Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires
Chapter 17
«Nous admirons, répliquèrent les musulmans, comment vous savez allier cette charité, cette douceur évangélique, dont vous faites tant d'ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans cesse votre _prochain_. Quand vous inculpez si gravement les moeurs du grand homme que nous révérons, nous pourrions trouver des représailles dans la conduite de celui que vous adorez; mais dédaignant de tels moyens, et nous bornant au véritable objet de la question, nous soutenons que votre morale évangélique n'a point la perfection que vous lui attribuez; qu'il n'est point vrai qu'elle ait introduit dans le monde des vertus inconnues, nouvelles: et, par exemple, cette _égalité des hommes devant Dieu_, cette _fraternité_ et cette _bienveillance_ qui en sont la suite, étaient des dogmes formels de la secte des _hermétiques_ ou _samanéens_, dont vous descendez. Et quant au pardon des injures, les païens mêmes l'avaient enseigné; mais, dans l'extension que vous lui donnez, loin d'être une vertu, il devient une immoralité, un vice. Votre précepte si vanté de _tendre_ une _joue après l'autre_, n'est pas seulement contraire à tous les sentiments de l'homme, il est encore opposé à toute idée de justice; il enhardit les méchants par l'impunité; il avilit les bons par la servitude; il livre le monde au désordre, à la tyrannie; il dissout la société; et tel est l'esprit véritable de votre doctrine: vos évangiles, dans leurs préceptes et leurs paraboles, ne représentent jamais _Dieu_ que comme un _despote_ sans règle d'équité; c'est un père partial, qui traite un _enfant débauché_, _prodigue_, avec plus de faveur que ses autres enfants respectueux et de bonnes moeurs; c'est un maître capricieux, qui donne le _même salaire_ aux _ouvriers_ qui ont travaillé une heure et à ceux qui ont fatigué pendant toute la journée, et qui _préfère les derniers_ venus _aux premiers_: partout c'est une morale _misanthropique_, _antisociale_, qui dégoûte les hommes de la vie, de la société, et ne tend qu'à faire des ermites et des célibataires.
«Et quant à la manière dont vous l'avez pratiquée, nous en appelons à notre tour au témoignage des faits: nous vous demandons si c'est la _douceur évangélique_ qui a suscité vos interminables guerres de sectes, vos persécutions atroces de prétendus _hérétiques_, vos croisades contre l'_arianisme_, le _manichéisme_, le _protestantisme_, sans parler de celles que vous avez faites contre nous, et de vos associations sacriléges, encore subsistantes, d'hommes assermentés pour les continuer. Nous vous demandons si c'est la _charité évangélique_ qui vous a fait exterminer les peuples entiers de l'Amérique, anéantir les empires du Mexique et du Pérou; qui vous fait continuer de dévaster l'_Afrique_, dont vous vendez les habitants comme des animaux, malgré _votre abolition_ de l'_esclavage_; qui vous fait ravager l'Inde, dont vous usurpez les domaines; enfin, si c'est elle qui depuis trois siècles vous fait troubler dans leurs foyers les peuples des trois continents, dont les plus prudents, tels que le Chinois et le Japonais, ont été obligés de vous chasser pour éviter vos fers et recouvrer la paix intérieure.»
Et à l'instant les brames, les rabbins, les bonzes, les chamans, les prêtres des îles Moluques et des côtes de la Guinée accablant les docteurs chrétiens de reproches; «Oui! s'écrièrent-ils, ces hommes sont des brigands, des hypocrites, qui prêchent la _simplicité_ pour surprendre la _confiance_; l'_humilité_, pour asservir plus facilement; la _pauvreté_, pour s'approprier _toutes les richesses_; ils promettent un _autre monde_, pour mieux _envahir celui-ci_; et tandis qu'ils vous parlent de _tolérance_ et de _charité_, ils brûlent au nom de _Dieu_ les hommes qui ne l'adorent pas comme eux.»
«Prêtres menteurs, répondirent des missionnaires, c'est vous qui abusez de la crédulité des nations ignorantes pour les subjuguer; c'est vous qui de votre ministère faites un art d'imposture et de fourberie: vous avez converti la religion en un négoce d'avarice et de cupidité. Vous feignez d'être en communication avec des esprits, et ils ne rendent pour oracles que vos volontés; vous prétendez lire dans les astres, et le destin ne décrète que vos désirs; vous faites parler les idoles, et les dieux ne sont que les instruments de vos passions; vous avez inventé les sacrifices et les libations pour attirer à vous le lait des troupeaux, la chair et la graisse des victimes; et, sous le manteau de la piété, vous dévorez les offrandes des dieux, _qui ne mangent point_, et la substance des peuples, _qui travaillent_.»
«Et vous, répliquèrent les brames, les bonzes, les chamans, vous vendez aux vivants crédules de vaines prières pour les ames des morts; avec vos _indulgences_ et vos _absolutions_, vous vous êtes arrogé la puissance et les fonctions de Dieu même; et faisant un trafic de ses graces et de ses pardons, vous avez mis le ciel à l'encan, et fondé, par votre système d'_expiation_, un _tarif_ de crimes qui a perverti toutes les consciences.»
«Ajoutez, dirent les _imans_, que ces hommes ont inventé la plus profonde des scélératesses: l'obligation absurde et impie de leur raconter les secrets les plus intimes des actions, des pensées, des _velléités_ (la confession); en sorte que leur curiosité insolente a porté son inquisition jusque dans le sanctuaire sacré du lit nuptial, dans l'asile inviolable du coeur.»
Alors de reproche en reproche, les docteurs des différents cultes commencèrent à révéler tous les délits de leur ministère, tous les vices cachés de leur état; et il se trouva que chez tous les peuples l'_esprit des prêtres_, leur _système de conduite_, leurs _actions_, leurs _moeurs_ étaient absolument les mêmes;
Que partout ils avaient composé des _associations secrètes_, des _corporations ennemies_ du reste de la société;
Que partout ils s'étaient _attribué_ des _prérogatives_, des _immunités_, au moyen desquelles ils vivaient à l'abri de tous les fardeaux des autres classes;
Que partout ils n'essuyaient ni les fatigues du laboureur, ni les dangers du militaire, ni les revers du commerçant;
Que partout ils vivaient célibataires, afin de s'épargner jusqu'aux embarras domestiques;
Que partout, sous le manteau de la _pauvreté_, ils trouvaient le secret d'être riches et de se procurer toutes les jouissances;
Que, sous le nom de _mendicité_, ils percevaient des _impôts_ plus forts que les princes;
Que, sous celui de dons et offrandes, ils se procuraient des revenus certains et exempts de frais;
Que, sous celui de _recueillement_ et de _dévotion_, ils vivaient dans l'oisiveté et dans la licence;
Qu'ils avaient fait de l'_aumône_ une _vertu_, afin de vivre tranquillement du travail d'autrui;
Qu'ils avaient inventé des cérémonies du culte, afin d'attirer sur eux le respect du peuple, en jouant le rôle des dieux dont ils se disaient les _interprètes_ et les _médiateurs_, pour s'en attribuer toute la puissance; que, dans ce dessein, selon les lumières ou l'ignorance des peuples, ils s'étaient faits tour à tour _astrologues_, _tireurs d'horoscopes_, _devins_, _magiciens_, _nécromanciens_, _charlatans_, _médecins_, _courtisans_, _confesseurs_ de princes, toujours tendant au but de gouverner pour leur propre avantage;
Que tantôt ils avaient élevé le pouvoir des rois et consacré leurs personnes, pour s'attirer leurs faveurs ou participer à leur puissance;
Et que tantôt ils avaient prêché le _meurtre_ des _tyrans_ (se réservant de spécifier la tyrannie), afin de se venger de leur mépris ou de leur désobéissance;
Que toujours ils avaient appelé _impiété_ ce qui nuisait à leurs intérêts; qu'ils résistaient à toute instruction publique, pour exercer le monopole de la science; qu'enfin en tout temps, en tout lieu, ils avaient trouvé le secret de vivre en paix au milieu de l'anarchie qu'ils causaient, en sûreté sous le despotisme qu'ils favorisaient, en repos au milieu du travail qu'ils prêchaient, dans l'abondance au sein de la disette; et cela, en exerçant le commerce singulier de _vendre_ des _paroles_ et des _gestes_ à des gens crédules, qui les paient comme des denrées du plus grand prix.
Alors les peuples, saisis de fureur, voulurent mettre en pièces les hommes qui les avaient abusés; mais le législateur arrêtant ce mouvement de violence, et s'adressant aux chefs et aux docteurs:
«Quoi! leur dit-il, instituteurs des peuples, est-ce donc ainsi que vous les avez trompés?»
Et les prêtres troublés répondirent: «Ô législateur! nous sommes hommes; et _les peuples sont si superstitieux_! ils ont eux-mêmes provoqué nos erreurs.»
Et les rois dirent: «Ô législateur! les peuples sont si _serviles_ et si _ignorants_! eux-mêmes se sont prosternés devant le joug, qu'à peine nous osions leur montrer.»
Alors le législateur se tournant vers les peuples:
«Peuples! leur dit-il, souvenez-vous de ce que vous venez d'entendre: ce sont deux _profondes vérités_. Oui, vous-mêmes causez les maux dont vous vous plaignez; c'est vous qui encouragez les tyrans par une lâche adulation de leur puissance, par un engouement imprudent de leurs fausses bontés, par l'avilissement dans l'obéissance, par la licence dans la liberté, par l'accueil crédule de toute imposture: sur qui punirez-vous les fautes de votre ignorance et de votre cupidité?»
Et les peuples interdits demeurèrent dans un morne silence.
CHAPITRE XXIV.
Solution du problème des contradictions.
Et le législateur reprenant la parole, dit: «Ô nations! nous avons entendu les débats de vos opinions; et les dissentiments qui vous partagent nous ont fourni plusieurs réflexions, et nous présentent plusieurs questions à éclaircir et à vous proposer.
«D'abord, considérant la diversité et l'opposition des croyances auxquelles vous êtes attachés, nous vous demandons sur quels motifs vous en fondez la persuasion: est-ce par un choix réfléchi que vous suivez l'étendard d'un prophète plutôt que celui d'un autre? Avant d'adopter telle doctrine plutôt que telle autre, les avez-vous d'abord comparées? en avez-vous fait un mûr examen? ou bien ne les avez-vous reçues que du hasard de la naissance, que de l'empire de l'habitude et de l'éducation? Ne naissez-vous pas chrétiens sur les bords du Tibre, musulmans sur ceux de l'Euphrate, idolâtres aux rives de l'Indus, comme vous naissez blonds dans les régions froides, et brûlés sous le soleil africain? Et si vos opinions sont l'effet de votre position fortuite sur la terre, de la parenté, de l'imitation, comment le hasard vous devient-il un motif de conviction, un argument de vérité?
«En second lieu, lorsque nous méditons sur l'exclusion respective et l'intolérance arbitraire de vos prétentions, nous sommes effrayés des conséquences qui découlent de vos propres principes. Peuples! qui vous dévouez tous réciproquement aux traits de la colère céleste, supposez qu'en ce moment l'_Être universel_ que vous révérez, descendit des cieux sur cette multitude, et qu'investi de toute sa puissance, il s'assît sur ce trône pour vous juger tous; supposez qu'il vous dît: «Mortels! c'est votre propre justice que je vais exercer sur vous. Oui, de tant de cultes qui vous partagent, un seul aujourd'hui sera préféré; tous les autres, toute cette multitude d'étendards, de peuples, de prophètes, seront condamnés à une perte éternelle; et ce n'est point assez.... parmi les sectes du _culte choisi_, une seule peut me plaire, et toutes les autres seront condamnées; mais ce n'est point encore assez: de ce petit groupe réservé, il faut que j'exclue tous ceux qui n'ont pas rempli les conditions qu'imposent ses préceptes: ô hommes! à quel petit nombre d'_élus_ avez-vous borné votre race! à quelle pénurie de bienfaits réduisez-vous mon immense bonté? à quelle solitude d'admirateurs condamnez-vous ma grandeur et ma gloire?»
Et le législateur se levant: «N'importe; vous l'avez voulu; peuples! voilà l'urne où vos noms sont placés: un seul sortira.... Osez tirer cette loterie terrible....» Et les peuples, saisis de frayeur, s'écrièrent: _Non, non_; nous sommes _tous frères_, _tous égaux_; nous ne pouvons nous condamner.
Alors le législateur s'étant rassis, reprit: «Ô hommes! qui disputez sur tant de sujets, prêtez une oreille attentive à un problème que vous m'offrez, et que vous devez résoudre vous-mêmes.» Et les peuples ayant prêté une grande attention, le législateur leva un bras vers le ciel; et montrant le soleil: Peuples, dit-il, ce soleil qui vous éclaire vous paraît-il carré ou triangulaire? Non, répondirent-ils unanimement, il est rond.
Puis prenant la balance d'or qui était sur l'autel: Cet or que vous maniez tous les jours, est-il plus pesant qu'un même volume de cuivre? Oui, répondirent unanimement tous les peuples, l'or est plus pesant que le cuivre....
Et le législateur prenant l'épée: Ce fer est-il moins dur que du plomb? Non, dirent les peuples.
Le sucre est-il doux et le fiel amer?--Oui.
Aimez-vous tous le plaisir, et haïssez-vous la douleur?--Oui.
Ainsi vous êtes tous d'accord sur ces objets et sur une foule d'autres semblables.
Maintenant, dites, y a-t-il un gouffre au centre de la terre et des habitants dans la lune?
À cette question, ce fut une rumeur universelle; et chacun y répondant diversement, les uns disaient _oui_, d'autres disaient _non_; ceux-ci, que _cela était probable_; ceux-là, que la question _était oiseuse, ridicule_; et d'autres, que cela _était bon à savoir_: et ce fut une discordance générale.
Après quelque temps, le législateur ayant rétabli le silence: «Peuples, dit-il, expliquez-nous ce problème. Je vous ai proposé plusieurs questions, sur lesquelles vous avez tous été d'accord, sans distinction de race ni de secte: _hommes blancs_, _hommes noirs_, sectateurs de _Mahomet_ ou de _Moïse_, adorateurs de _Boudda_ ou de _Iêsous_, vous avez tous fait la même réponse. Je vous en propose une autre, et vous êtes tous discordants! _Pourquoi cette unanimité dans un cas, et cette discordance dans un autre_?
Et le groupe des hommes simples et sauvages prenant la parole, répondit: «La raison en est simple: dans le premier cas, nous _voyons_, nous _sentons_ les objets, nous en parlons par sensation; dans le second, ils sont hors de la portée de nos sens; nous n'en parlons que par conjecture.»
«Vous avez résolu le problème, dit le législateur; ainsi, votre propre aveu établit cette première vérité:
«_Que toutes les fois que les objets peuvent être soumis à vos sens, vous êtes d'accord dans votre prononcé;_
«_Et que vous ne différez d'opinion, de sentiment, que quand les objets sont absents et hors de votre portée._
«Or, de ce premier fait en découle un second, également clair et digne de remarque. De ce que vous êtes d'accord sur ce que vous connaissez avec certitude, il s'ensuit que vous n'êtes _discordants que sur ce que vous ne connaissez pas bien, sur ce dont vous n'êtes pas assurés_; c'est-à-dire _que vous vous disputez, que vous vous querellez, que vous vous battez pour ce qui est incertain, pour ce dont vous doutez_. Ô hommes! n'est-ce pas là folie?
«Et n'est-il pas alors démontré que ce n'est point pour la vérité que vous contestez; que ce n'est point sa cause que vous défendez, mais celle de vos affections, de vos préjugés; que ce n'est point l'objet tel qu'il est en lui que vous voulez prouver, mais l'objet tel que vous le voyez; c'est-à-dire que vous voulez faire prévaloir, non pas l'_évidence_ de la _chose_, mais l'_opinion_ de votre personne, votre manière de voir et de juger. C'est une _puissance_ que vous voulez exercer, un intérêt que vous voulez satisfaire, une prérogative que vous vous arrogez; c'est la _lutte de votre vanité_. _Or, comme chacun de vous, en se comparant à tout autre, se trouve son égal, son semblable_, il résiste par le sentiment d'un _même droit_. Et vos disputes, vos combats, votre intolérance, sont l'effet de ce _droit_ que vous vous déniez, et de la _conscience inhérente_ de _votre égalité_.
«Or, le seul moyen d'être d'accord est de revenir à la nature, et de prendre pour arbitre et régulateur l'ordre de choses qu'elle-même a posé; et alors votre accord prouve encore cette autre vérité:
«_Que les êtres réels ont en eux-mêmes une manière d'exister identique, constante, uniforme, et qu'il existe dans vos organes une manière semblable d'en être affectés._
«_Mais en même temps, à raison de la mobilité de ces organes par votre volonté_, vous pouvez concevoir des affections différentes, et vous trouver avec les mêmes objets dans des rapports divers, en sorte que vous êtes à leur égard comme _une glace réfléchissante, capable de les rendre tels qu'ils sont en effet, mais capable aussi de les défigurer et de les altérer_.
«D'où il suit que, _toutes les fois que vous percevez les objets tels qu'ils sont, vous êtes d'accord entre vous et avec eux-mêmes, et cette similitude entre vos sensations et la manière dont existent les êtres_, est ce qui constitue pour vous leur _vérité_;
«Qu'au contraire, toutes les fois que vous différez d'opinions, _votre dissentiment_ est la _preuve_ que vous ne _représentez pas les objets tels qu'ils sont, que vous les changez_.
«Et de là se déduit encore, que _les causes de vos dissentiments n'existent pas dans les objets eux-mêmes, mais dans vos esprits_, dans la manière dont vous _percevez_ ou _dont vous jugez_.
«Pour établir l'_unanimité d'opinion_, il faut donc préalablement bien établir la _certitude_, bien constater _que les tableaux que se peint l'esprit sont exactement ressemblants à leurs modèles_; qu'il réfléchit les objets correctement tels qu'ils existent. Or, cet effet ne peut s'obtenir qu'autant que ces objets peuvent être rapportés au témoignage, et soumis à l'examen des sens. Tout ce qui ne peut subir cette épreuve est par-là même impossible à juger; il n'existe à son égard aucune règle, aucun terme de comparaison, aucun moyen de certitude.
«D'où il faut conclure que, _pour vivre en concorde et en paix_, il faut consentir à ne point prononcer sur de tels objets, à ne leur attacher aucune importance; en un mot, qu'_il faut tracer une ligne de démarcation entre les objets vérifiables_ et ceux _qui ne peuvent être vérifiés_, et séparer d'une barrière inviolable _le monde des êtres fantastiques_ du monde des réalités; c'est-à-dire qu'il faut _ôter tout effet civil aux opinions théologiques et religieuses_.
«Voilà, ô peuples! le but que s'est proposé une grande nation affranchie de ses fers et de ses préjugés; voilà l'ouvrage que nous avions entrepris sous ses regards et par ses ordres, quand vos rois et vos prêtres sont venus le troubler.... Ô rois et prêtres! vous pouvez suspendre encore quelque temps la publication solennelle des lois de la nature, mais il n'est plus en votre pouvoir de les anéantir ou de les renverser.»
Alors un cri immense s'éleva de toutes les parties de l'assemblée; et l'universalité des peuples, par un mouvement unanime, témoignant son adhésion aux paroles du législateur: «Reprenez, lui dirent-ils, votre saint et sublime ouvrage, et portez-le à sa perfection! Recherchez des lois que la nature a posées en nous pour nous diriger, et dressez-en l'authentique et immuable code; mais que ce ne soit plus pour une seule nation, pour une seule famille: que ce soit pour nous tous sans exception! Soyez le législateur de tout le _genre humain_, ainsi que vous serez l'_interprète de la même nature_; montrez-nous la ligne qui sépare le _monde_ des _chimères_ de _celui_ des _réalités_, et enseignez-nous, après tant de religions et d'erreurs, la religion de l'évidence et de la vérité!»
Alors le législateur, ayant repris la recherche et l'examen des attributs physiques et constitutifs de l'homme, des mouvements et des affections qui le régissent dans l'état _individuel_ et _social_, développa en ces mots les lois sur lesquelles la nature elle-même a fondé son bonheur.
LA
LOI NATURELLE,
ou
PRINCIPES PHYSIQUES
DE LA MORALE,
DÉDUITS DE L'ORGANISATION DE L'HOMME ET DE
L'UNIVERS.
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
Si les livres se prisent par leur poids, celui-ci sera compté pour peu de chose; s'ils s'estiment par leur contenu, peut-être sera-t-il placé au rang des plus importants.
En général, rien de plus important qu'un bon livre élémentaire; mais aussi rien de plus difficile à composer et même à lire: pourquoi cela? parce que tout devant y être analyse et définition, tout doit y-être dit avec vérité et précision: si la vérité et la précision manquent, le but est manqué; si elles existent, il devient abstrait par sa force même.
Le premier de ces défauts a été sensible jusqu'à ce jour dans tous les livres de morale: on n'y trouve qu'un chaos de maximes décousues, de préceptes sans causes, d'actions sans motifs. Les pédants du genre humain l'ont traité comme un petit enfant: ils lui ont prescrit d'être sage par la frayeur des esprits et des revenants. Maintenant que le genre humain grandit, il est temps de lui parler raison, il est temps de prouver aux hommes que les mobiles de leur perfectionnement se tirent de leur organisation même, de l'intérêt de leurs passions, et de tout ce qui compose leur existence. Il est temps de démontrer que la morale est une science physique et géométrique, soumise aux règles et au calcul des autres sciences exactes; et tel est l'avantage du système exposé dans ce livre, que les bases de la moralité y étant fondées sur la nature même des choses, elle est fixe et immuable comme elles; tandis que dans tous les systèmes théologiques la morale étant assise sur des opinions arbitraires, non démontrables et souvent absurdes, elle change, s'affaiblit, périt avec elles, et laisse les hommes dans une dépravation absolue. Il est vrai que, par la raison même que notre système se fonde sur des faits et non sur des rêves, il trouvera plus de difficulté à se répandre et à s'établir; mais il tirera des forces de cette lutte même, et tôt ou tard l'éternelle religion de la nature renversera les religions passagères de l'esprit humain.
Ce livre fut publié pour la première fois en 1793, sous le titre de _Catéchisme du Citoyen français_: il avait d'abord été destiné à être un livre national; mais il pourrait également bien s'intituler _Catéchisme du bon sens et des honnêtes gens_; il faut espérer qu'il deviendra un livre commun à toute l'Europe. Il est possible que dans sa brièveté il n'ait pas suffisamment rempli le but d'un livre classique populaire; mais l'auteur sera satisfait s'il a du moins le mérite d'indiquer le moyen d'en faire de meilleurs.
LA
LOI NATURELLE,
ou
PRINCIPES PHYSIQUES
DE LA MORALE.
CHAPITRE PREMIER.
De la loi naturelle.
_D._ Qu'est-ce que la loi naturelle?
_R._ C'est l'_ordre régulier_ et _constant_ des faits, par lequel DIEU régit l'univers; ordre que sa _sagesse_ présente aux sens et à la raison des hommes, pour servir à leurs actions de règle égale et commune, et pour les guider, sans distinction de pays ni de secte, vers la perfection et le bonheur.
_D._ Définissez-moi clairement le mot _loi_.
_R._ Le mot _loi_, pris littéralement, signifie _lecture_[32], parce que, dans l'origine, les _ordonnances_ et _règlements_ étaient la lecture par excellence que l'on faisait au peuple, afin qu'il les observât et n'encourût pas les peines portées contre leur infraction: d'où il suit que l'usage originel expliquant l'idée véritable, la loi se définit:
«Un ordre ou une défense d'agir, avec la clause expresse d'une peine attachée à l'infraction, ou d'une récompense attachée à l'observation de cet ordre.»
_D._ Est-ce qu'il existe de tels ordres dans la nature?
_R._ Oui.
_D._ Que signifie ce mot _nature_?
_R._ Le mot _nature_ prend trois sens divers:
1º Il désigne l'univers, le monde matériel: on dit, dans ce premier sens, _la beauté de la nature_, _la richesse de la nature_, c'est-à-dire les objets du ciel et de la terre offerts à nos regards;