Part 4
Le fonds religieux de l’humanité reste le même depuis les temps immémoriaux. Si, comme l’affirmait Karl Marx, nous vivons toujours au temps de la préhistoire, nulle part cette allégation (est-elle si paradoxale?) ne brille plus opportunément qu’en matière de cultes et de dogmes. Les hommes d’aujourd’hui possèdent les mêmes clartés là-dessus que leurs aïeux des cavernes. Nos esprits gardent les mêmes rêves que, sans doute, harmonisaient, en regardant les Étoiles ou le Soleil couchant, tels poètes de l’âge de pierre, peut-être aussi grandioses que le Parnasse tout entier. Ce qui change, disait Flaubert, c’est l’anecdote divine, l’aventure déduite par les théologiens. Le fond reste le même, à savoir, les apparitions, les extases, la vie et la résurrection des morts, les purifications et tout ce qui s’ensuit.
Ajoutez l’animisme, la croyance au Génie, au Démon pervers ou tutélaire, à l’Esprit bienfaisant qui ramène le gibier ou fait prospérer les semailles, à la Puissance inconnue et malveillante qui met en fuite le cerf ou le chevreuil, fait tomber la grêle ou dessèche les épis. Quelle joie aussi pour le piocheur de terre, pour l’ouvrier agricole quand le drame de la moisson, avec tant d’alternances de peurs, d’inquiétudes et d’efforts, aboutit au dénouement heureux, quand les gerbes s’amoncellent et que, sous les coups rythmiques du fléau, se détache le blé mûr!
La Pentecôte fut chez les Hébreux, aussi bien que chez les peuplades indo-européennes, une fête agricole. C’est au moment béni, attendu, espéré longuement, où la faucille coupe les derniers chaumes, où, sur les rousses javelles, s’entasse l’herbe dorée, objet de tant de sollicitudes et d’amour. Les influences mauvaises, les Esprits dévastateurs du blé, sont à présent, vaincus. C’est le moment d’allumer les feux qui portent au Soleil, dans les brèves nuits du solstice, un hommage de gratitude exaltée. Et voici le bûcher de la Saint-Jean. Que l’on y brûle des pommes de pin, puisque le jeune Athis, qui n’est autre que le Soleil invaincu, se réjouit de la résine parfumée! Et que l’on prodigue aussi les plantes d’Adonis, guirlandes odorantes de roses, de fenouil! Mais, avant tout, que l’on mette au feu, que l’on brûle vif, ce petit renard, si friand de la vigne, ce Démon à quatre pattes en qui s’incarnent les mauvais Esprits, hostiles à la moisson. _Capite nobis vulpes parvulas quæ demoliuntur vineas_ (_Cant._) Ils se cachent dans la dernière gerbe. Aussi convient-il de procéder aux rites magiques propres à garantir les fruits de la terre et les récoltes à venir. Aux fêtes de Cérès, Rome lâchait dans le cirque des «chiennes rouges» que l’on jetait ensuite, dans le feu. Le Moyen Age en usait de même avec les Albigeois, dans lesquels se retrouvaient, d’après l’Inquisition, les renards du _Cantique_. Mais le Travail s’est rendu victorieux des forces adverses. L’homme, par ses vertus, a mérité que la grêle épargnât les champs patrimoniaux. La chaleur des jours, la rosée amicale des nuits ont accru cette goutte de lait qui devient plus tard, la poudre nourricière. Les Esprits tutélaires ont défendu l’épi. Ceux qui dérobaient encore leur méchanceté sous la peau du renard maléfique, brûlent, à présent, sur le bûcher joyeux. Ils n’inquiéteront plus, désormais, l’Ame du Froment qui reviendra, l’an prochain, souriante et rajeunie, avec Eurydice et les premières fleurs.
La Pentecôte n’est que tard devenue fête du Paraclet. Avant d’apporter les dons du Saint-Esprit, les _Charismes_ (discernement, éloquence) les Langues de Feu restèrent longtemps ces flammes vives du Soleil qui font naître la vie et la beauté. La Visitation de l’Esprit! De l’Esprit, sans doute, mais de l’Esprit évoqué par Faust, au soir de Pâques, l’_Erdgeist_, Maître du Monde et Roi des secrètes profondeurs.
Dans la piété moderne, le Saint-Esprit occupe un rang distingué encore que subalterne. Il reçoit des ouailles bien pensantes un tribut annuel d’hommages, corrects mais sans enthousiasme. De ses mauvaises fréquentations avec tant d’hérésiarques, avec les Patarins du Montsalvat, les sectateurs de la Colombe et toutes les sortes de Manichéens, il reste au Paraclet je ne sais quel renom d’indépendance et de libre pensée, inquiétant pour les personnes pieuses. On peut dire que c’est le parent pauvre de la Trinité.
Quoi qu’il en soit, la Pentecôte, deuxième Pâque, passage du Printemps à l’Été, de l’Amour à la Génération, du Travail à la Richesse, occupe, entre les fêtes, un rang d’élection.
Dans le Christianisme ésotérique, figuration de l’Homme Universel, elle représente l’acquisition définitive de la Vérité par l’Esprit humain. Elle occupe une place dans les «doubles majeurs» institués, au nombre de quatre, par l’Église afin de représenter les diverses étapes que l’homme traverse, de la naissance à la mort: Noël, principe de la fixation des êtres, Pâques, glorification de l’amour et du sang, de la vie; Ascension, triomphe de l’Esprit et du fluide nerveux. La Pentecôte se célèbre en ornements rouges (quelquefois rouge et or), tandis que la Saint-Jean, qui vient après, la Saint-Jean, fête des vieillards (pour qui, dit M. Georges Lanoë, il n’est plus de fête, sinon de regarder vivre la jeunesse, de bénir ses travaux et ses jeux) se doit célébrer en ornements violets rehaussés d’argent. Ceux de Pâques étaient blancs, afin d’accréditer la résurrection de l’Agneau: _beati qui lavant stolas in sanguine Agni_. A présent, les jours diminuent. Les grandes cérémonies agricoles et religieuses ont pris fin. L’herbe desséchée exhale ses derniers parfums, sous le rateau des faneuses. Le blé s’amoncelle en graines d’or sur l’aire ensoleillée. Il ne reste plus que le raisin à presser dans la cuve. L’homme a passé la première partie de son existence à préparer la vieillesse. Opulent ou misérable, inconnu ou glorieux, solitaire ou comblé d’enfants, toutes les vendanges sont à présent faites pour lui.
Désormais, assis au tournant suprême de la route il n’a plus d’autre soin que d’attendre la mort.
Les religions se transforment, naissent, vivent et meurent, comme tous les organismes, individuels ou collectifs. Mais, derrière la façade pompeuse ou ridicule, temple, synagogue, mosquée ou cathédrale, s’érige l’Église éternelle. Depuis qu’elle existe, l’Humanité y célèbre la fête éternelle du Travail, de l’Espérance et de l’Amour. Lorsque la moisson est faite, quand les «renards sont dans la dernière gerbe», le Paysan, qui nourrit le Monde, s’assied au bord du domaine fécondé par son labeur. Il écoute dans les aromes et les chansons du soir, tandis que palpite au ciel vert la première étoile, monter l’hymne antérieur à tous les cultes, cet hymne que la Terre chante au Soleil créateur, dans les nuits amoureuses de l’Été.
P. 39.--«Le poète s’attriste et pleure.»
Madame Ackermann. _L’Amour et la Mort_.
P. 47.--«Tels, autrefois, les saints architectes de Dvaravati...»
_La Cité du bonheur_. Décret de Brahma, dans l’assemblée des Dévas. _Cf. Hariwansa, le divin Hari_ (né à l’heure de la victoire) _Haritas, Charites_, les Cavales du Soleil, jaunes d’aurore, les Grâces. Krishna fonde la cité _Dvaravati_, demeure du Bonheur, où les architectes divins, _viçwakarman_, sont conduits par l’oiseau Garoud’ha, cette Huppe de _Nephélococcigye_ et de Balkis, la reine qui pose au roi Salomon des énigmes. Campanella nomme son utopie, avec une profonde intuition des mythes qu’il ignore, _Cité du Soleil_. La Ville aux portes. Les Portes où, dans tout l’Orient, se rend la justice. Allégorie et symbolisme _chrysodéniques_ (terminologie de Novikow): «L’or emplit la maison où retentissent des accents de joie.»
TABLE
Pages Dédicace I Les Saisons et les Jours 1 Deux Paysages: I. Ardennes 51 II. Pyrénées 65 Appendice 81
Achevé d’imprimer le huit février mil neuf cent dix-sept pour G. CRÈS & Cie par G. Clouzot, à Niort.