Chapter 3
--Ce n'est pas la peine.
Elle lui tendit le cahier dont elle se servait. Il reconnut le _livre de famille_. Comme il était d'usage autrefois, les Roquevillard tenaient un de ces livres de raison où nos aïeux notaient, à côté de l'administration du patrimoine, les faits importants de la vie privée, tels que mariages, décès, naissances, honneurs, charges, contrats, et qui, évoquant le passé avec la majesté d'un testament, enseignent la confiance dans l'avenir à celui qui s'inspire de ses pères et se promet d'être leur digne descendant.
--Je le mets à jour, ajouta la jeune fille. Le retour de Maurice et la décoration d'Hubert n'avaient pas encore été inscrits.
M. Roquevillard feuilleta, non sans orgueil, le volume qui attestait la patiente énergie de sa race.
--Qui le tiendra après toi, Marguerite?
--Mais je continuerai, père.
--Non, une femme doit appartenir à son nouveau foyer.
Elle rougit comme un écolier en faute:
--J'ai peur de faire une bien mauvaise femme, car je demeurai toujours attachée à l'ancien. Tout ce qui s'y passe retentit en moi, jusqu'à mon coeur.
Il ne put s'empêcher de murmurer:
--Chère enfant.
--Et Maurice, reprit-elle, est-il content de son installation, de mes roses, de la fenêtre? À sa place, je serai ravie de travailler près de vous.
Ainsi, elle le suivait dans ses préoccupations, lui facilitait les confidences.
--C'est de lui que je venais te parler. Nous avons eu une discussion tout à l'heure. J'ai été peut-être un peu vif.
--Vous, père?
--Enfin, je l'ai froissé. Il est sorti avec colère, et la colère est de mauvais conseil. Va le chercher, Marguerite: tu sauras le ramener.
Vivement, elle se leva, déjà prête:
--Où es-il?
--Je l'ignore. Peut-être à l'étude Frasne. Dans tous les cas, la ville n'est pas grande. Tu le rencontreras. Dieu veuille que tu le rencontres.
--J'y vais.
--Tu comprends, ajouta doucement M. Roquevillard, je ne puis pas y aller moi-même.
--Oh! non, pas vous. Il ne le mérite pas. Il est tout drôle depuis quelque temps; on dirait qu'il nous aime moins.
Le père et la fille se regardèrent, se comprirent, mais n'approfondirent pas davantage ce sujet.
Elle mit à la hâte son chapeau et sa jaquette, et s'enfuit à la poursuite de Maurice. Dans la rue, elle tourna le dos au château, descendit la rue de Boigne, et, par un de ces nombreux passages qui forment à Chambéry comme un réseau de voies intérieures, elle gagna la place de l'Hôtel-de-Ville. C'est l'ancienne place de Lans où jadis affluait la vie commerciale de la cité: quelques bâtiments de guingois, une de ces maisons italiennes ornées de véranda et de loggia, qui peuvent être décoratives en photographie ou en carte postale, et sont en réalité sales, vermoulues, navrantes, ne réussissent pas à lui donner de l'intérêt. Sur la façade d'un immeuble restauré, une plaque de marbre noir porte cette inscription:
DANS CETTE MAISON SONT NÉS JOSEPH DE MAISTRE, LE 1er AVRIL 1753 ET XAVIER DE MAISTRE, LE 8 NOVEMBRE 1763
Au-dessous, un panonceau doré annonçait une étude de notaire. Marguerite Roquevillard chercha des yeux l'indication historique et monta l'escalier. Le coeur battant, car sa démarche lui coûtait fort, elle frappa à la porte de l'étude Frasne, entra, et s'adressant au premier clerc qu'elle aperçut, elle demanda:
--Mon frère, M. Maurice Roquevillard, je vous prie?
--Il n'y est pas, mademoiselle, répondit le jeune homme en se levant avec beaucoup de politesse. Il n'est pas venu cet après- midi.
Mais derrière un pupitre, un autre clerc, qu'elle ne voyait pas, lança d'une voix acerbe où se devinait une longue rancune amassée:
--Voyez chez Mme Frasne.
La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles, mais remercia, et sans retard alla sonner en effet à l'appartement de Mme Frasne. Il lui fut répondu que Madame était sortie. Elle en fut soulagée sur le moment et, après quelques pas, le regretta, car c'était sa plus grande chance de rejoindre son frère. Où le découvrir? Elle se rendit rue Favre, chez Mme Marcellaz, sa soeur aînée, qui revenait de promenade avec les trois enfants. Le petit Julien se jeta sur elle et refusa de la laisser partir, tandis que la jeune femme expliquait avec indifférence:
--Non, il n'est pas ici. Il ne me rend guère visite.
Un bobo d'Adrienne, qui se plaignait, la préoccupait bien davantage.
Après ces échecs, Marguerite commença de parcourir la ville, sans grand espoir, marchant très vite, comme si la crainte la talonnait. Sous les Portiques, elle croisa son fiancé, qui fit un mouvement pour l'arrêter, et, après l'avoir dépassé, elle se retourna pour venir à lui.
--Bonjour, Raymond, lui dit-elle sans perdre une minute. N'avez- vous pas rencontré Maurice?
--Non; Marguerite. Vous le cherchez?
--Oui.
--Faut-il vous aider?
--Non, merci. À ce soir.
Raymond la regarda qui s'éloignait de son pas agile:
"Elle n'est pas aimable, pensait le jeune homme. Avec moi, elle est toujours si réservée..."
Mais il l'accompagna des yeux jusqu'à sa disparition.
Marguerite, continuant ses vaines courses, fut accostée devant la cathédrale par une petite amie, Jeanne Sassenay, qui passait avec sa bonne. C'était une fillette de seize ou dix-sept ans, plus enfant que son âge, avec des nattes blondes sur le dos et une physionomie toute mignonne et mobile. Elle se précipita sur Mlle Roquevillard qu'elle admirait fort:
--Mademoiselle Marguerite, vous êtes bien pressée.
--Bonjour, Jeanne.
--Vous imitez votre frère, qui me rencontre dans la rue sans me saluer. Pourtant, je suis d'âge à être saluée.
Et baissant un peu la tête, d'un coup d'oeil elle crut allonger le bas de sa robe.
--Évidemment, concéda Marguerite. Mais où donc avez-vous rencontré Maurice?
--Sur le pont du Reclus.
--Maintenant?
--Oh! non. C'était avant ma leçon de musique, il y a une heure ou deux.
--Où allait-il?
--Je n'en sais rien. Vous lui direz qu'il n'est pas gentil.
--Je le lui dirai sans aucun doute. Avec mes amies, surtout, c'est impardonnable.
--Je lui pardonne tout de même, avoua Jeanne Sassenay en éclatant de rire, ce qui lui permit de montrer des dents blanches prêtes à mordre avec appétit.
Demeurée seule, Mlle Roquevillard vit la porte de l'église entr'ouverte, et pénétra dans le lieu saint. À cette heure, il n'y avait sous les voûtes que deux ou trois formes noires agenouillées de loin en loin. Mais elle eut beaucoup de peine à prier tantôt elle imaginait quelle femme charmante pourrait être, plus tard, dans trois ou quatre ans, cette fillette vive et gaie, et cependant sérieuse, pour son frère Maurice; tantôt elle se rappelait le visage anxieux de son père. À elle-même, elle ne songeait point. Sur le seuil elle fut toute saisie à la pensée que sa méditation ne contenait rien pour son fiancé ni pour elle.
Animée d'un nouveau courage, elle retourna sans plus de succès à l'étude Frasne, mais cette fois elle ne sonna pas chez Mme Frasne. De guerre lasse, elle se résigna enfin à la défaite. Comme elle remontait la rue de Boigne, dans le jour qui tombait la tour des Archives et le donjon du château se profilaient en face d'elle sur un ciel rouge. Aux flammes du couchant, ces témoins du passé surgissaient dans toute leur gloire, comme pour resplendir une dernière fois avant de s'effondrer. C'était un de ces soirs d'apothéose réservés à l'automne, d'un éclat émouvant tant on le sent fragile. C'était un de ces moments de grandeur qui sont le prélude de la décadence.
Elle fut frappée de ce fier dessin découpé sur l'embrasement du ciel, mais, au lieu de ralentir le pas afin de le mieux apprécier, elle franchit en hâte le vieux porche familial.
--M. Maurice est-il rentré? s'informa-t-elle dès la porte.
--Non, mademoiselle, pas encore, expliqua la femme de chambre. Monsieur vous attend.
Déjà M. Roquevillard, qui l'avait entendue, ouvrait son cabinet pour la recevoir.
--Eh bien, Marguerite?
--Père, je ne l'ai pas trouvé.
Et dans ce dialogue qu'échangèrent le père et la fille, il y avait toute l'angoisse secrète et encore incertaine d'un malheur menaçant, --d'un malheur plus grand que n'en provoquent d'habitude les égarements de la jeunesse, à cause de l'audacieuse force qu'ils pressentaient en Mme Frasne.
III
LE CALVAIRE DE LÉMENC
Au sortir de la maison paternelle, Maurice Roquevillard traversa la ville et monta tout droit au calvaire de Lémenc, où Mme Frasne lui avait donné rendez-vous.
Le choix de ce lieu était déjà un défi à l'opinion: il domine Chambéry, et de partout on l'aperçoit. C'était jadis un rocher nu, d'une importance stratégique si considérable qu'on y avait installé, du temps des anciens ducs, un signal à feu pour correspondre avec le signal de Lépine et la Roche du Guet, cimes avancées, redoutables sentinelles qui commandaient la frontière française. On y accède aujourd'hui par un chemin montant qui part du faubourg de Reclus, au-dessus des lignes ferrées, et longe d'un côté les hauts murs d'un couvent, de l'autre de chétives maisons populaires à un étage. Au sortir de ce défilé, on débouche dans la campagne, et l'on découvre en face de soi la petite colline couronnée, non plus d'un artifice de guerre, mais d'une chapelle qui se détache sur le fond clair et lointain de la chaîne du Revard et du Nivolet. Dès lors, le sentier est à découvert. Une mince bordure d'acacias le protège insuffisamment. Taillé à même la pierre, il foule une herbe maigre. Un chemin de croix incomplet, aux niches vides, l'accompagne dans son ascension. C'est une promenade abandonnée, et si l'on y est vu de loin, on n'y rencontre jamais personne.
La petite chapelle du Calvaire, d'architecture byzantine, se compose d'un dôme et d'un péristyle supporté par quatre colonnes et surélevé de quelques marches. Un archevêque de Chambéry y fut enseveli en 1839. Son tombeau est creusé dans le roc, mais l'intérieur du monument est vide.
Dès la première station au bas du sentier, Maurice distingua une forme humaine assise sur l'escalier, entre les colonnes. Elle l'attendait. En vain, à côté de lui, les branches d'or pâle des acacias égalaient-elles en légèreté les fleurs de mimosa; en vain les montagnes violettes se fondaient-elles devant lui à la lumière d'automne il ne voyait qu'elle au pied du Calvaire qui l'encadrait. Les coudes aux genoux, elle supportait son visage dans ses deux mains ouvertes, qui paraissaient roses et transparentes au soleil. Immobile, elle le regardait venir de ses yeux de feu. Il se hâtait à en perdre le souffle. Quand il fut près d'elle, elle se leva d'un seul mouvement imprévu, comme en ont ces fauves nonchalants dont on devine tout à coup les muscles.
--J'ai eu peur que tu ne vinsses pas, dit-elle, et ma vie s'arrêtait.
--J'ai été retenu, Édith.
Il était si bouleversé qu'elle ne lui adressa pas de reproches. Elle le prit par la main et l'emmena derrière la chapelle. Là, elle lui montra l'herbe plus grasse et l'ombre favorable.
--Asseyons-nous, veux-tu? Il ne fait pas froid. Nous serons bien.
Ils s'installèrent côte à côte, appuyés au mur du Calvaire qui les séparait de Chambéry et du monde. Ils ne voyaient en face d'eux que les pentes du Nîvolet en pleine clarté. Elle se pelotonna contre lui, toute caressante.
--Je t'aime tant, murmura-t-il comme une plainte.
Leur amour n'était-il pas douloureux et délicieux ensemble? Ils se tutoyaient cependant, ils n'étaient pas amants. Elle s'écarta un peu de lui pour mieux le voir.
--Tu as souffert? Est-ce à cause de moi?
Il résuma brièvement la scène qu'il avait eue avec son père, et qui impliquait la découverte de leurs amours, de plus grandes difficultés futures, et il ajouta:
--Qu'allons-nous devenir?
Elle répéta:
--Oui, qu'allons-nous devenir? Notre secret n'est plus à nous, et, moi, je ne sais plus le cacher.
--Notre secret n'est plus à nous, reprit-il amèrement à son tour, et toi, tu n'as jamais été mienne.
Elle posa la tête sur la poitrine du jeune homme, et de sa voix aux inflexions si câlines qu'elles appuyaient sur le coeur comme les doigts sur un clavier, elle s'appliqua, en le berçant, à le soumettre:
--Ose dire que je ne suis pas tienne. Quand me suis-je refusée, méchant? Veux-tu partir? Je suis à toi. Tu es si jeune, et moi j'ai trente ans bientôt. Trente ans, et mon amour, qui est ma vie, ne date que de quelques mois: je t'ai regardé, il y avait du soleil sur toi, et je suis sortie de l'ombre pour te rejoindre. Un jour, je te dirai mon enfance, et ma jeunesse et mon mariage, et ce sera pour voir tes larmes.
--Édith!
--Ah! celles pour qui le mariage est une porte de lumière et non une porte de prison ont beau jeu à mépriser nos faiblesses! Quand le destin les comble, l'ont-elles plus que nous mérité? Mais elles ne se posent jamais une telle question. Le bonheur leur était dû sans doute. Elles ne font même rien pour le garder, et s'il leur arrivait de le perdre, elles accuseraient le sort avec fureur sans un retour sur elles-mêmes.
--Édith!! je t'aime et tu n'es pas heureuse.
Se soulevant, à demi, elle lui entoura le visage de ses mains dans un geste d'adoration:
--Donne-moi un an de ta vie pour toute la mienne. Veux-tu? Viens, partons, oublions... Je ne veux plus mentir... Je ne veux plus appartenir à un autre. Je ne peux plus, puisque je suis à toi.
D'un bond, elle fut debout. En arrière de la chapelle, non loin d'eux, la roche descendait à pic sur la route d'Aix. Elle s'approcha du bord pour narguer le vide.
--Édith! cria-t-il en se redressant.
Elle revint à lui, calmée et souriante.
--J'aime le vertige, mais je ne le sens que là, dit-elle en reprenant sa place près de lui.
Ce fut pour recommencer de tourmenter l'avenir:
-- Notre secret est à tout le monde. Mon mari le saura bientôt. Il s'en doute déjà. Il m'aime à sa manière, qui me révolte. Je suis sûr qu'il nous épie. Il se vengera. Il combinera lentement sa vengeance, comme tout ce qu'il entreprend.
-- Écoute, Édith; il faut divorcer.
--Divorcer, oui, j'y ai pensé. Et si mon mari s'y oppose? Et il s'y opposera. Et puis, un divorce, c'est toujours un an, deux ans, peut-être plus. On m'obligera à une résidence chez des parents, loin d'ici. Toujours attendre. Encore deux ans de réclusion j'en sortirais toute vieille. Je serais séparée de toi. Séparée de toi, comprends-tu? Je suis renseignée, tu vois c'est impossible.
Ils se turent. Dans le silence qui les environnait, appuyés l'un à l'autre, ils entendaient l'appel sourd de leurs êtres. Un frôlement, le long du mur, prés d'eux, les fit tressaillir.
--On vient, murmura-t-il. -- Restons, répondit-elle impérieusement.
Ils restèrent. Leur destinée se jouait en eux-mêmes et déjà ne dépendait plus des autres. Mais leur témoin n'était qu'une chèvre qui broutait l'herbe rare. Une fillette la suivait avec une gaule: elle les considéra d'un oeil stupide et continua son chemin. Et ils regrettèrent que leur imprudence n'eût pas entraîné de suites irréparables.
Le temps passait, et lui ne se décidait point. Reprendraient-ils leurs chaînes plus lourdes, en descendant la colline, ou les briseraient-ils, incapables d'accepter de nouvelles précautions? Elle se coula tout contre lui, cherchant à lire dans ses yeux:
-- Tes yeux, tes chers yeux, pourquoi fuient-ils mon regard?
--Je ne sais pas, soupira-t-il en les fermant à demi, pris de vertige comme tout à l'heure lorsqu'elle défiait le vide.
Elle l'embrassa sur les paupières avec ces mots dont la douceur enveloppait une audacieuse décision:
--Ces jours dorés, ces jours d'automne, je sens mon coeur qui se brise. Chaque soir qui descend m'est cruel comme un bonheur qui m'est volé. Je partirai ce soir, le sais-tu?
À cette fin inattendue il tressaillit et se dégagea de son étreinte:
--Tais-toi, Édith.
--Ces jours derniers, quand je te le disais, tu croyais à de vaines menaces. Maurice, tu te trompais, je partirai ce soir.
D'autres fois, elle l'avait tenté ainsi, et toujours il avait écarté ce projet comme irréalisable, allant jusqu'à lui offrir de partir le premier, et de l'appeler à lui, dans la suite, dès qu'il aurait obtenu à Paris quelque situation. Inquiet, effaré, suppliant, devant ce nouvel assaut plus vif que tous les autres et plus immédiat, il s'efforça de la retenir encore.
--Tais-toi. Je reste, moi, et je t'aime.
Pour la troisième fois, autoritaire et exaltée, elle répéta:
--Je partirai ce soir. À minuit passe le train d'Italie. À minuit, je serai libre.
Il se tordit les mains de désespoir.
--Tais-toi.
-- Libre de crier mon amour. Libre, si tu n'es pas là, de goûter cette joie nouvelle de pleurer sans contrainte. Libre de t'adorer, si tu viens.
--Par pitié, ne me tente plus.
--J'étouffe dans ta ville. Vos maisons historiques sentent le moisi. J'étouffe de tendresse, vois-tu. Ici, nous serons toujours séparés. Je veux jouir de ma douleur, si tu ne viens pas; si tu viens, je veux respirer la vie. Viendras-tu?... Viendras-tu ce soir?
Elle acheva de l'étourdir avec des baisers, et il promit.
Un instant elle savoura son triomphe en silence, puis murmura:
--J'ai oublié tout mon passé.
Elle l'entraîna hors de leur retraite, devant le Calvaire, au soleil. À quoi bon désormais se dissimuler? Ils virent dans un éblouissement, sous un ciel net, les formes radieuses et diverses de la terre. C'était, devant eux, à l'extrémité de l'horizon, comblant tout l'espace vide que laissent entre leurs masses noires le Granier et la Roche du Guet, la dentelle légère des Alpes dauphinoises, --les Sept-Laux, Berlange, le Grand-Charnier-- que la première neige avait poudrées et que l'heure du jour teintait de rose. Moins éloignées et plus à droite, les pentes boisées du Corbelet et de Lépine, entre lesquelles se creuse le val des Échelles, portaient, comme une toison rousse, leurs buissons et leurs forêts incendiés par l'automne. Devant ces chaînes de montagnes s'étageait la guirlande des coteaux délicats, les Charmettes, Montagnole, Saint-Cassin, Vimines, dont les courbes molles, les ondulations nonchalantes reposaient le regard. Des coulées de lumière se glissaient dans leurs replis, jaillissaient en poussière entre leurs ombres. Les flèches aiguës des clochers, les peupliers d'or vert servaient de points saillants au décor. Dans la plaine, Chambéry sommeillait. Et tout près enfin, au bas de la colline, une vigne d'or mat et d'or rouge jetait, comme un cri de joie, sa note éclatante.
--Montre-moi l'Italie, demanda-t-elle.
D'un geste négligent il désigna leur gauche. Mais au lieu de suivre la direction de son bras, elle se tourna vers lui. De lui voir un visage d'angoisse, elle demeura interdite. Elle avait compris. Elle pouvait, elle, admirer, comme un touriste qui passe, cette exaltation de la nature. Son compagnon ne la sentait pas ainsi. N'était-ce pas le suprême effort que tentait son pays pour le retenir? Là-bas, il reconnaissait la Vigie, et voici que les souvenirs de son enfance, de son enfance toute claire et limpide, se levaient de terre comme des oiseaux pour, venir à lui. Plus près, c'était, désignée par le voisinage du château, la maison, ce que chacun de nous appelle, tout petit, _la maison_, comme s'il n'y en avait qu'une au monde.
Dans les yeux de Maurice, elle suivait ce dernier combat avec une sorte d'envie, elle qui n'avait rien à sacrifier. Après un soupir, elle lui toucha l'épaule.
--Écoute, dit-elle, laisse-moi partir seule.
Mais il supporta malaisément de se sentir deviné jusque dans les plus obscures protestations de son être intime, et les plus instinctives.
--Non! non! Tu ne m'aimes donc plus?
--Si, je t'aime!
Elle lui sourit d'un sourire infiniment tendre qu'il ne vit pas. La flamme de ses yeux se voila. Femme d'aujourd'hui, affamée de sincérité et de vie personnelle, soudainement impatiente après neuf ans de patience muette, elle était décidée, coûte que coûte, à profiter de l'absence momentanée de son mari pour s'évader hors de la prison du mariage. Son romanesque départ était minutieusement préparé dans ses conditions pratiques et dans le choix de l'heure. L'irritation favorable de Maurice le livrait presque à sa merci. Mais comment témoignerait-elle à son amant le plus d'amour en l'associant à sa destinée inévitable et dangereuse, ou bien en le laissant à son milieu naturel? Avant de l'aimer, elle ne trouvait pas son existence insupportable. Il avait soufflé en elle, sans le savoir, l'esprit de révolte. Comment se séparerait-elle de lui? L'offre qu'elle venait de lui faire brisait son propre coeur et cependant elle insista. Jamais elle ne devait plus rencontrer ce détachement de soi-même que la passion traverse parfois comme une prairie humide que le soleil dévorant va sécher.
--Peu à peu, lentement, reprit-elle, tu m'oublierais. Ne proteste pas. Écoute-moi. Tu es si jeune. Toute la vie est devant toi. Laisse-moi partir.
Mais il se révolta de cette injurieuse condescendance. Qui pouvait le retenir? Sa raison --une raison de vingt-quatre ans-- ne lui avait-elle pas révélé le droit de chacun au bonheur?
--Je ne veux pas de la vie sans toi.
--Je resterai, dit-elle encore, si tu le préfères. J'apprendrai à mieux mentir, tu verras. Quand on aime, toutes les lâchetés sont permises pour son amour.
C'était une proposition trop tardive. Cette fois elle le savait et guettait un refus. En le recevant, elle s'abattit sur la poitrine de son ami qui murmura:
-- Je t'aime jusquà mourir.
--Seulement? Moi, c'est bien davantage.
--C'est impossible.
--Oh! si. Jusqu'au crime.
Et sans transition, elle jeta négligemment:
--Ce soir, j'emporterai ma dot.
Il se souvint des doutes de son père:
--Ta dot?
-- Oui. Elle est inscrite dans mon contrat. Ne te l'ai-je pas montré?
--Tu n'as pas le droit de la prendre. Un jugement te la rendra.
--Ce qui est à moi, je l'abandonnerais à mon mari? Et de quoi vivrions-nous?
--Ce soir, Édith, j'aurai quelque argent. Puis j'obtiendrai une situation à Paris. Un de mes camarades dont le père dirige une grande compagnie m'a promis de me faire réserver une place au contentieux. Ces temps derniers, je lui ai rappelé sa promesse à tout hasard.
Elle ne découragea pas ce candide optimisme:
--Oui, tu travailleras. Nous irons à Paris, plus tard. Mais ce soir, c'est pour l'Italie que nous partons.
--Pourquoi?
--N'est-ce pas le pèlerinage obligatoire des voyages de noces?
Elle inclina la tête avec modestie. Dans sa souplesse, elle parut instantanément une jeune fiancée, cette femme de trente ans dont le visage pouvait passer d'un air de désenchantement à une expression de grâce enfantine; et qui était avide de mordre à la vie comme à ces fruits verts dont la seule vue agace les dents.
L'ombre, déjà, envahissait la plaine. Devant eux, les plans du paysage s'accentuaient, tandis que s'empourpraient les teintes d'or. Elle souffrait de ces trop beaux soirs d'octobre comme d'un désir:
--Demain, dit-elle, demain.
Il fit un pas en avant, et tournant délibérément le dos au décor, il la regarda, elle seule, qui s'appuyait à une colonne sous le péristyle de la chapelle. N'était-elle pas désormais sa patrie?
Ce leur fut une sorte de revanche prise contre la ville que de descendre ensemble la colline de Lémenc jusqu'au pont du Reclus, avec le risque de rencontrer des personnes de leur connaissance.
--Cinq heures bientôt, dit-elle au moment de le quitter. Encore sept heures.
L'espoir avivait la flamme de ses yeux tandis qu'il entrevoyait, lui, avec dégoût, ces heures cruelles où il devrait tromper sa famille. Elle le devina et s'apitoya sur le sort de son amant, afin de détruire par avance les influences qu'elle redoutait:
-- Pauvre enfant, sauras-tu mentir tout un soir?
Il tressaillit de se sentir découvert, et lui répéta, non sans âpreté, des paroles qu'elle avait prononcées:
--Il n'y a plus de lâchetés quand on aime.
--C'est horrible, reprit-elle, tu verras. Tu comprendras ma honte et ma fatigue. Moi, je mens depuis que je t'aime. Courage. À ce soir.