Part 20
En ce moment, le chevalier revenait complètement armé: «Vous pourriez, lui dit Hector, éviter le combat, en faisant amende honorable à la demoiselle que je conduis.--À d'autres, de perdre l'occasion de me venger d'elle, aussi bien que de celui dont elle était concubine.» Le combat recommence; Hector lui fait encore mesurer la terre. Pour rendre la lutte égale, il descend et commence l'escrime; l'avantage reste plus longtemps indécis entre eux et la demoiselle, inquiète de l'issue du combat, s'enfuit dans le bois, pour ne pas tomber entre les mains d'un vainqueur détesté. Enfin Hector terrasse son adversaire: il lui arrache le heaume, et il allait lui trancher la tête quand le vaincu lui crie merci. La demoiselle était revenue: «Surtout ne l'épargnez pas!» criait-elle.--Votre vie, dit Hector, dépend de cette demoiselle.--Ha! je suis mort: à quoi me servira de reconnaître que j'ai mépris envers elle, et que son ami ne m'a pas outragé? Mais, sire chevalier, je n'ai rien fait pour mériter de vous la mort: voici mon épée, contentez-vous de m'avoir outré.--Demoiselle, que voulez-vous que j'en fasse?--Vengez la mort de mon ami.--Il faut donc vous satisfaire,» et il abattait la ventaille du chevalier, quand la pucelle du pavillon, voyant en tel danger l'homme qu'elle aimait en dépit de ses mauvais traitements, accourt échevelée et se précipite aux genoux d'Hector en lui criant merci. «Ce n'est pas à moi, demoiselle, c'est à celle-ci qu'il la faut demander.» Alors celle qui avait tant demandé la mort du chevalier s'attendrit, fond en larmes et se tournant vers Hector: «Sire chevalier, faites-en votre volonté, je m'y accorde d'avance.» Le vaincu, de son côté, offre de se rendre prisonnier de la demoiselle offensée, et Hector lui permet de remonter. Ils gagnent le moutier voisin; le vaincu lève la main, jure en présence de l'ermite de faire ce que la demoiselle exigera. «Et maintenant, leur demande Hector, suis-je encore loin du carrefour des Sept-Voies?--Vous en avez été détourné, répond le chevalier; mais si vous le trouvez bon, voici mon jeune écuyer qui vous servira de guide, et pourra vous conduire à la maison de son père.» Hector accepte, le chevalier le supplie de lui dire son nom: «On m'appelle Hector.--Et moi Guinas de Blaquestan.» Là dessus, ils se recommandent à Dieu. Guinas et les deux demoiselles vont rejoindre le chevalier navré, pendant qu'Hector se laisse conduire par l'écuyer.
XLIV.
Avant de passer du duché de Cambenic dans le royaume de Norgalles, Hector eut souvent occasion de montrer sa prouesse. D'abord, deux chevaliers nouvellement armés, neveux du duc de Cambenic, l'obligent à se mettre en garde; il les abat l'un après l'autre assez rudement pour leur apprendre à montrer moins d'outrecuidance. L'écuyer de Guinas le conduit à la porte d'une bretèche, en avant de la maison de son père; le vieillard l'accueille avec honneur, le fait entrer dans la plus belle de ses chambres, éclairée de nombreuses chandelles: on le désarme, les plaies qu'il a recueillies dans les rencontres précédentes sont visitées et pansées. Le lendemain il remercie ses hôtes, remonte et découvre enfin la Lande du carrefour. Deux poteaux étaient dressés au milieu de la voie; un clerc de rencontre lui apprend pourquoi on les avait posés: ils soutenaient naguère deux liasses de lances; le chevalier qui les avait dressées invitait les chevaliers errants à jouter, et pendant longtemps il abattit tous ceux qui répondaient au défi. Enfin, un chevalier de la maison du roi Artus, après l'avoir réduit à merci, lui avait ordonné d'aller trouver la reine Genièvre et la dame de Roestoc, pour remplir un double message auprès d'elles.
Hector reconnut dans ce chevalier vaincu celui qui lui avait remis l'épée lettrée de la demoiselle de Norgalles envoyée par messire Gauvain. Il venait de quitter la lande du carrefour, quand il aperçut sur un tertre un beau château. On distinguait aisément sur le chemin qui y conduisait la marque récente du fer des chevaux. Bientôt passèrent près de lui trois chevaliers poussant devant eux une demoiselle éplorée, montée sur palefroi. C'était, comme il l'apprit ensuite, la femme d'un preux chevalier. Hector commence par joindre les ravisseurs et les oblige à lâcher prise; il tue le premier d'entre eux, auquel les autres ne faisaient qu'obéir, escorte la dame jusqu'à l'entrée du château, et sur l'avis qu'elle lui donne du besoin qu'avait son époux de secours, il chevauche du côté que lui indique un écuyer, et se jette au milieu de quatre gloutons qui pressaient vivement l'époux de la châtelaine et deux de ses chevaliers. Grâce à son intervention, les assaillants furent tués, navrés ou mis en fuite. Plein de reconnaissance et d'admiration pour les prouesses de son libérateur, le châtelain le pria de l'accompagner jusqu'au château, et, chemin faisant, il le mit au courant de ce qui venait d'arriver.
«Vous êtes, dit-il, dans un pays désolé par la guerre: parents, voisins, tous sont armés les uns contre les autres; je suis moi-même sur la défensive avec ceux qui devraient être mes amis. Voici à quelle occasion: quand le père de la dame que vous avez secourue avait vu le moment de sa mort approcher, il avait appelé sa fille unique et lui avait fait promettre sur les reliques de ne prendre conseil pour se marier que de ses hommes-liges[84], et de choisir celui que sa prouesse aurait le mieux recommandé. La demoiselle entendit de moi plus de bien qu'il n'y en avait, et me donna son amour. Je travaillai de mon mieux à m'en rendre plus digne. Un jour, ses parents, qui ne tenaient rien d'elle, vinrent lui proposer un époux: elle les reçut assez mal et répondit qu'elle entendait se marier non à leur choix, mais au sien. La réponse les irrita grandement: ils menacèrent de lui enlever son héritage, et se mirent à faire des courses sur ses terres. Un jour, ils surprirent la proie[85] qui venait de sortir du château: averti bientôt par le cri des pâtres, je fis armer les vingt-sept chevaliers chargés de la garde des murs, et, avec l'aide de Dieu, nous parvînmes à ramener les troupeaux. La joie fut grande au «retour: mes compagnons me donnèrent la plus grande part à leur victoire, si bien qu'ils conseillèrent à leur dame de me prendre pour époux. C'était là justement ce qu'elle souhaitait, mais elle jugea plus à propos de dissimuler: elle fit semblant d'y être peu disposée, et voulut que chacun d'eux lui dît par serment ce qu'ils en pensaient. Comme elle en avait l'espoir, ils s'accordèrent à louer le mariage proposé, et elle ne parut me choisir que par déférence pour leur avis. Quand ses parents apprirent son mariage, ils m'envoyèrent défier. Jusqu'à présent, je m'étais assez bien gardé; mais apprenant ce matin que j'étais sorti, seulement accompagné de trois chevaliers, à l'heure où madame avait coutume d'aller au moutier pour y lire ses heures, quatorze d'entre eux se mirent à ma poursuite, et les autres attendirent madame à la sortie du moutier: ils l'emmenaient quand vous les avez arrêtés, ainsi que vient de me l'apprendre l'écuyer votre guide. Vous avez tué celui dont ils suivaient les ordres, c'est un puissant chevalier dont la mort entraînera sans doute des représailles; puis, vous êtes venu me porter le secours dont j'avais tant besoin. Grâces vous en soient rendues, seigneur chevalier! À qui dois-je un si généreux service?»
[Note 84: Apparemment parce que leurs devoirs à son égard ne leur auraient pas permis de la contraindre, et parce qu'ils avaient un intérêt réel à ce que leur suzerain fût homme à bien défendre sa terre et ses vassaux.]
[Note 85: _Proie_, dans le véritable sens qu'il avait encore, répond à _proedium_, le bétail.]
Hector dit son nom et demanda celui du châtelain; on l'appelait Sinados, et le château qu'il tenait de par sa dame épousée était Windesores[86]. Hector remarqua sa situation avantageuse: elle ne laissait à désirer qu'un plus large cours d'eau, et des vignes, ce qu'on ne rencontre guère en Grande-Bretagne. En s'entretenant ainsi, ils arrivèrent à la porte; la dame, qu'un écuyer était venu prévenir, avait eu soin de faire joncher les salles, et d'avertir les bourgeois de la ville d'aller au-devant d'eux. En revoyant celui qui l'avait sauvée, elle lui tendit les bras et le tint longuement serré sur sa poitrine: «Sire, lui dit-elle, ce château est à vous; veuillez en user comme de votre bien.--Ah! dame, répond Hector, il est en trop bonnes mains, et Dieu me garde de vous en dessaisir!» Alors dames et demoiselles demandèrent à l'envi le plaisir de le désarmer et de le servir à qui mieux mieux. Les tables dressées, on s'assit au manger, Sinados entre Hector et la dame du château. Et le lendemain, il prit congé de ses hôtes, en leur disant de compter sur lui, partout où ils pourraient avoir besoin d'aide.
[Note 86: Nouvelle preuve de l'ignorance où était le romancier de la topographie de la Grande-Bretagne. Windsor au nord du pays de Galles, au milieu d'une grande forêt!]
XLV.
Après avoir chevauché tout le jour, Hector, à la nuit tombante, se trouva devant un château fortement situé, mais dont les alentours n'offraient que des ruines et des débris. La roche escarpée qu'il dominait était fermée de l'autre côté par une profonde et large rivière qui mettait le château à couvert d'un assaut et de la disette.
Hector descendit au pied de la roche qu'il se mit à gravir, en tenant son cheval par la bride. Avant d'atteindre la moitié de la montée, il sentit une telle lassitude qu'il prit le parti de se remettre en selle et d'avancer ainsi lentement jusqu'à la porte de la ville.
Elle était ouverte; il s'engagea dans les rues: mais, à son approche, il vit les habitants rentrer avec précipitation dans leurs maisons et s'y enfermer; de sorte que, sans avoir pu joindre âme vivante, il traversa la ville et atteignit la porte opposée. Celle-ci était fermée: il heurte, il appelle, nulle réponse. «Maudite soit, dit-il, l'engeance de ce château! si Dieu l'aimait autant que moi, il serait renversé de fond en comble. Que faire cependant, sinon revenir sur mes pas, et redescendre la roche par la première porte?» Il retourne son cheval, et rebrousse chemin jusqu'à ce qu'il aperçoive un vilain qui rentrait au moment même où l'on fermait cette première porte. Ce vilain revenait la cognée sur l'épaule; à l'approche d'un étranger, il s'enfuit vers une maison voisine; Hector l'arrête: «Donne-moi, lui dit-il, les moyens de sortir d'ici, ou tu es mort.--Ah! seigneur, vous seriez le roi Artus qu'il vous faudrait demeurer.--Pourquoi fuyez-vous tous à mon approche?--Sire, parce qu'il nous est défendu d'héberger ni de recevoir aucun étranger, sous peine de mort; tout chevalier qui s'aventure ici doit passer la nuit au château.--Comment! on voudra me retenir malgré moi?--Assurément,--Au moins faudra-t-il d'autres bras que les tiens; donne-moi ta cognée.» En même temps, il la prenait et allait droit à la porte. «Ma cognée! criait le vilain, rendez ma cognée.--Va-t'en, vilain, ou je te fends la tête.» Le vilain ne le fait pas répéter et se sauve. Hector descend, attache son cheval à l'entrée de la maison, et va donner de la cognée sur la porte. Comme il s'escrimait de son mieux, un valet arrive: «Arrêtez, sire, lui dit-il, vos efforts sont inutiles; vous feriez bien mieux d'aller demander un gîte pour votre cheval et pour vous au seigneur du château.» Hector soupçonnait quelque trahison, quand il voit le valet enfourcher rapidement son cheval et piquer des deux; il court après lui, mais il comprend aisément qu'il ne pourra le joindre, jette la cognée et se résigne à monter au palais. Au milieu du degré, des chevaliers viennent à lui. «Sire, lui dit le plus âgé en lui rendant son salut, les chevaliers de votre pays sont-ils charpentiers, pour dépecer les portes?--Sire, répond Hector, j'ai grand intérêt à ne pas faire séjour; veuillez ordonner qu'on me rende le cheval qu'un valet de la ville vient de me larronner.--Volontiers; mais faites-moi d'abord raison de la porte que vous avez endommagée.--Je l'aurais rompue, si j'en avais eu loisir, tant j'ai trouvé de mauvais vouloir dans les gens de la ville.» Le vieillard sourit et demanda qui il était, «Un des chevaliers de la reine Genièvre.--Alors, soyez le bienvenu! Je pardonne le méfait, sauf les droits du château; vous allez vous laisser désarmer, mais vous seriez le roi Artus, qu'il vous faudrait passer ici la nuit» ainsi le veut la coutume.»
Les valets approchent pour le désarmer; Hector veut savoir auparavant quelle est cette coutume, et le sire du château, le voyant si beau et de si doux parler, consent à le satisfaire.
«Ce château est, vous le voyez, de grande force; la possession m'en est disputée par mes trois voisins, le roi Tradelinan[87] de Norgalles, Malaquin le roi des Cent-chevaliers, et le duc Escaus de Gambenic. Ils ont déjà immolé bon nombre de mes chevaliers; mais, grâce à la guerre émue entre le roi Tradelinan et le duc Escaus, je n'ai dans ce moment à redouter que Malaquin; encore est-il en Sorelois, près du prince Galehaut son cousin. Malaquin a pour sénéchal un vassal des plus renommés, c'est Marganor: il ne nous laisse pas une heure de repos; ses chevaliers sont jour et nuit devant le pont qui défend les abords de la place. Ils espèrent ainsi me décider à leur rendre le château, ce que je ne ferai jamais. Cependant vous le voyez, je suis vieux, je n'ai d'enfant qu'une pucelle belle et sage que j'aurais déjà bien mariée, si j'avais pu me résoudre à lui choisir un époux parmi ceux qui me doivent compte de la mort de mes parents. Je voudrais pour gendre un preux chevalier, capable de défendre contre eux mon château. Mais, il y a trois ans, mes bourgeois vinrent me déclarer qu'ils me blâmaient de ne pas marier ma fille: ils allèrent jusqu'à me dire qu'ils quitteraient la ville, si je ne trouvais un moyen de terminer la guerre, et ils me firent promettre sur les saints d'arrêter tous les chevaliers que l'aventure conduirait ici, en les contraignant à demeurer au moins une nuit, pour défendre de leur corps le château, et à jurer, avant de partir, une haine mortelle à tous les ennemis de l'_Étroite marche_, c'est le nom de mon château, s'ils n'étaient pas les hommes de ceux qui voudraient s'en emparer.
[Note 87: Var. Belinan.--Benian.--Halinan.]
--«En vérité, dit Hector, voilà une méchante coutume. Quel intérêt peut avoir un chevalier étranger à défendre votre _Étroite marche_?--Telle qu'est la coutume, je suis tenu de la faire observer. Il peut ici nous arriver un chevalier assez preux pour mériter ma fille avec l'honneur de ce château, le plus fort de toute la Bretagne. Huit jours ne sont pas encore passés que deux vassaux du roi Artus ont été faits prisonniers par Marganor, pour n'avoir pas suivi mes recommandations: l'un est messire Yvain, l'autre Sagremor. Ils m'avaient dit, en arrivant, qu'ils allaient, de concert avec messire Gauvain, en quête du meilleur chevalier qui jamais ait porté écu. Sagremor refusait de devenir mon homme d'un jour; mais messire Yvain lui représenta que j'étais moi-même vassal du roi Artus, et que mes ennemis étaient aux portes. Ils jurèrent donc tous les deux. Quand ils furent armés, ils me prièrent de les laisser faire montre de prouesse. Je mis à leur demande une condition: c'est qu'ils ne dépasseraient pas le ponceau jeté sur les mares à l'extrémité de la chaussée, et qu'ils ne jouteraient que contre un seul chevalier. Ils avancèrent, et Marganor fut averti d'envoyer deux de ses meilleurs champions: messire Yvain abattit le premier, Sagremor rompit quatre lances contre le second, mais fut porté à terre à la cinquième passe. Au retour, messire Yvain nous avoua qu'il n'avait pas encore rencontré d'aussi forts jouteurs, si ce n'est un chevalier qu'ils avaient, naguère provoqué devant une fontaine, comme il se laissait frapper par un misérable nain. Ce chevalier, ajoutaient-ils, avait, en présence de messire Gauvain, abattu quatre des compagnons de la Table ronde.»
Hector rougit à ces dernières paroles[88]. «Mais, dit-il, comment furent pris Sagremor et messire Yvain?--À peine revenus, Sagremor dit qu'il deviendrait fou, si je ne leur permettais une seconde joute sur le ponceau: il me fallut y consentir. Du premier poindre il abattit celui qui l'avait abattu la veille, et messire Yvain en fit autant de son côté. Ils en vinrent aux épées et firent tant d'armes qu'on avait de la peine à suivre des yeux leurs prouesses. Mais ils comptèrent trop sur leur bonne fortune: Sagremor, que vous surnommez à bon droit le _desréé_, s'avançait avec si peu de prudence que je donnai ordre à mes hommes de le soutenir. En les voyant approcher, les deux chevaliers crurent avoir le droit de passer outre le ponceau et furent aussitôt enveloppés. Je vis tomber trois de mes meilleurs chevaliers; je les regrette moins que la prise de Sagremor et de messire Yvain.»
[Note 88: L'imprimé qui fait ici rappeler l'aventure de la Fontaine du Pin, avait passé le récit de cette aventure; si bien qu'on ne peut savoir, avec lui, pourquoi Hector rougit de modestie.]
Après ce récit on s'assit à table, et quand les nappes furent levées, on conduisit Hector dans une belle chambre où il se mit au lit. Il dormit peu la nuit, toujours cherchant comment il pourrait délivrer les deux bons chevaliers qu'il ne connaissait pas encore, mais dont il avait souvent ouï vanter les prouesses.
Au point du jour, il entendit le cri qui annonçait l'approche des ennemis, et il demanda ses armes. Mais, avant tout, le seigneur du château voulut recevoir son serment: on le conduisit au moutier, pour y entendre la messe et jurer sur les saints d'être l'homme du seigneur de l'Étroite marche, tant qu'il serait dans le château. Dès qu'il fut armé, il vint avec les autres chevaliers à la porte qu'on leur ouvrit. En avant du pont était une barbacane fermée[89]: les chevaliers de Marganor avançaient volontiers jusqu'à cette barbacane, et les archers de l'Étroite marche n'osaient guère s'élancer contre eux. Cette fois, Hector demanda au sire de l'Étroite marche la permission d'avancer jusqu'au pont: «Je vous la donne, à condition de ne pas aller au delà.»
[Note 89: Var. «bretesche.» La barbacane, dit fort bien M. Viollet-le-Duc, était un ouvrage de fortification avancé qui protégeait un passage ou une porte, et qui permettait à la garnison d'une forteresse de se réunir à couvert et, de là, faire des sorties ou protéger une retraite.» (Dict. de l'architecture franc.) L'excellent dessin qu'on trouve t. II, p. 113, s'applique parfaitement à la barbacane du château de l'_Étroite marche_.]
On ouvre la barbacane, Hector prie les chevaliers du château de demeurer en arrière: «Laissez-moi, dit-il, leur courir sus: s'il en tombe, vous viendrez les prendre et les conduirez dans la barbacane.--Mais surtout,» dit le seigneur châtelain, «ne passez pas outre le ponceau.»
Cependant arrivent sur la chaussée un, deux, trois chevaliers de Marganor. Hector court sur eux, passe la pointe de son glaive dans la mâchoire du premier, abat le second, homme et cheval; son glaive vole en éclats, il tire l'épée et étourdit le troisième en le couchant sur le cou de son cheval. Ceux de la barbacane viennent saisir les désarçonnés; Hector leur demande un second glaive: mais le seigneur de l'Étroite marche trouve qu'il en a fait assez, et ne lui permet pas de demeurer sur le pont. Cependant on allait dire à Marganor qu'un preux chevalier nouvellement arrivé dans le château avait démonté et retenu deux de ses hommes: «Il serait encore plus preux, dit Marganor, qu'il trouvera meilleur que lui.» Et il fait avancer tous ses chevaliers sur le pont, en dépit des flèches, des pierres et des épieux tranchants que les chevaliers du château faisaient pleuvoir. Hector obtient du seigneur de l'Étroite marche une seconde permission de sortir de la barbacane; mais aux mêmes conditions. À peine a-t-il poussé son cheval sur la chaussée qu'il vise un chevalier de Morganor et lui fiche dans le bras la pointe de son glaive. Resté maître de la chaussée, il avance sur le pont; un deuxième chevalier lui fait de l'autre côté signe de venir à lui: «Je ne puis, dit Hector; j'ai promis de m'arrêter ici: passez vous-même.--Oh! ce n'est pas la crainte du parjure qui vous retient.» Ces mots font monter la rougeur au front d'Hector: «Attendez au moins, répond-il, que j'aille dégager ma promesse,--Je le veux bien; mais je doute que vous reveniez.»
Tout ce qu'Hector put obtenir, c'est qu'il ne passerait pas si Marganor refusait de s'engager à ne lui opposer qu'un seul chevalier, et à le laisser librement retourner à la barbacane. Marganor promit; mais, pour donner le change, il avertit ses sergents de dépecer le ponceau, dès que le chevalier du château aurait passé de l'autre côté.
Hector passe le ponceau en toute confiance: les deux champions s'entre-éloignent, puis reviennent de toute la vitesse de leurs chevaux. La rencontre est rude: hommes et chevaux roulent à terre. Hector, le premier relevé, entend le bruit de planches qu'on dépèce: il remonte et furieux va frapper les sergents du plat et de la pointe de son épée; il tue les uns, navre ou met en fuite les autres. Marganor accourt: «Vous avez méfait, lui dit-il, en allant battre mes gens.--C'est vous qui avez faussé nos conventions, en laissant dépecer le ponceau, pour m'ôter tout moyen de retour.--Mes sergents n'ont pas mis la main sur vous; le ponceau ne vous appartient pas.--Beau sire, dit Hector, laissez-moi finir ma joute; si vous avez ensuite à réclamer, je vous ferai droit.--À la bonne heure.--Vous m'assurerez contre vos gens et vous me laisserez emmener votre chevalier si je parviens à l'outrer.--Soit!» répond Marganor. Et, pendant ce devis, le chevalier qu'Hector avait abattu s'était relevé. La seconde rencontre ne lui fut pas plus favorable; il fut de nouveau rudement jeté à terre, et, comme il se relevait, Hector le saisit par la pointe du heaume et le lui arrache en le faisant tomber lui-même sur les dents. Sans descendre de cheval, il jette au loin le heaume, et de son épée frappe le chevalier qui, le visage tout inondé de sang, essaye encore de se relever. «Avouez-vous vaincu, ou je vous tranche la tête.» L'autre était pâmé et ne pouvait répondre. Hector descend, abat la ventaille et allait lui donner le coup mortel, quand Marganor intervient, la tête nue, pour ne pas laisser douter de son intention: «Sire, dit-il, ne le tuez pas: je crie merci pour lui.» Mais le vaincu, revenant à lui, se soulevait et tentait de résister. «Assez! lui dit Marganor, vous êtes outré; j'ai demandé pour vous merci.--Je ne puis qu'obéir à mon seigneur.--Mais vous,» reprend Marganor, en s'adressant à Hector, «vous me ferez droit pour avoir maltraité mes gens, quand la lutte devait être seulement entre vous deux.--C'est à vous de me faire droit; car ces gens-là voulaient rendre mon retour impossible.--Vous n'en avez pas moins outre-passé nos conventions et je vous appelle de foi-mentie, prêt à le prouver de mon corps contre le vôtre.--Il n'est pas de cour où je ne m'en défende.--Et moi, où je ne vous accuse.--Eh bien! qui nous empêche de vider tout de suite la querelle?»