Part 5
Le préfet insistait avec rage. Alors Laurent, désignant la partie droite de son corps déjà carbonisée:--Ce côté-là, dit-il, est assez cuit; faites-moi tourner.
Le préfet hurla:--Je te ferai brûler pendant toute la nuit!
--Cette nuit, repartit le diacre, n’a point d’obscurité pour moi; elle est pleine de lumière.
Puis, quelles que fussent les objurgations et les menaces de son tourmenteur, il cessa de répondre. Les yeux au ciel, il priait. Et voici sa prière:
«Sur le gril, Seigneur, je ne vous ai pas renié; dans le feu, ô mon Jésus, je vous ai confessé. Vous avez éprouvé mon cœur, vous m’avez examiné et vous m’avez trouvé de bon aloi. Mon âme s’attache à vous parce que mon corps brûle à cause de vous.»
Puis il pria pour le triomphe du christianisme et enfin--rapportent les fidèles qui assistaient à son supplice--il prononça, d’une voix entrecoupée, ces mots: «Je vous remercie, Seigneur, de m’ouvrir les portes du ciel!...»
Et son âme s’envola dans la gloire de Dieu.
_Hilarem datorem_, celui qui se donne en riant, c’est ainsi que l’Église qualifie saint Laurent dans l’office qu’elle lui a consacré.
Ah! me disais-je, durant la bienheureuse octave où à toutes les heures de la journée, je gardais présente l’image du martyr sur son gril, avec quel rire reconnaissant, mon Dieu, je devrais recevoir les épreuves qu’il vous plaît de m’envoyer pour mon plus grand bien. Saint Laurent obtenez-moi cette grâce!...
Or, il me l’obtint. Et c’est pourquoi je pus reprendre ma croix et la trouver plus légère.
Je vous le demande: comment au souvenir de cette radieuse semaine, ne vouerais-je pas mon affection et mon entière gratitude au Saint qui m’assista de la sorte?
* * * * *
Saint Pierre crucifié la tête en bas, saint Paul décapité, saint André crucifié et écartelé, saint Jacques le Majeur décapité, saint Jean l’Évangéliste plongé dans l’huile bouillante, saint Thomas lapidé, saint Jacques le Mineur assommé, saint Philippe crucifié et lapidé, saint Barthélemy écorché vif, saint Mathieu percé de la lance, saint Simon et saint Thaddée sciés par le milieu du corps, saint Lin décapité, saint Clet décapité, saint Clément décapité, saint Xyste décapité, saint Corneille décapité, saint Cyprien décapité, saint Laurent brûlé vif, saint Chrysogone décapité, saints Jean et Paul, les jumeaux, décapités, saints Côme et Damien décapités... Je vois cette troupe glorieuse et funèbre se ranger à la gauche du célébrant qui se recueille pour la Consécration; je vois leurs mains sanglantes offrir à l’Hostie les instruments de leur supplice...
Un peu plus tard, quand le _Pater_ va être récité, d’autres martyrs les rejoindront, qui se placeront à la droite du prêtre: saint Jean-Baptiste le Précurseur décapité, saint Étienne lapidé, saint Mathias décapité, saint Barnabé décapité, saint Ignace déchiré par les bêtes du cirque, saint Alexandre décapité, saint Marcellin décapité, saint Pierre l’exorciste décapité, sainte Félicité et sainte Perpétue massacrées, sainte Agathe brûlée vive, sainte Lucie égorgée, sainte Agnès égorgée, sainte Cécile saignée à mort, sainte Anastasie brûlée vive...
Ces témoins de la Vérité unique ont vaincu, ont triomphé des lâchetés de la chair et des embûches du Démon pour que nous, catholiques d’aujourd’hui, nous soyons mis à même de participer au sacrifice de Jésus-Christ par leurs mérites. Si nous assistons paisiblement à la Messe, c’est aux tortures qu’ils subirent sans défaillance que nous en sommes redevables. C’est de leur sang que l’Église est cimentée. C’est leur haleine qui en vivifie l’atmosphère chaque fois que la nonchalance de nos âmes médiocres la rend toute stagnante. Dans l’union solidaire que nous formons avec eux, leur part est énorme; la nôtre bien minime.
Mais sans ce privilège que nous confère la communion des Saints saurions-nous, s’il le fallait, remplir les devoirs formidables qu’il peut impliquer un jour?
Question angoissante et que je me suis souvent posée. Je me disais:--Imagine que, demain, les ennemis de l’Église deviennent nos maîtres, qu’ils édictent des lois et des décrets qui t’ordonneront de renier Jésus sous peine de mort. J’admets que, d’un premier mouvement, tu refusas l’apostasie. Mais on t’emprisonne; et tu ne tardes pas à comparaître devant un tribunal d’athées en fureur qui te condamneront, sans délai ni appel, parce que son fanatisme matérialiste lui présente ta fidélité à Jésus comme un crime irrémissible. La sentence prononcée, tu es reconduit dans ton cachot et tu y restes seul avec cette pensée: dans quelques heures le bourreau me coupera la tête.
Es-tu bien sûr qu’alors tu n’appelleras pas le geôlier pour lui demander s’il n’existe pas des moyens d’échapper au supplice?
--Il n’y en a qu’un, répondra-t-il, renonce à ton Dieu.
Auras-tu le courage de repousser la tentation? Ne mendieras-tu pas une audience de tes juges pour sauver ton cher corps en perdant ton âme? Et si l’on te présente un Crucifix, ne le repousseras-tu pas en t’écriant: «Je ne connais plus cet homme?»
Je dis que le chrétien qui n’a pas évoqué cette possibilité en tremblant, au moins une fois dans sa vie, fait preuve d’une confiance excessive en lui-même. Je dis que si la persécution sanglante revenait, il risquerait d’apostasier sur une simple menace d’arrestation.
Certains objectent:--Mais la persécution sanglante ne reviendra jamais. La dureté, la cruauté du paganisme antique n’existent plus. L’état de civilisation où nous sommes parvenus nous garantit du retour d’abominations pareilles.
Fragile assurance! Il est vrai que la société actuelle, si régie qu’elle soit par une fringale de basses jouissances et par la négation des droits de Dieu sur l’humanité, garde encore quelques traces de l’adoucissement des mœurs qu’elle doit à des siècles de christianisme. Encore ne faut-il pas exagérer sa mansuétude car il n’y a pas si longtemps que sa mère la Révolution satanique tenta de détruire l’Église par la guillotine. Mais que, demain, un bouleversement social se produise. Je vous certifie que ceux qui le provoqueront brûleront d’une haine farouche contre Dieu et son Église et qu’ils mettront en pièces les fidèles avec autant de férocité--sinon plus--que ne le firent jadis les païens.
Et qui sait si ce temps n’est pas tout proche? Qui sait si l’astre noir de l’Antechrist ne se lèvera pas bientôt à l’horizon trouble de l’avenir?
Jésus a dit: «_De ce jour et de cette heure, nul ne sait rien, pas même les anges mais Dieu seul._»
Et alors, ajoute saint Paul, «_l’amour de Dieu se refroidira chez un grand nombre_».
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Bien des signes donnent à présumer que ce soir du monde approche.
Ce n’est donc pas sans raison que je demande aux Saints martyrs qui se pressent devant l’autel de me venir en aide le jour, peut-être prochain, où il me faudrait rendre témoignage à Jésus sous le glaive. Leur exemple me fortifie. Les sachant près de moi, je me sens étroitement solidaire de leurs souffrances et de leur héroïsme. Contemplant leurs plaies je me sens aussi un peu moins indigne de m’offrir avec l’Hostie. Et, d’un cœur sans réticences, j’articule l’admirable prière qui précède immédiatement la Consécration:
_Daigne, ô mon Dieu faire qu’en toutes choses, cette oblation soit bénie, légitime, valable, fondée en raison et acceptable par ta miséricorde, en sorte qu’elle devienne, pour notre salut, le Corps et le Sang de ton Fils très aimé, Notre Seigneur Jésus-Christ._
_Bénie_, elle le sera, si je n’ai pas abusé des grâces qui me furent départies avec surabondance malgré l’insuffisance de mon zèle.
_Légitime_, elle le sera, si j’ai la conviction absolue que le fait de sa perpétuité dans l’Église correspond à l’ordre établi par Jésus lorsqu’il institua la Cène.
_Valable et raisonnable_, elle le sera parce que c’est l’Agneau vivant de Dieu, Dieu lui-même, c’est-à-dire la Raison et la Sagesse incréées qui vont être immolées tout à l’heure.
Si je comprends la responsabilité que j’assume en prononçant, avec le célébrant, ces paroles, si, par elles, je m’associe aux Martyrs qui moururent pour la gloire du Mystère d’amour qu’elles commémorent, «_j’aurai part à la divinité de Celui qui a daigné se revêtir de notre humanité_».
VIII
A la veille de souffrir...
Je rapporte, ci-dessous, le récit d’un mystique ignoré de qui j’ai déjà esquissé le profil dans plusieurs de mes livres et notamment dans les _Lettres à un indifférent_. Je crois que les personnes douées pour la contemplation recevront quelque enseignement de cette narration si conforme à ce qu’écrit sainte Thérèse au chapitre VIII du _Château intérieur_.
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Lapillus parle:
«L’autre jour, à la Messe, le prêtre allait consacrer l’Hostie. Je suivais ses gestes avec attention, cela va sans dire; mais je dois mentionner que, me préparant, comme c’était mon devoir, à l’adoration de Notre-Seigneur descendu sur l’autel, je le faisais par habitude et sans que mon âme fût avertie, par un surcroît de ferveur, de ce qui l’attendait à cette minute même. J’étais recueilli, et rien de plus.
«Je prononçais les mots _Pridie quam pateretur_: _A la veille de souffrir_... quand, tout à coup, je sentis que Jésus était là, tout près de moi. Ce fut si brusque que j’en ressentis d’abord un peu de crainte. Mais aussitôt une grande paix s’établit en mon être. Je ne voyais Jésus ni des yeux du corps, ni des yeux de l’imagination, ni extérieurement, ni intérieurement. Et pourtant, sa présence m’était si évidente qu’il m’était impossible d’en douter, d’autant qu’elle se manifestait par un courant d’amour qui me submergea.
«C’était d’ailleurs tout intellectuel. Je veux dire que ce n’était pas, comme en d’autres occasions, ma sensibilité qui était atteinte mais mon entendement.
«Un peu après que mon intelligence eut été conquise de la sorte, je _dus_ répéter: _A la veille de souffrir_... Alors, non en images, mais par une opération de l’esprit dont je ne saurais rendre compte, par un regard _essentiel_ qui plongeait plus loin que les apparences, je reçus, dans l’espace d’une seconde, une clarté _synthétique_ sur ce que Jésus me signifiait par cette petite phrase interrompue soudain.
«Ce que je viens de t’exposer paraîtra très obscur à beaucoup. C’est pourquoi comme cela comporte un avertissement des plus salutaires, je vais essayer de te transposer dans un langage moins abstrait et de te développer dans l’ordre des sentiments ce qu’une _idée_, aussi rapide et lumineuse qu’un éclair m’apporta d’une façon si insolite. Mais retiens que je n’arriverai pas à exprimer tout ce que la présence de Jésus lui conférait d’autorité souveraine.
«J’assistais à la Cène. Le Maître, «prit du pain dans ses mains saintes et vénérables». Au moment de le rompre non seulement pour les Apôtres mais pour tous les fidèles de tous les temps, il me parut qu’il était infiniment triste parce qu’il voyait combien notre union à son sacrifice serait imparfaite.
«Sa pensée me fut transmise sans qu’il articulât une parole, mais c’était comme s’il m’avait dit à moi et à toute l’Église:
«Ma Passion durera jusqu’à la fin du monde. Par vous, avec vous, en vous, mes bien-aimés, toujours je serai à la veille de souffrir, toujours je souffrirai. Ma souffrance ira s’accroissant du fait que vous demandez à vous nourrir de moi et qu’en retour, vous ne me donnez pas vos âmes avec l’abnégation que je vous ai prescrite. Vous donnez à l’orgueil, vous donnez à l’envie, vous donnez à l’avarice, vous donnez à la paresse, à la colère, à la gourmandise, à la luxure. Le peu qui vous reste, vous me l’apportez comme une aumône dérisoire à un pauvre dont la plainte vous importune.
«Je suis ce pauvre. Je suis le Pauvre absolu qui mendie pour avoir prodigué sa chair et son sang aux ingrats qui avaient faim de lui. Je me suis partagé tout entier entre vous. Maintenant je vous demande votre amour sans restriction. Comment me répondez-vous?
«Mes Saints qui ne conçoivent pas d’autre volonté que la mienne, se sont donnés généreusement. Mais vous, qui préférez la plupart du temps votre volonté à la mienne, vous réduisez votre don à la mesure de vos cœurs étroits. Je vous apportais tous les trésors du Ciel. Vous m’offrez un petit sou démonétisé, rongé de vert-de-gris par votre égoïsme.
«Je vous ai prévenu que pour mériter la béatitude éternelle il vous fallait acquérir l’esprit de pauvreté; je vous ai averti que votre récompense serait incommensurable si, à cause de moi, vous supportiez avec bonheur la haine, les malédictions, les persécutions, les calomnies et les mépris de ceux qui me haïssent, me maudissent, persécutent, calomnient et chargent d’opprobre mon Église.
«Mais vous n’avez pas eu confiance dans ma parole. Vous alléguez que, par la faute de votre nature mauvaise, vous n’arrivez pas à comprimer vos penchants délétères et que, par suite, vous ne pouvez aspirer à la Sainteté. Est-ce que je ne le sais pas mieux que vous? Est-ce que pour raffermir votre volonté, infirme pour le bien, je ne vous offre pas sans cesse ma Grâce? Est-ce que je ne vous applique pas les mérites de ma Croix? Mais ma Grâce, mais les vertus de mon supplice les sollicitez-vous chaque fois que vous êtes sur le point de pactiser avec le monde et ses tentations? Et quand vous les sollicitez, est-ce avec le ferme désir d’abattre toutes les murailles qui la séparent de votre cœur?
«Eh bien, parce que vous êtes les frères du Fils de l’Homme, je vous pardonne votre inconstance. Aujourd’hui, comme tous les jours, je veux souffrir pour votre rédemption: à l’appel du prêtre, je descendrai sur l’autel. _Voici mon corps; Voici mon sang._ Il dépend de vous que mon sacrifice ne soit pas offert en vain. Efforcez-vous d’y correspondre, tâchez, une minute, de vous oublier, de ne penser qu’à moi seul.--Alors vous ne lirez plus cette tristesse dans mon regard.»
* * * * *
Lapillus ajouta: «Je ne saurais te rendre combien je me sentis de peine à considérer le peu que je faisais pour Notre Seigneur. Je me rappelai les mille circonstances où j’étais venu à Lui les mains vides tandis qu’il me prodiguait les richesses innombrables de son amour. Je compris mon néant.
«Alors pour réduire définitivement ma nature arrogante, parmi les merveilles de la Grâce, je lui demandai la souffrance quotidienne avec Lui.
«Oh! je sais, cette imploration, c’était comme si un jonc du ruisseau demandait à Dieu d’être changé en un cèdre de la montagne sainte. J’osai pourtant la réitérer, une deuxième fois, puis une troisième fois, au nom de la Trinité, car je ne pouvais plus supporter la tristesse de Jésus lorsqu’il fixe les yeux sur mon âme...
«Je crois que j’ai été exaucé... Maintenant, il y a un sourire dans ce divin regard. Je souffre tous les jours avec Jésus, je souffre particulièrement lorsque le pain et le vin de l’autel se changent en son Corps et en son Sang--et j’aime ma souffrance pour l’amour de Lui.»
IX
Abel, le patriarche et l’ange
Dans la prière qui suit immédiatement la Consécration, l’Église se qualifie «le peuple saint se souvenant de la Passion et offrant à Dieu le Pain sacré de la vie éternelle et le Calice du salut perpétuel.»
_Peuple saint_, parce qu’il a été régénéré par le sacrement de baptême; _peuple saint_, parce qu’il est la propriété de Dieu qui se l’est acquis au prix du sacrifice de Jésus; _peuple saint_, parce que la grâce se répand sur les fidèles pour que s’y conformant, ils marchent dans sa Lumière, loin des ténèbres du monde. Ainsi, comme le dit saint Paul, ils «renoncent aux désirs du siècle et vivent dans l’attente de l’avènement du Sauveur qui s’est livré lui-même pour nous afin de se faire un peuple pur et zélé pour son service».
Lorsque je médite cette prière, je sens une fois de plus, d’une façon intense, mon privilège de Racheté par Jésus et je comprends les responsabilités qui en découlent. Me dire l’enfant du peuple saint et me conduire comme ceux qui ne veulent pas être sanctifiés, ce serait comme si j’habillais de soie blanche le corps purulent d’un lépreux.
Ensuite, l’Église fait mémoire du sacrifice d’Abel, du sacrifice d’Abraham et «des offrandes du prêtre suprême Melchisédec», elle établit un rapport entre ces préfigures de la Messe et l’oblation de l’Hostie consacrée. Elle relie l’Ancien Testament à l’Évangile et elle confirme par là notre titre d’héritiers de la Nation élue.
Mentionnant Abel, nous nous souvenons que son sacrifice d’une brebis fut agréable au Seigneur parce qu’il l’offrit d’un cœur droit. Notre Seigneur, dans l’Évangile selon saint Mathieu, le nomme «le juste Abel». En outre, il a été tué par Caïn comme Jésus le sera par les Juifs. «En Abel, dit saint Ambroise, la Rédemption de l’humanité a été annoncée, comme sa déchéance avait été soulignée par Caïn. En celui-là, il y a le sacrifice du Christ, en celui-ci, la rage fratricide du démon.»
Abraham, il est _notre_ Patriarche, père de tous les croyants, qu’ils appartiennent à l’Ancienne Loi ou qu’ils relèvent de la Bonne Nouvelle. «Il est appelé le Patriarche, c’est-à-dire le premier entre les Pères, explique saint Thomas d’Aquin, non parce qu’il n’a pas eu de père mais parce que la promesse lui a été faite qu’il serait le père des nations.»
Ancêtre de Jésus selon la chair, il eut la gloire d’offrir son fils comme le symbole de l’Hostie que nous offrons. L’holocauste, par soumission héroïque, d’Isaac est donc un emblème de l’Eucharistie. C’est pourquoi il est si souvent reproduit dans les peintures des Catacombes. Et c’est pourquoi saint Paul a dit: «C’est par la foi qu’Abraham offrit Isaac, lorsqu’il fut éprouvé de Dieu, lui qui avait reçu la promesse: _C’est en Isaac que sera ta postérité._ Il crut que Dieu est puissant jusqu’à ressusciter les morts. Aussi ce fils lui fut-il rendu pour que fussent préfigurées la mort et la résurrection du Sauveur.»
Non seulement l’Église sanctionne à la Messe cette signification mystique du sacrifice d’Abraham, mais encore elle le place à côté de la manne et de l’agneau pascal lorsqu’elle récite la belle prose _Lauda Sion_:
_In figuris præsignatur, Cum Isaac immolatur: Agnus Paschæ deputatur: Datur manna patribus._
Melchisédec est une des figures les plus mystérieuses de la Bible. Il apparaît, au lointain des âges, dans une pénombre solennelle où résonne, en un chant prophétique, l’annonce du Messie. Son nom signifie Roi de Justice et il règne sur Salem, c’est-à-dire sur la Paix. Dans la Genèse, il offre le _pain et le vin_ pour célébrer la victoire d’Abraham sur les infidèles. Étant «roi-prêtre du Dieu très haut», il bénit le patriarche et il en reçoit la dîme.
David, au psaume 109, ayant vision du Sauveur dans la Lumière incréée, le salue par ce cri: «Tu es prêtre à jamais selon l’ordre de Melchisédec!» Cela veut dire que Jésus inaugure le sacerdoce éternel non d’après la Loi périmée mais par une institution directe semblable à celle que reçut Melchisédec. De même, pour établir la filiation divine de Jésus par l’exemple de Melchisédec, saint Paul rappelle, dans l’Épître aux Hébreux, que ce dernier «est sans père ni mère, sans généalogie, sans commencement de jours ni fin de vie et qu’il préfigure ainsi le Fils de Dieu.»
Melchisédec fut donc plus qu’un homme. La tradition de l’Église le considère comme un ange envoyé par Dieu pour confirmer la vocation d’Abraham et préparer, en quelque sorte, par l’oblation du pain et du vin, le sacrifice de la Messe.
Dans l’une de ses incomparables visions, Catherine Emmerich rapporte que le calice dont Jésus se servit, pour la Cène, provenait de Melchisédec. Je ne puis mieux faire que de la citer:
«Le grand calice de Jésus était déjà chez Abraham. Melchisédec l’apporta du pays de Sémiramis, dans la terre de Chanaan, lorsqu’il commença quelques établissements au lieu où fut plus tard Jérusalem. Il s’en servit lors du sacrifice où il offrit le pain et le vin en présence d’Abraham et il le laissa à ce patriarche.»
En une autre vision, ce qui suit lui fut représenté:
«Le sacrifice de Melchisédec eut lieu dans la vallée de Josaphat, sur une hauteur. Abraham devait savoir d’avance qu’il viendrait sacrifier car il avait élevé un autel et, au-dessus, un berceau de feuillage. Il y avait aussi une espèce de tabernacle où Melchisédec plaça le calice...
«Lorsque le patriarche avait reçu le mystère de la Promesse, il lui avait été révélé que le prêtre du Très-Haut célébrerait devant lui le sacrifice qui devait être institué par le Messie et durer éternellement. C’est pourquoi lorsque Melchisédec fit annoncer son arrivée par deux coureurs dont il se servait souvent, Abraham l’attendit avec une crainte respectueuse...
«Il alla à la rencontre de Melchisédec. Je vis celui-ci entrer dans le berceau de feuillage; il offrit le pain et le vin, en les élevant dans ses mains; il les bénit et les distribua. Il y avait dans cette cérémonie quelque chose de la sainte Messe. Abraham reçut un pain plus blanc que les autres et but au calice qui servit, par la suite, à la Cène de Jésus et qui n’avait pas encore de pied. Les plus distingués d’entre les assistants distribuèrent après du pain et du vin au peuple qui entourait l’autel...
«Il n’y eut pas de consécration: les anges ne peuvent pas consacrer. Mais les oblations furent bénies et je les vis rayonner. Tous ceux qui les reçurent furent fortifiés dans leur âme et dans leur corps et élevés vers Dieu. Pour la bénédiction d’Abraham par Melchisédec, je vis que c’était une préfigure de l’ordination des prêtres...
«Melchisédec ne paraissait pas vieux. Il était svelte, haut de taille; ses gestes avaient une douce majesté. Il portait un long vêtement plus blanc qu’aucun vêtement que j’aie jamais vu; la tunique blanche d’Abraham semblait grise à côté. Lors du sacrifice il mit une ceinture où étaient brodés quelques caractères et une coiffure blanche assez semblable à une mitre. Sa longue chevelure était d’un blond clair et luisant; on aurait dit de la soie. Il avait une barbe blanche, courte et pointue. Son visage resplendissait.
«Tout le monde le traitait avec respect. Sa présence répandait partout la vénération et un calme majestueux. Il me fut dit que c’était un ange sacerdotal et un messager de Dieu. Il était envoyé pour établir diverses institutions religieuses.
«Il conduisait des peuples, déplaçait et mêlait les races et fondait aussi des villes. Je l’ai vu en plusieurs pays avant le temps d’Abraham. Ensuite, je ne l’ai plus revu.»
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La troisième prière après la consécration s’exprime ainsi:
«_Nous vous supplions, Dieu tout-puissant: ordonnez que ces dons soient portés par votre Ange saint sur votre autel sublime, en présence de votre divine majesté, afin que nous tous qui, participant à cet autel, aurons reçu le corps et le sang très saints de votre Fils, nous soyons remplis de toutes les bénédictions célestes et de toutes les grâces._»
C’est ici que se manifeste l’humilité dont nous devons être pénétré lorsque, unis au prêtre, nous offrons à Dieu le corps et le sang de son Fils. Notre vie n’est pas assez innocente, notre cœur n’est pas assez mortifié, notre ferveur n’est pas assez ardente pour que nous osions présenter nous-mêmes les dons consacrés à Celui qui est toute perfection. La vue de l’Hostie immaculée et du calice salutaire, la pensée de l’inexprimable sainteté de l’offrande raniment en nous le sentiment de notre indignité. C’est pour cette raison que la liturgie nous invite à confier à un Ange l’oblation de Jésus et aussi la nôtre. Par là, nous nous conformons à la tradition la plus antique, souvent formulée dans l’Église, que les Anges ont assisté à l’œuvre de notre rédemption du commencement à la fin et qu’ils sont également présents et participants au sacrifice de la Messe.