Part 10
Cette admiration et ce respect n'empêchent pas d'ailleurs que nous ne soyons libres de choisir, de rejeter beaucoup de choses ou de les réserver en attendant d'autres clartés. Quand on nous dit, par exemple, que le Cosmos est guidé par une série infinie de hiérarchies d'êtres sensibles, ayant chacun une mission à remplir et qui sont les agents des lois karmiques et cosmiques; quand on ajoute que chacun de ces êtres a été un homme dans un Manvantara précédent ou se prépare à le devenir dans le Manvantara actuel ou dans un Manvantara futur, qu'ils sont des hommes perfectionnés ou des hommes naissants et que dans leurs sphères supérieures et moins matérielles, ils ne diffèrent moralement des êtres humains terrestres qu'en ce qu'ils ne possèdent pas le sentiment de la personnalité et de la nature émotionnelle humaine; quand on affirme enfin que ce que nous appelons la Nature inconsciente est, en réalité, un ensemble de forces manipulées par des êtres semi-intelligents (Élémentals), dirigés par les hauts esprits planétaires (Dhyan-Chohans), dont le total forme le Verbe manifesté du Logos non manifesté et constitue, en même temps, l'intelligence de l'univers et sa loi immuable; nous pouvons rendre hommage à l'ingéniosité de ces spéculations comme à celles de milliers d'autres qui peut-être serrent la vérité de plus près que nos meilleures et nos plus récentes hypothèses scientifiques; nous sommes libres d'en prendre et d'en laisser ce qui nous plaît. Tout cela, je l'accorde, n'est nullement prouvé, n'est vérifié ou ne sera vérifiable qu'en certains détails, tandis que les grandes lignes fondamentales échapperont probablement toujours au contrôle de notre intelligence désarmée. Mais ce que nous devons, je le répète, admirer sans réserve, c'est le prodigieux édifice spirituel qu'offre l'ensemble de cette révélation, l'immense effort intellectuel qui, dès l'aube de l'humanité, tenta de débrouiller l'insondable chaos de l'origine, de la structure, de la marche, de la direction et de la fin de l'univers, et semble y avoir réussi de façon telle que jusqu'ici on n'a rien trouvé qui l'égale, ne s'en inspire ou, souvent à son insu, n'y retourne.
X
Je disais, dans la première partie de cette étude, qu'une révélation trop haute, fût-elle incontestable, n'aurait guère d'influence sur notre vie, y transformerait peu de chose, passerait trop loin de nous dans l'immensité de l'espace et ne descendrait pas dans notre pensée et notre coeur. En alla-t-il ainsi de celle dont nous parlons, qui est la seule vraiment surhumaine et encore acceptable et presque inattaquable que nous ayons eue? Oui et non, selon le point de vue où l'on se place. Tout ce qu'il y a en elle de trop grand, excepté sa notion de l'éternité, n'a pas réellement modifié nos idées, n'a pas imprégné nos moeurs. Elle n'a même pas atteint profondément les peuples qui nous l'ont transmise et qui, renonçant à la comprendre, l'ont transformée en un polythéisme anthropomorphe, barbare et monstrueux. Il en est à peu près de même partout ailleurs. Toutes les religions, du paganisme, en passant par la Chine et le Japon, la Gaule et la Germanie, le Mexique et le Pérou, jusqu'au christianisme avec ses variantes et ses surgeons, en sont issues; mais toutes n'ont pu vivre et régner sur les hommes, qu'en la défigurant, en la mutilant, en la rapetissant à la plus petite taille des âmes de leur temps, en la rendant méconnaissable. Il est donc assez probable qu'il en irait pareillement de toute autre plus grande, s'il était possible, eût-elle tous les caractères d'une révélation divine, directe, authentique, indubitable, irréfutable, irrécusable; en un mot, de celle que nous attendons encore sans oser l'espérer.
XVII
LE SILENCE NÉCESSAIRE
Les occultistes orientaux nous affirment que dans les solitudes de l'Himalaya et du Thibet, vivent certains Initiés, certains Maîtres, héritiers de la sagesse des «Fils de la Lumière» ou des «Sept Primordiaux», qui possèdent les sept clefs qui permettent de comprendre les textes sacrés préhistoriques. Ils seraient les silencieux dépositaires du secret de forces intermoléculaires ou interéthériques, à l'aide desquelles des races d'êtres qui précédèrent l'homme sur cette terre transportèrent à d'énormes distances des monolithes de plus de cinq cent mille kilos, qui n'ont aucun rapport avec les pierres qui les entourent, et dont la disposition, l'orientation, astronomiquement réglée, trahit évidemment une intervention intelligente et même très savante.
Ces monolithes sont parfois sculptés, comme les fameux colosses de Bamian, dans l'Asie centrale, dont l'un a 60 mètres de haut; ou comme les cinq cent cinquante monstres de l'Ile de Pâques, dans la Polynésie, qui, pour le dire en passant, demeurent une des plus insolubles, des plus troublantes énigmes de ce monde. Taillées dans le basalte, couchées ou debout sur des plates-formes, ces sculptures, dont l'une a 29 mètres, sont incontestablement les plus antiques effigies humaines qu'on puisse trouver sur notre globe. Les savants officiels leur reconnaissent une origine antédiluvienne, tandis que les traditions ésotériques y voient les portraits de géants de la dernière race atlantéenne, dégénérée et sombrée dans la sorcellerie, peu avant la disparition du mystérieux continent dont l'Ile de Pâques ne serait que l'un des plus hauts sommets qui émergent aujourd'hui des solitudes du Pacifique.
J'ai en ce moment sous les yeux les photographies de quelques-uns de ces hallucinants colosses, et je ne crois pas que dans nos plus lourds cauchemars il soit possible d'imaginer figures plus redoutables, plus insensibles, plus impassibles, plus éternellement féroces, plus froidement hautaines, plus impitoyablement dédaigneuses, plus glacialement toutes-puissantes. Sont-ils Sélénites ou Martiens, avec leur bouche serrée et implacable, leurs yeux creux comme des abîmes de malédictions, ou protubérants et cerclés de lunettes d'aviateur? Nullement simiesques, comme on le pourrait croire, ils représentent plutôt des entités démoniaques et abstraites, tels que le Mal, l'Inéluctable et la Fatalité. Ils semblent moins inhumains que pré- ou posthumains et répondent effroyablement à certains souvenirs ancestraux endormis au fond de nos moelles, qui nous avertissent que de pareils visages ont irrécusablement existé.
* * * * *
Mais revenons à nos grands Initiés. Ils seraient, paraît-il, détenteurs de l'irrésistible et incommensurable force sidérale, qui est celle qui soutient et dirige les mondes, capable, s'il en était fait mauvais usage, de détruire en un instant toute l'espèce humaine, tout ce qui vit sur cette terre et la terre même; mais susceptible aussi, si elle était sagement domestiquée, d'assurer à l'homme une royauté définitive, peut-être l'accès d'autres étoiles et, en tout cas, une puissance telle que l'Age d'Or qui exista jadis, grâce à l'asservissement de cette force, refleurirait sur notre planète.
Il est possible, et, pour l'instant, nous n'avons pas à l'examiner. Mais que possédant, transmis d'Hiérophante à Candidat, ou, comme ils disent, «de bouche à oreille», le secret de cette force et de beaucoup d'autres, ils ne la livrent pas et ne la mettent point au service de l'humanité, c'est le grand reproche que l'on fait aux occultistes; et pour tous ceux qui ne savent pas que le but de l'Initiation n'est pas la puissance et le bonheur matériels, mais la sagesse, l'évolution et l'ascension de l'être intérieur, c'est la meilleure preuve qu'ils sont des mystificateurs et des imposteurs. Il se peut que, mis au pied du mur, ils se taisent parce qu'ils n'ont rien à dire; mais l'argument n'est pas aussi péremptoire que le croient ceux qui s'en prévalent. On le verra peut-être avant peu. Il n'est, en effet, pas impossible que, un jour, un hasard de la science ne mette l'un ou l'autre de nos savants dans une situation analogue à celle de ces Maîtres ou de ces Initiés. Pour lui aussi se posera alors la terrible question du silence nécessaire. Nous venons de constater dans cette guerre l'usage insensé et démoniaque que l'homme a fait de certaines inventions. Qu'adviendra-t-il si on lui met entre les mains d'autres énergies bien plus formidables, qu'on semble sur le point de découvrir et de libérer?
Il n'est pas prêt pour en savoir plus qu'il n'en sait. Il y va du salut de l'espèce. L'humanité qui sort à peine de l'enfance ou vient tout juste d'atteindre l'âge dangereux de l'adolescence (elle aurait à peu près seize ou dix-sept ans d'après le parallélisme historique très documenté et très impressionnant du docteur Jaworski), l'humanité a déjà dépassé la limite des inventions qu'elle peut s'assimiler ou supporter sans péril de mort. Presque toutes, à partir de la domestication de la vapeur et de l'apprivoisement encore suspect de l'électricité, lui ont fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par exemple, qui l'ont aidée à construire quelques routes,--ce que les Romains d'ailleurs faisaient aussi bien que nous,--à exploiter quelques mines, à percer quelques tunnels, lui ont coûté des millions de jeunes vies.
Peut-être est-il temps, non pas d'arrêter les recherches de la science, mais de contrôler ses découvertes et de réserver, comme le firent sagement les occultistes, à une élite d'Initiés rigoureusement éprouvés et liés par des serments inviolables, le secret d'énergies trop dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et tomber dans le domaine public. Notre évolution morale retarde de plusieurs siècles sur notre évolution scientifique; et il est plus que probable que celle-ci, trop hâtive et trop intensive, entrave regrettablement la première. Il ne servira de rien d'aller en trois heures de Paris à Péking, de Péking à New-York et de New-York à Calcutta, si ces voyages réitérés et miraculeux laissent à l'arrivée ceux qui les effectuent dans le même état d'âme qu'au départ. Nous nous trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n'a pas eu l'esprit et le coeur assez solides et assez fermes pour porter ce que la tête avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasiné. Rien ne se répand plus vite, ne s'assimile plus facilement que les résultats de la science; rien, au contraire, n'est plus lent, plus pénible, plus précaire que l'évolution morale; et cependant, on s'en rend de mieux en mieux compte, c'est uniquement de celle-ci que dépendent le bonheur et l'avenir de l'homme.
XVIII
KARMA
I
Dépouillé de ses innombrables et inextricables complications orientales, qui répondent peut-être à des réalités mais sont invérifiables, Karma, l'infaillible Loi de Rétribution, est en somme ce que nous appelons plus vaguement, et sans trop y croire, la Justice immanente. Notre Justice immanente est une ombre assez vaine. Elle se manifeste fréquemment, il est vrai, à la suite d'actes monstrueux, de grands vices, de grands forfaits, de grandes iniquités; mais nous avons rarement l'occasion de constater qu'elle agit dans les mille petites injustices, cruautés, défaillances, malhonnêtetés, infamies de l'existence habituelle, quoique le poids total de ces méfaits mesquins, mais incessants, puisse être plus lourd que celui du crime le plus retentissant. En tout cas, son action étant plus éparse, plus diffuse, plus lente et plus souvent morale que matérielle, échappe presque toujours à notre observation; et comme, d'autre part, elle semble s'arrêter à l'instant de la mort, elle n'a presque jamais le temps d'exiger ce qui lui est dû, et, généralement, arrive trop tard au chevet d'un malade ou d'un agonisant qui a perdu conscience ou n'a plus le loisir d'expier.
Karma est donc, si l'on veut, la Justice immanente; seulement, ce n'est plus une déesse inconstante, inconsistante, incohérente, impuissante, erratique, capricieuse, inexacte, oublieuse, timide, inattentive, endormie, évasive, insaisissable et bornée par la tombe, mais un Dieu énorme et inévitable comme le Destin, un Dieu qui bouche toutes les issues, tous les horizons, tous les interstices de toutes les existences, omniprésent, omniscient, omnipotent, infaillible, impassible et incorruptible. Il est en nous comme nous sommes en lui. Il est nous-mêmes. Il est plus que nous: il est ce que nous sommes, tout en étant encore ce que nous fûmes et déjà ce que nous deviendrons. Nous sommes petits, évanescents et éphémères; il est grand, imperturbable, inébranlable, éternel. Rien ne lui échappe de ce qui nous échappe et sans doute nous échappera toujours par delà la tombe. Pas une action, pas une velléité, pas une pensée, pas l'ombre d'une intention, qui ne soit pesée plus rigoureusement qu'elle ne l'était par les quarante-deux juges posthumes qui attendaient l'âme sur l'autre rivage dont parle l'un des plus anciens textes de ce monde: le _Livre des Morts_ égyptien. Tout est enregistré, daté, estimé, vérifié, classé, mis au compte du doit ou de l'avoir, de la récompense ou de l'expiation, au répertoire immense et éternel des clichés astraux. Il ne peut rien ignorer puisqu'il a pris part à tout ce qu'il juge; et il ne nous juge point du fond de notre ignorance présente, mais du haut de tout ce que nous apprendrons beaucoup plus tard. Il n'est pas seulement notre intelligence et notre conscience d'aujourd'hui qui s'éveillent à peine et ne comptent plus leurs erreurs; il est dès maintenant, déjà vivantes en nous quoique inactives, impuissantes, muettes et aveugles, notre intelligence et notre conscience à venir, alors qu'elles auront atteint, dans la suite des siècles, des évolutions, des expiations et des ascensions innombrables, les derniers sommets de la Sagesse et de la Clairvoyance.
A l'heure de notre mort, le compte semble clos; mais il dort simplement et nous ressaisira. Nous sommeillerons peut-être des centaines, voire des milliers d'années en «Dévachan», c'est-à-dire en l'état d'inconscience qui prépare à une incarnation nouvelle; mais au réveil, nous retrouverons, irrévocablement totalisés, l'actif et le passif; et notre Karma prolongera simplement la vie que nous avons quittée. Il continuera d'y être nous-mêmes et d'y assister à l'épanouissement des conséquences de nos fautes et de nos mérites et d'y voir ensuite fructifier d'autres causes en d'autres effets, jusqu'à la consommation des temps où toute pensée née sur cette terre finit par le perdre de vue.
II
Karma, on le voit, est, en somme, l'entité immortelle que l'homme forme par ses actes et ses pensées et qui le suit ou plutôt l'enveloppe et l'absorbe à travers ses vies successives et se modifie comme il se modifie sans cesse, mais en conservant toutes les empreintes antérieures. Les pensées, dit très justement la doctrine, construisent le caractère, les actions font l'entourage. Ce que l'homme a pensé, il l'est devenu; ses qualités, ses dons naturels s'attachent à lui comme les résultats de ses idées. Il est, en toute vérité, créé par lui-même. Il est, dans le sens le plus complet du mot, responsable de tout ce qu'il est. Il se trouve enveloppé dans le filet de tout ce qu'il a fait. Il ne peut ni défaire ni détruire le passé; mais, autant que les effets en sont encore à venir, il lui est possible de modifier ceux-ci ou de les retourner par des forces nouvelles. Rien ne peut le toucher qu'il n'ait mis en mouvement, aucun mal ne peut lui être fait qu'il ne l'ait mérité. Dans le déroulement infini des éternités, il ne rencontrera jamais d'autre juge que lui-même.
III
Il est certain que l'idée de ce juge suprême qui est la conscience sans rupture à travers les siècles et les millénaires, qui est chacun de nous de plus en plus éclairé, de plus en plus incorruptible et infaillible, mène à la morale la plus élevée, la plus sincère et la plus pure qu'il soit possible de concevoir et de sanctionner ici-bas. Le juge et l'accusé ne se trouvent pas face à face, ils sont l'un dans l'autre et ne forment qu'une seule et même personne. Ils ne peuvent rien se cacher et ont tous deux le même intérêt urgent à découvrir la moindre faute, l'ombre la plus légère et à se purifier le plus promptement, le plus complètement possible pour mettre un terme aux réincarnations et vivre enfin dans l'Être unique. Les meilleurs, les plus saints sont près d'y parvenir dès cette existence; mais détachés de tout, il ne cessent d'agir pour le bien de tous, car déjà ils se sentent tout. Ils vont plus loin que le mystique chrétien qui attend une récompense du dehors; ils sont leur propre récompense. Ils vont plus loin que Marc-Aurèle, le grand désenchanté, qui continue d'agir sans espérer que son action puisse profiter aux autres; ils savent que rien n'est inutile, que rien ne peut se perdre; c'est quand ils n'ont plus aucun besoin qu'ils travaillent avec la plus sereine ardeur.
Au rebours de ce qu'on croit trop généralement, cette morale, qui conduit au repos absolu, préconise l'activité. Écoutez à ce sujet les grands enseignements du _Bhagavad Gita_, le _Chant du Seigneur_, qui est peut-être, comme le pensent, non sans raison, ses traducteurs, le plus beau, c'est-à-dire le plus haut livre qui soit actuellement connu: «Notre affaire n'est que l'action, et jamais son fruit. Ceux-là sont à plaindre qui travaillent pour le fruit. Il faut accomplir l'action en communion avec le divin, c'est-à-dire en visant le Soi partout, en renonçant à tout attachement aux choses, également balancé entre le succès et le revers. Ce n'est pas en s'abstenant d'agir qu'on se libère de l'activité nécessaire, ni en renonçant simplement à l'action qu'on s'élève à la perfection. Il faut accomplir l'action qui convient, parce que l'action est supérieure à l'inaction et qu'en restant inactif on ne maintiendrait même pas l'existence du corps. Le monde est soutenu par toute action qui n'a que le sacrifice, c'est-à-dire le don volontaire de soi, pour objet; c'est dans ce don volontaire, sans attachement aux formes que l'homme doit accomplir l'action. Il faut accomplir l'action à seule fin de servir les autres. Celui qui voit l'inaction dans l'action et l'action dans l'inaction, est un sage parmi les hommes; il est harmonisé aux vrais principes, quelque action qu'il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au fruit de l'action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s'il n'en faisait pas. Le Sage, donc, heureux de tout ce qui lui advient, libéré des contraires, sans envie, égal dans le plaisir et dans la peine, dans le succès et l'insuccès, peut agir sans être lié; parce que n'étant plus attaché à quoi que ce soit, toutes ses pensées empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés...»
N'oublions pas que ceci, qui fait partie du _Mahabharata_, le plus gigantesque poème de la terre, fut écrit il y a quatre ou cinq mille ans.
IV
Quelle que soit la plausibilité de la doctrine ou de la révélation, il est incontestable que cette morale et cette justification de la justice est la plus antique en même temps que la plus belle et la plus rassurante que l'homme ait imaginée. Mais elle est fondée sur un postulat que nous sommes peut-être trop enclins à refuser aveuglément. Elle demande, en effet, qu'on admette avant tout que notre existence ne finisse pas à l'heure de notre mort et que l'esprit ou le souffle vital, qui ne périt point, cherche un asile et reparaisse en d'autres corps. Au premier moment, le postulat semble énorme, inacceptable; mais, à l'examiner de plus près, son aspect devient beaucoup moins étrange, moins arbitraire et moins déraisonnable. Il est d'abord certain que si tout se transforme, rien ne périt ou n'est anéanti dans un univers qui n'a pas de néant et où le néant seul demeure absolument inconcevable. Ce que nous appelons néant ne saurait donc être qu'un autre mode d'existence, de persistance et de vie; et si l'on ne peut admettre que le corps qui n'est que matière, soit anéanti dans sa substance, il est non moins difficile d'accepter que, s'il était animé par un esprit,--ce qu'il n'est guère possible de contester,--cet esprit disparaisse sans laisser aucune trace.
Voilà le premier point du postulat, et le plus important, nécessairement accordé. Reste le second: les réincarnations successives. Ici, il est vrai, nous n'avons que des hypothèses et des probabilités. Il faut bien que cet esprit, cette âme, ce principe ou ce souffle de vie, cette pensée, cette substance immatérielle, peu importe le nom qu'on lui donne, s'en aille ou réside quelque part, fasse ou devienne quelque chose. Il peut errer dans l'infini de l'espace et du temps, s'y dissoudre, s'y perdre et y disparaître, ou du moins s'y mêler, s'y confondre avec ce qu'il y rencontre et finalement être absorbé dans l'immense énergie spirituelle ou vitale qui paraît animer l'univers. Mais de toutes les hypothèses, la moins vraisemblable n'est pas celle qui nous dit qu'au sortir d'un corps devenu inhabitable, au lieu de s'évader et s'égarer dans l'illimité qui l'épouvante, il cherche autour de soi un séjour analogue à celui qu'il vient de quitter. Évidemment, ce n'est qu'une hypothèse; mais, dans notre ignorance totale et terrible, elle se présente avant toute autre. Nous n'avons pour l'appuyer que la plus ancienne tradition de l'humanité, une tradition peut-être préhumaine et en tout cas tout à fait générale; et l'expérience tend à démontrer qu'au fond de ces traditions et de ces consentements universels, il y a presque toujours une grande vérité et qu'il convient de leur accorder plus d'importance et de valeur qu'on ne l'a fait jusqu'ici.
V
Quant aux preuves, ou plutôt aux prodromes de commencements de preuve, on n'a guère que les expériences du colonel de Rochas qui, au moyen de passes magnétiques, est parvenu à faire remonter à quelques médiums exceptionnels, non seulement tout le cours de leur existence actuelle, jusqu'à leur petite enfance, mais encore celui d'un certain nombre d'existences antérieures. Il est incontestable que ces expériences très sérieuses, très scientifiquement conduites, sont fort troublantes; mais le danger de la suggestion inconsciente ou de la télépathie n'en est pas et sans doute n'en sera jamais suffisamment écarté pour qu'elles deviennent réellement probantes.
On trouve encore, dans le même ordre d'idées, certains cas de réincarnation, comme celui d'une des fillettes du docteur Samona, relaté dans le numéro de juillet 1913 des _Annales des Sciences psychiques_. Ce cas, presque indubitable, est très curieux; mais s'il n'est pas unique, ceux qui s'en rapprochent sont trop rares pour qu'on en puisse faire état.
Restent enfin ce qu'on appelle les réminiscences prénatales. Il arrive assez souvent qu'un homme transporté dans un pays inconnu, dans une ville, un palais, une église, une maison, un jardin qu'il n'avait jamais visités, y éprouve l'étrange et très nette impression du «déjà vu». Il lui semble tout à coup que ces paysages, ces voûtes, ces salles, jusqu'aux meubles, aux tableaux qu'il y rencontre, lui sont familiers et qu'il en reconnaît tous les aîtres, tous les recoins, tous les détails. Qui de nous, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, n'a vaguement éprouvé une impression analogue? Mais souvent les réminiscences sont si nettes que celui, en qui elles se réveillent, peut servir de guide dans la maison ou le parc qu'il n'avait jamais parcouru et décrire d'avance ce qu'on trouvera dans telle pièce ou au détour de telle allée. Est-ce réellement souvenir d'existences antérieures, phénomène télépathique ou mémoire ancestrale et héréditaire? La même question se pose au sujet de certaines aptitudes ou facultés innées, en vertu desquelles on voit des enfants de génie, musiciens, peintres, mathématiciens ou simples artisans, connaître d'emblée presque tous les secrets de leur art ou de leur métier avant de les avoir appris. Qui oserait en décider?