Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires

Chapter 28

Chapter 281,627 wordsPublic domain

Lorsqu'en 1789 la nation française concourut par toutes les classes qui la composent, à nommer ses représentants dans l'assemblée dite Constituante, les lois et les harangues, pendant trois ans, parlèrent le français le plus noble et le plus correct. La Convention succéda: vous savez quel langage parlèrent alors les harangues et les lois? Pourquoi cette différence? parce que, dans le premier cas, le langage fut celui des classes cultivées et lettrées; tandis que, dans le second, il fut celui des classes qui ne connaissaient que le dictionnaire des besoins. Les choses furent au point, que l'on dut parler un mauvais style, comme l'on dut porter un mauvais habit de sans-culotte.

Les éternels Romains, que ramène sans cesse notre éducation de collège, vont me fournir un autre exemple.

Dans l'origine, ce peuple est un mélange d'hommes bannis de divers états de l'Italie, sur un mauvais sol volcanique que personne n'envie; ils ont un langage où domine le grec mêlé de mots gaulois, phéniciens, teutons, introduits par les guerres et le commerce; ce langage s'amalgame, s'identifie par la communauté d'habitude entre ceux qui s'en servent; il s'augmente d'une génération à l'autre en proportion des idées nouvelles; Rome s'agrandit, rassemble une croissante population, qui, par sa concentration, prend bientôt identité de moeurs et de langage; après la ruine de Carthage, cette population, débarrassée du souci des guerres, commence à s'occuper de jouissances, à cultiver les sciences et les arts: la langue se polit et s'adoucit; les prononciations dures deviennent pénibles à des bouches efféminées et délicates: on substitue les consonnes douces aux fortes. On dit: _leguiones_ (legiones) pour _lekiones_; _maguistratus_ pour _makistratos_; _effugiunt_ pour _exfokiont_; _dictatori alto_ pour _dictatored altod_[51].

Dans cette population partagée en deux nations ou factions rivales (les plébéiens et les patriciens), leurs forces respectives balancées mettent chaque citoyen dans le cas d'exprimer librement ses sentiments, ses pensées: cette liberté donne aux expressions de l'énergie, de l'étendue; le besoin de persuader perfectionne l'art de présenter les idées; l'homme devient éloquent parce qu'il est libre; la langue acquiert son maximum de perfection; l'esprit produit ses chefs-d'oeuvre. Bientôt survient un changement dans l'état des choses et dans la forme du gouvernement: les riches se sont unis pour opprimer, ils se divisent pour régner. Du sein des rivaux s'élève un maître; Rome tremble devant l'_imperator_ entouré de soldats licteurs; les courages ont été brisés par les proscriptions; la terreur est maintenue par les délations. Que deviendra le langage? l'homme n'a plus de sentiments généreux à manifester, plus d'idées hardies ou justes à émettre; ses expressions vont devenir incertaines, timides, tortueuses, même fausses et menteuses; ses phrases seront maniérées, embarrassées; son style n'aura de couleur que pour l'adulation et le panégyrique: on croira la langue appauvrie; ce sera le coeur et l'esprit. Les barbares viendront; leur langage se mêlera au latin, la confusion suivra, et ce ne sera qu'avec le temps que l'on verra naître un amalgame nouveau et bizarre.

Une dernière question, celle de la disparition, de la perte totale d'une langue, trouve un exemple singulier dans le récit d'un voyageur que je crois Pallas: deux hordes tartares étaient en guerre; l'une surprit l'autre, elle extermina tous les mâles, et garda seulement les petits enfants et les femmes, comme un moyen d'accroître promptement sa population; les femmes des vaincus ne surent ou ne voulurent pas apprendre la langue de leurs maîtres; les enfants qui naquirent, élevés dans la langue des mères, la conservèrent de préférence, et par un cas singulier, la langue des vaincus supplanta, en deux générations, la langue des vainqueurs.

Mais il est bien temps de terminer ces considérations tracées à la hâte; je pense avoir prouvé que l'étude des langues fut à peu près nulle chez les anciens, que chez les modernes elle a d'abord été remplie de préjugés et d'erreurs; qu'elle n'a commencé d'être réellement philosophique, c'est-à-dire conforme au sens droit et à l'indication des faits, que depuis un siècle; que de nombreux matériaux se trouvent enfin rassemblés; mais qu'il reste encore beaucoup à faire pour en construire un édifice régulier qui nous présente la théorie et la pratique, s'appuyant et s'expliquant réciproquement; enfin, comme dans l'écrit même que j'ai l'honneur de vous soumettre, je ne puis me dissimuler quelques lacunes, et que je dois y soupçonner d'involontaires erreurs, il devient une nouvelle preuve de cette expérience nationale dont nous devons nous faire le reproche, relativement à cette branche de connaissances: heureux s'il devenait un motif d'émulation, et si l'Académie française en prenait occasion de délibérer sur les moyens de répandre parmi nous l'élite ou du moins les principaux résultats des ouvrages qui honorent et enrichissent l'esprit de nos voisins.

FIN.

NOTES:

[1] Quelques jours avant de mourir, M. de Volney avait commencé l'histoire de sa vie; tout ce qui est marqué par des guillemets, est copié sur des notes écrites au crayon, et qui furent trouvées parmi ses papiers.

[2] La Chambre des Pairs, l'Académie.

[3] Chasseboeuf.

[4] À peu près 6,000 fr.

[5] Suard, Vie du Tasse.

[6] Moniteur du 28 mai 1789.

[7] Moniteur du 20 mai 1790.

[8] En 1791.

[9] Pastoret, Discours de réception à l'Académie.

[10] _Voyez_ page 355.

[11] En juin 1798.

[12] Laya, Discours de l'Académie.

[13] Espèce de renard qui ne vague que pendant la nuit.

[14] D'après les calculs de Josèphe et de Strabon, la Syrie a dû contenir dix millions d'habitants; elle n'en a pas deux aujourd'hui.

[15] Le dragon Bel.

[16] En 1782, à la fin de la guerre d'Amérique.

[17] La fatalité est le préjugé universel et enraciné des Orientaux: CELA ÉTAIT ÉCRIT, est leur réponse à tout; de là leur apathie et leur négligence, qui sont un obstacle radical à toute instruction et civilisation.

[18] Voyez la planche II, qui réprésente une moitié de la terre.

[19] L'Afrique.

[20] La Méditerranée.

[21] Voyez pour ces faits le Voyage en Syrie, tome II, et les Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne, tom. II.

[22] Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophète.

[23] Luther et Calvin.

[24] Les saducéens et les pharisiens.

[25] Quand un sectateur de Chiven entend prononcer le nom de Vichenou, il s'enfuit en se bouchant les oreilles et va se purifier.

[26] Ces paroles sont le sens et presque le texte littéral du premier chapitre du Qôran.

[27] Ce sont ces deux grands partis qui divisent les musulmans. Les Turks ont embrassé le second, les Persans le premier.

[28] Voyez à ce sujet le tome I des Recherches nouvelles sur l'Histoire ancienne, où cette question est développée à fond, depuis le chapitre V.

[29] Les nuits de six mois.

[30] Alitz, en phénicien ou hébreu, signifie dansant et joyeux.

[31] OEil et soleil s'expriment par un même mot dans la plupart des anciennes langues d'Asie.

[32] Du latin _lex_, _lectio_: Alcoran signifie aussi la lecture, et n'est qu'une traduction littérale du mot loi.

[33] C'est de ce mot _habitudes, actions répétées_, en latin _mores_, que vient le mot moral et toute sa famille.

[34] Domestique vient du mot latin _domus_, maison.

[35] _Oico-nomos_, en grec, bon ordre de la maison.

[36] _Æquitas_, _æquilibrium_, _æqualitas_, sont tous de la même famille.

[37] Cet écrit est le texte original sur lequel fut faite la traduction anglaise, publiée à Philadelphie en ventose an 5.

[38] Volney se contente de rappeler cette assertion du docteur et dédaigne de la réfuter. Il n'y répondit, plusieurs années après, que par la publication de ses savans ouvrages sur les langues orientales. (_Note de l'éditeur._)

[39] Le docteur Priestley était de la secte des Quakers.

[40] Quand vous jeûnez n'affectez pas la tristesse des hypocrites, qui se rendent le visage pâle et défait, afin que les hommes remarquent qu'ils jeûnent:

Mais, quand vous jeûnez, parfumez-vous la tête et lavez-vous le visage. _Saint Matthieu_, chap. VII, vers. 16 et 17.

[41] Le docteur N..., théologien, et le docteur Black, chimiste, étaient au café à Edimbourg. On jeta sur la table une nouvelle brochure théologique du docteur Priestley: «En vérité, dit le docteur N..., cet homme ferait mieux de s'en tenir à la chimie; car, d'honneur, il n'entend rien en théologie. Pardonnez-moi, répondit le docteur Black, il est prêtre, il fait son métier; car, de bonne foi, il n'entend rien en chimie.»

[42] Le docteur Priestley lui-même, qui _donna_ un sermon au profit des _immigrants_, comme les comédiens donnent une pièce au profit des pauvres.

[43] «Et que m'en revient-il ici (de mes travaux de ministre évangélique), si ce n'est peut-être de m'attirer le mépris _de gens tels_ que M. Volney, qu'à la vérité cependant je me sens assez capable de supporter?»

Ce langage est d'autant plus étrange, que dès long-temps M. Priestley n'avait reçu de ma part que des honnêtetés. En 1791 je lui adressai un mémoire sur la chronologie, à l'occasion des tableaux qu'il avait publiés: pour toute réponse il m'injuria en 1792..... Après m'avoir injurié, me trouvant ici l'hiver dernier, il me fit prier à dîner chez son hôte et ami M. Russell; après m'avoir fait beaucoup de politesses à ce dîner, il m'invective de nouveau dans un pamphlet; après m'avoir invectivé, il me rencontre dans la rue de Spruce, veut me prendre la main comme à un ami, et il parle de moi sous ce nom en grande compagnie. Je demande au public, qu'est-ce que le docteur Priestley?

[44] Elle dura cinq quarts d'heure.

[45] Voyez les _Commentaires_ de dom Calmet.

[46] _Tour_, en arabe et en hébreu _bourdj_ et _bourg_; d'où viennent l'allemand et l'anglais, _burg_, _borough_, et le français, _bourg_, par la raison que les _tours_ ou _clochers_ ont toujours été le signal d'un lieu habité.

[47] _Babil_, en français, est bien analogue; et en égyptien, le mot _barbar_ on _berber_, pour désigner l'homme étranger, semble n'être que l'équivalent de _babul_, comme signe d'un _bredouillage_ qu'on ne comprend pas.

[48] Je ne parle point de celle de _Court de Gébelin_, qui appartient plutôt aux romans qu'à la science.

[49] Publié en 1765; 2 vol. in-12. _Voyez_ chap. VI, t. 1

[50] M. Raynouard, dans ses _Recherches sur l'origine et la formation de la langue romane_, etc. (Chez Firmin-Didot, rue Jacob).

[51] Vieux latin de la deuxième guerre punique.