Part 11
Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laissé Gauvain chez l'ermite du Plessis, était allé reprendre ses écuyers qui l'attendaient à la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans trouver aventure: enfin, dans une épaisse forêt où il s'était engagé, il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui traînait à la queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos: à son cou était nouée par les cheveux la tête sanglante d'une femme. Il se sentit ému de grande pitié: «Qui êtes-vous?» demande-t-il au malheureux qu'on traînait ainsi.--«Je suis à la reine de la Grande-Bretagne.--Sire, dit aussitôt le Blanc chevalier à celui qui tenait les rênes, est-ce là le traitement qu'on doit infliger à chrétien?--On lui ferait, dit l'autre, pis encore, si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme épousée, celle dont il soutient la tête.--N'en croyez rien, chevalier. Jamais je n'eus telle pensée à l'égard de sa femme.--Puisqu'il nie, chevalier, au lieu de vous venger de vos propres mains, que ne l'accusez-vous en cour? ne redoutez-vous pas la reine, à laquelle il appartient?--Il n'y a pas de reine qui m'empêche de venger ma honte.--C'est donc moi qui le protégerai: je le prends sous ma garde.» En même temps, il débande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reçoit dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc chevalier présentant le cheval conquis à celui qu'il venait de venger: «Montez, dit-il, et suivez-moi.--Sire chevalier, si vous le trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser avant de retourner près de la reine. Et comment lui nommerai-je mon libérateur?--Vous lui deviserez mon écu, cela suffira.» Ils se quittèrent, et quand la reine, à quelques jours de là, apprit de la bouche du chevalier ce qui lui était arrivé, elle n'eut pas de peine à deviner que le libérateur était encore le vainqueur de la Douloureuse garde.
On était au mois d'août, la sécheresse était grande. Chemin faisant, le Blanc chevalier rêvait profondément, et nous n'avons pas besoin de dire quel était le sujet de sa rêverie. Son cheval, qu'il ne dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement desséché, pose les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entraîne sous lui. Les écuyers accourus le trouvent embarrassé sous les flancs de l'animal. On le dégage avec peine, on relève le cheval, et, comme il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. «Écoutez, dit le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais après les Nones du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien.» Il les mène dans l'abbaye où lui-même était reclus; le Blanc chevalier y resta dix jours, baigné, ventousé, mais non guéri. En quittant cette maison, il échangea l'écu d'argent à trois bandes vermeilles pour un autre de sinople à la bande blanche de belic; ne voulant plus rien devoir aux vertus surnaturelles du premier écu.
Le jour même, il rencontre un chevalier armé qui lui demande à qui il est.--«Au roi Artus.--Dites alors au plus vain des rois. Sa maison est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier navré avait fait jurer à l'un de ceux qui vivent à cette cour, qu'il le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui l'avait navré: c'était un engagement bien déraisonnable; Gauvain lui-même n'en serait pas venu à son honneur.--Seriez-vous, sire chevalier, de ceux qui aiment moins le navré que celui qui l'avait navré?--Oui, sans doute.--Et moi, je suis celui qui fit le serment dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navré.--Je ne mentirai pour rien au monde.--Défendez-vous donc.»
Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font plier sous eux les arçons: mais le glaive du Chevalier malade perce l'écu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le bois. Ils tombent de cheval en même temps; le Chevalier malade relevé le premier s'élance sur l'autre chevalier l'épée haute. Mais il ne trouve plus qu'un corps inerte; l'âme s'en était allée.
Il remonte à grand'peine, et gagne lentement la forêt. Ses écuyers rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litière qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, présent de la Dame du lac. Après avoir doucement couché leur seigneur, ils attachent à la litière deux beaux palefrois et se remettent lentement en marche.
XXVI.
Messire Gauvain, de son côté, avait commencé sa quête. Après avoir erré quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle à laquelle il ne manqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'était précisément la pucelle que la Dame du lac avait envoyée au Blanc chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. «Ah! dit-elle, vous êtes monseigneur Gauvain qui nous aviez laissées dans la Douloureuse garde!--Ce n'était pas à moi, demoiselle, à vous en tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?--Suivez votre chemin; peut-être en apprendrez-vous quelque chose.» Cela dit, elle laissa Gauvain à l'entrée d'une forêt.
Quand il en sortit, il vit la prairie couverte de nombreux pavillons, et non loin de lui deux palefrois traînant lentement la litière du Chevalier malade. Il alla demander aux écuyers à qui la litière appartenait.--«À un chevalier gravement blessé, qui vient de s'endormir.» Gauvain n'insista pas et revint aux pavillons de la prairie. Il voit bientôt passer deux chevaliers qui allaient prendre le frais dans le bois. Il les salue et apprend d'eux que ces tentes sont au roi des Cent chevaliers. On ne désignait pas autrement ce prince, parce qu'il se faisait toujours accompagner ainsi: le livre de Merlin le nomme Aguiguenon, et celui de Lancelot, Malaquin; il était cousin de Galehaut, et la terre d'Estrangor qui lui appartenait était sur les marches de Norgalles et de Cambenic.
Comme ils s'éloignaient, Gauvain vit sur la même voie deux écuyers qui portaient une bière. «Leur seigneur, dirent-ils, venait d'être tué pour avoir soutenu qu'il aimait moins le navré que celui qui l'avait navré.--Et quelles étaient les armes de celui qui mit à mort votre seigneur?--Un écu de sinople à la bande blanche de belic; à le voir, on eût cru qu'il était lui-même assez malade.--Oh! pensa Gauvain, ce doit être le chevalier que je cherche et qui déferra le chevalier navré à la cour du roi.» Il allait rentrer dans la forêt, quand il remarqua à peu de distance une enceinte de lances formée autour d'un riche pavillon devant lequel était assis Helain le blond, un des meilleurs chevaliers de la Table ronde. «Soyez le bienvenu, monseigneur Gauvain! lui dit Hélain en se levant; où allez-vous ainsi?--En quête d'un chevalier qu'on porte en litière.--Mais le jour baisse; vous n'espérez pas le retrouver, une fois la nuit venue: remettez à demain votre quête.» Gauvain y consentit et entra dans le pavillon.
On allait le désarmer, quand on entendit un grand bruit au dehors. C'était la compagnie d'une dame montée sur un palefroi, et chevauchant sous un dais que tenaient quatre chevaliers, pour la garantir des rayons du soleil couchant. Elle portait un manteau d'hermine jeté sur une robe de satin vermeil. Vingt chevaliers du roi des Cent chevaliers arrivent et s'adressent à l'escorte: «Seigneurs, dit le premier, notre roi désire que vous conduisiez cette dame à son pavillon.--Nous n'avons rien à faire avec votre roi.--Nous saurons bien vous contraindre d'obéir.» Le combat s'engagea, et le parti des Cent chevaliers l'eût emporté, si Gauvain ne fût intervenu. «J'offre, leur dit-il, de conduire cette dame au pavillon de votre roi et de la ramener.» C'était la dame de Nohan, qui se rendait de son côté à l'Assemblée des Marches de Galore; car alors les hautes dames paraissaient à ces réunions pour mieux encourager ceux qui prenaient part aux joutes[39]. Le roi des Cent Chevaliers vint à la rencontre de la dame, et l'aurait volontiers retenue, si Gauvain ne se fût engagé à la ramener au milieu des siens. Après l'avoir reconduite, il revint au pavillon d'Helain; mais ce retard d'une nuit l'empêcha de rejoindre le Chevalier malade.
[Note 39: L'usage en revint au treizième siècle; mais on voit qu'il était interrompu au douzième, époque de la composition du Lancelot. Pour cette assemblée de Galore, voyez plus haut, page 185, _note_.]
Celui-ci, le lendemain, se fit poser à terre sous un grand orme, pour prendre le frais et essayer de dormir. Vient à passer une dame richement accompagnée; elle veut voir quel est ce chevalier endormi, descend, se baisse, lui découvre le visage, et reconnaît en fondant en larmes celui qui l'avait délivrée des poursuites du roi de Northumberland. «Ah! dit-elle aux écuyers, guérira-t-il?--Nous le croyons.» Réveillé par le bruit, le malade a beau se détourner, elle lui porte les mains sur le visage et lui couvre de baisers la bouche et les yeux. «Cher seigneur! disait-elle, ne vous cachez pas, je vous ai reconnu: je vous demande en grâce de consentir à attendre chez moi votre parfaite guérison; vous n'aurez à craindre aucun indiscret, et nous prendrons de vous tout le soin possible.»
C'était encore, on l'a déjà deviné, la dame de Nohan, que le Chevalier malade ne put se défendre de suivre. La litière se remit en marche: ils passèrent devant la Douloureuse garde sans s'y arrêter, et descendirent dans un des châteaux de la dame, qui était à dix lieues de Nohan. Le chevalier y séjourna jusqu'au temps de sa parfaite guérison.
Nous ne suivrons pas Gauvain dans tous les incidents de sa quête; nous ne dirons pas comment il rencontra le félon Bréhus sans pitié, frère de Brandus; comment il se défendit de ses mauvais tours, et apprit enfin le nom du vainqueur de la Douloureuse garde. Ces aventures multipliées et assez confuses peuvent être facilement distraites du livre de Lancelot.
XXVII.
Une fois guéri de ses blessures, notre chevalier remerciait la dame de Nohan et prenait congé d'elle. Il rencontra le soir même un écuyer chevauchant à toutes brides. «Qui vous oblige à tant de hâte?» lui dit-il en passant devant lui.--«Je cherche celui qui seul peut nous tirer de peine; madame la reine est dans la Douloureuse garde, et les gens du château jurent de la retenir tant que ne sera pas revenu le preux chevalier qui l'a conquise. La reine a envoyé des messagers sur toutes les routes pour s'enquérir de lui et le prier de venir la délivrer.--Bel ami, dit le Chevalier, madame la reine sera-t-elle délivrée si celui dont tu parles rentre dans le château?--Assurément.--Retourne, et dis à madame la reine qu'il arrivera cette nuit ou demain matin.--Mais j'ai ordre de ne revenir qu'après avoir vu ce chevalier.--Rapporte que tu l'as vu.--Vous êtes donc celui que je cherche?--Eh! tu me fais parler malgré moi.»
Il entra dans la Douloureuse garde en même temps que l'écuyer. Toutes les rues étaient illuminées de cierges et de torches. «Où est la reine? demande-t-il à l'écuyer.--Je vais vous conduire à elle: mais il faut traverser un souterrain fermé d'une porte de fer.» Avant de la franchir, le Chevalier dépose son heaume, il entre, l'écuyer lui tend une poignée de chandelles[40], en l'avertissant de les allumer pendant qu'il poussera la porte derrière lui; mais il la ferme en dehors et s'esquive. Le Chevalier, ne l'entendant plus, devine qu'on l'a trompé, qu'il ne trouvera pas la reine et ne sortira du souterrain que par la grâce de Dieu. La nuit arrive et s'écoule. Au point du jour, il aperçoit d'incertaines lueurs et entend une voix de femme: «Sire chevalier, vous le voyez, vous n'avez pas de défense; il faut composer pour sortir d'où vous êtes.--Que demande-t-on de moi?--Que vous rameniez la paix dans ce lamentable château.--Mais la reine, où est-elle?--Loin d'ici; elle vous charge d'être son otage. Par vous doivent cesser les enchantements de la Douloureuse garde.--Et par quel moyen?--Faites ce que vous pourrez et ce qu'exigera l'aventure.--J'en prends l'engagement.» Une fenêtre s'éclaire au haut de la voûte et laisse voir des reliques de saints: Lancelot jure sur elles de ne reculer devant aucun obstacle.
[Note 40: _Plein poing de chandelles_. Expression qui revient souvent.]
Alors la porte de fer tourne sur ses gonds et s'ouvre de nouveau; il trouve en dehors un repas abondant dont il avait grand besoin. Une voix lui crie: «Maintenant, vous avez le choix de demeurer quarante jours dans le château, ou de tenter de conquérir la double clef des enchantements.--Je préfère, dit-il, le second parti.»
En reprenant les armes qu'il avait déposées à l'entrée, il se signe et avance. D'abord il est dans une nuit profonde, puis, par la baie d'une porte éloignée, il voit poindre une lumière. Il marche de ce côté, franchit la porte, et, tout d'un coup, entend un grand bruit; il avance encore, malgré un fracas horrible qui lui donne à penser que la voûte s'écroule. Les parois, le seuil, tout semble tourner sur lui; il se retient à la muraille du mieux qu'il peut, jusqu'à l'entrée d'une seconde porte cintrée. Elle était défendue par deux chevaliers de cuivre émaillé[41], tenant chacun une grande épée que deux hommes auraient eu peine à soulever. Ils en ferraillaient constamment, de façon que rien ne pouvait passer sans être mis en pièces.
[Note 41: _Deux chevaliers de cuivre tresjeté_. Ce dernier mot paraît avoir précisément le sens d'_émaillé_. Cet émail donnait au cuivre une belle couleur d'or et d'outremer.]
Le Chevalier, l'écu en avant, s'élance entre les épées qui pénètrent dans les mailles de son haubert jusqu'à l'épaule, d'où s'échappe un jet de sang; il passe outre en tombant sur ses mains: malgré la douleur qu'il ressent de cette chute, il reprend l'épée tombée devant lui et continue d'avancer, toujours l'écu devant sa poitrine. Il arrive ainsi à une troisième porte défendue par un puits[42] de sept pieds de long et de large, exhalant une odeur fétide, et d'où sortait un bruit effroyable. À la porte était un grand éthiopien, jetant par la bouche des torrents de flamme bleue, tandis que jaillissaient des charbons ardents de ses yeux. À l'approche du Chevalier, le monstre lève des deux mains une hache énorme, prête à retomber dès qu'il le verrait à portée.
[Note 42: Ici finit la lacune du bon masc., 337, fº 16.]
Le Chevalier hésita un instant, le puits seul paraissant offrir un obstacle insurmontable. Cependant il se souvient du serment qu'il a prononcé, remet l'épée dans le fourreau, prend son écu par l'extrémité des guiches, et le lance de toute sa force au visage de l'éthiopien: la hache écartèle l'écu, mais elle y reste engagée. D'un grand élan, le Chevalier saute de l'autre côté du puits en levant les mains qu'il arrête sur le cou de l'éthiopien. Celui-ci fait de grands efforts pour dégager sa hache, et cependant le Chevalier lui étreint la gorge et le frappe au visage à poings fermés. Force lui est de lâcher son arme, il fléchit, tombe à la renverse; le Chevalier, tombé en même temps que lui, se relève, le saisit par les pieds et le précipite dans le gouffre.
Alors il regarde autour de lui. Une femme de cuivre merveilleusement émaillé tenait de la main droite la double clef des enchantements. Pour les prendre il approche d'un pilier de cuivre dressé au milieu de la salle. Des lettres creusées dans le métal disaient: _La grosse clef déferme le pilier, la menue le coffre._ Il ouvre le pilier, aperçoit le coffre; mais, quand il touche à la seconde clef, il entend un bruit si effroyable, des cris si perçants, que le pilier lui-même en est ébranlé. Il se signe, ouvre le coffre, et de trente tuyaux de cuivre sortent autant de voix distinctes, plus douloureuses l'une que l'autre. De là partaient tous les enchantements répandus dans le château. De violents tourbillons se forment et de noires vapeurs, puis des clameurs aussi épouvantables que si tous les diables d'enfer eussent été là réunis. En réalité, il s'y en trouvait un assez grand nombre. Le Chevalier sent ses forces l'abandonner; il tombe pâmé devant le pilier: quand il revient à lui, le pilier, l'image de cuivre, le puits, les deux chevaliers qui gardaient la première porte, tout avait disparu. Le souterrain était ouvert, il en sortit tenant dans ses mains la double clef des enchantements. En repassant par le cimetière, il n'y trouva plus de tombes, de lettres ni de heaumes; il s'agenouilla dans la chapelle, déposa les clefs sur l'autel et monta au palais.
Comment peindre la joie illuminant tous les visages, et dire les actions de grâces qu'on lui rendit! Il sut alors que la reine n'avait pas été retenue prisonnière et qu'on s'était entendu pour le tromper et le décider ainsi à revenir à la Douloureuse garde. Il ne s'y arrêta qu'une seule nuit et, dès le lendemain, il fit ses adieux à ceux qu'il venait de délivrer de la cruelle oppression des démons.
À compter de ce moment, la ville, le bourg et le château ne s'appelèrent plus que la _Joyeuse Garde_: nous en reparlerons plus d'une fois.
XXVIII.
Notre chevalier, le lendemain, longeant le cours d'une rivière, aperçut sur l'autre rive une haute bretêche que protégeait une enceinte de palissades. Dans l'intention de s'y arrêter, il passa le gué avec la demoiselle qui l'avait si longtemps attendu dans la Joyeuse garde. Le gardien de la bretêche tira la porte coulante[43] à leur approche, et laissa entrer les écuyers et la demoiselle. Mais, quand ce fut au tour du Chevalier, il fit revenir la porte sur elle-même. «Frère, lui demande le Chevalier, pourquoi me laisses-tu dehors?--C'est qu'avant d'entrer, vous devez me dire qui vous êtes.--Je suis de la maison du roi Artus; cela doit te suffire.--Oui, pour que la porte reste baissée.--Au moins laisse sortir mes écuyers et ma demoiselle.» Ici, pas de réponse, et le bon chevalier, outré de dépit, repassait lentement le gué, pendant que la dame de la bretêche ôtait la housse de l'écu que les écuyers avaient déposé. À la vue du blason d'argent à la bande noire[44], elle se hâte d'ouvrir la fenêtre et de crier: «Revenez, revenez, chevalier! veuillez, au nom de la chose que vous aimez le mieux, passer la nuit dans notre maison.»
[Note 43: «La porte coléice.» Comme celle dont il est parlé dans le Roman de la Rose:
Si a bones portes coulans, Pour faire ceux dehors dolans; Et pour eux prendre et retenir S'il osoient avant venir.
On peut voir une belle gravure de la porte coléice ou coulante de Villeneuve-sur-Yonne, qui existe encore, dans le _Dictionn. d'architecture_ de M. Viollet-Le-Duc, t. VII, p. 336.]
[Note 44: Nous avons déjà averti nos lecteurs, p. 185, que nous laisserions de côté les trois assemblées ou rencontres qui, dans le roman, nous paraissaient faire double emploi avec celles où Galehaut sera le tenant contre le roi Artus. Des incidents d'un seul récit primitif les rédacteurs de l'ensemble avaient formé sans nécessité deux récits distincts. C'est dans ces premières assemblées que Lancelot avait porté l'écu d'argent à la bande noire qui le fait ici reconnaître.]
Le Chevalier revient sur ses pas. Cette fois la porte se tire devant lui; il est conduit dans une chambre haute où ses écuyers le désarment. La dame eut tout loisir d'admirer la beauté de son corps et la bonne grâce de ses mouvements. On cornait le dîner, quand arrive le maître de la bretêche: «Ah! sire, lui dit la dame en le débarrassant de ses armes, vous avez pour hôte le preux jouteur dont vous me parliez, celui qui vainquit l'assemblée.--Dame, dit sévèrement le bon chevalier, vous n'êtes pas courtoise d'avoir découvert l'écu que je tenais caché.--Pardonnez, sire, à ma curiosité; elle nous permet de vous rendre tout l'honneur qui vous est dû.--En effet, dit à son tour le maître du logis, vous êtes l'homme que je désirais le plus connaître. Non que vous m'ayiez bien traité à la deuxième assemblée; vous nous avez renversés, moi et mon cheval l'un sur l'autre, et peu s'en fallut que j'en eusse le coeur crevé.»
On se mit au manger. Les nappes ôtées, le bon chevalier demande au maître de la maison ce qui l'avait obligé à sortir armé. «Je revenais de garder un pont, dans l'espoir de voir passer celui qui promit au navré de combattre quiconque aimerait mieux celui qui l'avait navré. Le navré était mon ennemi mortel, pour avoir tué le frère de ma mère: vous comprenez que, pour venger cette mort, je donnerais ma vie.»
Ces paroles désolèrent le bon chevalier, qui regretta bien de les avoir provoquées. Il cacha son émotion; les lits furent dressés, ils allèrent reposer. Mais lui ne put dormir: toute la nuit il gémit et pleura; car il se voyait contraint, pour éviter le parjure, de provoquer celui qui lui donnait une si courtoise hospitalité.
De grand matin, il se présente devant son hôte, tout armé, à l'exception du heaume et des gants: «Beau sire, dit-il en s'agenouillant, vous m'avez fait grande courtoisie; je vous demande un don, pour le temps que je resterai dans votre maison.--Sire, relevez-vous; sauf mon honneur, il n'est rien que je puisse vous refuser.--Grand merci! avouez donc que vous aimez mieux le navré que celui qui l'a navré.
--«Sainte-Marie! êtes-vous donc le chevalier qui jura de venger le navré?
--«Vous l'avez dit.» Le châtelain resta un temps sans parler. Enfin: «Sire, dit-il, sortez d'ici; j'aime mieux le navré que le mort.»
Le bon chevalier partit avec sa demoiselle et les écuyers. Mais bientôt il voit accourir le maître de la bretêche, entièrement armé. «Chevalier, dit-il, j'aime mieux le mort que le navré. Je ne pouvais refuser le don que je vous avais promis, pour le temps où vous seriez mon hôte; mais nous sommes en pleine campagne.»
Notre chevalier veut inutilement l'apaiser. Ils prennent du champ; la rencontre est assez rude pour que tous deux vident les arçons et soient jetés sous le ventre de leurs chevaux. Ils se débarrassent, jettent leurs écus, brandissent les épées et se frappent à coups redoublés. Le maître de la bretêche perd le premier de ses forces; il recule: l'autre, tout en le tenant de court, le prie de reconnaître qu'il aime mieux le navré. «À Dieu ne plaise que je démente ce que j'ai dans le coeur!» Le bon chevalier le ménage moins; le fait reculer jusqu'à la rive, et le prie encore d'accorder ce qu'il lui demande.--«Jamais!» D'un dernier coup il l'étend à terre; il appuie un genou sur sa poitrine, il délace son heaume: «Vous pouvez encore sauver votre vie.--Plutôt mourir!» Pour ne pas l'achever de son épée, le bon chevalier le saisit, le soulève et va le jeter dans le courant. Cela fait, il s'éloigne en regrettant le serment qui vient de le contraindre à tuer un prud'homme qui lui avait donné le pain, le sel et le gîte.
XXIX.
Après avoir ainsi combattu et mis à mort malgré lui le vavasseur chez lequel il avait reçu une si courtoise hospitalité, le Chevalier erra tristement le reste du jour sans trouver aventure. Il passa la nuit chez une dame veuve, à l'entrée d'une forêt voisine de Kamalot, et se remit en chemin le lendemain matin, toujours accompagné de la demoiselle du Lac et de ses deux écuyers. Bientôt il fit rencontre d'un valet monté sur un grand chasseur. «Valet, lui dit-il, quelles nouvelles?--L'arrivée à Kamalot de madame la reine.--Quelle reine?--La reine Genièvre, la femme du roi Artus.» Et, cela dit, le valet s'éloigne.
Le bon chevalier, tout pensif, arrive dans Kamalot. Il abandonne les rênes et laisse le coursier aller à l'aventure, jusqu'en face d'une maison forte. Aux fenêtres était une dame, en simple chemise et surcot, les tresses répandues sur les épaules: elle plongeait les yeux sur les prés et les bois. Le bon chevalier, sortant tout à coup de sa rêverie, la regarde et retient son cheval pour la contempler plus longtemps.