Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions

Part 7

Chapter 74,062 wordsPublic domain

Elle le prend alors par la main, le mène dans ses chambres, et le fait asseoir auprès d'elle sur une couche ou lit de repos. «Dites-moi, par la foi que vous me devez, où vouliez-vous aller?--Dame, vous paraissez fâchée contre moi; vous refusez de me parler; j'ai pensé que je n'avais plus rien à faire ici.--Mais, où vouliez-vous aller, beau fils de roi?--Dans un lieu où j'aurais pu trouver à me consoler.--Et ce lieu?--La maison du roi Artus, qu'on m'a dite le rendez-vous de tous les bons. Je me serais mis au service d'un de ses prud'hommes qui plus tard m'eût fait chevalier.--Comment! fils de roi, voulez-vous donc être chevalier?--C'est la chose du monde que je désire le plus.--Ah! vous en parleriez autrement si vous saviez tout ce que chevalerie exige.--Pourquoi donc? Les chevaliers sont-ils d'autre nature que les autres hommes?--Non, fils de roi; mais si vous connaissiez les devoirs qui leur sont imposés, votre coeur, si hardi qu'il soit, ne pourrait se défendre de trembler.--Enfin, dame, tous les devoirs de la chevalerie ne sont pas au-dessus d'un coeur d'homme?--Non, mais le Seigneur Dieu n'a pas fait un égal partage de la vaillance, de la prouesse et de la courtoisie.--Il faut avoir bien mauvaise idée de soi pour trembler de recevoir chevalerie: car nous devons tous viser à devenir meilleurs; la paresse seule arrête en nous les bontés du coeur; elles dépendent de notre volonté, et non pas les bontés du corps.»

«--Quelle est donc cette différence entre les bontés du coeur et celles du corps?

«--Dame, il me semble que nous pouvons tous être sages, courtois et larges; ce sont les vertus du coeur: mais nous ne pouvons nous donner la grandeur de taille, la force, la beauté, les belles couleurs du visage; ce sont les vertus du corps. L'homme les apporte au sortir du ventre de sa mère; les dons du coeur sont à qui veut fortement les avoir: tous peuvent devenir bons et preux, mais on ne le devient pas quand on écoute les conseils de l'indolence et de la paresse. Vous m'avez dit souvent que le coeur faisait le prud'homme; dites-moi, s'il vous plaît, quels sont ces devoirs de la chevalerie que vous dites si terribles.

«--Volontiers, reprit la dame; non pas tous, mais ceux qu'il m'a été donné de reconnaître.

Ce ne fut pas un jeu que la chevalerie à son commencement: on n'eut pas alors égard à la noblesse ou gentillesse de lignage, car tous nous descendons du même père et de la même mère; et au moment où l'envie et la convoitise firent leur entrée dans le monde aux dépens de la justice, il y avait parfaite égalité de race entre tous. Quand les plus faibles commencèrent à tout craindre des plus forts, on établit des gardiens et défenseurs, pour prêter appui aux uns et arrêter la violence des autres.

«On élut, à cet effet, ceux qui semblaient les plus forts, les plus grands, les plus adroits, les plus beaux; quand ils joignaient à ces dons ceux du coeur, la loyauté, la bonté, la hardiesse. On les nomma chevaliers, parce qu'ils montèrent les premiers à cheval. Ils durent être courtois sans bassesse, bienveillants sans réserve; compatissants aux malheureux, généreux aux indigents; toujours armés contre les meurtriers et les larrons; toujours prêts à juger sans haine et sans amour, à préférer la mort à la moindre souillure. Ils durent s'attacher à défendre Sainte Église, qui ne peut maintenir son droit par les armes et doit tendre la joue gauche à celui qui la frappe sur la joue droite.

«Les armes que porte le chevalier ont toutes une intention particulière. L'écu suspendu à son cou lui rappelle qu'il doit se placer entre mère Sainte Église et ceux qui veulent la frapper. Le haubert qui couvre entièrement son corps l'avertit d'opposer un rempart vigilant aux ennemis de la Foi. Le heaume étincelle sur sa tête parce qu'il doit se tenir toujours au premier rang parmi les défenseurs du droit, comme la guérite abrite sur les murs la sentinelle vigilante. Le glaive, assez long pour donner la première atteinte, lui fait entendre qu'il doit remplir d'effroi les méchants, toujours prêts à fouler les innocents. L'épée est la plus noble de toutes les armes. Elle a deux tranchants; elle frappe de l'estoc et de la taille les impies, les violents, les ennemis de la justice.

«Quant au cheval, il représente le peuple, qui doit soutenir et porter le chevalier, lui fournir tout ce qui peut lui être nécessaire. Le chevalier, à son tour, doit le conduire et le ménager autant que lui-même.

«Le chevalier doit avoir deux coeurs: l'un dur comme l'aimant à l'égard des félons et déloyaux; l'autre mol et flexible comme cire, à l'égard des bonnes gens, des affligés et des pauvres.

«Voilà les devoirs auxquels engage la chevalerie. On ne les oublie pas sans perdre le bon renom dans le siècle et l'âme dans l'autre monde. Car en devenant chevalier on fait serment de défendre Sainte Église et maintenir loyauté; et les prud'hommes du siècle ne sauraient garder parmi eux celui qui se montre parjure envers son créateur. Ainsi, quiconque veut être chevalier doit être plus simple de coeur et plus pur de conscience que ceux qui n'ont pas aspiré à si haute dignité. Mieux vaudrait au valet vivre sans chevalerie toute sa vie, qu'être honni sur terre et perdu dans le ciel, pour en avoir oublié les devoirs.»

Lancelot, après l'avoir curieusement écoutée: «Dame, depuis les premiers jours de la chevalerie, s'est-il rencontré un chevalier qui eût en soi toutes les bontés que vous venez de nommer?--Assurément; la Sainte Écriture nous l'atteste. Avant la venue de Jésus-Christ, il y eut Jean l'Hircanien et Judas Machabée, qui ne tournèrent jamais le dos devant les mécréants; il y eut encore Simon, frère de Judas, le roi David et plusieurs autres. Après la passion du Sauveur, je nommerai Joseph d'Arimathie, le gentil chevalier qui descendit Jésus-Christ de la croix, et le coucha dans le sépulcre. Je nommerai son fils Galaad, le roi de la terre d'Hofelise, devenue en mémoire de son nom le pays de Galles[24]. Tels sont encore le roi Pelle de Listenois et son frère Helain le gros, qui n'ont pas cessé de se maintenir en honneur et gloire dans le siècle et devant Dieu.

[Note 24: Voy. _S. Graal_, t. I, p. 339.]

«--Eh bien, dit Lancelot, puisque tant d'hommes ont été pleins de tous les genres de prouesses, ne serait-ce pas grande vilenie à celui qui n'oserait aspirer à chevalerie, parce qu'il croirait ces vertus trop hautes pour lui? Je ne blâme pas ceux qui n'ont pas dans le coeur la force d'y aspirer; mais pour ce qui me regarde, si je trouve quelqu'un qui consente à m'adouber, je ne le refuserai pas par crainte de voir en moi chevalerie mal assise. Dieu peut m'avoir donné plus de bonté que je ne sais, ou bien pourra-t-il m'accorder plus tard le sens et la valeur qui me feraient aujourd'hui défaut.

«--Beau fils de roi, puisque votre coeur ressent toujours même désir d'être chevalier, votre voeu sera accompli avant peu, vous serez satisfait. Oh! je le devinais bien: de là les pleurs que je versais tout à l'heure. Cher fils de roi, j'ai mis en vous tout l'amour qu'une mère pourrait avoir pour son enfant: je prévois à grande douleur que vous me quitterez bientôt; mais j'aime bien mieux souffrir de votre absence que vous faire perdre l'honneur de la chevalerie: il y sera trop bien employé. Prochainement, vous serez armé de la main du plus loyal et du meilleur prince de notre temps, j'entends le roi Artus. Nous partirons cette semaine même, et nous arriverons au plus tard le vendredi avant le dimanche de la Saint-Jean.»

Lancelot entendit ces paroles avec une joie sans égale. Aussitôt la dame réunit tout ce que demandait le voyage: un haubert blanc, fort et léger; un heaume plaqué d'argent; un écu blanc comme neige, avec la boucle d'argent; une épée grande, tranchante et légère; un épieu ou fer aigu, à la hampe grosse, roide et de blancheur éclatante; un cheval grand, rapide et infatigable. Puis, pour sa chevalerie, la cotte de blanc satin, la robe de cendal blanc, et le manteau fourré d'hermine.

On se mit en route le mardi de la semaine qui précédait la Saint-Jean. La compagnie se composait de cinq chevaliers et trois demoiselles, de Lionel, Bohor et Lambègue, de nombreux écuyers et valets, vêtus de blanc et montés sur blancs chevaux.

Ils arrivèrent sur le rivage de la mer, entrèrent en navire et abordèrent en Grande-Bretagne, dans le port de Flodehug[25], le dimanche soir; on leur apprit que le roi Artus voulait célébrer à Kamalot la fête de la Saint-Jean. Arrivés le jeudi soir devant le château de Lavenor, situé à vingt-deux milles ou lieues anglaises de Kamalot, ils passèrent le lendemain matin dans la forêt qui touchait à la prairie de cette ville. Durant la traversée la dame fut pensive, silencieuse, et toute à la douleur de la prochaine séparation.

[Note 25: Flodece, msc. 341, fº 36.]

XVII.

Comme l'apprenait la Dame du lac, Artus séjournait à Kamalot, où il devait célébrer la Saint-Jean. Le vendredi, avant-veille de la fête, il était sorti de la ville par la porte Galloise, pour aller chasser au bois avec son neveu, monseigneur Gauvain, Yvain fils d'Urien, Keu le sénéchal, et plusieurs autres.

À trois portées d'arc de la forêt, ils virent avancer une litière doucement conduite par deux palefrois. Dans la litière était un chevalier armé de toutes pièces, hors le heaume et l'écu. Son corps était traversé de deux fers de lance auxquels tenaient encore les tronçons; une épée rougie de sang était fichée dans sa tête, et cependant il ne semblait pas vouloir de sitôt mourir.

La litière s'arrêta devant le roi; le chevalier navré se dressant un peu: «Dieu te sauve, dit-il, sire roi, le meilleur des princes, le recours des déconseillés!--Et vous, répond Artus, Dieu vous rende la santé dont vous semblez avoir défaut!--Sire, je venais à vous pour vous demander de me déferrer de cette épée et de ces pointes de lance qui me mettent au supplice.--De grand coeur,» dit le roi en avançant la main vers les tronçons:--«Oh! s'écrie le chevalier, ne vous hâtez pas: ce n'est pas ainsi que vous me délivrerez. Il faut commencer par jurer de me venger de tous ceux qui déclareront aimer mieux que moi celui qui m'a navré.

«--Sire chevalier, répond Artus, vous demandez un trop dangereux service: celui qui vous a navré peut avoir tant d'amis qu'on n'ait pas lieu d'espérer d'en jamais finir. Avant eux viendront les parents; et le moyen de composer avec eux? Mais ce que je puis accorder, c'est de vous venger autant qu'il dépendra de moi de celui qui vous a frappé: s'il est de mes hommes, assez d'autres chevaliers dans ma cour vous offriront leur bras, à défaut du mien.--Sire, ce n'est pas là ce que je demande d'eux et de vous: j'ai tué moi-même l'ennemi qui m'avait navré.--Cette vengeance devrait vous suffire, et je n'entends pas engager aucun de mes chevaliers à vous promettre davantage.

«--Sire, je pensais trouver dans votre maison aide et secours: je suis trompé dans mon attente. Cependant, je ne perds pas toute espérance: peut-être un chevalier, désireux de louange, aura-t-il assez de prouesse pour consentir à me guérir.--J'en doute, repartit le roi; mais suivez la voie qui conduit au palais, et séjournez-y, en attendant le chevalier que vous demandez.»

Le chevalier fit signe à ses écuyers de le mener à Kamalot; introduit dans le palais, il choisit la salle le plus fréquemment traversée; car personne, à la cour d'Artus, n'eût osé refuser l'entrée de l'hôtel à un chevalier; personne n'eût trouvé mauvais qu'il y choisît le meilleur des lits qui n'étaient pas occupés.

Le roi entrait cependant dans la forêt, en s'entretenant de la singulière rencontre qu'ils venaient de faire. «Peut-être, disait Gauvain, le chevalier navré trouvera-t-il à Kamalot le hardi champion qu'il cherche.--Je ne sais, reprenait le roi, mais je ne louerais pas celui qui entreprendrait une aussi folle besogne.»

Après avoir chassé jusqu'à la chute du jour, Artus regagnait le chemin ferré, quand il vit poindre devant lui une belle et nombreuse compagnie. D'abord deux garçons, chassant deux sommiers blancs: l'un portait une tente ou pavillon blanc très-léger, l'autre deux robes de nouveau chevalier. Sur chaque sommier était un coffre dans lequel le blanc haubert et les chausses de fer. Après ces valets, deux écuyers également vêtus de blanc, montés sur blancs roncins. L'un portait un écu d'argent, l'autre un heaume éclatant de blancheur. Puis deux autres, l'un tenant un glaive blanc de fer et de bois; une épée enfermée dans un blanc fourreau retenu par un blanc ceinturon: l'autre conduisant un bel et grand cheval en dextre. Suivaient de nombreux écuyers et sergents, tous vêtus de cottes blanches; trois blanches demoiselles, les deux fils du roi Bohor, enfin la Dame du lac et son cher Fils de roi, avec lequel elle semblait converser doucement. Elle était vêtue d'un merveilleux samit blanc, avec cotte et manteau fourré d'hermine. Son palefroi blanc, vif et bien dressé, avait un frein de pur argent, le poitrail, les étriers et la selle subtilement ouvragés d'images de dames et de chevaliers; la blanche sambue traînait jusqu'à terre comme le bas du samit qui enveloppait la dame. En apercevant Artus, elle pressa le pas de sa blanche haquenée, et, s'avançant au premier rang du cortége, elle répondit au salut que le roi lui avait fait d'abord, et après avoir abaissé la guimpe qui couvrait son visage: «Sire, Dieu vous bénisse, comme le meilleur roi du monde! Je viens de très-loin vous demander un don que vous pourrez m'accorder sans dommage. «--Demoiselle, quand il devrait m'en coûter beaucoup, encore ne seriez-vous pas éconduite. Quel est le don que vous réclamez?--C'est de vouloir bien adouber ce beau valet de son harnois et de ses propres armes, quand il vous le demandera.--Grand merci, demoiselle, de nous amener un tel jouvenceau: assurément l'adouberai-je quand il le demandera; mais vous m'avez dit que le don ne serait pas à mon dommage; cependant j'aurais grande honte de manquer à mon habitude de fournir d'armes et de robes ceux qui reçoivent de moi leur chevalerie. À moi le don du harnois et des armes, à Dieu d'y mettre le surplus: j'entends la prouesse et la loyauté.

«--Il se peut, reprend la dame, que votre usage soit de donner aux nouveaux chevaliers leurs armes; mais peut-être ne vous a-t-on pas encore demandé d'en agir autrement[26]. Pour moi, je tiens à ce que le valet porte les armes que je lui ai destinées. Accordez-moi, sire, de l'adouber à cette condition; si vous refusez, je m'adresserai à un autre roi, ou je l'armerai moi-même, plutôt que de le priver de la chevalerie qu'il est impatient d'obtenir.»

[Note 26: Sagremor, dans le livre du Roi Artus, avait déjà voulu être adoubé de ses propres armes. (T. II, p. 204.)]

Alors messire Yvain prenant la parole: «Sire, accueillez la demande de cette demoiselle; il ne faut pas éconduire un jouvenceau de si belle apparence.» Artus promit donc, et la dame après l'avoir remercié avertit le beau valet de retenir les deux sommiers, un superbe palefroi, et les quatre écuyers; puis, prenant congé du roi, elle retourna sur ses pas, malgré les instances qu'on lui fit de demeurer. «Pour Dieu! dit Artus, veuillez au moins nous apprendre comment nous devons vous appeler.--Sire, on m'appelle la Dame du lac.» Le roi n'avait jamais entendu prononcer ce nom. Il reçut les adieux de la noble inconnue que le beau valet convoya assez longtemps. Avant de le quitter: «Fils de roi, lui dit-elle, vous venez de la meilleure race du monde. Montrez-vous digne de votre naissance. Soyez aussi haut de coeur que vous êtes beau de corps: ce serait trop grand dommage si la prouesse était en vous au-dessous de la beauté. Dès demain soir vous demanderez la chevalerie au roi Artus: une fois armé, ne vous arrêtez pas une seule nuit à son hôtel; allez en tout pays chercher aventures; c'est le moyen de monter en prix. Demeurez en place le moins que vous pourrez, et défendez-vous de dire votre nom jusqu'à ce que d'autres que vous le fassent connaître. Si l'on vous presse, répondez que vous l'ignorez et que vous avez été nourri dans cette ignorance par la dame qui vous a nourri. Enfin, soyez toujours prêt à toutes les aventures et ne laissez jamais à d'autres l'honneur d'achever une entreprise que vous aurez commencée.»

La dame tira ensuite de son doigt, pour le passer dans celui du valet, un anneau qui avait la vertu de rompre les enchantements. «Qu'ajouterai-je encore, Fils de roi, dit-elle? vous êtes appelé à mettre les plus merveilleuses aventures à fin, et celles que vous laisserez ne seront achevées que par un chevalier encore à naître. Je vous recommande à Dieu: mon coeur me fait défaut avec la parole. Adieu, le beau, le gracieux, le désiré, le bien-aimé de tous et de toutes!»

Le valet la suivit des yeux en pleurant et regrettant les amis qu'il avait laissés dans la maison du lac, Lionel et Bohordin sur tous les autres. Il fut aussitôt mis par le roi Artus sous la garde de monseigneur Yvain de Galles, qui le conduisit à son hôtel. Le lendemain, en se réveillant, le valet pria monseigneur Yvain de demander de sa part au roi de le faire chevalier, ainsi qu'il avait promis.--«Comment! bel ami, voulez-vous donc être si tôt armé? Mieux vous serait d'apprendre d'abord le métier des armes.--Non, sire, je n'entends pas être plus longtemps écuyer.--Soit donc ainsi que vous le souhaitez.» Yvain va trouver Artus: «Sire, votre valet vous mande de le faire chevalier.--Quel valet?--Celui qui vint hier soir, et dont vous m'avez confié la garde.» En ce moment la reine Genièvre entrait dans la salle, avec monseigneur Gauvain. «Comment! dit le roi, veut-il être déjà chevalier?--Oui, sire, et dès demain.--Vous entendez, Gauvain, dit le roi; ce valet d'hier soir veut que demain je l'arme chevalier.--Sire, répond Gauvain, ou je me trompe, ou chevalerie y sera bien assise. Il est beau, tout en lui semble annoncer une haute origine.--De quel valet parlez-vous? demanda la reine.--Madame, répond Yvain, du plus beau que vous ayez jamais vu.--Je serais curieuse de le voir.--Soit! dit Artus, allez le quérir, Yvain, et faites-le vêtir du mieux qu'il pourra; il paraît ne pas avoir défaut de robes.»

Messire Yvain vient au valet: il l'avertit de se parer d'une robe des plus belles et l'emmène à la cour, en traversant un nombreux populaire, avide de voir le bel enfant dont on avait annoncé l'arrivée et qui allait recevoir les robes et l'adoubement de chevalier.

Ils descendent devant le degré de la salle d'honneur: le roi et la reine qui les attendaient vont au-devant de messire Yvain, qu'ils prennent de l'une et de l'autre main; ils le font asseoir sur une belle couche, tandis que le valet s'arrête devant eux sur l'herbe verte dont la salle était jonchée. Tous prenaient à le regarder grand plaisir, son beau costume relevant encore l'agrément répandu sur sa personne. «Dieu, dit aussitôt la reine, le fasse prud'homme! car pour la beauté il a tout ce que mortel peut en avoir.»

La reine le regardait autant qu'elle le pouvait sans être remarquée, et lui ne se faisait faute de glisser les yeux sur elle, ne comprenant pas qu'une femme pût réunir une si merveilleuse beauté. Jusque-là, dans sa pensée, nulle ne pouvait soutenir la comparaison avec la Dame du lac; quelle différence pourtant entre elle et la reine! En effet, madame Genièvre était bien la Dame des dames, la fontaine d'où semblait couler tout ce qui pouvait enchanter les yeux: et s'il eût connu toute sa noblesse de coeur, toute sa bonté d'âme, il en eût encore été plus émerveillé. «Comment, dit-elle, a nom ce beau valet?--Dame, répondit messire Yvain, je ne sais rien de lui. Je devine seulement qu'il est de la terre de Gaule, car il en a la parlure.» Alors la reine se penche vers le valet, le prend par la main et lui demande de quelle terre il est né. En entendant cette douce voix, en sentant cette main toucher la sienne, le valet tressaille, comme si on l'eût subitement éveillé. Il n'est plus à ce qu'on lui demande et il ne songe pas à répondre. La reine voit sa grande émotion dont peut-être elle soupçonne déjà quelque peu la cause; mais, pour le mettre plus à l'aise, elle se lève et sans trop penser elle-même à ce qu'elle dit: «Ce jouvenceau, fait-elle, semble assez pauvre de sens, ou du moins peut-on croire qu'il a été mal enseigné.--Dame, reprend messire Yvain, qui sait s'il ne lui a pas été défendu de dire son nom?--Cela peut être après tout,» dit la reine; et elle passe dans ses chambres.

À l'heure de vêpres, messire Yvain conduisit le valet chez elle; ils descendirent ensemble au jardin qui s'étendait jusqu'au rivage de la mer: il fallait passer pour y aller dans la grande salle où gisait le chevalier navré. Dans le jardin ils retrouvèrent le roi, les barons et ceux qui devaient être adoubés le lendemain.

En remontant, il fallut encore traverser la grande salle. Des plaies du chevalier navré s'exhalait une telle puanteur que tous, en approchant, couvraient leur nez du pan de leurs manteaux, et se hâtaient de passer outre. «Pourquoi, dit le valet, ceux-là qui sont avant nous couvrent-ils leur nez?--C'est, dit Yvain, pour un chevalier durement navré dont les plaies répandent une odeur infecte.» Et il conte comment ce chevalier était venu réclamer ce qu'on ne pouvait guère lui accorder.--«Je le verrais volontiers, dit le valet; approchons.

--«Sire, lui dit le valet, qui vous a si durement navré?--Un chevalier que j'ai tué.--Pourquoi ne vous faites-vous pas déferrer?--Parce que je n'ai encore trouvé personne assez hardi pour l'entreprendre.--Voulez-vous me permettre de l'essayer?--Assurément, aux conditions que j'ai dites.» Le valet réfléchit un instant. «Venez, lui dit Yvain, ce n'est pas à vous de songer à pareille aventure.--Pourquoi?--Les plus preux de la cour l'ont refusée, et, d'ailleurs, vous n'êtes pas chevalier.--Comment! dit le chevalier navré, il n'est pas chevalier?--Non, mais il le sera ce matin même; et vous voyez qu'il en a déjà revêtu la robe[27].» Le valet ne sonna plus mot, mais suivit messire Yvain, en saluant le chevalier navré, qui de son côté souhaita que Dieu le fît prud'homme.

[Note 27: La robe de chevalier différait de celle des écuyers, et le candidat à la chevalerie devait s'en couvrir avant de recevoir ses armes. Il faut voir dans Garin le Loherain la mauvaise humeur du bon vilain Rigaud, quand Begon l'avertit de prendre la robe fourrée de vair et de gris.

«Or vous allés baigner un seul petit, Et vous arés et le vair et le gris. --A la maleure, Rigaus li respondi, Por vostre vair qu'avés et vostre gris! Or me convient baignier et resfreschir? Ne sui chéus en gué ne en larris...» Mantel ot riche et pelisson hermin, Qui li traïne demi pié acompli. Rigaus le voit, pas ne li abeli. Devant lui garde, un damoisel choisi Qui coutel porte por chevaliers servir: Il li demande, li vallés li tendi Et il en coupe un grant pié et demi. «Por coi le fais, biaus fis? li peres dit, A novel home est-il coustume ensi, Que li traïne et le vair et le gris.» Et dist Rigaus: «Folle costume a ci!» (_Garin_, t. II, p, 180.)

On voit par le Lancelot, c'est-à-dire dès le douzième siècle, que la cérémonie de l'adoubement était simplifiée; on ne se baignait plus, et les robes étaient probablement moins traînantes.]

Les tables étaient mises et les nappes étendues: ils s'assirent au manger, puis messire Yvain revint avec le valet à son hôtel. À l'entrée de la nuit, il le conduisit dans une église où il veilla jusqu'au jour. Alors messire Yvain, qui ne l'avait pas un instant quitté, le ramena à l'hôtel et le fit dormir jusqu'à l'heure de la grand'messe, qu'il dut entendre avec le roi. Car, aux fêtes solennelles, Artus avait coutume d'assister au service de Dieu dans la plus haute église de la ville. Avant de s'y rendre on disposa les adoubements que le roi devait distribuer à ceux qui allaient recevoir chevalerie. Artus donna la colée[28] à chacun d'eux et remit à ceindre les épées au retour de l'église.