Les Rues de Paris, tome troisième Biographies, portraits, récits et légendes

Part 9

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Voilà donc ce que nous écrivions au lendemain du siége de Paris dont, sans faire précisément l'histoire, nous racontions quelques épisodes glorieux en les faisant suivre de considérations ou restrictions. Celles-ci étaient relatives au caractère trop humain des vertus mêmes que nous avions eu plaisir à louer; après M. Vitet, nous regrettions que l'immense majorité, dans cette grande et noble ville, au milieu de circonstances si graves, continuât de témoigner de sa profonde insouciance au point de vue religieux, et, dans ce péril suprême, au lieu d'invoquer l'intervention de Celui qui peut tout, parût s'étonner, s'indigner qu'on essayât de la rappeler à son devoir en l'invitant à lever ses mains vers le ciel. Nous déplorions la tolérance coupable du gouvernement comme de la population en face de scandales d'impiété qui auraient dû soulever l'indignation générale; nous étions comme forcé d'attribuer le malheur de la défaite à cette demi-complicité comme à l'orgueil insensé qui avait fait qu'en s'exaltant dans la confiance exagérée de sa force, on n'avait jamais paru compter (au moins le grand nombre) que sur soi-même et sur son courage aidé de bonnes armes, chassepots et canons. Dans cette capitulation nouvelle et dernière, hélas! qui avait été pour nous comme pour tout bon Français une humiliation profonde et une si poignante douleur, il nous était difficile de ne pas voir un châtiment, châtiment pour la France comme pour Paris.

Mais combien nous étions loin de prévoir que, pour celle-ci, pour la cité reine, ce n'était qu'un avant-goût, et comme un léger essai, une sorte d'avertissement des justices d'en haut, avertissement qui, dédaigné bien loin d'être compris, (témoin les élections attestant, bientôt après, une aberration si prodigieuse et de si furieux instincts de désordre,) allait attirer sur nous, par l'insurrection du 18 mars, un tel déluge de calamités! On sait le reste et la folie furieuse de cette tyrannie jacobine, socialiste, athée qui, pendant deux mois, a tenu la France en échec et Paris dans un si rude esclavage en pillant les caisses publiques, emprisonnant les prêtres et les notables, profanant et dévastant les églises, forçant, sous peine de mort, les citoyens à combattre pour une cause à leurs yeux exécrable et maudite. Puis, quand enfin cette abominable cause semble définitivement perdue, ces scélérats, les pires de tous, se vengent par des crimes sans nom, par l'assassinat de sang-froid d'un archevêque, de prêtres vénérables, de courageux magistrats, de pauvres soldats désarmés! Ils se vengent, les infâmes, avec le concours des galériens et autres, par l'incendie allumé sur tous les points de la capitale et par des moyens, comme avec un ensemble qui annonce une satanique préméditation. Les paroles manquent pour qualifier de tels forfaits qui rendront infâmes à jamais ces noms de Commune, Communeux, Internationale, et, il faut bien le dire, font maudire par la France, par l'Europe entière, ceux qui servent d'instruments toujours dociles aux sectaires et révolutionnaires, j'entends les _Parisiens_! Mais nous Parisien, et vraiment natif de la grande cité, chose assez rare parmi ceux qui l'habitent, nous croyons qu'à cela, il y a manque de réflexion comme de justice et nous sommes heureux de voir que nous ne sommes pas seul de notre avis et que d'autres aussi protestent. Nous ne pouvons qu'applaudir du coeur et des mains au langage de M. Victor Cochinat, quand il dit dans la _Petite Presse_ (juin 1871):

«Parmi les soixante mille insurgés qui ont été tués ou faits prisonniers il n'y a pas six mille Parisiens réels. La plus grande partie de ces routiers sont venus de l'étranger ou sont nés, hélas! dans nos départements.

«Ce fait nous a été affirmé à Versailles, par un militaire de grande compétence, sous les yeux duquel passent presque tous les fédérés qu'on dirige vers nos ports.

«Oui, tous ces révoltés de l'ordre social sont en majorité de nationalité étrangère, et--chose ennuyeuse à dire--c'est parmi les irréguliers nés dans les départements que le Comité central a recruté la partie la plus énergique de sa triste armée.

* * * * *

«Ce renseignement nous a soulagé, car enfin il était pénible de penser que la ville aux moeurs si douces, cette patrie de l'élégance et de la politesse fût le nid de tant de voleurs et de pétroleurs!

«Aussi, comme à l'avenir le gouvernement devra veiller sur tous ces aventuriers, ces bohêmes et ces vagabonds qui viennent à Paris de tous les coins de l'horizon!

«Ce sont eux qui forment les légions des guerres civiles, et qui se montrent les exécuteurs les plus dociles et en même temps les plus farouches des ordres de leurs exécrables chefs!

«Ils se soucient bien de Paris, de sa beauté, de ses richesses et de ces monuments qui font sa grandeur! Ils sont étrangers! Pour gagner le salaire avilissant que les chefs de l'_Internationale_ leur envoient sous forme d'assistance, ils seront toujours prêts à porter le fer et le feu dans la cité où ils se sont abattus.

* * * * *

«Singulière injustice!

«Nous entendons toujours les étrangers et les provinciaux murmurer et crier contre les Parisiens. Ce sont les Parisiens qui font tout le mal; ce sont eux qui troublent le repos public en France et en Europe!

«Maudits Parisiens! Sans eux tout serait tranquille, et les campagnards vendraient leurs denrées à des prix fabuleux... Or, quels sont ceux qui font les révolutions à Paris? quels sont les émeutiers de profession? Ce sont les étrangers, ou bien des gens nés hors Paris.

«Il faut être juste aussi et ne pas toujours mettre sur le compte des Parisiens les mauvaises actions des aventuriers du monde!

«M. Thiers a fort bien expliqué la cause de cette injustice dans le discours qu'il fit à Bordeaux à propos de l'installation de l'Assemblée à Versailles.

«--Paris ne fait pas les révolutions, a dit l'habile orateur, il est le lieu où on vient les faire.»

* * * * *

Après ces réflexions et observations qu'il nous a paru préférable de ne point renvoyer aux _Varia_, venons à l'historique des rues vieilles et nouvelles.

A

_Abattoir_ (rue de l'): Elle porte ce nom parce qu'elle se dirige vers l'abattoir Montmartre.

_Abbaye_ (rue de): Ce nom vient de l'ancienne _abbaye_ de St-Germain des Prés dont l'église actuelle n'était qu'une dépendance.

_Acacias_ (rue des): À Neuilly se trouvent non-seulement une rue mais un passage et une impasse qui portent ce nom. Aussi, nulle part ailleurs aux environs de Paris, ces beaux arbres, importés d'Afrique, ne se voient en plus grand nombre. À l'époque de la floraison, tout chargés et constellés de ces longues grappes blanches qui répandent dans l'air un parfum délicieux, ils offrent à l'oeil un ravissant spectacle. Aux premiers rayons du soleil et par une belle matinée, se promener dans les allées des Sablons est un plaisir que, je ne dis pas le citadin, mais l'habitant des villas d'alentour n'apprécie pas autant qu'il le devrait.

Il y a une rue des _Acacias_ à Montmartre et un passage de ce nom à Vaugirard.

_Adam_, (rue): Adam Billaut, dit maître Adam, le poète menuisier de Nevers, mort en 1662. «Maître Adam, dit Feller, était contemporain de Malherbe; mais loin de vivre comme lui dans le monde lettré ou au milieu de la cour, un travail pénible et grossier prenait tous ses instants. Néanmoins dans ses beaux morceaux, dans ceux où il est poète par le coeur. Maître Adam est peut-être plus correct que Malherbe et l'inspiration lui révèle tout à coup des secrets d'harmonie qu'une étude laborieuse apprenait lentement au rival de Ronsard.»

La première édition des poésies d'Adam Billaut parut en 1644: En tête du volume se lisait un sonnet à la louange du poète menuisier et signé de ce grand nom: Pierre Corneille. Citons seulement les deux tercets:

Nous savons, dirent-ils[33], le pouvoir d'un métier; Il sera fameux poète et fameux menuisier, Afin qu'un peu de bien suive beaucoup d'estime.

À ce nouveau parti l'âme les prit au mot, Et, s'assurant bien plus au rabot qu'à la rime, Elle entra dans le corps de maître Adam Billaut.

_Affre_ (rue): Un monument, dans l'église Notre-Dame, a été élevé à la mémoire de ce prélat dont l'histoire comme la poésie se sont plu à glorifier l'héroïque dévouement, lors des journées de juin 1848. Est-il besoin de rappeler que, victime ou plutôt martyr de son zèle, il tomba mortellement atteint d'une balle en franchissant une barricade, alors que, pour mettre fin à la guerre civile, il portait des paroles de paix aux insurgés du faubourg St-Antoine? _Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis_! Cette sainte parole du divin Maître s'applique admirablement au disciple, Denis Auguste Affre.

_Aguesseau_ (rue d'): François d'Aguesseau, chancelier de France, ne à Limoges en 1668, mort en 1751. Cet illustre magistrat se distinguait par la fermeté du caractère, la gravité des moeurs, la haute intelligence unie à une science profonde. Sa vertu toutefois n'était pas exempte de quelque alliage, et d'après son dernier historien, M. Marc Monnier, ce chrétien des anciens jours ne savait pas assez se défendre des préjugés de son Ordre et de certaines tendances gallicanes, jansénistes (etc).

_Aiguillerie_ (rue de l'): Ce nom lui vient des marchands d'aiguilles qui y demeuraient. Leboeuf et Robert ont cru reconnaître dans cette rue celle que Guillot appelle: _Rue à petits souliers de Bazenne_.

_Alembert_ (rue d'):.... «M. d'Alembert, écrivait Ducis, qui a vécu si agité et si tourmenté, repose maintenant peut-être à côté de quelque porteur d'eau qui a supporté sa condition avec patience et par caractère était cent fois plus philosophe que lui.»

On connaît les vers de Gilbert:

Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse, Qui se croît un grand homme et fit une préface.

_Alain Chartier_ (rue): Le poète Alain Chartier, né en 1386, mourut en 1458; il ne faut pas le confondre avec Jean Chartier auteur d'une _Histoire de Charles VII_, écrite un peu trop sans doute sur le ton du panégyrique, mais qui d'ailleurs offre des détails intéressants. Le défaut de critique est compensé, dans une certaine mesure, par le charme de la narration, les agréments du style et des portraits bien touchés.

_Aligre_ (rue d'): Étienne d'Aligre (1560-1635) fut chancelier de France aussi bien que son fils né en 1592 et mort en 1677. Le dernier descendant de cette famille, le marquis d'Aligre, né en 1770, mort en 1847, en laissant une immense fortune, dut aux millions qu'il avait su acquérir, dans ce siècle positif, une sorte de célébrité. Mais qui maintenant songe à ce défunt Crésus, non pas même peut-être ceux qui jouissent de ses trésors?

_Ambroise Paré_ (rue): Né en 1517, mort en 1590, ce célèbre praticien, dont le zèle égalait la science, et qui fut cher au roi Henri II comme à ses trois fils, doit être regardé comme le Père de la chirurgie en France. Il a laissé de nombreux écrits qui prouvent que chez lui la théorie savante se déduisait de l'expérimentation et de la pratique.

_Amélie_ (rue): Cette rue n'est point très ancienne. Elle s'appelait autrefois _Rue Projetée_, nom qu'en 1824, par suite d'une décision du ministre de l'intérieur, elle échangea contre celui qu'elle porte actuellement en souvenir de Mlle Amélie, fille de M. Pihan de la Forest, l'un des principaux propriétaires riverains. Cette jeune personne, morte à l'âge de 15 ans, avait été, dans sa courte existence, un modèle accompli des plus touchantes vertus.

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses!

Mais n'était-ce pas plutôt un lys, et le plus beau de tous, que cette céleste enfant, cette soeur des anges, à qui sa robe d'innocence servit de linceul et qui laissait après elle un tel parfum de piété et de sainteté?

_Amelot_ (rue): Amelot, ministre du roi Louis XVI, est mort dans la prison du Luxembourg en 1794. Est-ce lui qui a donné son nom à la rue et non pas plutôt cet Amelot dont La Bruyère nous a laissé le portrait et qui demeurait rue Vieille du Temple: «Un bourgeois (Amelot) aime les bâtiments; il se fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné qu'il est inhabitable: le maître honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires, se retire au galetas où il achève sa vie pendant que l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent et qui viennent là du Palais-Royal, du palais Lesdiguières et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette belle porte: tous demandent à voir la maison et personne à voir Monsieur.»

_Anglais_ (rue des):

Et parmi la rue aux _Anglais_ Vins à grand feste et à grand glais (bruit)[34].

Ce nom lui vient, selon toute apparence, du long séjour que les Anglais firent en France, au temps de Charles VI et de Charles VII (1415 à 1450). De là, suivant les vieux auteurs, le proverbe: «_Il y a des Anglais dans cette rue_, pour dire: je dois de l'argent à quelqu'un de ceux qui y demeurent, je n'y veux pas passer.» «Car enfin, ajoute Sauval, l'église de Notre-Dame, ni la Bastille et quelques autres édifices semblables ne sont point d'eux; ils n'ont rien fait ici ni par toute la France, qu'entasser ruines sur ruines. J'en excepte le duc de Bedfort, car celui-là prenait plaisir à agrandir ses palais et à les rendre plus logeables; pour les autres, ils n'ont eu autre soin que de s'enrichir de la dépouille des Parisiens.»

L'opinion de Sauval, quant à l'origine de cette rue, adoptée par le plus grand nombre des auteurs et qui a pour elle la vraisemblance, est néanmoins contredite par le savant Jaillot: «Cette opinion, dit-il, ne me paraît pas admissible, la rue des Anglais étant ainsi nommée plus de deux siècles avant le règne de Charles VI. N'est-il pas plus vraisemblable d'en attribuer l'origine aux Anglais que la célébrité de notre Université engagea de venir s'instruire à Paris, et dont le nombre était si grand dès les commencements qu'ils formèrent une des quatre Nations qui composaient ce corps, à laquelle on a depuis donné le nom de Nation d'_Allemagne_, au lieu de celui d'Angleterre qu'elle portait auparavant et qu'elle n'a gardé que jusque en 1436, époque à laquelle on ne la retrouve plus sur les registres de l'Université[35].»

Quoiqu'on dise Jaillot, la première opinion me paraît préférable.

_Anglade_ (rue de l'): Nom d'un propriétaire de l'un des terrains sur lequel s'ouvrit la rue.

_Sainte-Anne_ (rue). (Quartier du Palais-Royal): Ce nom lui fut donné en l'honneur d'Anne d'Autriche, femme de Louis XIII «qui, dit un contemporain[36] n'aima point la reine autant qu'elle le méritait; car il courut toute sa vie après des bêtes ou se laissa gouverner par des favoris.»

Quel séduisant portrait cependant l'historien, qui peint d'après nature, nous fait de la princesse! «Grande et bien faite, elle a une mine douce qui ne manque jamais d'inspirer l'amour et le respect... Ses yeux sont parfaitement beaux, le doux et le grave s'y mêlent agréablement.... Sa bouche est petite et vermeille, et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avait besoin. Par un de ses sourires elle peut acquérir mille coeurs. Ses cheveux sont beaux et leur couleur châtain-clair; elle en a beaucoup. Ses mains qui ont reçu des louanges de toute l'Europe, qui sont faites pour le plaisir des yeux, pour porter un sceptre et pour être admirées, joignent l'adresse avec une extrême blancheur... Elle n'est pas esclave de la mode, mais elle s'habille bien.

«La nature lui a donné de belles inclinations; ses sentiments sont tous nobles: elle a l'âme pleine de douceur et de fermeté. Dans sa plus grande jeunesse, elle a donné des marques de dévotion et de charité... Les vertus avec les années se sont fortifiées en elle, et nous la voyons sans relâche prier et donner... La vertu de la reine est solide et sans façon; elle est modeste sans être choquée de l'innocente gaîté et son exemplaire pureté pourrait servir d'exemple à toutes les femmes. Elle croit facilement le bien et n'écoute pas volontiers le mal... Elle est douce, affable, familière avec tous ceux qui l'approchent et ont l'honneur de la servir. Elle a beaucoup d'esprit et ce qu'elle en a est tout à fait naturel... Il semble que la reine était née pour rendre par son amitié le feu roi le plus heureux mari du monde; et certainement _il l'aurait été s'il avait voulu l'être_.»

Tant il est vrai, comme dit le Saint Livre _qu'on est toujours puni par où l'on pèche_.

_Antin_ (chaussée d'): Cette rue est relativement récente; car, au commencement du 17e siècle, ce n'était qu'un chemin tortueux qui, de la porte Gaillon, se dirigeait vers les Porcherons (barrière des Martyrs). On l'appelait indifféremment _chemin de l'Égoût Gaillon_, des _Porcherons_, de la _Chaussée d'Antin_. Le pré des _Porcherons_ était pour les roués de la Régence ce que le _Pré aux Clercs_ avait été naguère pour ceux du moyen-âge. Par un arrêt du Conseil du 31 juillet 1720, le chemin fut rectifié et élargi; des maisons s'élevèrent régulièrement de chaque côté, la nouvelle voie prit le nom de rue de l'_Hôtel Dieu_, parce qu'elle conduisait à une ferme de cet hôpital: puis ce nom fut changé en celui de _Chaussée d'Antin_ parce que la rue commençait au rempart en face duquel avait été bâti l'hôtel d'Antin.

En 1791, nouveau changement. Mirabeau, le grand orateur de la Révolution, étant mort dans cette rue, à l'hôtel qui porte aujourd'hui le nº 42, l'Assemblée Nationale, sur la proposition de Bailly, décida que la rue s'appellerait désormais rue de _Mirabeau_. Au-dessus de la porte de l'hôtel où le célèbre tribun avait rendu le dernier soupir, on plaça une plaque de marbre noir sur laquelle se lisaient ces vers en lettres dorées:

L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux, Hommes libres, pleurez, tyrans, baissez les yeux.

La mémoire de Mirabeau devenue impopulaire, l'inscription fut enlevée et la rue se nomma du _Mont-Blanc_, en souvenir de la réunion de ce département à la France.

En 1816, elle reprit son appellation monarchique de _Chaussée d'Antin_ qui, cette fois, paraît devoir lui rester.

À propos des constructions nouvelles et luxueuses qui s'élevaient dans la Chaussée d'Antin au commencement du XVIIe siècle, je trouve dans un auteur contemporain (1725) une page des plus curieuses et qu'on me saura gré de transcrire: «Tout ce quartier, dit Germain Brice[37], ainsi que bien d'autres de la ville autrefois négligés et absolument inhabités, se remplissent de nos jours d'une quantité extrême de maisons pour lesquelles on fait des dépenses prodigieuses par le secours des nouvelles fortunes; si ces entreprises continuent de la sorte, la ville de Paris, sans bornes, comme elle a été jusqu'à présent, s'étendra à l'infini et pourra, dans la suite des temps, tomber dans le triste inconvénient de ces fameuses et superbes villes dont l'histoire fait mention, qui se sont détruites par le luxe immodéré, et par leur grandeur même, telles que Thèbes, Memphis, Palmyre, Babylone, Héliopolis, Persépolis, Leptis et Rome même, qui n'est plus à présent qu'un squelette décharné de ce qu'elle était dans sa splendeur, sans parler de beaucoup d'autres villes fameuses dont l'histoire fait mention. Si l'on consulte la bonne politique, on ne doit pas souffrir qu'il se trouve une ville dans un état qui surpasse autant les autres par sa grandeur, et par conséquent par sa puissance et par le nombre de ses habitants.»

Ne dirait-on pas ce paragraphe écrit d'hier? L'auteur cependant tenait la plume il y a quelque cent quarante ans. Que dirait-il aujourd'hui?

_Saint-Antoine_ (rue): Formait autrefois plusieurs voies portant des noms différents: rue de la _Porte Baudoyer_, de l'_Aigle_, et du _Pont Perrin_. Son nom unique lui vient d'une abbaye à laquelle le chemin conduisait. Dans cette rue, près de la première porte ou bastille Saint-Antoine, fut massacré Étienne Marcel, le trop fameux prévôt des marchands, qui voulait livrer Paris au roi de Navarre, Charles-le- Mauvais (1358).

Dans cette rue encore eut lieu le dernier tournoi où Henri II tomba frappé à mort par le tronçon de lance du comte de Montgommery, meurtrier involontaire d'ailleurs (1559).

À l'extrémité de cette voie enfin, sur la place qui porte ce nom, s'élevait la forteresse dite de la _Bastille_, bâtie par Hugues Aubriot, prévôt de Paris, sous le règne de Charles V (1369), et qui, défendue seulement par quelques soldats invalides, fut prise par le peuple, le 14 juillet 1789, puis démolie.

À l'entrée de la rue, on voyait autrefois aussi une Porte triomphale, construite par l'architecte Blondel, qui donna les dessins des portes Saint-Denis et Saint-Martin. Elle fut démolie en 1777 parce qu'elle gênait la circulation.

_Arbalète_ (rue de): Ce nom vient d'une enseigne.

_Arago_ (rue): François Arago, notre contemporain, célèbre astronome, né en 1786, mort à Paris en 1853, secrétaire perpétuel de l'académie des sciences, directeur de l'Observatoire. Doué d'une rare facilité d'élocution, d'une parole singulièrement lucide, il avait au plus haut degré le talent, en vulgarisateur émérite, de mettre la science à la portée des ignorants. Il a laissé de nombreux ouvrages et en particulier trois volumes de _Notices_ écrites avec élégance et avec l'accent de la sincérité. Celle de _Gay-Lussac_ en particulier nous a frappé.

_Arbre-Sec_ (rue de l'): A pris son nom d'une enseigne. Suivant quelques auteurs, c'est à l'extrémité de cette rue, à l'endroit où elle fait angle avec la rue saint Honoré et là même où s'élève la Fontaine, qu'eut lieu l'exécution de la reine Brunehilde ou Brunehaut, traînée à la queue d'une cavale indomptée par l'ordre de Clotaire II. «Lors commanda le roi qu'elle fût liée, par les bras et par les cheveux, à la queue d'un jeune cheval qui oncques (jamais) n'eût été dompté, et traînée par tout l'ost (armée). Ainsi comme le roi commanda fut fait; au premier coup que celui qui était sur le cheval férit des éperons, il le lança si raidement qu'il fit la cervelle voler des deux pieds de derrière. Le corps fut traîné parmi les buissons, par épines, par monts et vallées, tant qu'elle (Brunehaut) fut toute dérompue des membres[38].»

_Jeanne d'Arc_ (rue et place): Dans les notes du chant XIe de la traduction de l'_Énéide_ par Barthélemy, je trouve sur notre Héroïne une page remarquable et qui emprunte un intérêt particulier au nom de l'auteur. Il est admirable de voir le satirique passionné de la _Villéliade_, de la _Némésis_, des _Journées de la Révolution_, etc., tenir ce langage que nous avons plaisir à reproduire: «La seule grande figure de femme qui _surpasserait_ et Clorinde et Camille et toutes les guerrières et amazones des temps fabuleux ou modernes, _la seule digne encore aujourd'hui de monter sur le piédestal épique_, et de donner à notre littérature une illustration qui lui manque, c'est notre Jeanne d'Orléans si guerrière, si sainte, si inspirée, si chevaleresque, si digne du respect de toutes les générations et _si lâchement assassinée_ par les Anglais, par Chapelain et par Voltaire.»

Ces lignes sont de celles qui honorent la mémoire de Barthélemy mort récemment et presque oublié après avoir fait tant de bruit naguère.

_Argenson_ (rue d'): Trois personnages de ce nom furent ministres, sous la régence et sous Louis XV.