Les Romans de la Table Ronde (4/ 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions

Part 4

Chapter 44,063 wordsPublic domain

Lancelot et mess. Gauvain allaient se rendre près de la dolente reine, quand entra dans leur tente la demoiselle qui leur avait, quelques jours auparavant, indiqué la place où les Bretons avaient établi leur camp. Nos chevaliers ne soupçonnaient pas en elle une émissaire de la perfide Camille: elle venait les sommer de tenir la promesse qu'ils lui avaient faite. «Demoiselle, lui dit mess. Gauvain, vous avez choisi un fâcheux moment: nous n'avons déjà que trop à faire.--C'est pour vous être en aide que je suis venue. Apprenez que les Irois veulent emmener dans leur île le roi Artus, pour être mieux assurés de le garder. Je viens vous offrir un moyen de les prévenir; vous n'aurez qu'à me suivre.--Grands mercis, demoiselle,» répond mess. Gauvain. Et sans retard nos quatre chevaliers, mess. Gauvain, Lancelot, Hector et Galehaut, s'arment, montent et suivent la pucelle jusqu'aux premières lices de la Roche aux Saisnes. «Le roi, dit-elle, sera emmené par une des issues; il faut vous en partager la garde, tandis que j'entrerai pour revenir à vous quand il sera temps.»

Elle les quitte et laisse ouverte la poterne qu'elle avait su défermer. Nos quatre chevaliers demeurent en aguet, et bientôt Lancelot entend la pucelle crier: «À l'aide! à l'aide![15]». Il s'élance dans le courtil et voit à peu de distance vingt fer-armés qui attaquent deux chevaliers couverts des armes du roi Artus et de Gaheriet. Il broche vers eux; mais ceux qu'il venait défendre le saisissent et le font tomber de cheval. Les autres se jettent sur lui, lui prennent son épée et lui crient de se rendre s'il tient à la vie. «Plutôt mourir que demander merci à des traîtres!» On le désarme, on lui lie les mains; il est transporté dans une forte prison.

[Note 15: «Aïe! aïe!» De là peut-être notre exclamation douloureuse: _Aye! aye!_]

Les trois autres compagnons commençaient à perdre patience. Enfin Galehaut croit apercevoir un chevalier revêtu des armes qu'on venait de prendre à Lancelot, et qui semblait demander aide. Galehaut s'élance; mais il est assailli comme Lancelot par vingt gloutons qui l'abattent, le lient et le jettent en prison. Le même piége attendait Hector et messire Gauvain. Désarmés à leur tour, ils sont liés et conduits dans une grande geôle où ils eurent tout le temps de maudire la messagère de la perfide magicienne.

Cependant la reine attendait Lancelot et mess. Gauvain. Quelle ne fut pas sa douleur, son désespoir en apprenant de Lionel qu'une pucelle les avait emmenés et sans doute trahis, puisqu'ils n'étaient pas revenus. Le lendemain, elle vit, ainsi que tous les Bretons de l'ost, les écus des quatre chevaliers suspendus aux murs de la Roche et réunis à ceux du roi Artus et de Gaheriet. Pour comble de disgrâce, les Saisnes devaient, ce jour-là même, tenter l'attaque du camp; et c'était pour leur donner plus de chances de succès que Camille avait attiré dans la Roche les plus redoutables champions de l'armée opposée. La reine manda sur-le-champ messire Yvain de Galles qui dut, avant d'aller vers elle, prendre l'avis des chevaliers revenus avec lui de la quête de Lancelot. Elle le reçut en pleurant, au bas de la tour: «Ma dame, dit Lionel, je ne dois pas entrer dans vos chambres avant d'avoir mis à fin la quête entreprise; mais je vous offre tout ce qu'il m'est permis de donner. Espérons que Dieu nous fera sortir de ce mauvais pas.--Ah! pour Dieu, messire Yvain, sauvez l'honneur du roi!» Mess. Yvain la soutenait et mêlait ses larmes aux siennes. Il fut décidé qu'il tiendrait le lendemain, la place du roi et qu'on lui obéirait comme au roi lui-même. La bannière royale fut mise aux mains de Keu, ainsi le demandait sa charge de sénéchal.

Les Saisnes sortirent de leur camp en bon ordre, remplis de confiance dans le succès de la journée. Mess. Yvain disposa et régla la défense, en cela merveilleusement secondé par le roi Ydier de Cornouailles. Celui-ci pour la première fois parut monté sur un cheval bardé de fer, et non, comme c'était jusqu'alors l'usage, de cuir vermeil ou de drap. On fut d'abord tenté de le blâmer, on finit en l'imitant par montrer qu'on l'approuvait. Il fit encore une autre chose nouvelle, ce fut d'arborer une bannière de ses armes, en jurant d'avancer toujours au delà de toutes les autres bannières, et de ne pas reculer d'un pas. Elle était blanche à grandes raies (ou bandes) vermeilles, le champ de cordouan, les raies en écarlate d'Angleterre; car en ce temps-là, les bannières n'étaient pas de cendal, mais de cuir ou de drap[16].

[Note 16: «Li chans de cordouan et les raies d'escarlate à un drap vermeil d'Angleterre. Ne tant comme l'en portoit-l'en à cel tems, n'estoient-eles se de cuir vermeil non et de drap» (ms. 339, fº 63).]

Jamais les compagnons de la Table-Ronde ne firent mieux en l'absence du roi Artus: aucune échelle ennemie ne put arrêter le preux Ydier: de toute la journée il ne délaça pas son heaume, et jusqu'à la fin il tint le serment de pousser en avant, tant qu'il y aurait des païens à frapper. «Dieu, criait-il, me fasse la grâce de tenir mon voeu, fût-ce au prix de ma vie! plus belle mort ne saurait être désirée.» Les Saisnes finirent donc par lâcher pied et la chasse commença: en tête des poursuivants se trouva toujours le grand cheval d'Ydier. Par malheur, il passa sur le corps d'un Saxon qui avait gardé son épée droite; la pointe en frappa le ventre du bon coursier, lequel prenant le mors aux dents, alla s'affaisser et mourir un peu plus avant. Le roi tomba engagé sous ses flancs, toute la chasse lui passa sur le corps. Les échelles revinrent, après avoir poursuivi les Saisnes, jusqu'aux abords de la tour, et la reine fut alors avertie que le roi Ydier n'avait pas reparu. Elle sortit aussitôt avec ses dames, parcourut le champ de bataille et découvrit enfin le bon roi qu'elle fit lever doucement par ses dames et transporter dans ses chambres. Là, les mires visitèrent ses plaies et parvinrent à les fermer; mais, à partir de ce jour, Ydier ne put remonter à cheval et montrer sa grande prouesse[17].

[Note 17: Remarquons que ce brave Ydier est roi de Cornouailles, pays qui, suivant le roman de Tristan, ne produisit jamais de bons chevaliers. C'est une preuve d'ailleurs surabondante de l'absence primitive de tout lien entre les traditions de la cour d'Artus et la Tristaneïde.]

Dans cette journée, les Saisnes et les Irois avaient perdu tant de leurs meilleurs chevaliers qu'ils n'osèrent de longtemps renouveler leurs attaques. Les Bretons transportèrent leur camp de l'autre côté du fleuve, et cernèrent la Roche d'aussi près que pouvait le permettre la pluie de flèches et de carreaux que les assiégés ne cessaient d'entretenir, du haut de leurs créneaux et de leurs murs.

LVI.

Plusieurs semaines passèrent: mais pour le grand coeur de Lancelot, l'épreuve était trop rude. Il se voyait pour la première fois victime d'une odieuse trahison; désarmé, enfermé: il pensait au message de Lionel, aux souffrances de la reine en ne le voyant pas arriver. Avait-elle pu savoir qu'il eût suivi une demoiselle inconnue, pour partager avec mess. Gauvain, Hector et Galehaut, la prison de l'artificieuse Camille.

Ces tristes pensées ne tardèrent pas à ébranler sa santé. Il cessa de manger, il devint sourd à la voix de mess. Gauvain et de Galehaut lui-même. Peu à peu le vide se fit dans sa tête; il sentit un trouble étrange; ses yeux grandirent et s'allumèrent. Il devint un objet d'épouvante pour ses compagnons de captivité. Le geôlier le voyant hors de sens ouvrit une autre chambre et l'y enferma. Galehaut eût bien voulu ne le pas quitter, au risque d'avoir à se défendre de sa fureur insensée. «Ne vaudrait-il pas mieux, disait-il, mourir de ses mains que vivre sans lui?» Mais il eut beau réclamer, il ne fléchit pas le geôlier.

La nouvelle de la frénésie de Lancelot arriva bientôt aux oreilles de la trompeuse enchanteresse. Elle demanda si le malheureux chevalier pouvait être mis à rançon. «Demoiselle, répondit le geôlier, ses compagnons assurent qu'il n'a pas sur terre de quoi poser le pied.--Il n'y a donc aucun profit à le retenir. Ouvrez la porte et qu'il s'éloigne!»

La sortie du château de la Roche donnait précisément sur la tour du roi Artus. Sur la porte, Camille avait jeté un charme: les gens du château pouvaient seuls l'ouvrir et la fermer; elle résistait à tous les efforts de ceux qui auraient du dehors essayé de la rompre; et quand les Saisnes y étaient rentrés, ils n'avaient plus rien à craindre de ceux qui les poursuivaient.

Lancelot, au sortir de la Roche, arriva au milieu des tentes et commença par les renverser çà et là. Puis il se jeta sur les Bretons, qui ne le connaissaient pas, ne l'ayant vu que couvert de ses armes, au passage du Gué. Tous s'enfuirent effrayés: il arrive devant le logis du roi; la reine était aux fenêtres. Elle regarde, entend crier: Au fou! et reconnaît dans ce fou Lancelot. Ses genoux fléchissent, elle tombe sans mouvement. Quand elle revient de pâmoison:--«J'en mourrai, dit-elle.--Ah! dit la dame de Malehaut, pour Dieu! contenez-vous; peut-être Lancelot feint-il d'être en frénésie afin de nous revoir. S'il a perdu le sens, il faut essayer de le retenir, nous le guérirons. Je vais aller à lui.» La reine la laisse descendre, en proie à la plus vive douleur; mais bientôt, ne pouvant se contenir, elle ouvre, va, vient, retourne aux fenêtres. En ce moment la dame de Malehaut s'approchait de l'insensé qui saisit une pierre; elle fuit en poussant un cri auquel répond celui de la reine. Lancelot, comme s'il eût reconnu la voix, aussitôt tressaille, se rasseoit et se calme. La reine descend et s'étant approchée: «Levez-vous,» dit-elle, et il se lève. Elle le prend par la main, l'emmène en une chambre haute. «Quel est ce pauvre homme? demandent les dames.--Le meilleur chevalier du monde, dont le sens est troublé: mandez Lionel, peut-être l'entendra-t-il.» Lionel arrive et tend les mains vers lui. Lancelot paraît se réveiller et s'élance furieux. Pourtant la reine ne le quitte pas. La nuit venue, elle défend d'allumer les cierges: «La clarté, dit-elle, lui ferait mal.» Elle détache le bliau de Lancelot, le conduit au lit et se tient à ses côtés. Et ceux qui la voient pleurer attribuent sa grande douleur à la prise du roi.

Les jours, les mois passent sans produire le moindre changement dans la forcenerie de Lancelot et dans les douleurs de la reine. Un jour il arriva que les Saisnes firent une sortie contre les Bretons. Lancelot, pour la première fois depuis dix jours, dormait. La reine attirée par les cris d'alarme vient aux fenêtres, et voit les deux partis prêts à fondre l'un contre l'autre. De sa chambre, la dame de Malehaut l'entend sangloter: elle vient à elle: «Qu'avez-vous encore?» dit-elle en la soutenant dans ses bras?--Hélas! quand tous peuvent mourir, pourquoi ne le puis-je aussi? Ô Fleur de toute chevalerie! que n'êtes-vous ce que vous étiez, la bataille serait menée à meilleure fin!» Lancelot entend la voix, il se lève, se jette sur une vieille lance pendue aux parois et s'en escrime contre un pilier de la chambre, jusqu'à ce qu'elle vole en éclats. Alors il tombe épuisé de faiblesse sur un bloc de pierre; ses yeux se ferment, et la reine court le soutenir. Peut-être, pense-t-elle, l'écu apporté l'autre jour par la demoiselle aura-t-il la vertu de le calmer. Elle le passe autour de son cou; aussitôt il revient à lui. «Où suis-je?--Dans la maison de la reine Genièvre.» À ces mots il se pâme de nouveau; quand il se remet, la reine lui demande comment il est. «Bien! Dieu merci! Où est monseigneur le roi et messire Gauvain?--Ils sont en la Roche aux Saisnes, avec Gaheriet et les autres compagnons.--Pourquoi ne suis-je plus avec eux? pourquoi ne puis-je mourir avec eux, puisque ma dame est loin!» La reine le prend dans ses bras: «Bel ami, me voici, je suis près de vous.» Il ouvre de grands yeux, la reconnaît. «Ah! dame, dit-il, qu'elle vienne quand elle voudra, puisque vous êtes ici!» Et toutes les dames ne devinent pas que c'est de la mort qu'il entend parler. «Beau doux ami, reprend la reine, me reconnaissez-vous?--Dame, je vous dois connaître, au grand bien que vous m'avez fait.» On le croit alors guéri. C'est à qui lui demandera comment il se trouve et ce qu'il avait eu. Mais il ne peut en rien dire et fait d'inutiles efforts pour se tenir levé. Il se regarde et voyant l'écu qu'on lui a passé au cou: «Dame! s'écrie-t-il, ôtez moi cela.» Dès qu'on l'a ôté, il saute, court et redevient forcené comme auparavant.

En ce moment entra dans la salle une belle et gente dame, vêtue d'un drap blanc de soie, accompagnée de pucelles, de chevaliers et sergents. La reine surmontant son désespoir soulève la tête, la salue et la fait passer dans une chambre voisine où elles s'assoient sur une couche. Au nom de Lancelot que la dame prononce, la reine va fermer la porte: «Qu'est-ce? dit la dame.--Un sujet de grande douleur; le meilleur chevalier du monde tombé dans la plus cruelle frénésie.--Ouvrez la porte, dit la dame, et laissez-le venir.» La reine conte auparavant comment on avait espéré de le guérir, jusqu'au moment où on lui avait ôté l'écu qu'il avait à son cou. On rouvre la porte, Lancelot arrive d'un bond, et la dame le prend par le poing en l'appelant le _Beau trouvé_, nom qu'on lui donnait autrefois au Lac[18]. En entendant ce nom, il s'arrête tout honteux. La dame fait apporter l'écu.--«Ah! Bel ami, lui dit-elle, je viens ici de bien loin pour votre guérison.» Dès qu'elle a passé l'écu à son cou il rentre dans son bon sens. La dame le prend par la main et le fait asseoir sur la couche; il la reconnaît et répand un torrent de larmes, à la grande surprise de la reine qui ne devine pas encore ce que la dame peut être. «Dame, dit Lancelot, je vous prie d'ôter cet écu, il me fait souffrir mortellement.--Non, pas encore. Qu'on m'apporte un onguent,» dit-elle à ses chevaliers. Quand on le lui a présenté, elle en mouille ses pieds, ses bras, ses tempes et son front. Le malade s'endort, et la dame revenant à la reine: «À Dieu, reine, soyez-vous recommandée! je m'en vais; laissez dormir le chevalier tant qu'il voudra. Dès qu'il se réveillera vous disposerez un bain, vous l'y ferez entrer; il en sortira guéri. Ayez encore soin de ne pas lui laisser quitter cet écu.--Ah! dame, répond la reine, je vois que vous aimez bien ce chevalier, pour être venue si loin afin de le guérir; ne me direz-vous pas qui vous êtes?--Assurément je l'aime; j'avais pris soin de le nourrir quand il perdit son père et sa mère; je l'ai conduit à la cour, et c'est à ma prière que le roi le fit chevalier.--Soyez donc mille fois la bien venue!» dit la reine en lui sautant au cou, et la couvrant de baisers. Je le vois maintenant: vous êtes la Dame du lac. Pour Dieu! veuillez nous demeurer, ne fût-ce que pour achever la guérison de notre chevalier. Vous êtes la dame que je dois le plus aimer et honorer; vous avez fait plus pour moi que jamais il ne fut fait pour autre femme. C'est à vous que je dois cet écu, et vous le voyez, il a tenu ce qu'il promettait.--Ah! reprit la Dame du lac, vous en verrez naître encore d'autres merveilles; sachez que je vous l'avais envoyé, comme à la dame la meilleure et la plus aimée. J'avais deviné quelle serait la prouesse de cet incomparable chevalier; ainsi que j'ai dit, je le conduisis à la cour et demandai au roi Artus de l'armer chevalier. Je suis en effet revenue pour hâter sa guérison et pour vous annoncer que le roi dans dix jours sortira de prison, grâce aux prouesses de votre chevalier. En vous envoyant cet écu à Caradigan, je vous mandai que personne au monde ne savait comme moi le fond de vos pensées, et que j'aimais ce que vous aimiez, bien que ma tendresse ne fût pas de la même nature. Aujourd'hui, je vous recommande une chose: aimez avant tout celui qui avant tout vous aime et ne cessera de vous aimer. Hélas! le monde ne permet pas de vivre sans péché; votre amour, je le sais, est une folie: mais en vous y abandonnant en faveur du plus digne d'être aimé, de la fleur de toute chevalerie, vous témoignez encore de la grandeur de vos sentiments, de l'excellence de votre raison[19]. Vous avez choisi la fleur de toute chevalerie terrienne. Si vous avez gagné le premier des preux, vous m'avez également gagnée. Mais je ne dois pas demeurer plus longtemps; entraînée comme je le suis par une force que je ne puis vaincre: la force d'amour. Celui que j'aime ne sait pas où je suis, bien que j'aie pris pour me conduire son frère: si je tardais à revenir, il se courroucerait, et l'on doit se garder de courroucer celui qu'on aime, de qui l'on attend toutes les joies, et pour lequel on donnerait le monde.»

[Note 18: Tome Ier, p. 27.]

[Note 19: «Li pechié dou siècle ne puent estre mené sans folie; mais moult a grant confort de sa folie qui raison i trueve et honor; et se vous poez folie trover en vos amors, ceste folie est desor totes autres honorée, car vous aimez la signorie et la flor de tous les chevaliers del monde.»]

La dame du lac en prenant congé laissait la reine Genièvre plus joyeuse qu'elle n'avait été depuis longtemps; grâce à l'espoir de la guérison de Lancelot. Elle s'approcha de lui, en prenant garde de ne pas hâter le moment de son réveil. Lancelot ouvrit enfin les yeux, en exhalant une faible plainte.--«Doux ami, dit la reine, comment vous sentez-vous?--Bien; mais d'où vient que je suis faible?--Prenez confiance, ami, bientôt serez-vous en santé.» Elle fait préparer un bain pour lui; jamais malade ne fut entouré de soins plus tendres. En peu de jours les forces lui reviennent; il retrouve sa première vigueur, sa première beauté. Mais il est grandement émerveillé de ce qu'il entend dire de sa frénésie qui lui faisait méconnaître tous ceux qui l'entouraient, hors la reine et celle qui avait pris soin de ses premières années. «Sans la Dame du lac, lui disait la reine, vous ne seriez pas guéri.--«Je me souviens bien, répondait-il, de l'avoir vue: seulement je croyais que c'était en rêve. Mais vous, chère dame, pourrez-vous encore aimer celui que vous avez vu dans un état si honteux?--Sur cela, n'ayez, doux ami, aucune crainte. Vous êtes plus mon seigneur que je ne suis votre dame; et cesser de vous aimer serait pour moi cesser de vivre.»

Voilà donc Lancelot revenu en parfaite santé: toutes les joies que l'amour peut donner, il les ressent; il les partage avec la reine qui ne se lasse pas de le contempler et de lui témoigner sa vive tendresse. Que serait pour elle la vie, si elle n'en partageait avec lui toutes les douceurs? Elle a pourtant un regret, une inquiétude: c'est de le savoir trop vaillant, trop intrépide: elle ne pourra l'empêcher de courir au-devant de tous les dangers, et d'exposer constamment une vie dont dépend la sienne. Mais quoi! sans cette incomparable prouesse, pourrait-elle se pardonner l'amour qu'elle lui a voué, comme au plus loyal, au plus parfait des chevaliers?

LVII.

Cependant les Saisnes, enfermés dans leur château de la Roche, recommencèrent leurs sorties. La frénésie de Lancelot, la captivité du roi Artus, de messire Gauvain, d'Hector et de Galehaut leur rendaient l'espoir que les derniers tournois leur avaient fait perdre. Un jour, dans l'intention d'occuper les Bretons pendant qu'ils entraîneraient le roi Artus au rivage et le feraient passer en Irlande, ils fondirent sur le camp des chrétiens. La plaine fut bientôt couverte de gens d'armes, et le cri d'alarme retentit jusqu'aux chambres de la reine. Lancelot voulait s'armer: «Bel ami, lui dit la reine, vous n'êtes pas encore en assez bon point. Attendez au moins que nos hommes réclament un nouveau secours.» En ce moment arrive un chevalier, l'écu brisé, le heaume rompu. Il dit en s'agenouillant devant la reine: «Dame, messire Yvain réclame le secours de tous les chevaliers qui ne sont pas encore armés: il craint de ne pouvoir soutenir l'effort des païens; car il vient d'envoyer de ses meilleurs chevaliers vers Arestuel qui était menacé par les Saisnes.--Ne souffrirez-vous pas maintenant, dame, dit Lancelot, qu'on m'apporte mes armes?» La reine se tait avec un léger signe de consentement. On présente à Lancelot l'écu du roi Artus et la bonne épée Sequence que le roi ne portait que dans les cas désespérés. Il ne restait plus que les gantelets à passer et le heaume à lacer, quand Lancelot s'adressant au chevalier: «Combien d'hommes envoyés vers Arestuel?--Deux cents.--Si les deux cents revenaient, messire Yvain reprendrait-il l'avantage?--Au moins la lutte serait-elle moins inégale.--Dites à messire Yvain qu'il aura le secours dont il a besoin, sous le pennon de ma dame la reine.»

Le chevalier salue, demande un autre heaume pour remplacer celui qu'il avait perdu et revient à mess. Yvain comme déjà les Bretons reculaient en désordre. Mess. Yvain les soutenait de son mieux; au grand besoin voit-on le bon chevalier. Et cependant, Lionel faisait approcher deux chevaux; le plus grand pour Lancelot, l'autre pour lui. Avant de lacer son heaume, la reine prend Lancelot entre ses bras, le baise doucement et le recommande à Dieu. Elle tend ensuite à Lionel un glaive auquel elle avait attaché un pennon d'azur à trois couronnes d'or; à la différence de l'enseigne du roi où les couronnes étaient sans nombre.

Quand mess. Yvain aperçut le pennon de la reine: «Voyez-vous, dit-il à ses chevaliers, cette enseigne; nous avons le secours promis. Or paraîtra qui bien fera!»

Lancelot était déjà au fort de la bataille, criant: «_Clarence!_ l'enseigne au roi Artus.» (Clarence est une cité de Norgalles, grande et plantureuse, où jadis avait résidé le roi Taulas, aïeul d'Uterpendragon.) De là le cri que ses descendants avaient conservé[20]. Il atteint de son glaive le premier Saisne qu'il rencontre et le jette mort sous le ventre de son cheval. Le glaive rompu, il sort du fourreau la bonne épée d'Artus[21], il renverse chevaux Saisnes et Irois; tranche les heaumes, les écus et les bras, à droite, à gauche: rien ne lui résiste, et bientôt personne ne l'ose attendre. On eût dit un ardent limier au milieu des biches qu'il déchire de ses coups de dents, non pour apaiser sa faim, mais pour s'enorgueillir de l'effroi qu'il inspire. Les Saisnes disaient: «Ce n'est pas un homme de la terre, c'est un habitant du ciel envoyé pour nous détruire.»

[Note 20: L'ancienne _Clarence_ était un château féodal dont les ruines sont encore visibles dans le bourg de _Clare_ (province de Suffolk, sur les confins du comté d'Essex). De ce château tirent leur nom les ducs de Clarence.]

[Note 21: Ce n'est pas _Escalibur_ qu'il avait cédée à Gauvain, ni _Marmiadoise_ qu'il avait conquise sur le roi Rion. On a vu plus haut qu'elle se nommait _Sequence_.]

Les Bretons, revenus de leur premier effroi, s'étaient ralliés autour du pennon de la reine; les Saisnes pensent qu'il arrive à leurs ennemis une nouvelle armée à laquelle ils ne peuvent résister. Ils fuient de toutes parts. Mess. Yvain devinant que Lancelot est arrivé, disait: «Voilà le seul chevalier vraiment digne de porter ce nom! Nous ne sommes près de lui que des écuyers et sergents.» Alors les plus couards commencent à faire plus d'armes que n'en avaient fait jusque-là les meilleurs. La chasse se poursuit avec furie: Lancelot joint le plus grand des rois ennemis, l'énorme Hargodabran, frère de la belle Camille. En s'entendant défier, il tremble pour la première fois de sa vie, de ses éperons il rougit les flancs de son cheval. Lancelot l'atteint de nouveau, lui ferme passage. L'épée haute et l'écu rejeté sur le dos, il saisit d'une main les crins de son cheval et de l'autre tranche la cuisse gauche du mécréant. Hargodabran tombe en laissant sa jambe dans l'étrier, et Lancelot, au lieu de l'achever, passe outre, tandis que mess. Yvain approche du moribond: à la vue de cet énorme membre séparé du tronc: «N'est pas sage, dit-il, qui se joue à tel chevalier. C'est vraiment le fléau de Dieu.»