Part 7
Sainte Térèse a signalé le péril. Aux chapitres XXXVIII et XXXIX du _Chemin de la Perfection_, elle analyse, avec une lucidité merveilleuse, l’état de l’âme trop confiante dans son acquis. Elle donne de nombreux exemples de cette infatuation où elle dénonce une des manœuvres les plus subtiles de Satan pour entraver la marche vers Dieu des âmes d’oraison. Je citerai l’un des passages où elle nous met le plus vivement en garde contre le piège diabolique:
«Une tentation bien dangereuse, écrit-elle, c’est une certaine confiance que, pour rien au monde, nous ne voudrions retourner à nos fautes passées et aux plaisirs du siècle. On se dit:--Je suis désabusé; je sais que tout passe et je ne trouve plus de consolation qu’aux choses de Dieu. Chez les commençants cette tentation est funeste parce que, sous l’empire de cette sécurité, on ne craint pas de s’engager dans les occasions de péché, on s’y jette, tête baissée... et Dieu veuille que la rechute ne soit pas bien pire que la chute! Le démon voit-il une âme capable de lui nuire et de faire du bien à d’autres, il fera tous ses efforts pour l’empêcher de se relever. Aussi, quelques consolations, quelques gages d’amour que le Seigneur vous accorde, ne vous tenez jamais en telle assurance que vous ne craigniez les rechutes et fuyez-en les occasions. Si élevée que soit votre contemplation, ayez soin de commencer et de finir toujours par la connaissance de vous-mêmes. Vous le ferez si cette contemplation est de Dieu car, dans ce cas, elle apporte avec elle l’humilité et nous laisse toujours plus éclairés sur le peu que nous sommes.»
Donc, pour ne pas abuser de la Grâce, l’âme contemplative demande à Dieu de ne pas l’_induire en tentation_ c’est-à-dire d’écarter d’elle les occasions où l’amour-propre la ferait dévier vers le chemin de la perdition tandis qu’aveuglée par le Mauvais, elle se figurait n’avoir pas quitté le chemin qui mène en Paradis.
_Dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris._--Délivrée de l’attache au péché, gardée, par une grâce d’humilité, contre la tentation de s’attribuer le Bien que Dieu fait en elle, l’âme conçoit maintenant qu’il lui faut se détacher d’autrui. Pour ce faire, elle ne demande pas de l’ignorer ou de le mépriser car elle sait qu’il est de son devoir de l’aimer en Dieu c’est-à-dire en s’abstenant de rendre à la créature un culte qui n’est dû qu’au Créateur. Elle demande d’être exempte d’animosité à l’égard d’autrui lorsque celui-ci lui aura fait tort. Si elle n’agissait de la sorte, elle se conformerait à l’esprit du monde qui consiste à nourrir en soi des sentiments de rancune, des souhaits de malheur, des désirs de vengeance contre quiconque froissa notre amour-propre.
Mais elle a rompu, autant qu’il lui fut possible, avec l’amour-propre. Par suite, elle s’efforce de répondre aux mauvais procédés d’autrui tout au moins par de l’indulgence; elle ne se contente pas de pardonner de bouche les injures, elle les oublie. Et c’est seulement lorsqu’elle a obtenu de sa volonté cette abnégation pour l’amour de Jésus-Christ qu’elle offre, sans frayeur, à Dieu cette pétition: _Pardonnez-moi mes offenses comme je promets de pardonner les leurs à ceux qui me méconnaissent ou me nuisent._
Engagement redoutable! Et pourtant il est essentiel que l’âme le prenne _pour monter plus haut_ en se dégageant du point d’honneur tel que le pratiquent les mondains. C’est là le suprême détachement; par son effort généreux pour l’opérer en elle-même, l’âme méritera de pénétrer et d’être maintenue dans la voie illuminative.
_Panem nostrum quotidianum da nobis hodie._--Ce pain suprasubstantiel, c’est d’abord l’Eucharistie. L’âme, le sollicitant pour sa nourriture indispensable de chaque jour, «pour sa défense et son remède», s’engage à ne jamais le recevoir en état de péché grave car elle n’ignore pas que si elle commettait ce sacrilège, elle encourrait la condamnation terrible formulée par saint Paul en ces termes: _Celui qui mange et boit indignement le Corps et le Sang du Seigneur mange et boit son jugement._
Mais ce pain, c’est aussi celui de la doctrine éternelle. Dieu, à ce stade de la vie contemplative, en gratifie l’âme par des images lumineuses, comme un père présente aux regards émerveillés de son enfant les illustrations d’un beau livre où il lui apprend à lire.
_Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra._--Parvenue à ce point, l’âme ne peut plus désirer qu’une chose, c’est que la volonté divine s’accomplisse en elle sur la terre comme elle s’accomplira dans le ciel. Par ce vœu elle se prépare à entrer dans la vie unitive.
_Adveniat regnum tuum._--Que ton règne arrive, cela signifie: Seigneur Jésus, que ta présence me soit désormais habituelle, que je ne fasse qu’un avec toi!
_Sanctificetur nomen tuum._--Si l’âme, proférant, d’un cœur sans réticences vers le monde, cette aspiration, a mérité d’être exaucée, elle entre dans la vie unitive.
Alors le nom du _Père qui est aux cieux_ est réellement _sanctifié_ par la créature restaurée dans sa dignité première, remise en possession de l’héritage incomparable qu’implique cette invocation: Notre Père!...
Contemplant le mystère d’amour infini renfermé dans le _Pater_, sainte Térèse s’écrie:
«Bon Jésus qui nous avez accordé la grâce inestimable de devenir vos frères, combien ce que vous donnez, de notre part est peu de chose en comparaison de ce que vous demandez pour nous. Oui certes, ce n’est qu’une bagatelle lorsqu’il s’agit de reconnaître les obligations que nous avons contractées envers Dieu. Mais pourtant, ô bon Maître, n’est-il pas vrai de dire qu’en nous faisant faire cette offrande, vous ne nous laissez plus rien parce que nous donnons tout ce qu’il nous est possible de donner!»
C’est cela même: l’âme qui dit le _Pater_, avec tout le détachement qu’elle peut y mettre, se donne à Dieu comme Dieu se donne à elle.
XII
Le royaume de la Paix
_Pacem meam do vobis dicit Dominus. Esurientes implevit bonis: Il a comblé de Lui-même ceux qui avaient faim de Lui._
Lapillus rapporte:
L’autre jour, peu avant de communier, je demandais ainsi qu’il est prescrit, sa Paix à l’Agneau de Dieu. Puis, insistant, je demandais derechef à Notre-Seigneur la Paix qu’il a promise à ceux qui l’aiment.
Tandis que je prononçais les paroles liturgiques, un rappel de la Cène selon Saint Jean s’empara de moi d’une façon impétueuse et m’occupa au point que j’ai dû interrompre ma prière vocale. A la lettre cette intuition me pénétra: c’était comme des coups de lances, aussi suaves que douloureux, qui me transperçaient le cœur.
Chaque blessure en se réitérant me faisait frémir, tout entier, d’une allégresse mystérieuse car, en même temps, il me semblait que Jésus se tenait près de moi et me redisait--à moi, pauvre balayure du monde--quelques-uns des mots qu’il prononça au Cénacle, la veille de son supplice.
Il dit d’abord:--_Je ne te laisserai pas orphelin._
L’accent de charité infinie qu’il mit en cette seule phrase me remua si fort qu’aussitôt je ruisselai de larmes heureuses: en effet jamais encore je ne m’étais senti aussi étroitement adopté par Celui qui est tout amour.
Il reprit:--_Je te laisse ma paix, je te donne ma paix... Que ton cœur ne se trouble ni ne s’effraie; je vais venir en lui pour qu’il soit toute paix._
A ouïr cette promesse, j’entrai dans un tel recueillement que je perdis conscience des choses extérieures. Mon être, corps et âme, était lié à Jésus. Même si je l’avais voulu--mais émettre une volonté dans ce sens m’était impossible--je n’aurais pu articuler une syllabe. Je n’entendis pas les coups de sonnette qui accompagnent le _Non sum dignus_ du prêtre. Je ne vis pas celui-ci communier. Et lorsque le moment fut venu pour moi de recevoir l’Eucharistie, ce fut d’une façon toute machinale, comme si j’étais un aveugle et un sourd mené par un guide bénévole, que je quittai ma place et que je vins m’agenouiller à la barre.
Je reçus l’hostie. Je revins, toujours comme un somnambule, à mon prie-Dieu. Alors, avant que j’eusse eu l’intention de formuler mon action de grâces, je sentis mon âme devenir le royaume de la Paix...
* * * * *
Toutes les puissances de mon âme étaient en suspens--sauf la volonté qui conservait le pouvoir d’écarter toute pensée susceptible d’interrompre mon absorption en Jésus. Encore ne lui fallait-il que produire un très minime effort pour cela. Suppose une faible bouffée d’air qui ride, une seconde, la surface ensoleillée et tranquille d’une mer sans rivages. Et c’est bien, en effet, à un océan de quiétude radieuse que je puis comparer l’état de mon âme durant que la présence de Jésus l’imprégnait d’une clarté fluide--d’une clarté toute blanche, sans une seule ombre, jusqu’à l’horizon le plus lointain. Elle se tenait immobile; elle n’exprimait ni foi, ni espérance, ni charité: elle _était_ la foi, l’espérance et la charité, calmes, sereines, dans la possession de la Paix absolue...
Hélas! comme les formes humaines du langage tombent en poussière lorsqu’on tâche de les employer à décrire cette merveille de l’amour divin! Je n’essaierai donc pas davantage de te faire saisir ce que je ne puis entièrement expliquer. Pour concevoir cette Paix adorable, il faut l’avoir éprouvée... J’ajoute seulement ceci: quoiqu’elle n’ait peut-être pas duré plus de cinq minutes, il me sembla qu’elle s’était prolongée pendant des siècles car j’avais perdu la notion du temps. Mais quand j’eus repris conscience de ce monde obscur où nous sommes en exil, le souvenir de cette communion persista en moi. Il persiste encore et il suffit à rendre toutes lumineuses beaucoup de mes communions quotidiennes.
Note
Au cours d’une conversation subséquente, Lapillus spécifia que cette paix d’oraison ne diffère de la paix intérieure connue de tout chrétien qui remplit ses devoirs que par l’intensité. Il dit encore qu’elle constitue une voie pour aller à Dieu mais que d’autres voies, d’où les grâces sensibles sont absentes, peuvent être pareillement bonnes à suivre: l’acceptation de l’aridité dans la souffrance en union avec Jésus crucifié, par exemple.
Il avertit aussi qu’il fallait se garder de demander ces grâces. Et, en référence il cita sainte Térèse qui dit dans _le Château intérieur_:
«Dieu n’est pas obligé de nous donner ces joies spirituelles comme il s’est obligé de nous donner la béatitude si nous gardons ses commandements. Nous pouvons nous sauver sans cela. Il sait mieux que nous ce qui nous convient...» Demander les grâces sensibles si Dieu ne juge pas à propos de nous les accorder gratuitement «ce serait nous tourmenter en pure perte. Si la source refuse de nous verser cette eau, nous nous fatiguerons en vain. Nous aurons beau multiplier nos méditations, nous pressurer le cœur et offrir nos larmes, tout sera inutile. Dieu fait ce don à qui il lui convient et il le fait souvent au moment où l’âme y pense le moins.»
XIII
Miserere nobis
En instituant les prières qu’on récite après le dernier évangile, le pape Léon XIII nous a rappelé la nécessité de nous mettre d’une façon continuelle sous la protection de la Sainte Vierge et d’aller par elle au cœur de Jésus tandis que l’archange saint Michel pointe son épée à la face de Satan toujours aux aguets pour nous barrer le chemin.
Pour moi, j’invoque alors Marie en tant que Reine de la France à qui elle apporte la Sagesse et la Miséricorde, pour qui elle ne cesse d’être l’Étoile du Matin. C’est dans ce sentiment que j’aime à dire les trois _Ave_ du début.
La sagesse, avec quelle mystérieuse grandeur elle s’en affirme la dépositaire immuable lorsque, dans les épîtres des Messes qui lui sont consacrées, elle prononce ces paroles:
«_J’ai été créée dès le commencement et avant les siècles; je ne cesserai point d’être dans la suite des âges et j’exerce mon ministère devant Dieu dans la maison sainte... Et j’ai pris racine dans le peuple que le Seigneur a honoré de mon patronage._
«_Mes délices sont de me tenir parmi les enfants des hommes. Maintenant donc, ô mes fils, écoutez-moi: Bienheureux seront ceux qui gardent mes voies. Observez la règle que je vous donne car celui qui m’écoute, celui qui veille tous les jours au seuil de ma maison et qui se tient tout prêt à ma porte, celui qui m’ayant trouvée trouve la vie de son âme, celui-là puisera le salut dans le Seigneur._»
Mère de la Miséricorde elle nous apprend à l’invoquer, pour l’amour d’elle et de Jésus, quand elle nous dit:
«_Placez-moi, comme un sceau sur votre cœur car mon amour est fort comme la mort et mon zèle plus inflexible que l’enfer. Les fleuves débordés ne pourraient éteindre ma charité. Qu’un homme me confie les trésors de son espérance, je lui enseignerai à les multiplier par l’amour de Dieu. Et ce qu’il aura donné ne sera rien en regard de ce qu’il donnera._»
Étoile du Matin, Marie rayonne au ciel de notre patrie: c’est elle qui, hier encore, dissipa les noires nuées qu’assemblait sur nos têtes l’invasion des Barbares. C’est elle qui nous annonça la victoire et l’aube printanière de la paix lorsqu’elle nous dit: «_Levez-vous mes amis et venez: la tempête d’hiver est passée; les fleurs paraissent sur la terre; le temps de tailler la vigne est venu; les tourterelles roucoulent; le figuier pousse ses bourgeons et la floraison des vignobles répand son parfum._»
Comment correspondre à cette vigilance infatigable de Marie? En lui adressant de nouvelles suppliques. Comme elle est la Mère de la divine Grâce, jamais elle ne les repousse; plus nous la sollicitons, plus elle se plaît à obtenir que nous nous abreuvions à cette fontaine de vie: le Cœur de son Fils.
Qu’ils l’ont bien compris, ceux qui, sous l’inspiration de Marie, composèrent le _Salve Regina_. Comme ce cantique condense en quelques strophes, d’une ferveur admirable, l’appel plaintif et si confiant de toute la chrétienté à la dispensatrice des faveurs d’En-Haut!
Huysmans, qui aima tant la Sainte Vierge, a commenté le _Salve Regina_ dans une des plus belles pages d’_En Route_. J’ai plaisir à le citer. Il écrit:
«A l’écouter, à la lire avec recueillement, cette magnifique imploration paraît représenter trois états différents de l’âme, signifier trois phases de l’humanité; pendant sa jeunesse, sa maturité et son déclin. Elle est, en un mot, un résumé de la prière à tous les âges.
«C’est d’abord le chant d’exultation, le salut de l’être encore petit, balbutiant des mots de caresse et de douceur, avec des cajoleries d’enfant qui cherche le sourire de sa mère: _Salve Regina, Mater misericordiæ, vita, dulcedo et spes nostra, salve._
«Ensuite, cette âme si candide, si simplement heureuse, a grandi et connaissant déjà les défaillances volontaires de la pensée et les hontes répétées de la chair, elle joint les mains et demande en sanglotant une aide. Elle n’implore plus en souriant mais en pleurant. Et elle s’écrie: _Ad te clamamus exsules filii Hevæ, ad te suspiramus gementes et flentes in hac lacrymarum valle._ Enfin, la vieillesse est venue; l’âme gît, tourmentée par le souvenir des avertissements négligés, par le regret des grâces gaspillées. Devenue plus craintive et plus faible, elle s’épouvante devant la dissolution de sa prison charnelle qu’elle sent proche. Alors elle songe à l’éternelle inanition de ceux que le Juge damne et elle implore l’Avocate de la terre auprès du Ciel irrité: _Eia ergo Advocata nostra, illos tuos misericordes oculos ad nos converte et Jesum benedictum fructum ventris tui nobis post hoc exsilium ostende._
«A cette essence de prière, saint Bernard, dans un élan d’hyperdulie, ajouta les trois invocations de la fin: _O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria_, scellant l’inimitable prose par ces trois cris d’amour qui ramènent l’hymne à l’effusion câline de son début...»
Et c’est comme un écho du _Salve Regina_ qui se prolonge dans la prière suivante: _Deus, refugium nostrum et virtus_... puisque nous y réclamons l’intercession de la Vierge glorieuse et toujours immaculée, pour la conversion des pécheurs, la libération et l’exaltation de la Sainte Église.
* * * * *
Au mois d’avril 1914, une voyante, qu’il ne m’est pas permis de nommer, eut une vision qui mérite, je crois, d’être rapportée. Le saint prêtre qui la dirige m’a garanti sa parfaite orthodoxie. Il ajouta qu’elle vivait dans l’obscurité, la pénitence et l’oraison continuelle, que l’autorité diocésaine l’ayant fait examiner avec soin la tenait pour irréprochable et qu’elle-même ne cessait de se conduire en enfant très humble et très docile de l’Église.
Peut-être, après sa mort, saura-t-on ses vertus et les grâces extraordinaires dont elle fut favorisée. Actuellement je ne puis que reproduire le récit de son confesseur. Il donne, me semble-t-il, particulièrement à réfléchir.
Donc, à l’époque ci-dessus indiquée, la voyante ayant, comme chaque matin, assisté à la messe, disait la prière à saint Michel qui précède les trois invocations au Sacré-Cœur: _Sancte Michael archangele, defende nos in prælio..._
A ce moment même, le chef des milices célestes lui apparut, à la droite de l’autel. Il éleva, comme pour l’offrir à Dieu, l’épée qu’il tenait à la main. Ensuite, tandis qu’une expression de tristesse indicible passait dans son regard, il la mit au fourreau. Et sa face lumineuse devint toute sombre.
Selon sa coutume invariable, dès le premier entretien qu’elle eut avec son directeur, elle lui confia ce qu’elle venait de voir. Le prêtre lui demanda si elle avait reçu, en outre, quelque révélation sur le sens de ce geste.
«L’archange n’a rien dit, répondit-elle, mais j’ai cru comprendre qu’il avait reçu l’ordre de laisser, pour un temps, l’enfer se répandre en fléaux sur le monde.»
Trois mois plus tard, la guerre monstrueuse dont nous sortons à peine éclatait...
J’ai raconté la vision à l’un de ces étranges optimistes qui, se persuadant que toutes choses vont pour le mieux dans l’Église, prétendent que nous autres, catholiques d’aujourd’hui, nous servons Dieu de manière à mériter les bienfaits de sa mansuétude.
Il me répliqua:--Peut-être que cette épée replacée dans sa gaine signifiait, au contraire, que Satan est devenu moins dangereux pour nous.
Tout ébahi de cette interprétation saugrenue, je le regardai fixement afin de vérifier s’il plaisantait ou non et si vraiment il s’imaginait que nous n’avions mérité aucun châtiment.
--Je n’ai sans doute pas bien entendu, m’exclamai-je, veuillez, je vous prie, répéter.
Il me redit sa phrase avec une si paisible assurance que je dus reconnaître sa bonne foi.
Poursuivre le dialogue eût été oiseux: un homme ancré à ce point dans la conviction que nous ne prêtons plus guère le flanc aux attaques du Mauvais, m’en aurait voulu si j’avais essayé de troubler sa quiétude. Je le quittai donc en formulant le vœu qu’il apprît à voir clair...
Combien de fois depuis, j’ai eu à constater chez d’autres des illusions de cet acabit! On observe la règle tant bien que mal; on fait, par exemple scrupuleusement maigre le vendredi; on va le dimanche à la messe, parce que c’est convenable et d’ailleurs prescrit. Pour le surplus, c’est-à-dire pour l’essentiel, on déclare qu’_il ne faut rien exagérer, que Dieu n’en demande pas tant_ et qu’accorder une place trop grande au surnaturel dans l’ordinaire de l’existence, ce serait faire preuve d’un manque d’esprit pratique inconciliable avec cette préoccupation majeure: amasser beaucoup d’argent.
Étant moi-même un chrétien d’une grande imperfection, je n’ai pas qualité pour réprimander mes frères dans la foi. Du moins, je ne ferme pas les yeux à l’évidence. Et c’est avec chagrin que je suis obligé de reconnaître que, pour un grand nombre de catholiques, comme pour la plupart des incroyants, la leçon formidable que Dieu nous donna par cette guerre a été perdue.
Les faits à l’appui de cette affligeante constatation surabondent. Il n’entre pas dans le cadre de ce livre de les énumérer tous en détail. Je poserai seulement trois questions.
I. Dieu après nous avoir châtiés par les calamités d’une guerre atroce a permis que l’intercession de la Vierge suspendît les effets de sa juste colère. Lui en témoignent-ils leur gratitude les catholiques qui, pour satisfaire de vaines ambitions, font alliance avec certains ennemis de l’Église et, pour leur plaire, acceptent de ne point combattre les lois tueuses d’âmes dont ces sectaires exigent le maintien?
II. Alors que la France saignée à blanc aurait besoin que le précepte _Crescite et multiplicamini_ fût plus que jamais observé, espèrent-ils attirer sur leur famille la bénédiction de Dieu les catholiques qui souillent le sacrement de mariage plutôt que d’avoir des enfants?[1]
[1] En corollaire à cette question, l’on pourrait poser celle-ci: ceux qui ont charge de faire observer le précepte remplissent-ils, tous, leur devoir?--On trouvera la réponse dans le beau livre de M. Paul BUREAU: _l’Indiscipline des mœurs_, pages 164-167.
III. Enfin, sous la vague de matérialisme qui nous submerge, jamais la présence de Saints parmi nous n’a été plus nécessaire. Le pape très admirable que fut Pie X invita le clergé paroissial à la sainteté en lui donnant pour patron le Bienheureux Vianney... Avez-vous rencontré beaucoup d’imitateurs du curé d’Ars?
Je crains fort que la réponse à ces trois questions ne tourne à notre confusion. Aussi l’épée de saint Michel demeure au fourreau. Aussi les puissances d’En-Bas redoublent d’activité pour la ruine de la patrie. Aussi ne peut-on guère considérer le cataclysme qui nous éprouva que comme le prologue d’un drame encore plus sinistre et où le premier rôle sera tenu par celui que Benson appela le Maître de la Terre--par l’Antechrist.
* * * * *
Il est bien que les derniers mots prononcés rituellement par nous après la messe soient ceux-ci: _Cœur Sacré de Jésus, ayez pitié de nous!_--Nous sommes si chancelants et si versatiles qu’il nous faut perpétuellement invoquer la miséricorde du Bon Maître pour ne pas rester en détresse loin de lui.
Il est également bien que nous suivions les exercices où se pratique la dévotion au Sacré-Cœur. Mais gardons-nous de ceux où se manifeste un sentimentalisme odieusement douceâtre!
Or, dans maintes chapelles fréquentées par un public surtout féminin, on est obligé d’endurer des homélies sucrées jusqu’à l’écœurement et, sous prétexte de cantiques édifiants, des romances minaudières dont la ferveur affectée sombre dans une irrémédiable platitude. Le vin âpre et salubre de l’Évangile s’y coupe de sirop d’orgeat. Notre-Seigneur y est présenté comme une sorte de troubadour anémique, aux regards langoureux, aux gestes coquets, à l’élocution mignarde; mais les âmes robustes se détournent de cette parodie indécente comme elles évitent les images, peinturlurées de rose et de bleu fadasses, qui infestent les devantures des boutiques dites d’objets de piété.
Il est nécessaire d’en instruire les chrétiens et particulièrement les dévotes qui s’acoquinent à ces niaiseries malfaisantes: la véritable dévotion réprouve cette religionnette de pacotille. La Mystique du Sacré-Cœur procède d’un ascétisme dont la sévère beauté fut exprimée par le symbole que nous décrit sainte Marguerite-Marie:
«Jésus, dit-elle, écartant ses vêtements, me montra son Cœur; il me parut être un trône tout de feu, transparent comme le cristal. La plaie qu’il avait reçue y paraissait visiblement et, autour de ce Cœur sacré il y avait une couronne d’épines et une croix le surmontait.»
Une plaie, une croix, une couronne d’épines. Croyez-vous que quand il nous montre sa blessure et les instruments de son supplice, Notre-Seigneur a l’intention de nous provoquer à des pamoisons de modiste effervescente réclamant le chéri de ses rêves?
Ce ne sont point par des roucoulades efféminées, où il entre beaucoup de sensualité trouble et fort peu d’amour divin, que nous devons répondre au don inestimable qu’il nous fait de son Cœur. Souffrir pour lui, souffrir avec lui, souffrir en lui, voilà ce qu’il nous propose.