Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires

Chapter 9

Chapter 93,431 wordsPublic domain

«Un obstacle surtout, ô Génie! a profondément frappé ma pensée: en portant mes regards sur le globe, je l'ai vu partagé en vingt systèmes de cultes différents: chaque nation a reçu ou s'est fait des opinions religieuses opposées; et chacune, s'attribuant exclusivement la vérité, veut croire toute autre en erreur. Or si, comme il est de fait, dans leur discordance, le grand nombre des hommes se trompe, et se trompe de bonne foi, il s'ensuit que notre esprit se _persuade du mensonge comme de la vérité_; et alors, quel moyen de l'éclairer? Comment dissiper le préjugé qui d'abord a saisi l'esprit? Comment, surtout, écarter son bandeau, quand le premier article de chaque croyance, le premier dogme de toute religion, est la proscription absolue du _doute_, _l'interdiction de l'examen_, _l'abnégation_ de son propre jugement? Que fera la vérité pour être reconnue? Si elle s'offre avec les preuves du raisonnement, l'homme pusillanime récuse sa conscience; si elle invoque l'autorité des puissances célestes, l'homme préoccupé lui oppose une autorité du même genre, et traite toute innovation de blasphème. Ainsi l'homme, dans son aveuglement, rivant sur lui-même ses fers, s'est à jamais livré sans défense au jeu de son ignorance et de ses passions. Pour dissoudre des entraves si fatales, il faudrait un concours inouï d'heureuses circonstances; il faudrait qu'une nation entière, guérie du délire de la superstition, fût inaccessible aux impulsions du fanatisme; qu'affranchi du joug d'une fausse doctrine, un peuple s'imposât lui-même celui de la vraie morale et de la raison; qu'il fût à la fois _hardi_ et _prudent_, instruit et docile; que chaque individu, connaissant ses droits, n'en transgressât pas la limite; que le pauvre sût résister à la séduction, le riche à l'avarice; qu'il se trouvât des chefs désintéressés et justes; que les oppresseurs fussent saisis d'un esprit de démence et de vertige; que le _peuple_, recouvrant ses pouvoirs, sentît qu'il ne les peut exercer, et qu'il se constituât des organes; que, créateur de ses magistrats, il sût à la fois les censurer et les respecter; que, dans la réforme subite de toute une nation vivant d'abus, chaque individu disloqué souffrît patiemment les privations et le changement de ses habitudes; que cette nation enfin fût assez courageuse pour conquérir sa liberté, assez instruite pour l'affermir, assez puissante pour la défendre, assez généreuse pour la partager: et tant de conditions pourront-elles jamais se rassembler? Et lorsqu'en ses combinaisons infinies, le sort produirait enfin celle-là, en verrai-je les jours fortunés? et ma cendre ne sera-t-elle pas dès long-temps refroidie?»

À ces mots, ma poitrine oppressée se refusa à la parole.... Le Génie ne me répondit point; mais j'entendis qu'il disait à voix basse: «Soutenons l'espoir de cet homme; car si celui qui aime ses semblables se décourage, que deviendront les nations? Et peut-être le passé n'est-il que trop propre à flétrir le courage? Eh bien! anticipons le temps à venir; dévoilons à la vertu le siècle étonnant près de naître, afin qu'à la vue du but qu'elle désire, ranimée d'une nouvelle ardeur, elle redouble l'effort qui doit l'y porter.»

CHAPITRE XV.

Le siècle nouveau.

À peine eut-il achevé ces mots, qu'un bruit immense s'éleva du côté de l'occident; et, y tournant mes regards, j'aperçus à l'extrémité de la Méditerranée, dans le domaine de l'une des nations de l'Europe, un mouvement prodigieux; tel qu'au sein d'une vaste cité, lorsqu'une sédition violente éclate de toutes parts, on voit un peuple innombrable s'agiter et se répandre à flots dans les rues et les places publiques. Et mon oreille, frappée de cris poussés jusqu'aux cieux, distingua par intervalles ces phrases:

«Quel est donc ce prodige nouveau? quel est ce fléau cruel et mystérieux? Nous sommes une nation nombreuse, et nous manquons de bras! nous avons un sol excellent, et nous manquons de denrées! nous sommes actifs, laborieux, et nous vivons dans l'indigence! nous payons des tributs énormes, et l'on nous dit qu'ils ne suffisent pas! nous sommes en paix au dehors, et nos personnes et nos biens ne sont pas en sûreté au dedans! Quel est donc l'ennemi caché qui nous dévore?»

Et des voix parties du sein de la multitude répondirent: Élevez un étendard distinctif autour duquel se rassemblent tous ceux qui, par d'utiles travaux, entretiennent et nourrissent la société, et vous connaîtrez l'ennemi qui vous ronge.»

Et, l'étendard ayant été levé, cette nation se trouva tout à coup partagée en _deux corps inégaux_, et d'un aspect contrastant: _l'un innombrable_ et presque _total_, offrait, dans la pauvreté générale des vêtements et l'air maigre et hâlé des visages, les indices de la misère et du travail; l'autre, _petit groupe_, _fraction_ insensible, présentait, dans la richesse des habits chamarrés d'or et d'argent, et, dans l'embonpoint des visages, les symptômes du loisir et de l'abondance.

Et, considérant ces hommes plus attentivement, je reconnus que le _grand corps_ était composé de laboureurs, d'artisans, de marchands, de toutes les professions laborieuses et studieuses utiles à la société, et que, dans le _petit groupe_, il ne se trouvait que des ministres du culte de tout grade (moines et prêtres), que des gens de finance, d'armoirie, de livrée, des chefs militaires et autres salariés du gouvernement.

Et ces deux corps en présence, front à front, s'étant considérés avec étonnement, je vis, d'un côté, naître la colère et l'indignation; de l'autre, un mouvement d'effroi; et le _grand corps_ dit au _plus petit_:

«Pourquoi êtes-vous séparés de nous? N'êtes-vous donc pas de notre nombre?»

«Non, répondit le groupe: vous êtes le _peuple_; nous autres, nous sommes un corps distinct, _une classe privilégiée_, qui avons nos lois, nos usages, nos droits à parts.»

LE PEUPLE.

Et de quel travail viviez-vous dans notre société?

LE PRIVILÉGIÉS.

Nous ne sommes pas faits pour travailler.

LE PEUPLE.

Comment avez-vous donc acquis tant de richesses?

LE PRIVILÉGIÉS.

En prenant le soin de vous gouverner.

LE PEUPLE.

Quoi, nous _fatiguons_, et vous _jouissez_! nous _produisons_, et vous _dissipez_! Les richesses viennent de nous, vous les absorbez, et vous appelez cela _gouverner_!...... _Classe_ privilégiée, corps distinct qui nous êtes étranger, formez votre nation à part, et voyons comment vous subsisterez.

Alors le petit groupe délibérant sur ce cas nouveau, quelques hommes justes et généreux dirent: Il faut nous rejoindre au peuple, et partager ses fardeaux; car ce sont des hommes comme nous, et nos richesses viennent d'eux. Mais d'autres dirent avec orgueil: Ce serait une honte de nous confondre avec la foule, elle est faite pour nous servir; ne sommes-nous pas la _race noble_ et _pure_ des conquérants de cet empire? Rappelons à cette multitude nos droits et son origine.

LES NOBLES.

Peuple! oubliez-vous que nos ancêtres ont conquis ce pays, et que votre race n'a obtenu la vie qu'à condition de nous servir? Voilà notre contrat social; voilà le gouvernement _constitué_ par l'usage et prescrit par le temps.

LE PEUPLE.

Race _pure_ des conquérants! montrez-nous vos généalogies! nous verrons ensuite si ce qui, dans un individu, est _vol_ et _rapine_, devient vertu dans une nation.

Et à l'instant, des voix élevées de divers côtés commencèrent d'appeler par leurs noms une foule d'individus _nobles_; et, citant leur origine et leur parenté, elles racontèrent comment l'aïeul, le bisaïeul, le père lui-même, nés marchands, artisans, après s'être enrichis par des moyens quelconques, avaient acheté, à prix d'argent, la noblesse: en sorte qu'un très-petit nombre de familles étaient réellement de souche ancienne. Voyez, disaient ces voix, voyez ces roturiers parvenus qui renient leurs parents; voyez ces recrues plébéiennes qui se croient des vétérans illustres! Et ce fut une rumeur de risée.

Pour la détourner, quelques hommes astucieux s'écrièrent: Peuple doux et fidèle, reconnaissez l'autorité légitime: _le Roi veut_, _la loi ordonne_.

LE PEUPLE.

Classe privilégiée, courtisans de la fortune, laissez les rois s'expliquer; les rois ne peuvent vouloir que le _salut_ de l'immense multitude, qui est le _peuple_; la loi ne saurait être que le voeu de l'_équité_.

Alors les privilégiés militaires dirent: La multitude ne sait obéir qu'à la force, il faut la châtier. Soldats, frappez ce peuple rebelle!

LE PEUPLE.

Soldats! vous êtes notre sang! frapperez-vous vos parents, vos frères? Si le peuple périt, qui nourrira l'armée?

Et les soldats, baissant les armes, dirent: Nous sommes aussi le peuple, montrez-nous l'ennemi! Alors les privilégiés ecclésiastiques dirent: Il n'y a plus qu'une ressource: le peuple est superstitieux; il faut l'effrayer par les noms de Dieu et de religion.

_Nos chers frères! nos enfants!_ Dieu nous a établis pour vous gouverner.

LE PEUPLE.

Montrez-nous vos pouvoirs célestes.

LE PRÊTRES.

Il faut de la foi: la raison égare.

LE PEUPLE.

Gouvernez-vous sans raisonner?

LE PRÊTRES.

Dieu veut la paix: la religion prescrit l'obéissance.

LE PEUPLE.

La paix suppose la justice; l'obéissance veut la conviction d'un devoir.

LE PRÊTRES.

On n'est ici-bas que pour souffrir.

LE PEUPLE.

Montrez-nous l'exemple.

LE PRÊTRES.

Vivrez-vous sans dieux et sans rois?

LE PEUPLE.

Nous voulons vivre sans oppresseurs.

LE PRÊTRES.

Il vous faut des _médiateurs_, des _intermédiaires_.

LE PEUPLE.

Médiateurs près de _Dieu_ et des _rois_! _courtisans_ et _prêtres_, vos services sont trop dispendieux; nous traiterons désormais directement nos affaires.

Et alors le petit groupe dit: _Tout est perdu, la multitude est éclairée._

Et le peuple répondit: Tout est sauvé, car si nous sommes éclairés, nous n'abuserons pas de notre force: nous ne voulons que nos droits. Nous avons des ressentiments, nous les oublions: nous étions esclaves, nous pourrions commander; nous ne voulons qu'être libres, et la _liberté_ n'est que la _justice_.

CHAPITRE XVI.

Un peuple libre et législateur.

Alors, considérant que toute puissance publique était suspendue, que le régime habituel de ce peuple cessait tout à coup, je fus saisi d'effroi par la pensée qu'il allait tomber dans la dissolution de l'anarchie; mais tout à coup des voix s'élevèrent et dirent:

«Ce n'est pas assez de nous être affranchis des parasites et des oppresseurs, il faut empêcher qu'il n'en renaisse. Nous sommes _hommes_, et l'expérience nous a trop appris que chacun de nous tend sans cesse à dominer et à jouir aux dépens d'autrui. Il faut donc nous prémunir contre un penchant auteur de discorde; il faut établir des _règles certaines_ de nos _actions_ et de nos _droits_: or, la _connaissance_ de ces droits, le _jugement_ de ces actions sont des choses abstraites, difficiles, qui exigent tout le temps et toutes les facultés d'un homme. Occupés chacun de nos travaux, nous ne pouvons vaquer à de telles études, ni exercer par nous-mêmes de telles fonctions. Choisissons donc parmi nous quelques hommes dont ce soit l'emploi propre. _Déléguons_-leur nos pouvoirs communs pour nous créer un gouvernement et des lois; constituons-les _représentants_ de nos _volontés_ et de nos _intérêts_. Et, afin qu'en effet ils en soient une représentation aussi exacte qu'il sera possible, choisissons-les _nombreux et semblables à nous_, pour que la diversité de nos volontés et de nos intérêts se trouve rassemblée en eux.»

Et ce peuple, ayant choisi dans son sein une troupe nombreuse d'hommes qu'il jugea propres à son dessein, il leur dit: «Jusqu'ici nous avons vécu en une _société_ formée _au hasard_, sans _clauses fixes_, sans conventions libres, sans stipulation de droits, sans engagements réciproques; et une foule de désordres et de maux ont résulté de cet état précaire. Aujourd'hui nous voulons, de dessein réfléchi, former un contrat régulier; nous vous avons choisis pour en dresser les articles: examinez donc avec maturité quelles doivent être ses bases et ses conditions; recherchez avec soin _quel est le but_, quels sont les principes _de toute association_: connaissez les _droits_ que chaque membre y porte, les facultés qu'il y _engage_, et celles qu'il y doit conserver: tracez-nous des _règles_ de conduite, des _lois_ équitables; dressez-nous un système nouveau de gouvernement, car nous sentons que les principes qui nous ont guidés jusqu'à ce jour, sont vicieux. Nos pères ont marché dans des sentiers d'_ignorance_, et l'_habitude_ nous a égarés sur leurs pas: tout s'est fait par violence, par fraude, par séduction, et les vraies lois de la morale et de la raison sont encore obscures: démêlez-en donc le chaos, découvrez-en l'enchaînement, publiez-en le code, et nous nous y conformerons.»

Et ce peuple éleva un trône immense en forme de pyramide; et y faisant asseoir les hommes qu'il avait choisis, il leur dit: «Nous vous élevons aujourd'hui au-dessus de nous, afin que vous découvriez mieux l'ensemble de nos rapports, et que vous soyez hors de l'atteinte de nos passions.

«Mais souvenez-vous que vous êtes nos semblables; que le pouvoir que nous vous conférons est à nous; que nous vous le donnons en dépôt, non en propriété ni en héritage; que les lois que vous ferez, vous y serez les premiers soumis; que demain vous redescendrez parmi nous, et que nul droit ne vous sera acquis, que celui de l'estime et de la reconnaissance. Et pensez de quel tribut de gloire l'univers qui révère _tant d'apôtres d'erreur_, honorera la _première assemblée d'hommes raisonnables_ qui aura solennellement déclaré les principes immuables de la justice, et consacré, à la face des tyrans, les droits des nations!»

CHAPITRE XVII.

Base universelle de tout droit et de toute loi.

Alors les _hommes choisis_ par le peuple pour rechercher les vrais principes de la morale et de la raison procédèrent à l'objet sacré de leur mission; et, après un long examen, ayant découvert un principe universel et fondamental, il s'éleva un législateur qui dit au peuple; «Voici la _base primordiale_, l'origine _physique_ de toute justice et de tout droit.

«_Quelle que soit la puissance active, la cause motrice qui régit l'univers, ayant donné à tous les hommes les mêmes organes, les mêmes sensations, les mêmes besoins_, elle a, par ce fait même, _déclaré_ qu'elle leur _donnait à tous les mêmes droits_ à l'usage _de ses biens, et que tous les hommes sont égaux dans l'ordre de la nature_.

«En second lieu, de ce qu'elle a donné à chacun des _moyens suffisants_ de pourvoir à son existence, il résulte avec évidence qu'elle les a tous constitués _indépendants_ les uns des autres; qu'elle les a créés _libres_; que nul n'est, soumis à autrui; que chacun est _propriétaire absolu_ de son être.

«Ainsi, l'_égalité_ et la _liberté_ sont deux _attributs essentiels de l'homme_; deux _lois_ de la _Divinité, inabrogeables_ et _constitutives_ comme les _propriétés_ physiques des éléments.

«Or, de ce que tout individu est _maître absolu_ de sa personne, il s'ensuit que la _liberté_ pleine de son _consentement_ est une condition inséparable de tout contrat et de tout engagement.

«Et de ce que tout individu est _égal_ à un autre, il suit que la balance de ce qui est rendu à ce qui est donné, doit être rigoureusement en _équilibre_: en sorte que l'idée de liberté contient essentiellement celle de _justice_, qui naît de l'_égalité_.

«_L'égalité et la liberté_ sont donc les _bases physiques_ et inaltérables de toute _réunion d'hommes en société_, et, par suite, le _principe nécessaire_ et _régénérateur_ de toute loi et de tout système de gouvernement régulier.

«C'est pour avoir dérogé à cette base que chez vous, comme chez tout peuple, se sont introduits les désordres qui vous ont enfin soulevés. C'est en revenant à cette règle que vous pourrez les réformer, et reconstituer une association heureuse.

«Mais observez qu'il en résultera une grande secousse dans vos habitudes, dans vos fortunes, dans vos préjugés. Il faudra dissoudre des contrats vicieux, des droits abusifs; renoncer à des distinctions injustes, à de fausses propriétés; rentrer enfin un instant dans l'état de la nature. Voyez si vous saurez consentir à tant de sacrifices.»

Alors, pensant à la _cupidité_ inhérente au coeur de l'homme, je crus que ce peuple allait renoncer à toute idée d'amélioration.

Mais, dans l'instant, une foule d'hommes généreux et des plus hauts rangs, s'avançant vers le trône, y firent abjuration de _toutes leurs distinctions_ et de toutes _leurs richesses_: «Dictez-nous, dirent-ils, les lois de _l'égalité_ et de _la liberté_; nous ne voulons plus rien posséder qu'au titre sacré de _la justice_.

«_Égalité_, _justice_, _liberté_, voilà quel sera désormais notre code et notre étendard.»

Et sur-le-champ le peuple éleva un drapeau immense, inscrit de ces trois mots, auxquels-il assigna _trois couleurs_. Et l'ayant planté sur le siége du législateur, l'étendard de la _justice universelle_ flotta pour là première fois sur la terre; et le peuple dressa en avant du siége un _autel nouveau_, sur lequel il plaça une balance d'or, une épée et un livre, avec cette inscription:

À LA LOI ÉGALE, QUI JUGE ET PROTÉGE.

Puis, ayant environné le siége et l'autel d'un amphithéâtre immense, cette nation s'y assit tout entière pour entendre la publication de la loi. Et des millions d'hommes, levant à la fois les bras vers le ciel, firent le serment solennel de vivre _libres et justes_; _de respecter leurs droits réciproques, leurs propriétés_; _d'obéir à la loi et à ses agents régulièrement préposés_.

Et ce spectacle si imposant de force et de grandeur, si touchant de générosité, m'émut jusqu'aux larmes; et m'adressant au Génie: «Que je vive maintenant, lui dis-je, car désormais je puis espérer.»

CHAPITRE XVIII.

Effroi et conspiration des tyrans.

Cependant, à peine le cri solennel de l'_égalité_ et de la _liberté_ eut-il retenti sur la terre, qu'un mouvement de trouble et de surprise s'excita au sein des nations; et d'une part la multitude émue de désir, mais indécise entre l'espérance et la crainte, entre le sentiment de ses droits et l'habitude de ses chaînes, commença de s'agiter; d'autre part, les rois réveillés subitement du sommeil de l'indolence et du despotisme, craignirent de voir renverser leurs trônes; et partout _ces classes de tyrans civils et sacrés_ qui trompent les rois et oppriment les peuples, furent saisies de rage et d'effroi; et tramant des desseins perfides: «Malheur à nous, dirent-ils, si le cri funeste de la _liberté_ parvient à l'oreille de la multitude! Malheur à nous, si ce pernicieux esprit de _justice_ se propage!.....» Et voyant flotter l'étendard: «Concevez-vous l'essaim de maux renfermés dans ces seules paroles? Si tous les hommes sont _égaux_, où sont nos _droits exclusifs_ d'honneur et de puissance? Si tous sont ou doivent être _libres_, que deviennent nos _esclaves_, nos _serfs_, nos _propriétés_? Si tous sont _égaux_ dans l'état civil, où sont nos prérogatives de _naissance_, d'_hérédité_? et que devient _la noblesse_? S'ils sont tous égaux devant Dieu, où est le besoin de _médiateurs_? et que devient le _sacerdoce_? Ah! pressons-nous de détruire un germe si fécond, si contagieux! Employons tout notre art contre cette calamité; effrayons les rois, pour qu'ils s'unissent à notre cause. Divisons les peuples, et suscitons-leur des troubles et des guerres. Occupons-les de _combats_, de _conquêtes_ et de _jalousies_. Alarmons-les sur la puissance de cette nation libre. Formons une grande ligue contre l'ennemi commun. Abattons cet étendard sacrilége, renversons ce trône de rébellion, et étouffons dans son foyer cet incendie de révolution.»

Et en effet, les tyrans civils et sacrés des peuples formèrent une ligue générale; entraînant sur leurs pas une multitude contrainte ou séduite, ils se portèrent d'un mouvement hostile contre la nation libre, et investirent à grands cris l'_autel_ et le _trône de la loi naturelle_: «Quelle est, dirent-ils, cette doctrine hérétique et nouvelle? Quel est cet autel impie, ce culte sacrilége?.... Sujets fidèles et croyants! ne semblerait-il pas que ce fût d'aujourd'hui que l'on vous découvre la vérité, que jusqu'ici vous eussiez marché dans l'erreur, que ces rebelles, plus heureux que vous, ont seuls le privilége d'être sages! Et vous; _peuple égaré_, ne voyez-vous pas que vos nouveaux chefs vous trompent, qu'ils _altèrent_ les _principes_ de _votre foi_, qu'ils _renversent_ la _religion_ de _vos pères_? Ah! tremblez que le courroux du ciel ne s'allume, et hâtez-vous, par un prompt repentir, de réparer votre erreur.»

Mais, inaccessible à la suggestion comme à la terreur, la nation libre garda le silence; et, se montrant tout entière en armes, elle tint une attitude imposante.

Et le législateur dit _aux chefs des peuples_: «Si, lorsque nous marchions _un bandeau sur les yeux_, la lumière éclairait nos pas, pourquoi, aujourd'hui qu'il est levé, fuira-t-elle nos regards qui la cherchent? Si les chefs qui prescrivent aux hommes d'être clairvoyants, les trompent et les égarent, que font ceux qui ne veulent guider que des _aveugles_? Chefs des peuples! si vous possédez la vérité, faites-nous la voir: nous la recevrons avec reconnaissance; car nous la cherchons avec désir, et nous avons intérêt de la trouver: nous _sommes hommes_, et nous pouvons nous tromper; mais vous êtes hommes aussi, et vous êtes _également_ faillibles. Aidez-nous donc dans ce labyrinthe où, depuis tant de siècles, erre l'humanité; aidez-nous à dissiper l'illusion de tant de préjugés et de vicieuses habitudes; concourez avec nous, dans le choc de tant d'opinions qui se disputent notre croyance, à démêler le caractère propre et distinctif de la vérité. Terminons dans un jour les combats si longs de l'erreur: établissons entre elle et la vérité une lutte solennelle: appelons les opinions des hommes de toutes les nations: convoquons l'assemblée générale des peuples: qu'ils soient juges eux-mêmes dans la cause qui leur est propre; et que, dans le débat de tous les systèmes, nul défenseur, nul argument ne manquant aux préjugés ni à la raison, le sentiment d'une évidence générale et commune fasse enfin naître la concorde universelle des esprits et des coeurs.»

CHAPITRE XIX.

Assemblée générale des peuples.

Ainsi parla le législateur; et la multitude, saisie de ce mouvement qu'inspire d'abord toute proposition raisonnable, ayant applaudi, les tyrans, restés sans appui, demeurèrent confondus.

Alors s'offrit à mes regards une scène d'un genre étonnant et nouveau: tout ce que la terre compte de peuples et de nations, tout ce que les climats produisent de races d'hommes divers, accourant de toutes parts, me sembla se réunir dans une même enceinte; et là, formant un immense congrès, distingué en groupes par l'aspect varié des costumes, des traits du visage, des teintes de la peau, leur foule innombrable me présenta le spectacle le plus extraordinaire et le plus attachant.