Part 3
«Qu’est-ce que cet acte, sinon cet amour parfait qui bannit la crainte? Tout disparaît devant cet acte qui renferme toute la vertu du sacrement de Pénitence.»
Vous le voyez, je vous mène en Théologie mystique à propos de logique: mais tout se touche. La Logique vivante, qui est le développement du Verbe en vous, c’est-à-dire de votre esprit ou verbe humain par son union à l’esprit et au Verbe de Dieu, la Logique réelle et vivante, a certainement pour source principale la prière, la prière substantielle telle que Bossuet vient de nous la décrire.
Ajoutons un mot sur l’autre prière, celle dont quelques-uns se dégoûtent, parce que ce sont, disent-ils, toujours les mêmes paroles, qu’à la fin l’habitude nous empêche de voir et d’entendre.
Le fond de cette prière quotidienne, c’est l’Oraison dominicale: «Notre Père qui êtes aux cieux», et le reste. Cette prière que notre mère, dans notre première enfance, nous a fait dire sur ses genoux et en joignant elle-même nos mains, est celle qui a été dictée, mot pour mot, par le Christ, le maître des hommes. Cette prière, me fût-elle inintelligible, je veux, à tous les titres, et vous voulez comme moi la répéter, tous les jours de la vie, matin et soir, jusqu’à la mort. Du reste, lorsque votre esprit s’est ouvert et a regardé le monde et son histoire, vous avez dû comprendre le sens visiblement divin de ces paroles. Elles sont la prière essentielle de l’humanité sur la terre: «Notre Père,--que votre règne arrive, que votre volonté soit faite en la terre comme au ciel.» Évidemment, cela même est la substance de la prière, telle que Dieu doit nécessairement la dicter à tout cœur qu’il inspire.
Mais voulez-vous ajouter quelque chose à cette courte prière dictée de Dieu, à ce fond de toute prière écrite? êtes-vous de ces heureux et flexibles esprits qui savent lire, c’est-à-dire quitter, quand ils le veulent, leur pensée propre, pour entrer aussitôt dans la pensée d’autrui et improviser en eux-mêmes tout ce que comportent de sens des paroles apportées du dehors? Si vous avez ce don, je vous en félicite grandement et voici ce que je vous conseille. Il existe d’admirables paroles, pleines d’une poésie toute divine et de la plus vigoureuse et de la plus sublime simplicité. Lisez-les comme prière du matin et du soir. Ce sont les Psaumes, sainte poésie du peuple qui a été le cœur du monde ancien et le père du Messie. L’Église catholique en a composé des prières, qu’elle met dans la bouche de ses prêtres. Ces prières, préparées pour les heures diverses du jour, sont composées chacune d’une partie fixe et d’une partie variable: la partie variable diffère pour chaque heure et pour chaque jour de la semaine. Prenez, chaque jour, deux de ces prières, dont l’une répond à la prière du matin et l’autre à celle du soir, ce que nous appelons _Prime_ et _Complies_. Lisez-les avec une profonde attention, et regardez la partie variable comme une révélation spéciale que Dieu vous adresserait, à vous, et pour ce jour. Vous verrez si ces vastes paroles n’ont pas une singulière vertu pour nous aider à sortir de nos mesquines pensées.
CHAPITRE V
LA LECTURE
I
J’ai dit un mot de la lecture. Il en faut parler plus au long. Après la prière et tout ce qui s’y rapporte, après la méditation personnelle, vient la lecture comme source de lumière.
Comment user de la lecture pour le progrès de la Logique vivante, le développement du Verbe en vous?
Il y a un livre qu’on appelle, entre tous les autres, le livre proprement dit, la Bible. Lisez ce livre.
Et d’abord, croyez-vous qu’il ne puisse y avoir, sur la terre, de parole de Dieu actuellement écrite?
Il y a des penseurs qui soutiennent que tous les livres sont sacrés, que toute pensée est inspirée, que toute parole est parole de Dieu. Car, disent-ils, s’il est vrai, comme le croient les chrétiens, que l’homme n’est raisonnable, qu’il ne pense et ne parle que par une participation actuelle à la lumière de Dieu, ou plutôt si, comme nous le soutenons, disent-ils, l’homme est Dieu même pensant, comment expliquez-vous que l’homme puisse parler quelque chose qui ne soit pas parole de Dieu?
J’espère que vous n’adhérez pas à tout ce panthéisme. Mais du moins, si l’on vous enseigne qu’il y a, dans la mémoire des hommes et dans la tradition, des paroles pures et vraiment inspirées de Dieu, je suis certain que vous n’avez aucune solide raison de le nier.
Voici que, depuis plus de trois mille ans, une grande partie du genre humain, la plus vivante, la partie civilisatrice du monde, qui forme le courant principal de l’histoire universelle, et qu’anime l’Église catholique, voici dis-je, que ce côté lumineux de l’humanité, par des motifs considérables, qu’il vous est facile de connaître, tient comme étant tout pur, comme certainement saint et divinement inspiré, ce texte écrit qu’on nomme la Bible. Pourquoi ne le pas croire, si vous croyez en Dieu? Pourquoi ne pas croire d’avance que la bonté du Père a su parfois inspirer ses enfants?
Vous lirez donc la Bible.
Du reste, comment comprendre qu’un homme, quel qu’il soit, croyant ou autre, ne médite pas, avant toute autre chose, les paroles du Christ? Comment comprendre que l’Évangile ne soit pas toujours, pour tout homme de cœur et tout homme qui pense, le premier des livres?
Vous donc, qui voulez être disciple de Dieu et qui avez en vous le sens divin, vous lirez chaque jour l’Évangile. Et quand vous en aurez quelque usage et que vous y lirez ceci: «Si vous pratiquez ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres;» quand vous aurez, en effet, entrevu l’insondable lumière du texte et pressenti les forces libératrices que sa pratique vous donnerait, vous verrez bien qu’après la pratique même de l’Évangile et la prière, la méditation des paroles du Christ doit être la grande source philosophique, l’aliment principal du développement du Verbe en vous.
Quand vous commencerez à comprendre, et à vous douter enfin de cet Évangile éternel, incarné dans cet Évangile historique que vous voyez, vous direz avec Origène: «Il s’agit donc maintenant de traduire l’Évangile sensible en Évangile intelligible et spirituel.» Et vous ajouterez avec son commentateur, Thomassin: «Oui, il faut traduire l’Évangile temporel et sensible en Évangile intelligible et éternel, si nous voulons enfin quitter l’enfance et parvenir à la puberté de l’esprit[8].»
[8] «Et enim hunc nobis propositum est,» dit Origène, «ut Evangelium sensibile transmutemus in intelligible et spiritale.» Et Thomassin ajoute: «Ubi perspicue duplex discriminat Evangelium, et sensibile in intelligibile, temporale in æternum traduci debere demonstrat, si modo pueritia aliquando excuti et adolescere intelligentia debet.» (Thomassinus, _De Incarnatione Verbi_, lib. I, cap. X.)
Voici comment vous lirez.
Lisez le texte ou la Vulgate. D’ordinaire, mettez une heure à lire un ou deux chapitres. Quelquefois, une lecture suivie de l’un des quatre Évangiles est d’un grand fruit. Dans ce cas, il faut lire tantôt dans une langue, tantôt dans une autre, français, allemand, anglais, etc. Dans tous les cas, efforcez-vous de vous appliquer à vous-même tout ce que vous lisez. Priez Dieu ardemment de vous faire entrer dans le fond du sens. Efforcez-vous, et ceci est très important, de trouver dans les discours du Christ, qui d’ordinaire semblent passer brusquement d’un objet à un autre, l’unité puissante et vivante qui les caractérise. A mes yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces discours, c’est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété. Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en Dieu même. Si jamais il vous est donné, une seule fois, de voir les mots évangéliques que Jésus-Christ lui-même compare à des grains de blé, s’il vous est donné de voir ces germes éclater et s’ouvrir, développer leurs tiges, leur beauté, leurs parfums, leurs trésors, vous n’oublierez pas ce spectacle. Et quand vous vous serez nourri de leur substance, qui est à la fois vigne et froment, et plus encore, ou plutôt qui est je ne sais quelle substance universelle impliquant tout, vous comprendrez pourquoi, le Christ ayant prononcé sur le monde ce peu de mots que nous recueillons en dix pages, ces quelques mots ont produit dans l’histoire, je ne dis pas la plus grande, je dis la seule révolution morale, religieuse et intellectuelle qu’ait vue le genre humain.
Plus vous aurez de cœur, d’esprit, de science, de bonne volonté, de courage, de pénétration, d’expérience, surtout d’amour des hommes, plus vous verrez le texte évangélique s’ouvrir pour vous. Mais sachez bien que vous n’aurez saisi le sens dernier des mots du Christ que lorsque vous apercevrez leur incomparable unité, et quand vous pourrez dire de chacun d’eux: _Patuit Deus._
II
Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de vous dire une seule chose: écoutez Dieu dans le silence, dans la méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la lecture. Comme lecture, je ne vous ai encore parlé que d’un seul livre, l’Évangile. Mais la lecture du livre divin exclura-t-elle les livres humains? Brûlerons-nous tout pour l’Évangile comme on a tout brûlé pour le Coran? Non: le livre divin n’exclut pas plus les livres humains que l’amour de Dieu n’exclut l’amour des hommes. L’amour de Dieu donne l’amour des hommes; de même on puise dans l’Évangile l’intelligence des pensées des hommes: on y puise l’esprit philosophique et scientifique le plus profond; et, il faut dire avec saint Thomas: «La science du Christ ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.» Un esprit élargi par l’Évangile, voit dans les livres humains des étendues, des profondeurs, que l’homme souvent n’y a pas mises, mais qu’il a rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D’ordinaire, notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d’autrui, que ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux autres, nous leur ôtons. Nous leur faisons toujours, dans notre entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais l’esprit dilaté par l’Esprit du Christ a cet incomparable don des langues, qui comprend les langages divers des différentes natures d’esprit. Il a cette bienveillance intellectuelle qui transfigure les accidents de la parole: remonte de la parole à son sens dans l’esprit, et de ce sens lui-même, tel qu’il est dans l’esprit de nos frères, à l’éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte et inspire ce sens. En sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l’esprit voit les choses même à travers une pensée mal conçue et plus mal exprimée, et elle se sert de ces débris pour reconstruire la vérité, comme la science reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.
On sait qu’il n’y avait pas de livre si détestable dont Leibniz ne tirât quelque fruit.
Faites de même ou plutôt faites mieux. Puisqu’il est permis de choisir, ne lisez que les excellents. Il faut peu lire, disait Malebranche. Il ne faut lire qu’un livre, disait un autre, voulant faire comprendre par là la puissance toujours considérable de l’unité. Mais que serait-ce si vous saviez trouver l’unité des esprits du premier ordre, et si vous pouviez fréquenter comme une seule société, par voie de comparaison continuelle, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, Descartes, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz! Ce sont là, je crois, les principaux génies du premier ordre. Puissiez-vous parvenir à en voir l’unité! Puissiez-vous parvenir à comprendre dans quel sens général et commun Dieu inspire les grands hommes, et ce qu’il veut de l’esprit humain! Puissiez-vous clairement comprendre, dans Aristote et dans Platon la grandeur de l’esprit de l’homme et ses bornes, et dans les autres, l’immensité qu’ajoute à la raison humaine la lumière révélée de Dieu!
CHAPITRE VI
FOI.--SCIENCE COMPARÉE
I
Mais, disions-nous, qu’est-ce que Dieu veut de l’esprit humain? Grande question, que je n’aborde pas ici tout entière. Je poursuis ces conseils pratiques. Il est vrai qu’ils nous mènent à considérer un côté, fort important pour nous, de cette question.
Je vous ai dit que, quand un homme se donne vraiment à Dieu et devient son disciple, Dieu le pousse à une œuvre, le salut du siècle où il vit. Dieu lui montre le monde malade, couché dans les ténèbres et la souffrance; il lui donne le regard du Christ pour en sonder les plaies, et quelque chose du cœur du Christ pour les sentir: puis il lui dit, au fond du cœur: «Il y a peu d’ouvriers.»
Quand l’homme comprend et se décide à devenir un ouvrier, un de ces «ouvriers dont parle le prophète, qui travaillent sur les nations[9],» qui fortifient leurs frères, et que Dieu suscite quelquefois pour sauver un siècle ou un peuple, alors Dieu lui inspire, par la compassion et l’amour, l’intelligence, ou instinctive ou développée, de l’œuvre à entreprendre.
[9] Zach., I, 20, 21. Et ostendit mihi Dominus quatuor fabros... ut dejiciant cornua gentium.
Or, aujourd’hui, quelle est la plaie et quelle est l’œuvre?
Il n’est pas nécessaire d’être prophète pour le savoir, Jésus-Christ dit aux hommes dans l’Évangile: «Vous savez bien prévoir le beau temps ou l’orage; hypocrites! pourquoi ne connaissez-vous pas aussi les signes des temps[10]?»
[10] Luc, XII, 56.
Vous donc qui voulez devenir ouvrier parmi les hommes, rendez-vous attentif aux signes des temps qui s’aperçoivent.
Mais d’abord, qu’attendez-vous de la marche de l’humanité sur la terre? Vers quel avenir va le monde? Comment finira-t-il?
Pour moi, je crois que le monde est libre et finira comme il voudra. Le monde finira comme un saint, comme un sage, ou comme un méchant: peut-être comme une de ces âmes insignifiantes et inutiles que Dieu seul peut juger. Tout est possible. L’humanité est libre. Il n’y a pas d’article de foi sur ce point. La seule chose qu’en ait dite le Christ, si toutefois j’entends bien ses paroles, est une question qu’il a posée sans la résoudre. «Quand le fils de l’Homme reviendra, dit-il, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre?» Il semble que, sur ce sujet, le doute est la vérité même.
Or, je ne sais si vous sentez ceci comme je le sens, mais ce doute m’électrise. Le doute énerve d’ordinaire; ici il vivifie, il transporte. Oui, il se peut que sur la face de cette terre, comme fruit de tant de larmes et de luttes, le bien l’emporte enfin, que le règne de Dieu arrive, et que sa volonté soit faite en la terre, comme au ciel. Il se peut que l’histoire finisse par une moisson. Et il se peut aussi que tout finisse par la stérilité, comme la vie du figuier maudit; que, comme on voit des hommes, épuisés de débauche et perdus de folie, mourir avant le temps, le monde aussi vienne à mourir avant le temps, épuisé de débauche et perdu de folie. Il se peut que la justice et la vérité soient vaincues, et rentrent dans le sein de Dieu en maudissant la terre qui aura refusé de donner son fruit. Or, vous savez qu’aujourd’hui, parmi nous, bien des esprits découragés soutiennent qu’il en sera certainement ainsi. D’autres, étrangement confiants, déclarent qu’il en sera, sans aucun doute, tout autrement, et que le bien doit triompher sur terre. Moi, je l’ignore, et je ne sais qu’une seule chose, c’est que l’humanité est libre et que l’homme finira comme il voudra. Je sais que vous, moi, chacun de nous, nous pouvons ajouter nos mouvements et notre poids au mouvement de décadence qui nous emporte vers l’abîme, ou bien, au nom de Dieu, et en union avec le Christ, travailler à sauver le monde, et à redresser, en ce moment même, la direction du siècle et de l’histoire, si elle est fausse.
Mais, je vous le demande maintenant, et ceci est la plaie du siècle, qu’est-ce qui nous manque à tous pour cette œuvre?
Il nous manque la foi.
Si vous aviez de la foi, seulement comme un grain de sénevé, a dit le Christ, vous transporteriez les montagnes, et rien ne vous serait impossible. Or, qui est-ce qui croit maintenant que rien n’est impossible? Qui est-ce qui croit qu’on peut transporter les montagnes, qu’on peut guérir les peuples, faire prédominer la justice dans le monde, et, dans l’esprit humain, la vérité? Où sont-ils, ces croyants?
La foi manque dans ceux qu’il faut sauver, et l’on ne peut pas les saisir; et la foi manque dans ceux qui veulent ou croient vouloir sauver les autres, et ils n’ont pas la force d’entraîner ceux qu’ils auraient saisis.
Quand le Fils de l’Homme reviendra, pensez-vous qu’il trouve encore de la foi sur la terre?
Je le vois, nous sommes sous le coup de cette question. Voilà la plaie.
«Seigneur, augmentez-nous la foi.» Voilà donc la prière qu’il faut faire, et l’œuvre à laquelle il faut nous attacher.
Mais comment?
II
Il y a deux manières. L’une, plus haute que la philosophie, ne nous regarde pas ici. Je l’indiquerai cependant. L’autre précisément est l’œuvre de la philosophie, et répond à la question posée plus haut: Qu’est-ce que Dieu veut de l’esprit humain?
Le plus puissant moyen de retrouver la foi est celui qu’a employé saint Vincent de Paul. On lit, dans la vie de cet homme héroïque, un fait trop peu connu. Un jour, ému de compassion par l’état d’un malheureux prêtre, docteur en théologie, qui perdait sa foi parce qu’il avait cessé d’étudier la grande science, saint Vincent de Paul pria Dieu de lui rendre la vivacité de sa foi, s’offrant de se soumettre lui-même, s’il le fallait, au fardeau que ce pauvre frère ne pouvait pas porter. Il fut exaucé à l’heure même, et ce grand saint resta, pendant quatre ans, comme privé de cette foi qui cependant était sa vie. Savez-vous comment il sortit de cette épreuve? Il en sortit en devenant saint Vincent de Paul, c’est-à-dire tout ce que signifie ce nom. C’est cette épreuve, inexplicable en apparence, qui a fait saint Vincent de Paul, c’est-à-dire l’esprit de foi, d’amour, de compassion incarné dans une vie tout entière. C’est en se donnant à la compassion sans réserve que ce grand cœur a retrouvé la possession paisible de sa foi. «Après trois ou quatre ans passés dans ce rude exercice, dit son historien, gémissant toujours devant Dieu, il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable de s’adonner toute sa vie, pour l’amour de Dieu, au service des pauvres. Il n’eut pas plus tôt formé cette résolution dans son esprit que ses souffrances s’évanouirent, que son cœur se trouva remis dans une douce liberté; et qu’il a avoué depuis, en diverses occasions, qu’il lui semblait voir les vérités de la foi dans la lumière[11].»
[11] Abelly, t. II, p. 298.
Voilà l’exemple. Que notre siècle en fasse autant, et se donne, pour l’amour de Dieu, au service des pauvres. Il n’y aura bientôt plus de lutte contre la foi.
Tel est le grand et le premier moyen de ramener la foi sur la terre pour la sauver. Voici le second.
Le premier est ce que Dieu veut du cœur humain. Le second est ce que Dieu veut de l’esprit humain. Ceci regarde la Logique. Donnez-moi toute votre attention.
III
Quelle est depuis trois siècles, en France, et plus ou moins dans toute l’Europe, et par conséquent dans le monde, la marche de l’esprit humain sous le rapport de la foi? Je vois un grand siècle de foi, le dix-septième; je vois un siècle d’incrédulité, le dix-huitième; je vois un siècle de lutte entre la foi et l’incrédulité, c’est le nôtre. Qu’est-ce qui l’emportera? C’est là, dis-je, ce qui dépend de nous.
Qu’était le dix-septième siècle? Un docteur en théologie, d’abord; et en outre, sous le rapport intellectuel, le point le plus lumineux de l’histoire. Le dix-septième siècle, lui seul, est le père des sciences, le créateur de cette grande science moderne dont nous sommes si fiers aujourd’hui. On a, depuis, perfectionné, déduit et appliqué; mais il a tout créé, et, si l’on ose ainsi parler, tout dans l’ordre scientifique, a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait jusqu’à présent n’a été fait sans lui. Il y a eu là comme une inspiration du Verbe pour l’avènement des sciences. Ce siècle, du reste, était le plus précis, le plus complet des siècles théologiques; le plus grand sans comparaison des siècles philosophiques, et le plus grand des siècles littéraires.
Mais après cet immense élan, l’esprit humain, semblable à ce docteur qui avait cessé d’étudier, cessa aussi de travailler, non la physique, non les mathématiques, mais la théologie et la philosophie, la science de Dieu et celle de l’homme.
Et alors la foi se perdit.
Je dis qu’on a cessé de travailler la théologie et la philosophie. La théologie, cela est visible; et l’œuvre du dix-huitième siècle a précisément consisté à chasser la théologie de toutes les directions de l’esprit humain. On la chassait au nom de la philosophie. On proclamait le règne de la philosophie, et, pendant ce temps, on chassait la philosophie à tel point que je ne connais aucun siècle qui en ait eu moins. C’est ce que j’ai quelque part clairement démontré par une citation de Voltaire, suivie d’une citation de Condillac. Je dis donc qu’après l’immense lumière du siècle précédent, l’ignorance philosophique du dix-huitième siècle est un prodige qui ne saurait être expliqué que par la dépravation générale des mœurs, la paresse et l’abâtardissement qui en résultent. Je ne connais qu’un seul phénomène analogue: c’est l’histoire, du reste trop fréquente, de ce pauvre enfant, d’abord brillant et admirable dans ses études, tant qu’il est pur et pieux; mais le vice et l’impiété le font descendre, d’une année à l’autre, aux derniers rangs.
On cessa donc de s’occuper de théologie et de philosophie, et on perdit la foi, ou plutôt le tout vint ensemble: il y a là une cause et un effet mêlés, qui se produisent réciproquement: immoralité, incrédulité et paresse, font cercle. Le commencement est où l’on veut.
Je n’ajoute qu’un mot sur le dix-huitième siècle. Sa ressource devant Dieu, et ce pour quoi, peut-être, il n’a pas absolument rompu avec le cours providentiel de l’histoire, c’est qu’il a parlé de justice et d’amour des hommes, parfois sincèrement, et que, pendant qu’il s’égarait d’ailleurs, il y avait, au fond du siècle, je ne sais quel mouvement du cœur universel des bons, qui cherchait, par une adoration plus profonde, à devenir plus semblable au cœur sacré du Christ; et le siècle superficiel lui-même, à travers ses débauches et ses folies, bénissait saint Vincent de Paul, et le prenait pour son patron.
Mais revenons. La question est aujourd’hui de savoir lequel des deux mouvements sera le nôtre. A qui voulons-nous ressembler, à nos pères ou à nos aïeux? Il est clair que ces deux mouvements, parmi nous, luttent encore et que nous hésitons. Laisserons-nous courir la décadence, qui court toujours, ou remonterons-nous vers la lumière?
Je le répète, cela dépend de nous.
Vous avez vu la décadence simultanée de la philosophie et de la foi. Relevez l’une et l’autre en même temps, et l’une par l’autre. Est-ce que vous ne comprenez pas que votre philosophie stérile, nulle, épuisée, et dont ne s’occupe plus que la lignée des professeurs, n’est telle que parce qu’elle est vide de foi? Et ne voyez-vous pas de vos yeux que la foi est chassée de l’esprit de tous les demi-savants, et même des ignorants, par le préjugé séculaire que la philosophie et la raison sont contraires à la foi?
Travaillez donc à les réunir, et vous travaillerez au salut du siècle.
IV
Mais je ne m’arrêterai pas aux généralités, je veux en venir au détail. Voici pour arriver à ce grand but,--qui est précisément ce que Dieu veut de l’esprit humain;--voici encore, si vous ne vous lassez pas de me suivre, un conseil pratique qui, du reste, est indispensable au développement de vos facultés et au progrès de la lumière dans votre esprit.
Voici ce conseil: _Travaillez la science comparée._ Ceci demande explication.