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Chapter 23

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Voici comment le bon prêtre avait fait la connaissance de l'empereur. L'abbé de l'Épée disait d'habitude sa messe de fort bonne heure dans la chapelle Saint-Nicolas, à l'église Saint-Roch, sa paroisse. Un matin, au moment de monter à l'autel, il cherche vainement des yeux l'enfant qui, d'ordinaire, servait la messe; mais bientôt il voit, agenouillé à sa place, un inconnu simplement vêtu, quoique avec un air d'élégance et de distinction, qui, devinant l'embarras du prêtre, s'était offert de lui-même pour suppléer l'absent, ce qu'il fit à l'édification de l'abbé: celui-ci, sa messe et l'action de grâces terminées, remercie l'étranger et l'invite à visiter son établissement. L'inconnu s'empresse d'accepter et, après avoir tout vu de ses yeux, tout examiné à loisir avec l'air du profond intérêt, il quitte la maison en glissant dans les mains de l'abbé un objet enveloppé d'un papier:

«Voici, dit-il, un léger souvenir de ma visite.»

C'était une magnifique tabatière avec le portrait de l'empereur d'Autriche, enrichi de diamants. L'inconnu était Joseph II lui-même. La tabatière et le portrait ne quittèrent plus, dès lors, la poche de l'abbé, mais je doute qu'il en ait été de même des diamants.

Cependant le prince, tout ému encore de sa visite à la maison des sourds-muets, en parla dans les termes les plus chaleureux à sa soeur, la reine Marie-Antoinette, qui voulut à son tour connaître l'établissement et n'en sortit pas moins enthousiasmée. Sans doute elle ne contribua pas peu à appeler sur l'institution l'intérêt de Louis XVI, qui lui accorda, bientôt après, une pension de 6,000 livres sur sa cassette particulière. Il est juste de dire qu'avant cet acte de la munificence royale, le généreux secours du duc de Penthièvre et de plusieurs autres personnes, dans les moments critiques, n'avaient pas manqué à l'OEuvre. Des motifs, tirés de la dignité, ne permirent pas à l'abbé de l'Épée d'accepter les riches présents que Catherine II lui faisait offrir par son ambassadeur; il n'en témoigna pas moins de sa gratitude, demandant qu'on lui envoyât un jeune russe sourd et muet pour l'instruire, afin qu'il pût à son tour devenir l'instituteur des autres infortunés en Russie, où l'on établirait une école comme cela avait eu lieu pour l'Autriche.

Maintenant, faut-il avec des biographes appeler un excès de zèle la conduite de l'abbé de l'Épée, dans la mystérieuse affaire du jeune Solar, émouvant épisode, dont s'inspirait quelques années après Bouilly, pour son drame représenté avec tant de succès, et qui n'a pas nui à la popularité de l'abbé de l'Épée.

Un jour de l'année 1775, que celui-ci s'était rendu à l'Hôtel-Dieu, «un enfant vêtu d'une casaque grise et coiffé d'un bonnet de coton blanc, costume uniforme de l'hôpital, lui est présenté par la mère Saint-Antoine, chargée du service de la salle. À une seconde visite, cette religieuse conjure l'abbé de le retirer de cette hôpital pour l'instruire. Il l'interroge, les gestes du sourd-muet lui donnent à entendre qu'il appartient à des parents riches, que son père boîtait et qu'il est mort; que sa mère est restée veuve avec quatre enfants,... qu'il y a dans la maison des domestiques et un grand jardin qui rapporte beaucoup de fruits; qu'un cavalier enfin, après l'avoir mené bien loin, l'a abandonné, le visage couvert d'un masque et d'un voile sur la grand'route. Son maintien, son air distingué sous les haillons de la misère, et sa pantomime expressive semblent confirmer cette déposition de l'orphelin» qui, lorsqu'il fut instruit, la confirma par des explications plus précises.

De ces explications et des longues et patientes recherches qui suivirent, non sans résultat, l'abbé fut amené à conclure que le sourd-muet, Joseph (nom qu'on lui donna), devait être le fils du comte de Solar, mort naguère, et auquel sa veuve n'avait survécu que peu de temps; et il n'hésita pas à réclamer devant la justice en faveur de son pupille. De là un long et curieux procès qui, à cette époque, passionna l'opinion publique, généralement sympathique à l'abbé de l'Épée, et une lutte avec la famille réelle ou prétendue de l'orphelin, reconnu par quelques-uns de ses parents, mais traité par d'autres d'imposteur. Le Châtelet, saisi de l'affaire, admit les prétentions de Joseph et, par deux fois, lui donna gain de cause. Mais la partie adverse, en appela devant le Parlement; celui-ci supprimé, le procès se trouva suspendu; dans l'intervalle, les deux seuls protecteurs de Joseph, le duc de Penthièvre, qui lui faisait une pension, et l'abbé de l'Épée moururent, ce qu'on attendait peut-être. Deux ans après, l'affaire ayant repris son cours, les plaidoiries entendues, le nouveau Tribunal de Paris (24 juillet 1792) infirma l'arrêt des premiers juges, et déclara Joseph non fondé dans sa demande, en lui interdisant de porter à l'avenir le nom de comte de Solar.

Le jeune homme, à qui cet arrêt sans appel ôtait toute espérance, seul maintenant, sans appui, sans amis, prit une résolution énergique; il s'engagea dans un régiment de dragons, partant pour la frontière, et trois mois après il périssait glorieusement sur le champ de bataille. D'autres disent qu'il mourut des suites de ses fatigues dans un hôpital. Tel fut le dénouement de cette aventure étrange, qui reste à toujours une énigme, un problème, ce qui n'empêche pas d'admirer le dévouement du bon abbé, qu'il ait été ou non déçu par les apparences militant, à défaut des preuves décisives, en faveur de son malheureux protégé.

Mais les fatigues et les émotions de ce procès, ajoutées à tant d'années de privations et de labeurs, contribuèrent sans doute à hâter la fin du vénérable prêtre qui, le 23 décembre 1789, s'éteignit doucement, au milieu de sa famille adoptive en pleurs, après avoir reçu, dans les sentiments de la plus fervente piété, les derniers sacrements des mains de M. l'abbé Marduel, curé de sa paroisse. Pendant sa maladie on l'entendit plusieurs fois répéter ces touchantes paroles: «Grâce à Dieu, je n'ai jamais commis de ces fautes qui tuent les âmes; mais je suis épouvanté quand je réfléchis combien j'ai mal répondu à une telle faveur d'en haut... Ce sont les grands combats qui font les grands saints; Dieu a tout fait pour mon salut, et je n'ai rien fait qui réponde à l'excellence de sa grâce.»

L'humilité de l'abbé de l'Épée lui fermait les yeux sur ses mérites; certes il n'arrivait pas les mains vides devant Dieu celui qui, par ce merveilleux langage, inventé par le coeur plus encore que par le génie, avait ouvert et ouvre encore les portes du Ciel à tant de pauvres âmes qui, sans lui, n'auraient point connu la lumière. L'apôtre infatigable de ces infortunés, longtemps à cause de leur infirmité, traités en parias, ne mérite-t-il pas au moins la même récompense, les mêmes louanges que le courageux missionnaire qui va, par delà les mers et les déserts, porter l'évangile aux pauvres idolâtres? car tels abrutis qu'ils paraissent, grâce à ce don précieux de la parole, ne sont-ils pas moins étrangers encore à toute tradition, à toutes notions concernant la divinité, l'âme, la conscience, que les malheureux sourds-muets, qui, faute de moyens de communication avec les autres hommes, restaient comme murés dans leur complète ignorance? Qu'on juge à ce point de vue supérieur de l'immense bienfait résultant de la découverte de l'abbé de l'Épée[84], qui dans son livre intitulé: _Véritable manière d'instruire les sourds-muets_, va jusqu'à dire: «D'après les exemples contenus dans ce chapitre (XIII), on conviendra sans doute qu'il est possible de faire entendre aux sourds-muets les mystères de notre religion, et qu'ils doivent même les mieux entendre que ceux qui ne les ont appris que dans leur catéchisme[85].»

À l'appui de cette affirmation, qui paraît si hardie d'abord, je dirai qu'ayant eu plusieurs fois l'occasion d'entendre, c'est-à-dire de voir les prédications qui se font le dimanche, à Saint-Roch, par un digne successeur de l'abbé de l'Épée, aux sourds-muets, je ne me lassais pas d'admirer l'éloquence naturelle, la vivacité d'accent, l'onction surtout de ce langage des gestes, si expressif, que moi, qui ne le comprenais point dans le détail, je n'en étais pas moins touché profondément, sûr que l'orateur parlait à ses ouailles attentives des choses du ciel, de Dieu, de l'âme et de l'éternité.

C'est dans l'église Saint-Roch, où l'abbé de l'Épée fut inhumé, que se trouve le monument élevé à sa mémoire par les sourds-muets reconnaissants. Il est dû au ciseau du sculpteur Préault qui, dans cette circonstance, dit-on, a fait preuve, à son grand honneur, de plus de désintéressement encore que de talent.

Une statue de l'abbé de l'Épée, dont une souscription a fait les frais, s'élève également sur une des places de Versailles, où se voit aussi la statue de Hoche, autre gloire de cette noble cité.

Par un décret de l'Assemblée nationale, qui ne fut pas toujours si bien inspirée (1791), l'Institution des sourds-muets, reconnue solennellement d'utilité publique, se trouva consolidée. Peu d'années après elle fut, par mesure administrative, transférée dans le vaste local qu'elle occupe aujourd'hui encore. Des fenêtres élevées d'une maison située en face, et que naguère habitait l'un de nos amis, nous avons souvent admiré le beau et grand jardin dont les murs bornent à droite la rue dite de _l'Abbé de l'Épée_.

[83] Ferdinand Berthier, sourd-muet. _Vie de l'abbé de l'Épée_, in-8º, 1832.

[84] Il est juste de dire que, bien qu'il n'eût pas eu connaissance de leurs ouvrages, l'abbé de l'Épée avait été précédé dans cette carrière de dévouement par les Espagnols Paul Bronet et Ramire, et aussi les Anglais et les Allemands.

[85] La _Véritable manière d'instruire les sourds-muets_, in-12, 1784..

FÉNELON

I

«Dans sa douleur elle (Calypso) se trouvait malheureuse d'être immortelle; etc.»

Que de fois et que de fois n'ai-je pas copié cette ritournelle du temps que j'étais écolier, et que de fois, professeur, à mon tour ai-je infligé cet ennui aux pauvres élèves! C'est pour moi un problème dont je cherche vainement la solution, une énigme dont le mot m'échappe, de penser que le _Télémaque_ soit devenu le livre des collégiens concurremment avec _Robinson Crusoé_, et même le livre des bambins, presque des bébés; car j'ai connu plusieurs écoles où l'on avait fait de ce grave volume le livre de lecture à l'usage de la petite classe, soit des enfants qui, ayant appris à épeler dans le Syllabaire, commençaient à déchiffrer couramment la lettre moulée.

Fénelon, tout le premier, me paraît s'être mépris à ce sujet quand il dit avoir fait son livre «pour amuser en l'instruisant son élève, le duc de Bourgogne.» Toutefois on peut l'admettre quant au jeune prince dont l'intelligence était singulièrement précoce alors que sa position contribuait encore à la développer plus vite et lui permettait de comprendre bien des choses absolument inintelligibles pour le fils d'un artisan ou d'un petit bourgeois. Ce poème, car, pour la plus grande partie, l'ouvrage, comme l'a dit excellemment Chateaubriand, n'est qu'une épopée écrite en prose harmonieuse, pour être goûté, exige non pas seulement un esprit cultivé, mais déjà une certaine connaissance du monde; nous disons cela surtout pour l'épisode relatif à Eucharis et Calypso, pour celui du roi de Tyr, etc, destinés à prémunir le jeune prince contre certains écueils trop fréquents dans les cours, mais qu'il peut n'être pas sans inconvénient de faire prématurément connaître à d'autres. Les chapitres, j'allais dire, les chants consacrés à Idoménée et à la fondation de Salente, sont faits pour être lus ou plutôt médités moins par des écoliers que par l'historien et l'homme d'état, et je trouve qu'il y a exagération quoique avec un fond de vérité dans ce jugement d'un critique très judicieux d'ailleurs:

«Le livre dans son ensemble ne saurait être considéré comme un traité de politique pratique. À côté de maximes très sages on trouve des pensées chimériques et des détails un peu puérils. On sent en le lisant qu'on n'a pas affaire à un homme d'état.»

Que dans la pensée de Fénelon, l'ouvrage ait pu être même indirectement une critique du gouvernement de Louis XIV, on ne peut le croire alors que lui-même affirme le contraire en disant: «Je l'ai fait dans un temps où j'étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi m'honorait.... Je n'ai jamais songé qu'à amuser M. le duc de Bourgogne et qu'à l'instruire en l'amusant par ces aventures sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public.»

En effet, le livre ne vit le jour du vivant de l'auteur que par «l'infidélité d'un domestique auquel Fénelon avait confié son manuscrit pour en faire une copie. Cette transcription circula clandestinement dans quelques sociétés dès le mois d'octobre 1698, et la curiosité qu'elle fit naître encouragea le copiste à la vendre à un libraire sans désignation d'auteur. La veuve Barbier obtint un privilége et l'ouvrage s'imprimait lorsque, au mois d'octobre 1699, la cour, ayant été informée que le _Télémaque_ était de l'archevêque de Cambrai, fit saisir les exemplaires des feuilles imprimées et prit les mesures les plus sévères pour sa destruction totale.»

Elle n'y réussit pas néanmoins; une partie de l'édition fut soustraite à la vigilance des agents, et les exemplaires se répandirent dans le public. Un libraire de La Haye, Moetyens, en profita pour faire réimprimer le livre qui eut à l'étranger comme en France un immense retentissement. La _Bibliothèque Britannique_ de l'année 1743, le constate en ces termes: «À peine les presses pouvaient suffire à la curiosité du public; et quoique ces éditions fussent pleines de fautes, à travers toutes ces taches, il était facile d'y reconnaître un grand maître.»

Ce succès prodigieux, qui n'avait pas pour seule et sans doute pour principale cause le mérite du livre, acheva d'indisposer Louis XIV déjà fort mécontent de Fénelon depuis l'affaire du Quiétisme: «Louis XIV ne lui pardonnait pas l'obstination qu'il avait mise à défendre une doctrine où le roi ne voyait que des illusions et des éblouissements de l'esprit qui répugnaient à son bon sens pratique.»

La publication du _Télémaque_ qui, par une coïncidence fâcheuse, sous le voile transparent de la fiction, semblait la critique ou plutôt la condamnation sévère de l'administration de Louis XIV, acheva la disgrâce de Fénelon; l'archevêque de Cambrai même put craindre un moment qu'on ne lui créât des difficultés qui le paralyseraient dans l'exercice de son ministère pastoral. Mais cette appréhension n'était point fondée, le roi, faisant taire ses répugnances personnelles, non-seulement laissa toujours liberté pleine et entière au prélat pour tout ce qui concernait le salut des âmes, mais plus d'une fois il l'aida de sa protection.

Du reste, Fénelon n'usa jamais de cette protection qu'avec une grande réserve et pour faire le bien, se montrant dans son diocèse le modèle accompli des pasteurs.

Revenons au _Télémaque_ qui, en dehors des circonstances indiquées plus haut, méritait son succès par le bonheur de l'invention, la solidité des pensées et surtout le charme du style auquel on ne pourrait reprocher qu'une certaine recherche de la phrase trop fleurie parfois. Cet excès de parure n'est pas le défaut des autres écrits de Fénelon, car dans leur élégance et leur correction, ils se recommandent en général par la sobriété de l'expression et l'auteur n'abuse pas de l'épithète. Pourtant je ne saurais désapprouver les louanges données par Chateaubriand à ce style tout imprégné du parfum de l'antiquité, tout virgilien dans la forme, encore que, dans la pensée, il s'élève jusqu'au plus pur idéal par une inspiration toute chrétienne, témoin ce merveilleux épisode des Champs-Élysées que l'auteur du _Génie du Christianisme_ a tant raison de citer en exemple, car cette admirable prose, dans sa suavité, enchante l'oreille comme les plus beaux vers.

«.... Ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs n'approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n'y finit point, et la nuit avec ses sombres voiles, y est inconnue: une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d'un vêtement. Cette lumière n'est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n'est que ténèbres; c'est plutôt une gloire céleste qu'une lumière: elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal: elle n'éblouit jamais; au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l'âme je ne sais quelle sérénité; c'est d'elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris; elle sort d'eux et elle y entre: elle les pénètre et s'incorpore à eux comme les aliments s'incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie; ils sont plongés dans cet abîme de délices comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien, ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur coeur; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre: toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu'ils voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d'ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu'on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels.»

Virgile chrétien et écrivant en prose n'aurait dit ni mieux ni autrement, on peut l'affirmer.

Mais avant le _Télémaque_, Fénelon avait publié plusieurs ouvrages fort appréciés, et l'un des premiers, son _Traité de l'Éducation des Filles_, qu'on a le tort de ne plus assez lire aujourd'hui; car, à part un petit nombre de passages, il n'a rien perdu de son actualité et de son utilité. Je ne sais pas de livre sur l'éducation qui puisse faire plus de bien, qui soit plus rempli de conseils excellents, de leçons pratiques, d'observations prises sur le vif et d'après la nature. Ce court volume, qui vaut des centaines et des milliers de gros livres, est un trésor d'instructions précieuses dont les mères de famille doivent faire leur _vade mecum_ et que je voudrais voir mettre dans la corbeille de la mariée tout d'abord avant les bijoux et les cachemires. Si je n'écoutais que mes prédilections, je le copierais ici en entier, car tout en est admirable la forme comme le fond, du moins je ne me refuserai pas la joie de quelques citations que personne, j'en suis sûr, ne pensera à regretter, fussent-elles un peu longues. Qui pourrait songer à s'en apercevoir, et pour faire connaître, admirer, aimer Fénelon, comme écrivain et comme homme, vaudront-elles pas mieux que tous mes commentaires et les plus élogieux?

Détachons du premier chapitre cette page éloquente: «Le monde n'est point un fantôme; c'est l'assemblage de toutes les familles; et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années... Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leurs mères et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé.»

Mais voici qui me paraît plus remarquable encore: «L'ignorance d'une fille est cause qu'elle s'ennuie et qu'elle ne sait à quoi s'occuper innocemment. Quand elle est venue jusqu'à un certain âge sans s'appliquer aux choses solides, elle n'en peut avoir ni le goût ni l'estime; tout ce qui est sérieux lui paraît triste, tout ce qui demande une attention suivie la fatigue, la pente aux plaisirs, qui est forte pendant la jeunesse, l'exemple des personnes du même âge qui sont plongées dans l'amusement, tout sert à lui faire craindre une vie réglée et laborieuse.... La piété lui paraît une occupation languissante et une règle ennemie de tous les plaisirs. À quoi donc s'occupera-t-elle? à rien d'utile. Cette inapplication se tourne même en habitude incurable. Cependant voilà un grand vide, qu'on ne peut espérer de remplir de choses solides; il faut donc que les frivoles prennent la place. Dans cette oisiveté, une fille s'abandonne à sa paresse, et la paresse, qui est une langueur de l'âme, est une source inépuisable d'ennuis.

».... Les filles mal instruites et inappliquées ont une imagination toujours errante. Faute d'aliment solide, leur curiosité se tourne en ardeur vers les objets vains, dangereux. Celles qui ont de l'esprit s'érigent souvent en précieuses, et lisent tous les livres qui peuvent nourrir leur vanité; elles se passionnent, pour des romans, pour des comédies, pour des récits d'aventures chimériques, où l'amour profane est mêlé. Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accoutumant au langage magnifique des héros de roman; elles se gâtent même par là pour le monde; car tous ces beaux sentiments en l'air, toutes ces passions généreuses, toutes ces aventures que l'auteur du roman a inventées pour le plaisir, n'ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans le monde et qui décident des affaires, ni avec les mécomptes qu'on trouve dans tout ce qu'on entreprend.

»Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l'ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros: elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût pour elle de descendre de l'héroïsme jusqu'au plus bas détail du ménage!»

Tout cela est-il assez vrai non moins admirable par la sagacité de l'observation, la force et la délicatesse des pensées que par la propriété des expressions? Quelle pureté de style? c'est un diamant de la plus belle eau enchâssé dans un or très-pur. Je continue à citer quoique un peu au hasard. L'éducation doit se commencer dès la plus tendre enfance: «Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles: au lieu que si on néglige ce premier âge, ils y deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie; leur sang se brûle, les habitudes se forment, le corps encore tendre, et l'âme, qui n'a encore aucune pente vers aucun objet, se plient vers le mal; il se fait en eux une espèce de second péché originel, qui est la source de mille désordres quand ils sont plus grands.»

«Souvent le plaisir qu'on veut tirer des jolis enfants les gâte; on les accoutume à hasarder tous ce qui leur vient dans l'esprit et à parler de choses dont ils n'ont pas encore des connaissances distinctes.... Ce plaisir qu'on veut tirer des enfants produit encore un effet pernicieux: ils aperçoivent qu'on les regarde avec complaisance, qu'on observe tout ce qu'ils font, qu'on les écoute avec plaisir; par là, ils s'accoutument à croire que le monde sera toujours occupé d'eux.»