Les Romans de la Table Ronde (3 / 5) Mis en nouveau langage et accompagnés de recherches sur l'origine et le caractère de ces grandes compositions

Part 3

Chapter 34,088 wordsPublic domain

Un jour il était allé en chasse à la poursuite d'un chevreuil: il dépassa bientôt ceux qui l'accompagnaient. Le maître voulut le rejoindre, mais son cheval trop pressé des éperons finit par le jeter à terre. Lancelot cependant chevauche à travers bois, atteint le chevreuil et le perce d'une flèche, au passage d'une voie ferrée. Puis il descend, lève le gibier en trousse et remonte, tenant sur le devant de la selle le brachet qui l'avait conduit sur les pistes. Comme il revenait sur ses pas et vers ses compagnons, il fait rencontre d'un valet marchant à pied et tenant en laisse un roncin épuisé de lassitude. C'était un jouvenceau de prime barbe, le bliaud serré dans la ceinture, le chaperon rejeté sur l'épaule, les éperons rougis du sang de son cheval. Confus d'être rencontré en si mauvais point, le valet baisse la tête en passant devant l'enfant. «Qui êtes-vous? demande Lancelot; où comptez-vous aller?--Beau sire, répond l'inconnu, Dieu vous croisse honneur! Je suis un malheureux, près de l'être plus encore, à moins que Dieu ne se lasse de m'éprouver. Je suis pourtant de ma mère et de mon père gentil de race; mais je n'en ai que plus de regrets: un vilain souffre sans être malheureux, par son habitude de souffrir.»

Lancelot se sentit ému de compassion. «Comment! dit-il, vous êtes gentil homme et vous vous désolez pour mauvaise fortune! Sauf la perte d'un ami, ou la honte qu'on n'aurait pas moyen d'effacer, coeur d'homme doit-il mener grand deuil?»

Le valet comprit à ces mots que l'enfant était de haut lieu. «Sire, répondit-il, je ne pleure pas de bien perdu ou de honte que j'aie reçue: mais je suis ajourné à la cour du roi Claudas, où je dois combattre un traître qui pour une affaire de femmes a surpris dans son lit et tué sans défense un preux chevalier de ma parenté. J'étais parti hier soir de mon logis, accompagné de plusieurs amis: le traître me fit épier dans le bois où je devais passer; des gens armés sortirent d'une embuscade, nous attaquèrent à l'improviste et blessèrent mon cheval auquel il resta cependant assez de vie pour me tirer de ce guet-apens. Un prud'homme que je rencontrai me donna celui-ci; mais je l'ai si vivement éperonné pour arriver à temps, qu'il refuse maintenant d'avancer. Ainsi, j'ai vu mourir ceux qui m'accompagnaient sans les venger, et je ne serai pas demain à la cour du roi.

«--Mais, fait Lancelot, si vous aviez un bon cheval, pourriez-vous arriver à temps?--Assurément, quand bien même je ferais à pied le dernier tiers de la route.--Vous ne serez donc pas honni, faute d'un cheval.»

Il descend, et donne au valet son bon roncin. Le valet consolé, ravi, monte et s'éloigne en prenant à peine le temps de remercier. Pour Lancelot, il replace le chevreuil sur la croupe de son nouveau cheval qu'il suit à pied, tenant le brachet en laisse.

Il n'avait pas fait grand chemin quand vient à passer un vavasseur sur un palefroi, la verge en main, et devant lui deux lévriers en laisse. C'était un homme déjà sur le retour d'âge; aussi Lancelot s'empressa-t-il de le saluer. «Que Dieu, beau sire, vous maintienne et fasse croître! répond le vavasseur; qui êtes-vous?--De ce pays.--Mon enfant, vous êtes aussi beau que bien enseigné. Voulez-vous bien me dire d'où vous venez?--De chasser, comme vous voyez; je vous ferais part de ma venaison, si vous le souhaitiez; elle ne saurait, je pense, être mieux employée.--Cher et bel enfant, grand merci! une offre faite de si bonne grâce ne doit pas être refusée. D'ailleurs, le don vient bien à propos: j'ai marié ma fille aujourd'hui, j'étais allé chasser dans l'espoir de rapporter de quoi réjouir ceux qui sont de la noce; mais je revenais sans avoir rien pris.» Le vavasseur alors descend, détache le chevreuil et demande à l'enfant quelle part il entend lui faire. «Sire, dit Lancelot, n'êtes-vous pas chevalier? emportez le chevreuil tout entier, il ne peut être mieux employé que pour les noces d'une demoiselle.»

Le vavasseur est charmé de si généreuses paroles: «Ah! bel enfant, ne viendrez-vous pas avec moi? Ne me laisserez-vous aucun moyen de reconnaître tant de courtoisie?--Mes compagnons, reprit Lancelot, s'inquiètent en ce moment de ce que je suis devenu. À Dieu soyez-vous recommandé!» Et il s'éloigna du vavasseur, qui tout en le suivant des yeux cherchait à se rendre compte de ce que les traits du jeune chasseur lui rappelaient. «Oh! oui, se dit-il tout à coup, c'est au roi Ban qu'il ressemble.» Et revenant sur ses pas, il rejoint bientôt Lancelot que son mauvais chasseur avait peine à traîner. «Bel enfant, lui dit-il, veuillez me dire qui vous êtes: vous m'avez remis en mémoire un noble prud'homme autrefois mon seigneur.--Quel était ce prud'homme?--C'était le roi Ban de Benoïc, et ce pays dépendait de sa terre. Il en a été dépouillé et son jeune fils déshérité.--Et qui donc l'en déshérita?--Un roi voisin nommé Claudas de la Terre déserte. Oh! si vous êtes le fils du roi Ban, au nom de Dieu, ne me le cachez pas. Vous trouverez en moi le sergent le plus fidèle, le chevalier le plus désireux de vous garder.--Sire, fait Lancelot, fils de roi ne suis-je pas; cependant il m'arrive souvent d'être ainsi nommé, et je vous aime pour me l'avoir rappelé.» Le vavasseur reprit: «Enfant, qui que vous soyez, vous venez assurément de bonne race. Voyez ces deux lévriers, il n'en est pas de meilleurs au monde. Prenez un des deux, je vous prie.» Lancelot regardant les lévriers: «Je le veux bien et je vous en rends grâces; mais donnez-moi le meilleur.» Le vavasseur sourit et lui met aux mains la chaîne qui retenait le lévrier. Puis ils se séparèrent en se recommandant à Dieu.

Ne demeura guère que l'enfant rejoignît son maître et trois des compagnons: ils s'étonnèrent de le voir revenir sur un maigre roncin, tenant deux chiens en laisse, l'arc passé au col, le carquois à la ceinture. «Ce cheval n'est pas à vous, dit le maître; qu'est devenu le vôtre?--Je l'ai donné.--Et celui-ci, où l'avez vous pris?--On me l'a donné.--Je n'en crois rien: par la foi que vous devez à ma dame, qu'avez-vous fait?» L'enfant, qui n'eût voulu pour rien au monde se parjurer, dit l'échange du roncin, la rencontre du chevalier, le don de son chevreuil.--«Comment, reprend sévèrement le maître, avez-vous pu donner un bon roncin qui n'était pas à vous, et la venaison des forêts de ma dame?--Ne vous courroucez pas, maître; ce lévrier vaut deux bons roncins.--Par Sainte Croix! vous avez agi follement, et pour vous ôter la pensée de recommencer ...» Il n'achève pas, mais il lève la main et la laisse lourdement tomber sur l'enfant qu'il abat du cheval. Lancelot se relève, sans jeter un cri, sans faire une plainte. «J'aime pourtant mieux, dit-il, ce lévrier que deux roncins.» Le maître, de plus en plus irrité, saisit une de ces verges flexibles qu'on nomme encore courgie, et en cingle les côtes du pauvre lévrier qui jette de longs cris. Lancelot avait reçu patiemment la buffe de son maître, mais, en voyant frapper son chien, il entre dans une rage furieuse et, s'élançant sur le maître, il le frappe du bois de son arc, au point de lui entr'ouvrir le crâne et d'en faire jaillir le sang. L'arc s'était brisé, il en reprend les tronçons, revient au maître et lui en donne encore sur les bras, les épaules. Vainement les trois compaignons essaient de le retenir, il se retourne vers eux, tire trois flèches de sa trousse et menace de les frapper s'ils osent avancer. Ils aiment mieux lui céder la place: alors, montant sur un de leurs chevaux, l'enfant soulève le lévrier, le place devant lui, le brachet derrière, et c'est ainsi qu'ils arrivent à l'entrée d'une lande où broutait un troupeau de biches[15]. D'un premier mouvement il lève la main pour prendre son arc, et ne le trouvant plus: «Ah! maudit soit le maître, dit-il, qui m'empêche d'atteindre une de ces biches!» Et tout en regrettant d'avoir manqué une si belle occasion, il arrive au lac, franchit la porte, descend de cheval, salue sa dame et lui montre avec orgueil le beau lévrier qu'il ramène. Mais le maître ruisselant de sang avait déjà fait sa plainte. «Fils de roi,» dit la dame, d'un ton qui voulait paraître irrité, «comment n'avez-vous pas craint d'outrager ainsi le maître aux soins duquel je vous avais confié?

[Note 15: Une grant herce de biches.]

«--Madame, répond Lancelot, il n'a pas rempli sa charge, car il s'est avisé de me reprendre d'avoir bien fait. J'ai souffert qu'il me frappât, mais je n'ai pu voir frapper mon beau lévrier. Le maître a fait plus encore; il m'a empêché de tuer une belle biche que j'aurais eu grande joie à vous rapporter.» La dame l'écoute avec un plaisir secret; mais elle le voit sortir en jetant au maître un regard menaçant et elle le rappelle: «Comment avez-vous pu donner un roncin, une venaison qui ne vous appartenaient pas; comment n'avez-vous pas hésité à frapper le maître auquel vous deviez obéir en tout?--Dame, je le sais: tant que je serai sous votre garde, il me conviendra de prendre beaucoup sur moi. Un jour, peut-être, s'il plaît à Dieu, recouvrerai-je ma liberté. Coeur d'homme, je le sens, est mal à l'aise en restant trop longtemps sous la garde des autres; il doit renoncer parfois à ce qui le ferait monter en prix. Je ne veux plus avoir de maître; je dis _maître_, non seigneur ou dame. Mais malheur à fils de roi qui, donnant volontiers ce qu'il a, ne peut donner ce qui est aux autres!--Comment! reprend la dame, pensez-vous que j'aie dit la vérité, en vous appelant fils de roi?--Oui, dame, je suis fils de roi et j'entends pour tel être tenu.--Enfant, qui vous a dit que vous étiez fils de roi s'est apparemment mépris.--J'en ai grand regret, car je sens bien à mon coeur que je serais digne de l'être.»

Il s'éloignait tristement; la dame le rappelle encore, et, l'ayant tiré à l'écart, elle lui baise les yeux, la bouche, avec la tendresse d'une mère. «Consolez-vous, beau fils, dit-elle; je vous permets de donner à l'avenir roncin, venaison, tout ce qu'il vous plaira. Vous auriez quarante ans au lieu de douze, qu'encore seriez-vous à louer d'avoir fait abandon largement de ce que vous aviez. Soyez maintenant votre seigneur et maître; vous êtes en état de choisir entre le bien et le mal. Si vous n'êtes pas fils de roi, au moins avez-vous le coeur d'un roi.»

Ici le conte laisse un peu Lancelot pour revenir à la reine sa mère et à sa tante la reine de Gannes, qui sont demeurées tristes et résignées dans le Moutier-Royal.

IX.

Chaque jour, après la messe, la reine Hélène de Benoïc allait prier sur la montagne où le roi Bohor avait rendu son âme à Dieu; puis elle revenait s'asseoir tristement devant le lac où son enfant lui avait été ravi. Un jour que ses yeux noyés dans les larmes demeuraient attachés sur cette grande plaine liquide, un homme de religion, qui chevauchait accompagné d'un seul sergent, vint à l'apercevoir. Il était vêtu d'une longue robe serrée et recouverte d'une chape noire. La dame, perdue dans sa douleur, ne le vit ni ne l'entendit approcher. Mais lui, rejetant son chaperon sur les épaules: «Madame, dit-il, Dieu vous rende la joie que vous avez perdue!» Hélène, d'abord un peu troublée, rendit le salut, car tout dans le religieux annonçait un prud'homme; la taille haute, les cheveux noirs entremêlés de blancs, les yeux grands et noirs, les épaules larges, les poings gros, carrés et gonflés de veines, la tête, le visage traversé de cicatrices. «Veuillez bien m'apprendre, Madame, reprit-il, comment, étant au service de Notre-Seigneur, vous pouvez démener un tel deuil. On ne doit plus, une fois en religion, se désoler de rien, sinon des péchés qu'on a commis dans le siècle.--Sire, répondit la reine, ce ne sont pas les pertes terriennes qui m'affligent, toute reine de Benoïc que l'on m'ait longtemps nommée; mais c'est la perte du roi mon seigneur, et celle de mon jeune enfant que je vis emporté de ce lieu même au fond de ce lac, par une dame ou, peut-être, un démon. Je viens ici tous les jours prier pour la moitié de ma chair, ainsi que dit Sainte Église, et j'espère que mes larmes me rendront plus favorable la bonté divine. Quand je me représente que Dieu, dans la même heure, a voulu me séparer de mon seigneur et de mon fils, je tremble de lui avoir donné, sans le vouloir, sujet de me haïr.»

Le prud'homme répondit: «Je vois, Madame, que vous avez grande raison de pleurer: mais vous ne devez pas vous affliger sans mesure. Puisque vous avez pris les draps de religion, vous feriez mieux de mener votre deuil dans l'abbaye, en vous contentant de pleurer dans votre cellule. Dieu pardonne au roi que vous avez perdu! Mais rassurez-vous sur le sort de votre fils; il est vivant et en santé.--Sire, que me dites-vous là?» s'écria la reine, en se jetant à ses pieds.--«J'atteste mon manteau, que votre fils Lancelot est en aussi bon point que possible.--Et comment le savez-vous?--Par ceux qui sont de sa compagnie. Il serait avec vous, et vous seriez encore dame de Benoïc qu'il n'aurait pas un meilleur hôtel.--Mais, sire, cet hôtel, où est-il? Si je ne dois plus penser à rejoindre mon enfant, ne pourrai-je au moins tourner les yeux vers les lieux qui le retiennent?--Non, dame, j'ai promis de garder le secret qu'on m'en a confié, et vous ne voulez pas que je me parjure.» La reine n'insista pas, mais invita le prud'homme à l'accompagner jusqu'à l'abbaye. Là trouverait-il peut-être des dames dont le nom lui serait familier. Le prud'homme y consentit.

Arrivés au Moutier-Royal, plusieurs dames le reconnurent et lui firent fête. C'est qu'après avoir longtemps marqué parmi les bons chevaliers du siècle, il avait enfin laissé la gloire terrienne pour se consacrer au service de Dieu dans un ermitage, transformé en monastère de la règle de Saint-Augustin. Les dames le prièrent de partager leur repas; mais il était, dit-il, trop matin; car, suivant la règle de son ordre, il ne mangeait qu'une fois le jour.

«Cette noble dame, leur dit-il, m'a fait compassion et je remercie Dieu de m'offrir l'occasion de reconnaître ses anciennes bontés. Un jour d'Épiphanie, le roi Ban, Dieu ait son âme! tenait grande cour. Il y eut belle distribution de robes aux chevaliers; et il n'en restait plus à donner quand j'arrivai, la veille de la fête. La reine, m'ayant aperçu, dit qu'un prud'homme tel que je semblais ne devait pas être moins bien traité que les autres. Elle avait commandé pour elle un surcot de riche tissu de soie; elle le fit ajuster à ma mesure et me le présenta, si bien que je fus le plus richement vêtu de l'assemblée. N'était-ce pas là grande courtoisie de sa part? Aussi voudrai-je la servir de mon corps et de ma parole. Je me suis fait écouter plus d'une fois de grands princes, je veux aller encore parler à ceux qui peuvent servir la cause de son fils et de ses neveux. C'est grande pitié de voir les terres de Gannes et de Benoïc aux mains de Claudas; les droits héritiers en ont le dommage et le suzerain la honte. Dès demain j'entends passer la mer et faire ma clameur au roi Artus.»

Avant de prendre congé, le prud'homme vit la reine de Gannes et lui apprit qu'elle n'avait rien à craindre pour la vie de ses deux enfants; qu'ils étaient, il est vrai, chez le roi Claudas avec leurs maîtres, mais que Claudas se garderait d'attenter à leurs jours, par la crainte des nombreux amis qui leur étaient demeurés. Il fut, à quelques jours de là, dans la ville de Londres où il trouva le roi Artus revenant de combattre Aguisel, roi d'Écosse, après l'avoir contraint à demander la paix. Artus était aussi convenu avec le roi d'Outre les marches d'une trêve qui devait se prolonger jusqu'à Pâques. Comme il était assis au manger, entouré de ses barons et chevaliers, le prud'homme entra dans la salle, et, s'avançant au pied de la grande table, il dit d'une voix haute et assurée: «Roi Artus, Dieu te sauve! comme le plus preux et le meilleur des rois, fors un seul point.--Sire rendu, répond le roi, que je mérite ou non votre blâme et votre louange, Dieu vous bénisse! Dites au moins ce qui m'empêche d'être un bon roi.--Volontiers, sire. Oui, tu maintiens noblement chevalerie; tu as conquis grand honneur devant Dieu et le siècle; mais tu tardes trop à venger les injures qu'on te fait; jusqu'à toi remonte la honte qu'on inflige à tes hommes. Tu oublies ceux qui t'ont servi noblement de leur corps, et qui ont perdu leur terre pour n'avoir pas voulu prendre un autre suzerain.»

Le roi rougit de confusion en écoutant ces paroles. Les chevaliers assis autour de lui laissaient le manger pour attendre ce que le prud'homme allait ajouter; mais le connétable Beduer s'approchant de l'inconnu: «Sire rendu,» lui dit-il, «attendez au moins que le roi soit levé de table. Ne voyez-vous pas que vos paroles troublent le festin et que ces nobles chevaliers cessent d'y prendre part?--C'est donc,» reprit le rendu, «que vous entendez m'empêcher de dire ce qui peut être de grand profit au roi, afin de vous donner tout le temps d'emplir et soûler un sac où les meilleures viandes doivent devenir ordes et infectes! Dieu me garde de remettre à dire ce qu'il peut être bon d'entendre! Qui êtes-vous pour me fermer la bouche? Êtes-vous plus vaillant et mieux prisé que Hervis de Rinel et Kaheus de Cahors, les sénéchaux du roi Uter, dont Dieu ait l'âme[16]? Ce n'est pas eux qui auraient empêché de parler celui qui venait réclamer secours!» À ces paroles, Hervis de Rinel quitta le haut de la table où il servait, car chez le roi Artus les vieux chevaliers demeuraient en charge comme les jeunes. Il s'avança vers le prud'homme les bras ouverts et le tint longtemps serré sur sa poitrine; puis se tournant vers le roi: «Croyez, sire, ce que vous dira ce prud'homme, car il a toujours eu le coeur enluminé de prouesse. C'est Adragain le brun, frère du bon chevalier Mador de l'Île-Noire, le vieux compagnon d'armes du bon roi Urien.»

[Note 16: On voit ici que cette laisse doit être prise d'un autre texte plus ancien, qui se liait moins bien avec la suite du Lancelot. Ce Kaheus de Cahors est évidemment le même que Keu, qui dans toutes les suivantes laisses est encore en pleine charge de sénéchal, à la cour d'Artus.]

Beduer demeura confus; le roi Artus invitant Adragain le brun à continuer: «Sire, dit le vieux chevalier, je dis qu'un seul point est à blâmer en vous. Vous n'avez pas pris en main la cause du roi Ban de Benoïc, qui mourut comme il était en chemin pour réclamer votre aide. La bonne reine Hélène est déshéritée; son fils, le plus bel enfant du monde, lui a été ravi. Et votre négligence est tellement coupable que je ne sais comment vous pouvez sans rougir regarder un prud'homme en face. Quoi de plus honteux que l'abandon d'un fidèle vassal à la merci de ses ennemis? Je viens plaider la cause de la noble reine de Benoïc qui, pour sauver son honneur, est entrée dans une maison de religion. Car telle est la crainte que le roi Claudas de la Déserte inspire, que nul autre dans le pays n'a le courage de venir rappeler ici les droits de ceux qu'il a dépouillés.»

Artus répondit: «Adragain, votre clameur est juste: je savais que le roi Ban était mort, mais je n'ai pu trouver jusqu'à présent le temps de venir en aide à son fils. J'ai eu de grands et nombreux ennemis à combattre, qui menaçaient ma propre couronne. Mais croyez-moi, je sais à quels devoirs engage le nom de suzerain; aussi, dès que je le pourrai, soyez bien assuré que je passerai la mer et viendrai en aide aux fils des rois Ban de Benoïc et Bohor de Gannes.»

Adragain prit alors congé et repassa la mer, heureux d'aller apprendre aux reines ce que le roi Artus avait promis. Mais il devait s'écouler encore bien du temps avant que le roi Claudas rendît aux enfants leur héritage. Ici nous laissons Adragain le brun, et nous revenons aux deux fils du roi Bohor, enfermés dans la tour de Gannes.

X.

La Dame du lac savait tout ce qu'Adragain avait dit des deux fils du roi Bohor, qu'ils étaient enfermés dans la tour de Gannes. Elle chercha, elle trouva le secret de les en tirer; et quand elle apprit que Claudas devait tenir une grande cour à la Madelaine, pour fêter l'anniversaire de son couronnement, elle prit à part une pucelle de sa maison en qui elle avait confiance: «Sarayde,» lui dit-elle, «vous allez vous rendre à Gannes; vous en reviendrez avec les deux fils du roi Bohor.» Puis elle lui apprit les jeux[17] qui devaient l'aider à faire le message.

[Note 17: Nous dirions aujourd'hui les _tours_. _Jocosus_ a le même sens dans la _Vita Merlini_. Geoffroi de Monmouth promet d'y raconter les tours du personnage:

Fatidici rabiem, musamque _jocosam_ Merlini cantare paro......]

Sarayde partit avec deux écuyers tenant en laisse deux lévriers. Vers tierce (neuf heures du matin), elle sortit de la forêt, et l'un des écuyers envoyé à la découverte lui rapporta que le roi Claudas venait de prendre place à table. Montée sur un riche palefroi, la demoiselle arriva aux portes du palais; elle recommanda aux deux écuyers de l'attendre, et elle avança, tenant ses lévriers avec une chaîne d'argent. Claudas était assis au milieu de ses barons; en face de lui Dorin son fils qu'il venait enfin d'adouber. À cette occasion, contre son ordinaire, il avait fait de grandes largesses; car son voyage à la cour d'Artus lui avait fait sentir les avantages de la libéralité.

Tout-à-coup entre dans la salle la demoiselle du lac. Elle traverse les rangs qui la séparaient du fauteuil de Claudas: «Roi, dit-elle, Dieu te sauve! La plus grande dame du monde m'envoie vers toi; elle t'estimait jusqu'à présent à l'égal des plus grands princes; mais je serai forcée de lui dire qu'il y a plus à blâmer en toi qu'à louer, et que tu n'as pas moitié du sens, de la prouesse et de la courtoisie qu'elle supposait.

«--Soyez, demoiselle, la bienvenue! répondit Claudas. La dame qui vous envoie peut avoir entendu dire de moi plus de bien qu'il n'y a; mais, si je savais en quoi elle s'est méprise, je travaillerais à m'amender. Dites-moi, par la chose que vous aimez le mieux, pourquoi je devrai perdre ses bonnes grâces.

«--Vous m'avez conjurée de façon à me contraindre à parler. Oui, l'on avait dit à ma dame que nul ne vous surpassait en sens, débonnaireté, courtoisie; elle m'avait envoyée pour juger de la vérité de ce rapport, et je vois que vous manquez des trois grandes vertus du prud'homme: le sens, la débonnaireté, la courtoisie.

«--Si je ne les ai pas, vous avez, demoiselle, juste raison de tenir faible compte du reste. Il peut m'être arrivé d'agir en fou, en félon, en vilain; mais je n'en ai pas gardé le souvenir.

«--Il faut donc vous le rappeler. N'est-il pas vrai que vous retenez en prison les deux enfants du roi Bohor? pourtant, tout le monde sait qu'ils ne vous ont jamais fait dommage. N'est-ce pas une manifeste félonie? Les enfants réclament surtout les soins, la douceur, l'indulgence: comment serait _débonnaire_ celui qui les traite avec rudesse et injustice? Vous n'avez pas plus de _sens_ que de bonté; car, si l'on parle des fils du roi Bohor, vous donnez à penser que votre intention est d'abréger leurs jours: on les prend en pitié, et l'on vous hait, à cause d'eux. Est-il sage de donner sujet à tous les gens honnêtes de vous accuser de déloyauté? Si vous aviez en vous la moindre _courtoisie_, ces deux enfants, dont la naissance est plus haute que la vôtre, seraient ici, à la première place et traités en fils de roi. On vanterait alors la gentillesse qui vous ferait tenir les orphelins en honneur, tant qu'ils ne sont pas en âge de recueillir leur droit héritage.

«--Dieu me garde! fait Claudas, je reconnais que j'ai suivi jusqu'à présent un mauvais conseil, et j'entends faire mieux désormais. Allez, mon connétable, à la maison des deux fils du roi Bohor, et conduisez-les ici avec leurs maîtres, dans la compagnie de chevaliers, valets et sergents. Je veux qu'on les traite en fils de roi.»