcier, Dans mon esprit flottant la Vision se calque: _Blanche avec des cheveux plus noirs qu’un catafalque, Frêle avec des rondeurs plus lisses que l’acier._
_Dans le Jade se meurt la branche de verveine. Les tapis sont profonds et le vitrail profond. Les coussins sont profonds et profond le plafond. Nul baiser attristant, nulle caresse vaine._
La voix, songeuse voix de lèvres devinées, Éparse dans les sons aigus de l’instrument, A travers les murs sourds filtre implacablement, Irritant des désirs et des langueurs fanées.
C’est par l’effet trompeur de Maya que le principe intelligent paraît revêtu de tant de formes; mais la contemplation est comme un glaive avec lequel les hommes sages tranchent le lien de l’action qui enchaîne la conscience.
BHAGAVATA-POURANA.
Être serein ainsi qu’un roc inaccessible, Sans souci de chercher l’oubli de ses pensées; L’âme close aux sanglots des Lyres cadencées, Aux rêves hasardeux ne pas servir de cible.
Aux ors incandescents des trésors des Palmyres, Aux perles des Ophirs--aveugles ses prunelles; La vertèbre rétive aux visions charnelles Éparses dans l’odeur énervante des myrrhes.
Le Temps pétrifié sur les feuillets du Livre. Le Ciel du Cœur uni comme un métal; sans rides, O Sensibilité, tes surfaces virides; L’Aube pareille au Crépuscule: O ne pas vivre!
HOMO FUGE
Il fut vu, en sa main ainsi piquée, un écrit comme d’un sang de mort, en ces mots latins: «O Homo fuge!» qui est à dire: O homme, fuis-t’en de là, et fais le bien.
_La légende de Fauste._
I
Sur l’arbre et la bête de somme, Sur le fauve altier, et sur l’homme Inutilement révolté, Monstre de pleurs et de sang ivre, DÉSIR formidable DE VIVRE, Tu fais peser ta volonté.
II
Pour vaincre l’austère NON-ÊTRE Tu dis aux succubes de naître, Et de ta main tu prodiguas: Les joyaux aux prostituées, Et les couronnes polluées Autour du front des renégats.
III
Expert en les dialectiques, Tu parles et tu sophistiques Avec ta voix de clair métal: Et les Tentations pullulent, Et les Tentations ululent Dans l’ombre du Ravin fatal.
IV
Car tu sais pour damner notre âme Faire jaillir la Pure-Flamme Dans l’œil des hiboux et des freux; Tu connais les accoutumances Des devins, et les nigromances Et les hocuspocus affreux.
V
Sous la Comète et sous la Lune, En tunique de pourpre brune, Très blanche avec des cheveux blonds, Près du lac où nagent les cygnes, Ta feinte candeur a des signes Qui parlent des sentiers oblongs.
VI
A travers les chaudes haleines Des tabacs et des marjolaines, De nos vœux, tu guides l’essor, Où dans sa fière nonchalance, La Fleur-Charnelle se balance Pareille au grand lis nimbé d’or.
VII
Mais ta promesse n’est que leurre! Bientôt, bientôt sonnera l’heure Du Chevalier au pied fourché, Et nous savons bien que tu caches Sous les velours et les panaches, Toute la hideur du Péché.
VIII
Oh! qu’il vienne un autre Messie Secouer l’antique inertie, Qu’il vienne en ses rédemptions: _Détruire l’œuvre de la Femme_ Et te faucher, désir infâme Des neuves générations.
TABLE
Remembrances 7 Bouquet à la Græfin 21 Ottilie 23 Ode 25 Mystiques sont là-bas 27 Tes Mains 29 Ariette 31 Sensualité 33 Assez d’abstinences 35 Conte d’amour 37 Les bonnes souvenances 59 Parmi les marronniers 61 La Carmencita 63 Dans la basilique 65 Oisillon bleu 67 Chimæra 69 Les Roses jaunes 71 Le Démoniaque 73 Les bras qui se nouent en caresses 75 Accalmie 77 Musique lointaine 87 Être serein ainsi qu’un roc 89 Homo fuge 91
ÉVREUX, IMPRIMERIE CHARLES HÉRISSEY