Les Ruines, ou méditation sur les révolutions des empires

Chapter 12

Chapter 123,425 wordsPublic domain

«Nous avons entendu le récit des juifs et des chrétiens sur l'origine du monde; et, quoique altéré, nous y avons reconnu beaucoup de choses que nous admettons; mais nous réclamons contre l'attribution qu'ils en font à leur prophète Moïse, d'abord parce qu'ils ne sauraient prouver que les livres inscrits de son nom soient réellement son ouvrage; qu'au contraire nous offrons de démontrer, par vingt passages positifs, que leur rédaction lui est postérieure de plus de six siècles, et qu'elle provient de la connivence manifeste d'un grand-prêtre et d'un roi désignés[28]; qu'ensuite, si vous parcourez avec attention le détail des lois, des rites et des préceptes présumés venir directement de Moïse, vous ne trouverez en aucun article une indication, même tacite, de ce qui compose aujourd'hui la doctrine théologique des juifs et de leurs enfants les chrétiens. En aucun lieu vous ne verrez de trace, ni de l'_immortalité_ de l'_ame_, ni d'une _vie ultérieure_, ni de l'_enfer_ et du _paradis_, ni de la _révolte_ de l'_ange_, _principal auteur des maux du genre humain_, etc.

«_Moïse_ n'a point connu ces idées, et la raison en est péremptoire, puisque ce ne fut que plus de deux siècles après lui que notre prophète _Zerdoust_, dit _Zoroastre_, les évangélisa dans l'Asie.... Aussi, ajouta le _môbed_ en s'adressant aux _rabbins_, n'est-ce que depuis cette époque, c'est-à-dire après le siècle de vos premiers rois, que ces idées apparaissent dans vos écrivains; et elles ne s'y montrent que par degrés, et d'abord furtivement, selon les relations politiques que vos pères eurent avec nos aïeux; ce fut surtout lorsque, vaincus et dispersés par les rois de Ninive et de Babylone, vos pères furent transportés sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, et qu'élevés pendant trois générations successives dans notre pays, ils s'imprégnèrent de moeurs et d'opinions jusqu'alors repoussées comme contraires à leur loi. Alors que notre roi _Kyrus_ les eut délivrés de l'esclavage, leurs coeurs se rapprochèrent de nous par la reconnaissance; ils devinrent nos imitateurs, nos disciples; les familles les plus distinguées, que les rois de Babylone avaient fait élever dans les sciences chaldéennes, rapportèrent à Jérusalem des idées nouvelles, des dogmes étrangers.

«D'abord la masse du peuple, non émigrée, opposa le texte de la loi et le silence absolu du prophète; mais la doctrine _pharisienne_ ou _parsie_ prévalut: et, modifiée selon votre génie et les idées qui vous étaient propres, elle causa une nouvelle secte. Vous attendiez un _roi restaurateur_ de votre puissance; nous annoncions un _Dieu réparateur_ et _sauveur_: de la combinaison de ces idées, _vos esséniens_ firent la base du _christianisme_: et, quoi qu'en supposent vos prétentions, juifs, chrétiens, musulmans, _vous n'êtes_, dans votre _système des êtres spirituels_, que des _enfants égarés_ de _Zoroastre_.»

Le _môbed_, passant de suite au développement de sa religion, et s'appuyant du _Sad-der_ et du _Zend-avesta_, raconta, dans le même ordre que la _Genèse_, la création du monde en _six gahâns_: la formation d'un premier homme et d'une première femme dans un lieu _céleste_, sous le _règne du bien_; l'introduction du _mal_ dans le monde par la _grande couleuvre, emblème d'Ahrimanes_; la révolte et les combats de ce génie du _mal_ et des _ténèbres_ contre _Ormuzd_, dieu du _bien_ et de la _lumière_; la division des anges en _blancs_ et en _noirs_, en _bons_ et en _méchants_; leur ordre hiérarchique en _chérubins_, _séraphins_, _trônes_, _dominations_, etc., la fin du _monde au bout de six mille ans_; la venue de l'_agneau réparateur_ de la _nature_; le monde nouveau; la _vie future_ dans des _lieux_ de _délices_ ou de _peines_: le _passage_ des _ames_ sur le _pont_ de l'_abîme_; les cérémonies des mystères de _Mithras_; le _pain azyme_ qu'y mangent les initiés; le _baptême_ des _enfants_ nouveau-nés; les _onctions_ des _morts_, et les _confessions_ de leurs _péchés_. En un mot, il exposa tant de choses analogues aux trois religions précédentes, qu'il semblait que ce fût un commentaire ou une continuation du _Qôran_ et de l'_Apocalypse_.

Mais les docteurs juifs, chrétiens, musulmans, se récriant sur cet exposé, et traitant les _parsis_ d'idolâtres et d'_adorateurs du feu_, les taxèrent de mensonge, de supposition, d'altération de faits: et il s'éleva une violente dispute sur les dates des événements, sur leur succession et sur leur série; sur la source première des opinions, sur leur transmission de peuple à peuple, sur l'authenticité des livres qui les établissent, sur l'époque de leur composition, le caractère de leurs rédacteurs, la valeur de leurs témoignages; et les divers partis, se démontrant réciproquement des contradictions, des invraisemblances, des apocryphités, s'accusèrent mutuellement d'avoir établi leur croyance sur des bruits populaires, sur des traditions vagues, sur des fables absurdes, inventées sans discernement, admises sans critique par des écrivains inconnus, ignorants ou partiaux, à des époques incertaines ou fausses.

D'autre part un grand murmure s'excita sous les drapeaux des sectes _indiennes_; et les _brahmanes_, protestant contre les prétentions des juifs et des parsis, dirent: Quels sont ces peuples nouveaux et presque inconnus qui s'établissent ainsi, de leur droit privé, les auteurs des nations et les dépositaires de leurs archives? À entendre leurs calculs de cinq à six mille ans, il semblerait que le monde ne fût né que d'hier, tandis que nos monuments constatent une durée de plusieurs milliers de siècles. Et de _quel droit_ leurs livres seraient-ils préférés aux nôtres? Les _Védas_, les _Chastras_, les _Pourans_, sont-ils donc inférieurs aux _Bibles_, au _Zend-avesta_, au _Sad-der_? Le témoignage de nos pères et de nos dieux ne vaudra-t-il pas celui des dieux et des pères des Occidentaux? Ah! s'il nous était permis d'en révéler les mystères à des hommes profanes! si un voile sacré ne devait pas couvrir notre doctrine à tous les regards!....

Et les brahmanes s'étant tus à ces mots: «Comment admettre votre doctrine, leur dit le législateur, si vous ne la manifestez pas? Et comment ses premiers auteurs l'ont-ils propagée, alors qu'étant seuls à la posséder, leur propre peuple leur était profane? Le ciel la révéla-t-il pour la taire?»

Mais les brahmanes persistant à ne pas s'expliquer: «Nous pouvons leur laisser les honneurs du secret, dit un homme d'Europe. Désormais leur doctrine est à découvert; nous possédons leurs livres, et je puis vous en résumer la substance.»

En effet, en analysant les _quatre Védas_, les _dix-huit Pourans_ et les _cinq_ ou _six Chastras_, il exposa comment un être immatériel, infini, éternel et _rond_, après avoir passé un temps sans bornes à se _contempler_, voulant enfin se _manifester_, sépara les _facultés mâle_ et _femelle_ qui étaient en lui, et opéra un acte de génération dont le _lingam_ est resté l'emblême; comment de ce premier acte naquirent, trois _puissances divines_, appelées _Brahma_, _Bichen_ ou _Vichenou_, et _Chib_ ou _Chiven_, chargées, la première de _créer_, la seconde de _conserver_, la troisième de _détruire_ ou de _changer_ les formes de l'univers: et, détaillant l'histoire de leurs opérations et de leurs aventures, il expliqua comment _Brahma_, fier d'avoir créé le monde et les huit sphères de _purifications_, s'étant préféré à son égal _Chib_, ce mouvement d'orgueil causa entre eux un combat qui fracassa les _globes_ ou _orbites célestes_, _comme un panier d'oeufs_; comment _Brahma_, vaincu dans ce combat, fut réduit à servir de piédestal à _Chib_, métamorphosé en _lingam_; comment _Vichenou_, dieu médiateur, a pris, à des époques diverses, neuf formes animales et mortelles pour _conserver_ le monde: comment d'abord, sous celle de _poisson_, il sauva du _déluge universel_ une famille qui repeupla la terre; comment ensuite, sous la forme d'_une tortue_, il tira de _la mer de lait_ la montagne _Mandreguiri_ (le pôle); puis, sous celle de _sanglier_, déchira le ventre du géant _Erennîachessen_, _qui submergeait_ la terre dans l'abîme du _Djôle_, dont il la retira sur ses défenses; comment incarné sous la forme _de berger noir_, et sous le nom de _Chris-en_, _il délivra le monde_ du venimeux serpent _Calengam_, et parvint, après en avoir été _mordu au pied, à lui écraser la tête_.

Puis, passant à l'histoire des _génies secondaires_, il raconta comment l'_Éternel_, _pour faire éclater sa gloire_, avait créé divers ordres d'_anges_, chargés de chanter ses louanges et de diriger l'univers; comment une partie de ces _anges se révoltèrent_ sous la conduite d'_un chef ambitieux_, qui voulut usurper le pouvoir de Dieu et tout gouverner; comment _Dieu_ les précipita dans le monde de ténèbres, pour y subir le traitement de leur _malfaisance_; comment ensuite, touché de compassion, il consentit à les en retirer, et à les rappeler en grace après qu'ils eurent subi de longues épreuves; comment à cet effet ayant créé _quinze orbites_ ou _régions de planètes_, et des corps pour les habiter, il soumit ces anges rebelles à y subir _quatre-vingt-sept transmigrations_; il expliqua comment _les ames ainsi purifiées_ retournaient à la _source première, à l'océan de vie et d'animation_ dont elles étaient émanées; comment tous les êtres vivants contenant une portion de cette _ame universelle_, il était très-coupable de les en priver. Enfin il allait développer les _rites_ et les _cérémonies_, lorsqu'ayant parlé des _offrandes_ et des _libations de lait_ et _de beurre à des dieux de cuivre et de bois_, et _des purifications_ par la _fiente_ et l'_urine de vache_, il s'éleva de toutes parts des murmures mêlés d'éclats de rire, qui interrompirent l'orateur.

Et chaque groupe raisonnant sur cette religion: «Ce sont des idolâtres, dirent les musulmans, il faut les exterminer..... Ce sont des cerveaux dérangés, dirent les sectateurs de _Confutzée_, qu'il faut tâcher de guérir. Les plaisants dieux, disaient quelques autres, que ces marmousets graisseux et enfumés, qu'on lave comme des enfants malpropres, et dont il faut chasser les mouches friandes de miel, qui viennent les salir d'ordures!»

Et un brahmane indigné, prenant la parole: Ce sont des mystères profonds, s'écria-t-il, des emblêmes de vérités que vous n'êtes pas dignes d'entendre.

_De quel droit_, répondit un _lama_ du Tibet, en êtes-vous plus dignes que nous! Est-ce parce que vous vous _prétendez issus de la tête de Brahma_, et que vous rejetez à de moins nobles parties le reste des humains? Mais, pour soutenir l'orgueil de vos distinctions d'_origines_ et de _castes_, prouvez-nous d'abord que vous êtes d'autres hommes que nous. Prouvez-nous ensuite, comme faits historiques, les allégories que vous nous racontez: prouvez-nous même que vous êtes les auteurs de toute cette doctrine; car nous, s'il le faut, nous prouverons que vous n'en êtes que les _plagiaires_ et les _corrupteurs_; que vous n'êtes que les imitateurs de l'ancien paganisme des Occidentaux, auquel vous avez, par un mélange bizarre, allié la doctrine toute spirituelle de notre _Dieu_; cette doctrine dégagée des sens, entièrement ignorée de la terre avant que _Boudh_ l'eût enseignée aux nations.

Et une foule de groupes ayant demandé quelle était cette doctrine et quel était ce _dieu_, dont la plupart n'avaient jamais ouï le nom, le _lama_ reprit la parole et dit:

Qu'au _commencement_ un _Dieu unique_, existant par lui-même, après avoir passé une éternité absorbé dans la contemplation de son être, voulut manifester ses perfections hors de lui-même, et créa la matière du _monde_; que les _quatre éléments_ étant produits, mais encore _confus_, il _souffla_ sur _les eaux_, qui s'enflèrent comme une _bulle_ immense de la forme d'un _oeuf_, laquelle en se développant devint la _voûte et l'orbe du ciel_ qui _enceint le monde_; qu'ayant fait la terre et les _corps des êtres, ce Dieu, essence du mouvement_, leur départit, pour les animer, une _portion_ de _son être_; qu'à ce titre, l'_ame_ de tout ce qui respire étant une fraction de l'_ame universelle_; aucune _ne périt_, mais que seulement elles _changent_ de _moule_ et de _forme_, en _passant_ successivement _en des corps divers_; que de toutes les formes, celle qui plaît le plus à l'_Être divin_ est celle de l'_homme_, comme approchant le plus de ses perfections; que quand un homme, par un dégagement absolu de ses sens, _s'absorbe dans la contemplation de lui-même_, il parvient à y découvrir la _Divinité_, et il la devient en effet; que parmi les _incarnations_ de cette espèce que _Dieu_ a déja revêtues, l'une des plus saintes et des plus solennelles fut celle dans laquelle il parut il y a vingt-huit siècles dans le _Kachemire_, sous le nom de _Fôt_ ou _Boudh_, pour enseigner la doctrine de l'_anéantissement_, du _renoncement à soi-même_. Et traçant l'histoire de _Fôt_, le lama dit qu'il _était né du côté droit d'une vierge de sang royal_, qui _n'avait_ pas _cessé d'être vierge en devenant mère_; que _le roi du pays_, inquiet de sa naissance, _voulut le faire périr_, et _qu'il fit massacrer tous les mâles nés à son époque_; que, sauvé par des pâtres, _Boudh_ en mena la vie _dans le désert_ jusqu'à _l'âge de trente ans_, où il _commença sa mission_ d'éclairer les hommes, et de les _délivrer des démons_; qu'il fit une foule de _miracles_ les plus étonnants; qu'il vécut dans le _jeûne_ et dans les pénitences les plus rudes, et qu'il laissa en mourant un livre à ses disciples, où était contenue sa doctrine; et le _lama_, commença de lire...

«Celui qui abandonne son père et sa mère pour me suivre, dit _Fôt_, devient un parfait _samanéen_ (homme céleste).

«Celui qui pratique mes préceptes jusqu'au quatrième degré de perfection, acquiert la faculté de voler en l'air, de faire mouvoir le ciel et la terre, de prolonger ou de diminuer la vie (de ressusciter).

«Le samanéen rejette les richesses, n'use que du plus étroit nécessaire; il mortifie son corps; ses passions sont muettes; il ne désire rien; il ne s'attache à rien; il médite sans cesse ma doctrine; il souffre patiemment les injures; il n'a point de haine contre son prochain.

«Le _ciel_ et la _terre périront_, dit _Fôt_: méprisez donc votre corps composé de quatre éléments _périssables_, et ne songez qu'à votre ame _immortelle_.

«_N'écoutez pas la chair_: les passions produisent la crainte et le chagrin; étouffez les passions, vous détruirez la crainte et le chagrin.

«Celui qui meurt sans avoir embrassé ma religion, dit _Fôt_, revient parmi les hommes jusqu'à ce qu'il la pratique.»

Le _lama_ allait continuer, lorsque les chrétiens, rompant le silence, s'écrièrent que c'était leur propre religion que l'on altérait, que _Fôt_ n'était que _Iêsous_ lui-même _défiguré_, et que les _lamas_ n'étaient que des nestoriens et des manichéens déguisés et abâtardis.

Mais le _lama_, soutenu de tous les _chamans_, _bonzes_, _gonnis_, _talapoins_ de _Siam_, de _Ceylan_, du _Japon_, de _la Chine_, prouva aux chrétiens, par leurs auteurs mêmes, que la doctrine des _samanéens_ était répandue dans tout l'Orient plus de mille ans avant le christianisme; que leur nom était cité dès avant l'époque d'_Alexandre_, et que _Boutta_ ou _Boudh_ était mentionné long-temps avant _Iêsous_. Et rétorquant contre eux leur prétention: «Prouvez-nous maintenant, leur dit-il, que vous mêmes n'êtes pas des _samanéens dégénérés_; que l'homme dont vous faites _l'auteur de votre secte_ n'est pas _Fôt_ lui même altéré. Démontrez-nous son existence par des monuments historiques à l'époque que vous nous citez; car, pour nous, fondés sur l'absence de tout témoignage authentique, nous vous la nions formellement; et nous soutenons que vos Évangiles mêmes ne sont que les livres des _mithriaques de Perse_ et des _esséniens_ de _Syrie_, qui n'étaient eux-mêmes que des _samanéens_ réformés.»

À ces mots, les _chrétiens_ jetant de grands cris, une nouvelle dispute plus violente allait s'élever, lorsqu'un groupe _de chamans chinois_ et de _talapoins de Siam_, s'avançant en scène, dirent qu'ils allaient mettre d'accord tout le monde; et l'un d'eux prenant la parole: «Il est temps, dit-il, que nous terminions toutes ces contestations frivoles en levant pour vous le voile de la _doctrine intérieure_ que _Fôt_ lui-même, au lit de la mort, a révélée à ses disciples.

«Toutes ces opinions théologiques, a-t-il dit, ne sont que des chimères; tous ces récits de la nature des dieux, de leurs actions, de leur vie, ne sont que des allégories, des emblêmes mythologiques, sous lesquels sont enveloppées des idées ingénieuses de morale, et la connaissance des opérations de la nature dans le jeu des éléments et la marche des astres.

«La vérité est que _tout se réduit au néant_; que tout est _illusion_, _apparence_, _songe_; que la _métempsycose morale_ n'est que le sens figuré de la _métempsycose physique_, de ce _mouvement successif_ par lequel les éléments d'un _même corps_ qui ne périssent point, passent, quand il se dissout, dans d'autres _milieux_ et forment d'autres combinaisons. L'_ame_ n'est que le _principe vital_ qui résulte des _propriétés de la matière_ et du jeu des éléments dans les corps où ils créent un _mouvement_ spontané. Supposer que ce _produit_ du jeu des organes, né avec eux, développé avec eux, endormi avec eux, subsiste quand ils ne sont plus, c'est un roman peut-être agréable, mais réellement chimérique de l'imagination abusée. _Dieu_ lui-même n'est autre chose que le _principe moteur_, que la _force occulte répandue dans les êtres_; que la _somme de leurs lois et de leurs propriétés_; _que le principe animant_, en un mot, l'_ame_ de l'_univers_; laquelle, à raison de l'infinie variété de ses rapports et de ses opérations, considérée tantôt comme _simple_ et tantôt comme _multiple_, tantôt comme _active_ et tantôt comme _passive_, a toujours présenté à l'esprit humain une énigme insoluble. Tout ce qu'il peut y comprendre de plus clair, c'est que la matière ne périt point; qu'elle possède essentiellement des propriétés par lesquelles le _monde_ est régi comme un _être vivant_ et organisé; que la connaissance de ces _lois_, par rapport à l'homme, est ce qui constitue la _sagesse_; que la _vertu et le mérite_ résident dans leur _observation_; et _le mal_, _le péché_, _le vice_, dans leur _ignorance_ et _leur infraction_; que le _bonheur_ et le _malheur_ en sont le résultat, par la même _nécessité_ qui fait que les _choses pesantes descendent, que les légères s'élèvent_, et par une fatalité de causes et d'effets dont la chaîne remonte depuis le dernier atome jusqu'aux astres les plus élevés. Voilà ce qu'a révélé au lit du trépas notre _Boudah Somona Goutama_.»

À ces mots, une foule de théologiens de toute secte s'écrièrent que cette doctrine était un pur _matérialisme_; que ceux qui la professaient étaient des _impies_, des _athées_, _ennemis_ de _Dieu_ et des hommes, qu'il fallait _exterminer_.--«Hé bien, répondirent les _chamans_, supposons que nous soyons en erreur; cela peut être, car le _premier attribut de l'esprit humain_ est d'être _sujet à l'illusion_; mais de quel droit _ôterez-vous à des hommes comme vous_, _la vie_ que le ciel leur a donnée? Si _ce ciel_ nous _tient pour coupables_, _nous a en horreur_, pourquoi nous distribue-t-il les mêmes biens qu'à vous? Et s'il nous traite avec tolérance, quel droit avez-vous d'être moins indulgents? Hommes pieux, qui parlez de _Dieu_ avec tant de certitude et de confiance, veuillez nous dire ce qu'il est: faites-nous comprendre ce que sont ces êtres abstraits et métaphysiques que vous appelez _Dieu_ et _ame_, _substance sans matière_, _existence sans corps_, _vie sans organes ni sensations_. Si vous connaissez ces êtres par _vos sens_ ou par leur _réflexion_, rendez-nous-les de même perceptibles: que si vous n'en parlez que sur _témoignage_ et _par tradition_, montrez-nous un récit uniforme, et donnez à notre croyance des _bases_ identiques et fixes.»

Alors il s'éleva entre les théologiens une grande controverse sur _Dieu_, et sur _sa nature_; sur sa _manière d'agir_ et de se _manifester_; sur _la nature_ de l'_ame_ et _son union_ avec le _corps_; sur son _existence avant les organes_, ou seulement depuis leur _formation_; _sur la vie future et sur l'autre monde_: et chaque secte, chaque école, chaque individu différant sur tous ces points, et motivant son dissentiment de raisons plausibles, d'autorités respectables, et cependant opposées, ils tombèrent tous dans un labyrinthe inextricable de contradictions.

Alors le législateur ayant réclamé le silence, et ramenant la question à son premier but: «Chefs et instituteurs des peuples, dit-il, vous êtes venus en présence pour la _recherche de la vérité_; et d'abord chacun de vous croyant la posséder, a exigé une foi implicite; mais apercevant la contrariété de vos opinions, vous avez conçu qu'il fallait les soumettre à un régulateur commun d'évidence, les rapporter à un terme général de comparaison, et vous êtes convenus d'exposer chacun vos preuves de croyance. Vous avez allégué des faits; mais chaque religion, chaque secte ayant _également_ ses miracles et ses martyrs, chacune produisant _également_ des témoignages et les soutenant de son dévouement à la mort, la balance, par droit de parité, est restée égale sur ce premier point.

«Vous avez ensuite passé aux preuves de raisonnement; mais les mêmes arguments s'appliquant _également_ à des thèses contraires; les mêmes assertions, également gratuites, étant _également_ avancées et repoussées; l'assentiment de chacun _étant dénié par les mêmes droits_, rien ne s'est trouvé démontré. Bien plus, la confrontation de vos dogmes a suscité de nouvelles et plus grandes difficultés; car, à travers les diversités apparentes ou accessoires, leur développement vous a présenté un fond ressemblant, un canevas commun; et chacun de vous s'en prétendant l'inventeur _autographe_, le dépositaire premier, vous vous êtes taxés les uns les autres d'être des _altérateurs_ et des _plagiaires_; et il naît de là une question épineuse de _transmission de peuple à peuple_ des _idées religieuses_.

«Enfin, pour combler l'embarras, ayant voulu vous rendre compte de ces idées elles-mêmes, il s'est trouvé qu'elles vous étaient à tous confuses et même étrangères; qu'elles portaient sur des bases inaccessibles à vos sens; que, par conséquent, vous étiez sans moyens d'en juger, et qu'à leur égard vous conveniez vous-mêmes de n'être que les échos de vos pères: de là cette autre question de savoir _comment elles ont pu venir à vos pères, qui, eux-mêmes_, n'avaient pas d'autres moyens que vous de les concevoir: de manière que, d'une part, la _succession de ces idées étant_ inconnue, d'autre part leur origine et leur existence dans l'entendement étant un mystère, tout l'édifice de vos opinions théologiques devient un problème compliqué de métaphysique et d'histoire...

«Comme néanmoins ces opinions, quelque extraordinaires qu'elles puissent être, ont une origine quelconque; comme les idées les plus abstraites et les plus fantastiques ont, dans la nature, un modèle physique, une cause, quelle qu'elle soit, il s'agit de remonter à cette origine, de découvrir quel fut ce modèle; en un mot, de savoir d'où sont venues, dans l'entendement de l'homme, ces idées maintenant si obscures de la _divinité_, de l'_ame_, de tous les _êtres immatériels_ qui font la base de tant de systèmes, et de démêler la _filiation_ qu'elles ont suivie, les _altérations_ qu'elles ont éprouvées dans leur succession et leurs embranchements. Si donc il se trouve des hommes qui aient porté leurs études sur ces objets, qu'ils s'avancent et qu'ils tentent de dissiper, à la face des nations, l'obscurité des opinions où depuis si long-temps elles s'égarent.

CHAPITRE XXII.

Origine et filiation des idées religieuses.

À ces mots, un groupe nouveau, formé à l'instant d'hommes de divers étendards, mais lui-même n'en arborant point, s'avança dans l'arène; et l'un de ses membres portant la parole, dit: