Les Roquevillard

Chapter 5

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--Le chiffre est inscrit sur mon agenda, mais sans indication: ma mémoire est mauvaise. Roquevillard a pu le lire, se douter de son emploi.

De nouveau M. Frasne, que servaient les circonstances, dévisagea son clerc et dissimula son contentement:

--Vous êtes deux fois imprudent, Philippeaux. Priez un de vos camarades d'appeler le commissaire de police. Il perquisitionnera lui-même.

Ainsi le meuble fut visité légalement en présence de plusieurs témoins. M. Frasne dressa patiemment son inventaire. Nulle pièce ne manquait et le chiffre de l'encaisse était exact.

--Il reste à vérifier cette grande enveloppe qui a été descellée, dit tranquillement le notaire, qui conduisait l'enquête avec méthode. Elle contenait le prix d'acquisition de Belvade, vingt hectares, cent vingt mille francs en billets de banque. Je les ai comptés avant de partir, devant mon premier clerc ici présent qui en témoignera.

--Parfaitement, monsieur.

-- Le chiffre est consigné là, tout au long. Or, l'enveloppe ne renfermait plus que vingt billets.

--On m'a volé cent mille francs, conclut M. Frasne.

--Comment expliquez-vous, objecta le commissaire, que le voleur n'ai pas tout emporté? D'habitude, ils ne limitent pas volontairement leurs profits.

--Je l'expliquerai au parquet, où je porte immédiatement ma plainte.

--C'est votre affaire. Vous soupçonnez donc quelqu'un?

--Oui.

--Vos domestiques?

--Non. Ils seraient partis. Et d'ailleurs, ils n'auraient pas su découvrir le chiffre.

--Bien. Je vais rédiger mon procès-verbal.

--Accompagnez-moi au palais. C'est à deux pas.

--Comme vous voudrez.

Ils se rendirent au parquet directement. Le notaire eut avec le procureur de la République une longue conférence, qui se prolongea après le départ du commissaire de police. Comme il redescendait l'escalier, au bas des marches il croisa M. Roquevillard qui venait à la Cour. Il était midi et quart, l'heure d'ouverture de l'audience. Les deux hommes se regardèrent et se saluèrent.

V

LA FAMILLE EN DANGER

Avant l'entrée en séance des conseillers, d'habitude avocats et avoués, dans la salle des pas-perdus, bavardent quelques minutes entre eux. C'est le laminoir où passent les nouvelles de la ville. Mais M. Roquevillard, recherché pour sa belle humeur et redouté pour ses pointes, agrafa sa robe au vestiaire, et gagna directement sa place à la barre. De loin, ses confrères le considéraient avec une curiosité malveillante en s'égayant de l'équipée du jeune Maurice, qu'ils traitaient d'ailleurs avec légèreté et comme une revanche contre la contrainte des moeurs en province. Il paraissait absorbé dans la préparation de sa plaidoirie. Un huissier vint à son banc et lui toucha l'épaule:

--Maître, on vous demande au parquet.

Il se leva aussitôt avec déférence:

--J'y vais, dit-il.

Il arrive quotidiennement que le ministère public profite de la présence d'un avocat à l'audience pour le faire appeler au sujet de quelque affaire pénale. M. Roquevillard, néanmoins, n'était pas sans inquiétude: sa rencontre, sur le seuil du palais, avec M. Frasne, lui inspirait cette réflexion:

--Commettrait-il la folie de déposer une plainte en adultère?

Légalement, l'adultère demeure un délit. Il appartient au mari seul de le dénoncer, et c'est un privilège dont il use rarement. Mais le visage du notaire était si malaisé à déchiffrer...

Le procureur de la République, M. Vallerois, dirigeait le parquet de Chambéry depuis plusieurs années. Il avait eu le temps d'apprécier la probité professionnelle, le caractère et le talent de l'avocat. On parlait, il est vrai, de la candidature éventuelle de celui-ci aux prochaines élections législatives, et l'opposition au pouvoir trouverait en lui, s'il acceptait, son chef le plus énergique et le plus autorisé. L'accusation de M. Frasne détruisait fatalement ce danger politique. Fonctionnaire ambitieux, M. Vallerois le constatait sans déplaisir quand M. Roquevillard entra dans son cabinet.

Il n'y songea plus lorsqu'il dut lui parler et ce fut son honneur de ne plus voir en face de lui qu'un honnête homme dans l'épreuve. Il lui tendit la main et commença:

--Je dois remplir auprès de vous une mission pénible.

Il s'arrêta et hésita. La force morale de l'avocat se montrait mieux dans les circonstances difficiles. Il sut gré au procureur de sa délicatesse, mais il marcha droit au but.

--Il s'agit de mon fils.

--Oui.

--D'une instance en divorce où son nom est mêlé? D'une plainte en adultère?

--Non, malheureusement.

--Malheureusement?

Ce mot ne pouvait guère avoir qu'une signification. D'une voix ferme, mais assourdie, M. Roquevillard demanda:

--S'agirait-il d'un accident? d'un suicide?

--Non, non, rassurez-vous, s'écria M. Vallerois, se rendant compte de l'erreur qu'il avait provoquée. Il est parti cette nuit avec Mme Frasne toute la ville le sait. Mais ce qui est plus grave, c'est que M. Frasne qui sort d'ici a déposé entre mes mains une plainte en abus de confiance contre lui.

Malgré sa possession de lui-même, le vieil avocat, le rouge au front, s'indigna:

--Abus de confiance? Je connais mon fils. C'est impossible.

Le procureur lui donna lecture de la dénonciation que le notaire avait signée et des constatations relevées par le commissaire de police. Attentif, M. Roquevillard l'écouta sans l'interrompre. Ce pouvait être, c'était l'effondrement de sa famille, la honte de son nom. Maître de lui, mais frappé au coeur, il conclut:

--M. Frasne se venge bassement.

--Comme vous je le crois, reprit M. Vallerois, qui laissa paraître sans détour sa sympathie. Mais l'argent a disparu: comment arrêter l'action publique?

-- Mon fils n'est pas seul en cause. Quand un enfant de vingt ans enlève une femme de trente ans, lequel des deux prépare et dirige l'expédition?

--Je l'ai donné à entendre tout à l'heure, à cette place même, avec insistance. J'ai recommandé la prudence et réclamé vingt- quatre heures de réflexion. Je me suis heurté à une décision formelle. La justice va suivre son cours. Je suis obligé de commettre le juge d'instruction.

Rassemblant son courage devant ce coup du sort, M. Roquevillard se taisait, tandis que le chef du parquet tournait et retournait l'insoluble problème:

--Il y a contre lui des présomptions graves, précises, concordantes d'abord les facilités de sa situation à l'étude, puis sa présence hier soir, avec les clefs, après le départ des autres clercs, son manque de ressources pour entreprendre son audacieux enlèvement, et jusqu'au souci d'arrêter lui-même le chiffre de son vol, comme on fixe la quotité d'un emprunt qu'on restituera.

--Il y a pour lui d'autres présomptions, répliqua fièrement le père. D'abord sa famille. On ne ment pas à toute une lignée de braves gens. Et qui vous dit qu'il est parti sans ressources? Quand son argent à lui sera épuisé, il reviendra, j'en réponds.

Leur entretien fut interrompu par un huissier qui venait chercher l'avocat dont la Cour attendait la plaidoirie:

--Je vous suis, dit M. Roquevillard en le congédiant d'un geste.

--Mais s'il est arrêté, comment se défendra-t-il? reprit M. Vallerois. Comprenez bien que son cas est mauvais. Les preuves s'accumulent contre lui. Et dans l'hypothèse la plus favorable, pour se disculper, il faudra qu'il accuse. Le voudra-t-il? Et il passera toujours pour complice. Dans tous les cas, si vous connaissez le lieu de sa résidence, conseillez-lui d'attendre, avant de rentrer en France. Je réclamerai mollement l'extradition.

M. Roquevillard secoua la tête avec énergie.

--Non, non. Fuir, c'est avouer. Il faut qu'il revienne. Je trouverai des preuves d'innocence...

Et après un instant de réflexion où il pesa le pour et le contre, il ajouta:

--Puisque notre malheur vous touche, monsieur le procureur, m'autorisez-vous à vous demander un service, un grand service qui peut encore nous sauver?

--Lequel?

--Proposez à maître Frasne de retirer sa plainte contre le paiement intégral de cent mille francs.

--Vous les restitueriez?

--Je les paierais.

--Et si votre fils n'est pas coupable?

--Il est dans une impasse, vous l'avez dit. Notre honneur vaut davantage. Même des poursuites l'éclabousseraient.

--Maître Frasne passe pour intéressé. Sa plainte n'est peut-être pour lui qu'un moyen de rentrer dans ses fonds. Essayez de la moitié.

--Non, pas de marchandage. Le paiement contre le retrait.

Par un souci de tranquillité et de bienséance, le magistrat ébranlé se retrancha derrière des scrupules professionnels.

--Vous avez raison. J'ai le désir de vous obliger, maître. Et je l'ai plus encore devant votre sacrifice. Mais convient-il à mon caractère de tenter une démarche aussi anormale?

M. Roquevillard mit un peu d'émotion dans sa réponse.

--Elle est anormale, c'est vrai. Mais le temps presse. Je plaide à la Cour. Tout à l'heure la plainte sera ébruitée. Vous seul la connaissez et pouvez la suspendre encore, l'anéantir. Je vous en supplie.

--C'est impossible: je ne puis me rendre chez un plaignant.

--Vous pouvez le faire venir au parquet.

--Soit, dit M. Vallerois. Le moyen est cher, mais sûrement efficace. Je présenterai la proposition en mon nom, afin que si par hasard j'échoue, vous ne soyez pas engagé par une offre qui paraîtrait une acceptation du vol.

--Merci.

Ils se séparèrent. L'avocat rentra dans la salle d'audience où les conseillers s'impatientaient, et commença de plaider avec sa lucidité accoutumée. Devant l'ordre serré de son argumentation, nul ne soupçonna l'angoisse qui le torturait. Mais quand il s'assit, le vieux lutteur, qui n'était jamais las, sentit une fatigue extrême, lourde comme le poids inconnu de la vieillesse.

Après la plaidoirie adverse et une courte réplique, il reprit enfin sa liberté. Il regarda sa montre: elle marquait trois heures et demie. Pendant ces trois heures d'intervalle, le sort de son fils s'était décidé. Il remonta au parquet où l'attendait M. Vallerois, et comprit immédiatement que le magistrat avait échoué.

--M. Frasne est revenu, expliqua celui-ci. Vous aviez raison il se venge.

--Il refuse?

--Catégoriquement. Il préfère sa haine à son argent. En vain, j'ai pesé sur lui de toutes mes forces, invoqué le scandale qui rejaillirait sur sa femme, parlé même du manque de preuves. Il m'a répondu que, si je ne mettais pas en mouvement l'action publique, il se constituerait partie civile devant le juge d'instruction. C'est son droit, et sa résolution est inébranlable.

--Et si je tentais, moi, de le fléchir? Nous étions en bonnes relations.

--Cette visite serait inutile, pénible et même compromettante. Je ne vous y engage point. Je lui ai parlé de votre famille, de vous. Il m'a répliqué: "Son fils m'a arraché le coeur. Tant pis si les innocents paient pour les coupables."

M. Roquevillard réfléchit un instant, s'inclina devant ce conseil dont il approuva l'exactitude, et prenant congé du procureur, il lui tendit la main:

--Il me reste à vous remercier. Vous m'avez traité en ami, je ne l'oublierai pas.

--Je vous plains, répondit M. Vallerois touché.

Sa serviette sous le bras, l'avocat regagna sa maison. Il se hâtait de son pas toujours jeune, portant haut la tête selon son habitude, mais le visage très pâle. Sous les Portiques, asile des flâneurs, il croisa des amis qui se détournèrent, tandis que les passants le dévisageaient avec insistance, avec raillerie. Il comprit que les clercs de l'étude Frasne colportaient déjà à travers la ville la honte des Roquevillard. Les Roquevillard: c'était, depuis des siècles, la première défaillance de la race. Fallait-il qu'elle fût guettée pour qu'on la répandît avec cette rancune! Et que de basse envie soulevait donc l'orgueil d'un nom! La faiblesse d'un descendant détruisait tout un passé d'énergie et d'honneur qui avait fourni depuis tant d'années des exemples virils. Et ceux qui s'en réjouissaient ne comprenaient-ils point que cet écroulement les atteignait?...

Il se redressa et ralentit sa marche. Personne ne supporta son regard. Se raidissant dans le mépris, il songeait, tandis qu'il faisait face à l'orage: "Chiens, aboyez à distance. Mais n'approchez pas. Tant que je serai vivant, je protégerai les miens, je les couvrirai de ma force. Et vous ne me verrez pas souffrir."

Devant sa porte, il fut absorbé par M. de la Mortellerie, son voisin de campagne. Devrait-il subir déjà des condoléances et des sympathies? Encore ce maniaque, en le recherchant, se montrait-il le plus humain. Le vieux gentilhomme lui montra le château que baignait la lumière du soir.

--À la réception de l'empereur Sigismond, en 1416, lui confia-t-il mystérieusement, le duc Amédée VIII donna dans la grande salle un banquet dressé par Jean de Belleville, l'inventeur du gâteau de Savoie. Les viandes étaient dorées, chargées d'ornements et de banderoles aux armes des convives, et chacun recevait les mets qui lui étaient destinés en portion simple, double ou triple suivant son rang. J'aime cette distinction: il faut manger, non pas selon son appétit, mais selon son importance.

--Une portion m'eût suffi, répliqua M. Roquevillard en abandonnant le fâcheux.

Il ne pouvait, lui, tromper le présent avec les souvenirs du passé. Il disparut sous la voûte, monta l'escalier, et gagna son cabinet en évitant la chambre de sa femme toujours alitée. Mais celle-ci, l'ayant entendu, le fit appeler dans l'espoir qu'il lui donnerait des nouvelles de leur fils. Il la trouva seule, assise sur son lit, dans l'ombre du jour qui tombait.

--Marguerite est sortie, murmura-t-elle, et, osant à peine formuler cette demande, elle ajouta:

--Tu ne sais rien de Maurice?

--Non, rien. De longtemps, sans doute, nous ne saurons rien.

--Comme ta voix est dure, François! reprit la malade. Cette femme l'a ensorcelé, comprends-tu, le pauvre enfant.

--La faiblesse est une façon d'être coupable.

Frappée de cet accent rigide, elle tourna le bouton de la lumière électrique, et vit son mari comme atteint d'une vieillesse subite, si pâle et les yeux si creusés, qu'elle pressentit le danger.

--François, supplia-t-elle, il y a autre chose que tu me caches. Ne suis-je plus comme autrefois ta compagne pour qui tu n'avais pas de secrets?

Il s'avança vers le lit:

--Mais non, chère femme, il n'y a rien de plus. La désertion de notre fils, n'est-ce pas assez?

Redressée et les bras tendus, elle reprit sa supplication.

--Je lis dans ton regard une menace terrible qui pèse sur nous. Ne m'épargne pas comme la nuit dernière. Parle: j'aurai du courage.

--Tu t'exaltes sans cause; il n'y a rien.

--Je te jure que j'aurai du courage. Tu ne me crois pas?

--Valentine, calme-toi.

-- Attends, tu vas me croire.

Et joignant les mains, la vieille femme que la maladie accablait invoqua à voix haute la force de Dieu. Dans le visage exsangue et émacié, sans reflet de vie, les yeux brillaient d'une ardente flamme.

--Valentine, dit-il doucement.

Elle se tourna vers lui comme transfigurée:

--Maintenant, dit-elle, maintenant, parle. Je puis tout entendre. Est-il mort?

--Oh! non!

Elle avait eu le même cri que lui. Subjugué par cette foi qui animait sa femme, il lui confia la redoutable accusation qui les atteignait dans leur chair. Avec indignation, elle la repoussa.

--Ce n'est pas vrai. Notre fils n'est pas un voleur.

--Non. Mais pour tout le monde il le sera.

--Qu'importe, s'il ne l'est pas en réalité. Et cela, je le sais, j'en suis sûre.

Mais d'un geste coupant, M. Roquevillard résuma le désastre:

--Il nous déshonore.

C'était le crime contre la race que, chef de famille, il jugeait, tandis que la chrétienne songeait à la conscience.

--Dieu, déclara-t-elle avec solennité, ne nous abandonnera pas.

Comme elle prononçait cet unique mot d'espoir, Marguerite entra, bouleversée et luttant contre son trouble. Elle regarda son père et sa mère, les vit unis dans la même douleur, et, comme un torrent qui renverse un barrage, elle brisa la contrainte qu'elle s'imposait et se livra à ses sanglots.

Mme Roquevillard l'attira sur son coeur:

--Viens vers moi.

--Qui t'a fait du mal? lui demanda son père.

Avec une surexcitation fébrile, elle domina sa détresse:

--On nous insulte.

--Qui?

--Je viens de chez Mme Bercy. Raymond était là. Elle m'a dit: "Vous avez un joli frère." C'était mal de sa part. Moi je baissais la tête. Elle a repris: "Vous savez ce que racontent les clercs de l'étude Frasne?" Je me taisais toujours. "Ils racontent que votre frère ne s'est pas contenté de la femme." --" Maman! " a crié Raymond faiblement. Moi, j'étais déjà debout. Achevez, madame, vous le devez. " Elle a osé achever: "Il a emporté la caisse." Alors j'ai dit: "Je vous défends d'insulter mon frère." Et à mon fiancé, j'ai ajouté: "Vous, monsieur, qui ne savez pas me protéger chez vous, je vous rends votre parole." Il a voulu me retenir, mais je n'ai plus rien écouté, et me voilà.

--Chère petite! murmura sa mère en l'embrassant.

--Ah! se récria M. Roquevillard redressé sur les têtes jointes de sa femme et de sa fille, on condamnera donc toujours sans entendre.

Mais déjà Marguerite oubliait son malheur personnel pour le malheur commun. Elle se releva et vint à son père qu'elle fixa dans les yeux:

--Vous en qui j'ai confiance, répondez-moi ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?

--C'est faux! assura la malade.

-- Je l'espère, dit le chef de famille. Mais toutes les apparences sont contre lui, et il risque d'être condamné.

--Condamné?

--Oui, condamné, répéta l'avocat, et nous tous avec lui qui portons le même nom, venons du même passé et marchons vers le même avenir.

D'un geste, il parut protéger les deux femmes en larmes et menacer le déserteur:

--Un instant de faiblesse suffit à briser l'effort de tant de générations solidaires. Ah! que là-bas, dans sa fuite honteuse, il mesure l'étendue de sa trahison: les fiançailles de sa soeur rompues, l'avenir de son frère atteint, la santé de sa mère ébranlée, notre fortune compromise, notre nom taché et notre honneur sali! Voilà son oeuvre. Et cela s'appelle l'amour! Qu'importe qu'il n'ait pas dérobé une somme d'argent? À nous, il nous a tout volé. Aujourd'hui que nous reste-t-il?

--Vous, s'écria Marguerite. Vous le sauverez.

--Dieu, dit Mme Roquevillard qui retrouvait dans le malheur une étrange sérénité. Ayez confiance: les mérites d'une race ne sont jamais perdus. Ils rachètent les fautes des coupables...

DEUXIÈME PARTIE

I

FABRICANT DE RUINES

De tous les lacs de Lombardie, le moins visité est celui d'Orta. Il se perd dans la réputation du lac Majeur comme une barque dans le sillage d'un bateau.

Du train qui le longe, le voyageur se contente de le regarder négligemment sans daigner s'arrêter. Il aperçoit les lignes précises des montagnes boisées qui l'enserrent, et les creux de vallons où de blancs villages se dissimulent à demi comme des troupeaux dans l'herbe. Il emporte en hâte la vision d'une colline plantée d'arbres qui s'avance en promontoire sur les eaux, d'une ville éparpillée sur la rive, d'une île toute bâtie, et dans sa fuite rapide il pense avoir cueilli le sourire délicat de ce paysage qui se réserve et qui résume le charme de la nature lombarde un mélange d'âpreté et de grâce. La grève du lac s'arrondit avec mollesse, mais les contours de l'horizon sont nets, accentués, non point fondus et vaporeux comme ils le sont en Suisse et en Savoie sous un ciel plus pâle. Le soir, ils apparaissent foncés sur un fond clair. Les ondulations des collines presque symétriques reproduisent les mêmes formes en les exagérant à mesure qu'on regarde vers le nord, de sorte qu'on devine à les mesurer par quelles adroites transitions la plaine de Novare aboutit à la muraille formidable des Alpes.

Orta Novarese n'est pas encore aménagée pour recevoir des hôtes. De là son heureux abandon. Un seul hôtel, au penchant du Mont Sacré, --Orta est couronnée d'un monticule où vingt chapelles disséminées dans les arbres illustrent la vie et les miracles de saint François d'Assise,-- l'hôtel du Belvédère reçoit, du printemps à l'entrée de l'hiver, des pensionnaires en petit nombre. Mais on découvre sans cesse dans la verdure, le long de la côte, des maisons de campagne où l'aristocratie de la province vient goûter le repos. Les grilles n'en sont pas fermées. Bien entretenus, leurs jardins répandent un parfum de fleurs que l'on respire avec délices, au lieu des relents de tables d'hôte qui empoisonnent le séjour de Pallanza ou de Baveno...

Fuyant les grandes villes où ils avaient passé la mauvaise saison, Mme Frasne et Maurice Roquevillard s'étaient installés au mois de mai à l'hôtel du Belvédère. Retenus par lassitude du changement et aussi par la modicité du prix, ils s'y trouvaient encore à la fin d'octobre. Un automne exceptionnel succédait à l'été presque sournoisement, et sans la brièveté des jours, un peu de fraîcheur dans l'air, et l'or craintif qui teintait les feuillages, le soleil eût inspiré une confiance illimitée.

Ce matin-là, dans le salon attenant à leur chambre, le jeune homme s'occupait à traduire un petit livre italien, _Vita dei SS. Jiulio e Ginliano_, histoire des deux apôtres qui, de la mer Égée, vinrent au quatrième siècle évangéliser Orta. Un passage tiré de Lamartine et laissé dans son texte français le retint plus longtemps que la phrase la plus obscure. Rêveur, il tourna la tête du côté de la fenêtre. Ses yeux dédaignèrent le bouquet d'arbres qui terminait la presqu'île au-dessous de lui, l'eau transparente et calme, la petite île, jadis lieu d'enchantements, que le poétique auteur de la biographie compare à un camélia sur un plat d'argent. Spontanément ils cherchèrent le faite des montagnes qui barrent l'horizon, comme s'ils les voulaient franchir pour voir au delà. Pendant qu'il était ainsi absorbé, une forme blanche se glissa dans la pièce et se pencha par-dessus son épaule sur le volume ouvert. Entre les phrases étrangères, la phrase française se détachait en caractères italiques: _La prédestination de l'enfant_, disait Lamartine, _c'est la maison où il est né: son âme se compose surtout des impressions qu'il y a reçues. Le regard des yeux de notre mère est une partie de notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux_.

Mme Frasne doucement ferma le livre, et son amant qui ne l'avait pas entendue venir tressaillit à ce geste. Ils échangèrent un regard plein de ces choses que des amants n'osent pas dire et à peine penser.

--Quel jour du mois sommes-nous? demanda-t-elle avec indifférence.

Rassuré, il répondit:

--Le vingt-cinq octobre.

Tout de suite, elle l'inquiéta de nouveau:

--Il y a un an, te souviens-tu, nous avions rendez-vous au Calvaire de Lémenc. Là, nous nous sommes décidés à fuir ensemble. Il n'y a qu'un an, déjà mon amour ne te suffit plus.

--Édith!

--Non, il ne te suffit plus.

Et avec un sourire triste, elle ajouta simplement:

--Vois, tu travailles.

--Édith, ne faut-il pas songer à l'avenir?

--Non, il n'y faut pas songer encore. Que nous manque-t-il?

Il prit ombrage de sa question:

--Mes ressources sont épuisées. Notre fortune présente vient de toi, je ne puis l'oublier.

--Mais tout est commun entre nous. Ne suis-je pas ta femme?

Il fronça les sourcils d'un air volontaire:

--Je désire que ta dot demeure intacte. J'ai demandé à l'un de mes amis, qui est publiciste à Paris, de me chercher une situation dans la presse. Ne pourrais-je y rédiger une revue des journaux étrangers? Au collège j'ai appris l'anglais, plus tard l'allemand pour ma thèse de doctorat. Et je parle déjà l'italien. Cette collaboration, et un contentieux, ce serait de quoi vivre.

Elle l'écouta avec un sourire ambigu et de ce geste d'adoration qui lui était familier elle lui caressa le visage de la main.

--Demain nous parlerons de l'avenir. Demain, pas aujourd'hui.

--Pourquoi attendre un jour? Fixons tout de suite, au contraire, la date de notre départ.

--De notre départ?

--Oui, pour Paris.

Elle ne sut pas dissimuler son mécontentement:

--Toujours Paris. Tu m'en parles sans cesse. Tu en es obsédé.

--C'est là que je puis gagner mon pain, répondit-il avec mélancolie.