Les Rois

Chapter 2

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--Voilà donc un dessein que vous me dispenserez d'adorer... Je songe à ce qu'est la vie de tel ouvrier mineur qui, peinant sous terre douze heures par jour, gagne tout juste de quoi ne pas laisser sa femme et ses petits mourir de faim; je songe à de plus misérables encore, et je n'ai pas le coeur tranquille... Et, quant à cette hiérarchie sociale dont vous parlez, j'ignore si elle est l'oeuvre de Dieu, mais je sais qu'elle fut, à l'origine, l'oeuvre de la violence des hommes, et cela atténue le respect qu'elle m'inspire... Pour la première fois de ma vie, je vous dis toute ma pensée, mon père. Vous ne m'en voudrez pas?

--Nous ne parlons pas la même langue, mon fils. Nous pourrions converser longtemps ainsi sans nous comprendre. Cela est singulier. Vous avez été un bon fils, vous avez eu une jeunesse sérieuse, je n'ai jamais eu de reproche à vous faire, et cependant il y a toujours eu entre nous je ne sais quoi qui nous séparait. Ce n'est pas ma faute. Votre éducation a été un de mes grands soucis, et je me suis efforcé de former en vous, soit par les leçons, soit par l'exemple, une âme royale. Vous laissiez faire, vous n'étiez point indocile; mais, chaque jour, je vous sentais vous éloigner de moi...

Le vieillard se tut. Une larme pointait au coin de ses yeux voilés par l'âge, trop petite pour couler. Il reprit:

--Hélas! je me suis longtemps demandé si l'épreuve que vous voulez tenter était même permise. Toutefois, tentez-la selon votre conscience, puisqu'aussi bien la nécessité nous presse. Je suis sûr du moins de votre honnêteté et de votre bonne foi, et je suis persuadé que l'exercice même du pouvoir vous défera, à mesure, de vos doutes et de vos chimères. Du fond de la retraite où je vais ensevelir mes derniers jours, je prierai Dieu qu'il vous éclaire et vous fortifie et qu'il vous ait, vous et mon royaume, en sa sainte protection.

Un attendrissement gagnait Hermann, lui brouillait les yeux, lui faisait tortiller fébrilement sa moustache tombante.

--Mon cher père, dit-il, je crains que, dans cet entretien, ma parole n'ait plus d'une fois excédé ma pensée. Je suis si troublé, voyez-vous! Vous avez raison: l'action communique la foi, et je compte sur la paix que promet l'Évangile aux hommes de bonne volonté.

Et, par un mouvement qui démentait quelques-uns de ses précédents propos, Hermann fléchit le genou et dit:

--Mon père, bénissez-moi...

III

Hermann, en rentrant chez lui, était mécontent de lui-même. Quel sentiment l'avait entraîné à dire à son père des choses que celui-ci ne pouvait entendre? Et par quelle faiblesse avait-il renié ensuite, ou peu s'en fallait, ce qu'il venait de confesser?

--Que je suis peu maître de moi! murmura-t-il avec colère.

Ses yeux s'arrêtèrent sur un vieux tableau accroché au-dessus de sa table de travail. C'était le portrait d'un de ses ancêtres, Hermann II, qui avait assassiné son frère, dont il se défiait, empoisonné sa première femme afin de pouvoir conclure un mariage plus avantageux pour l'État et noyé dans le sang une révolte de paysans affamés. Il passait pour un grand roi. Les historiens l'excusaient; quelques-uns le glorifiaient: tous ses crimes, ne les avait-il pas commis soit pour sauver la couronne, soit pour assurer l'unité du royaume?

C'était, d'ailleurs, un chef-d'oeuvre que ce vieux tableau, achevé et embelli par le temps. Du fond, devenu tout noir, ressortait puissamment une tête jaune, toute en nez et en mâchoires, avec des yeux durs, d'une fixité gênante. La main droite émergeait au premier plan, une main terrible, qui serrait le sceptre comme un bâton.

--Ah! songeait Hermann, si j'avais l'énergie de cette brute pour vouloir le contraire de ce qu'elle a voulu!

Ce portrait de son farouche homonyme, Hermann le gardait là, sous ses yeux, comme un _memento_ de tout ce qu'il s'était juré d'éviter, de tout ce qui lui faisait le plus d'horreur au monde: orgueil de la domination, brutalité, cruauté et dogmatisme, car l'aïeul meurtrier avait été un roi croyant et, par piété autant que par politique, un zélé protecteur de l'Église.

Comment lui, le dernier venu de la race, pouvait-il différer à ce point, non seulement par les goûts et par la culture, mais par tout son être intime, de ses violents ancêtres?...

Sa vie passée lui arrivait, au hasard, par brèves apparitions. D'abord, son enfance sans caresses, soumise de bonne heure à une rude discipline. Comme il avait pleuré, à huit ans, le jour où on lui avait mis l'uniforme d'officier de la garde! Buté dans un entêtement dont il n'eût pu dire les raisons, il résistait en sanglotant, comme s'il eût pressenti que ce premier uniforme, c'était une «prise d'habit», et pour la vie. Il revoyait s'abattre sur lui, ce jour-là, la grande main lourde de son père indigné... Au reste, cet accès de désespoir enfantin avait été sa seule révolte extérieure. Depuis, il s'était, en apparence, soumis à tout; il avait subi silencieusement sa destinée de prince royal.

Avait-il été aimé de son père et de sa mère? Peut-être. Il ne savait. Il était tenté de croire qu'un seul l'avait aimé vraiment: le premier en date de ses précepteurs, un vieux professeur de l'université de Marbourg, un bonhomme très doux, très timide, qui tremblait comme la feuille quand le roi survenait au milieu des leçons... Mais, enseignés par lui, les faits des Grecs et des Romains devenaient intéressants comme des contes... Hermann se souvenait encore d'avoir pleuré d'enthousiasme sur Harmodius et Aristogiton, sur les Gracques, sur Spartacus et sur la légende de Guillaume Tell. Pourquoi, des leçons du vieux professeur, avait-il retenu, à trente ans de distance, précisément ces histoires-là?... Il se souvenait aussi d'avoir un jour dérobé, dans la bibliothèque du bonhomme, des livres qui décrivaient des pays merveilleux, sans riches ni pauvres, les hommes tous bergers et tous bons, et d'autres livres encore où revenaient souvent les mots de «salaire» et de «capital» et où il n'avait rien compris sinon qu'il y a sur la terre beaucoup de malheureux... Mais ce vieux maître, si doux et si amusant, qui souvent le prenait sur ses genoux pendant les leçons, il était parti un jour, et Hermann ne savait ce qu'il était devenu...

Puis il se rappelait une émeute à laquelle il avait assisté par une des fenêtres du palais... Des hommes en haillons, très laids... l'un d'eux portant un drapeau noir... Tout à coup, un bruit de fusillade; des hommes qui tombent, la bouche grande ouverte, une femme pleine de sang sur le pavé, et d'autres femmes qui se sauvent en poussant des cris. L'enfant royal se mettait à pleurer (il pleurait donc toujours, cet enfant?), et il demandait: «Pourquoi leur a-t-on fait du mal?» Et son gouverneur l'arrachait de la fenêtre, où le petit s'accrochait pour voir encore ce qui lui faisait si grand'peur...

Il se revoyait, plus tard, voyageant en Allemagne, suivant assidûment, à Heidelberg, un cours de philosophie. Le professeur, homme illustre, de renommée européenne, qui, dans ses leçons, menait ses idées jusqu'au bout et qui, trouvant dans la métaphysique l'ivresse d'une sorte d'alcali volatil, s'emportait aux audaces les plus intransigeantes de destruction et de reconstruction spéculatives, n'en était pas moins, dans la vie réelle, respectueux des contingences utiles, avide d'honneurs, de décorations et de places, profondément impressionné par les puissances et les «grandeurs de chair»... Mais, à ces exercices de la pensée raisonnante, Hermann, parfaitement sincère, s'était décidément purgé de ce qui pouvait rester en lui d'involontaires préjugés de naissance ou d'éducation. Tandis qu'il défaisait et refaisait le monde dans son cerveau et qu'il s'appliquait à considérer toutes choses au point de vue de l'universel et de l'absolu, il affranchissait vraiment sa personne morale de l'accident qui l'avait fait naître pour le trône, et, non seulement dans ses façons d'être et ses jugements habituels, mais jusque dans le fond de son âme--de même qu'un chrétien le «vieil homme»--il dépouillait le prince...

Le séjour de Paris achevait ce travail intérieur. Hermann vivait à Paris, pendant quelques mois, dans un réel incognito, estimant que c'est le seul moyen, pour un prince, d'avoir une vision exacte des choses. Un prince ne peut vivre, comme prince, que dans un monde extrêmement restreint; il ne se trouve de plain-pied qu'avec un tout petit nombre d'hommes: il ne peut donc connaître les hommes qu'imparfaitement. Il ne les voit que sous un angle très particulier et très étroit et dans une attitude de respect et de défiance. Presque partout, il gêne ou il est gêné. Il vit et meurt isolé de l'immense humanité. Il ne voit guère de la grande comédie que des fragments préparés. Sa présence suffit à altérer le caractère des spectacles auxquels il assiste, et les choses ne sont pas sincères pour lui.

Hermann avait voulu secouer le surcroît de servitude qui s'ajoute, pour les princes, aux servitudes qui pèsent toujours sur les jugements humains. Il s'était arrangé pour vivre à Paris librement, en pleine mêlée humaine, pour y connaître la société à tous ses étages, sous tous les aspects, par tous ses côtés pittoresques et dans ses recoins moraux, pour coudoyer même l'extrême misère et la considérer de tout près.

Il avait aimé Paris. L'esprit de la ville de joie, l'ironie et l'irrespect qu'on respire dans son air, Hermann en avait été surpris et charmé, sans trop remarquer ce que cette ironie a d'un peu mince et ce qu'elle recouvre quelquefois de niaiserie et de snobisme. Surtout il avait conçu une véritable estime pour ce scepticisme léger et dépourvu de pédanterie, aboutissant à un détachement qui, bien que superficiel, se rencontrait souvent avec la sagesse la plus profonde et à une douceur qui, bien qu'inactive, équivalait, dans plus d'un cas, à la charité même.

Mais, en même temps, la crainte de ne pas penser librement, de conserver à son insu quelque chose du préjugé aristocratique et royal, de se croire encore, dans le tréfond de sa conscience, pétri d'une autre argile que le commun des hommes et de surprendre, dans ses jugements, dans ses démarches, dans ses gestes, les effets de cette persuasion involontaire et secrète s'exaspérait en lui jusqu'à une inquiétude maladive. Volontiers, il eût chargé un serviteur de lui répéter, chaque jour et à chaque instant du jour: «Souviens-toi qu'un prince n'est qu'un homme.» Il avait peur, pour ainsi dire, du sang qui coulait dans ses veines. Et cette appréhension, cette continuelle attention sur soi communiquait à son allure et à toute sa conduite une gêne, une incertitude que venaient rompre nerveusement des décisions subites et excessives...

S'il n'avait pu s'entendre avec la princesse royale, ce n'était point parce qu'il l'avait épousée sans l'avoir choisie. Ce mariage, conclu dans un intérêt, national et dynastique, eût pu être un mariage heureux: Wilhelmine était belle, intelligente, vertueuse, et il ne semblait pas qu'il fallût de grands efforts pour l'aimer. Et ce n'était pas non plus la différence de leurs caractères ni celles de leurs opinions touchant les devoirs généraux de la royauté ou les questions politiques particulières qui l'avait peu à peu éloigné d'elle. C'était quelque chose de plus intime et de plus irrémédiable. Ce qui déplaisait à Hermann, ce qui lui faisait mal, c'était, parmi toutes les vertus et toute la grâce de cette femme, il ne savait quelle imperturbable complaisance dans le sentiment de sa naissance et de son rang; c'était une béatitude d'orgueil inexprimé, qu'il percevait, lui, à travers les moindres actes et chacune des paroles de cette fille d'archiduc; c'était de sentir que Wilhelmine avait beau être douce et bienveillante aux petits, elle s'estimait d'une essence irréductiblement supérieure à ce qui n'était pas de sang royal; que la foi religieuse et la piété de la charmante femme n'y pouvaient rien; que les maximes chrétiennes sur l'égalité devant Dieu ne seraient jamais pour elle que des formules vides qu'elle répétait des lèvres et que, bonne et compatissante aux hommes, jamais, jamais elle ne leur serait «fraternelle». Et, de constater à chaque instant, chez l'honnête princesse, cette conscience sereine de la préexcellence de sa nature, de voir s'épanouir stupidement en elle un sentiment qu'il s'était acharné à déraciner de son propre coeur, cela remuait chez le prince quelque chose, vraiment, comme une colère haineuse de démagogue...

Le divorce était donc complet entre sa vie extérieure et ses pensées intimes. Son père étant souvent malade, il avait été obligé, dans les derniers temps, en sa qualité de prince héritier, à une vie de parade et de représentation qui, même réduite à l'indispensable, suffisait à l'accabler d'ennui. Il était un peu dans la situation d'un prêtre qui a cessé de croire et qui continue à célébrer la messe. Il haïssait ce monde de la cour: chambellans, grands officiers, hauts dignitaires, tous importants et futiles, durs au fond. Et il sentait autour de lui, encore que prosternée et muette, la défiance de tous ces gens-là et, derrière eux, l'attente déjà presque hostile de la noblesse, de la bourgeoisie financière, du haut clergé, de toutes les classes privilégiées... Sans doute, c'était, par définition, un pouvoir sans limites que son père venait de lui remettre; mais, en réalité, ce pouvoir n'était absolu qu'à la condition d'agir dans le sens des institutions séculaires qui tiraient de lui leur origine et qui lui servaient de support. Quelle masse énorme de mauvaises volontés, d'intérêts et de traditions il lui faudrait rompre pour faire son devoir! En aurait-il la force?

Accoudé sur la table, le front dans les deux mains, il dit à mi-voix:

--Ah! Frida! petite Frida! qu'est-ce que je deviendrais si je ne t'avais pas?

IV

Belle, sereine, traînant encore, à grand plis cassés, le brocard de sa robe de cour, qu'elle n'avait pas pris le temps de quitter, Wilhelmine entra.

Hermann se leva avec ennui:

--Qui me vaut l'honneur?...

--Je voulais, répondit-elle, être la première à vous féliciter après la cérémonie.

--J'en suis fort touché, dit Hermann.

Il ajouta avec un peu d'ironie:

--Vous devez être heureuse, car vous voilà reine, ou tout comme.

--Heureuse, oui... et inquiète aussi. Que Dieu vous assiste, Hermann, et qu'il vous montre votre devoir!

--Ce qui veut dire, répliqua-t-il vivement, que, selon vous, je ne le vois pas où il est?... Oui, je sais d'avance que vous n'approuvez point mes projets et que vous êtes présentement partagée entre la joie de voir la toute-puissance dans mes mains et la terreur de ce que j'en vais faire. Je vous remercie toutefois de vos bonnes paroles.

--Hélas! dit-elle, je n'ignore pas à quel point elles sont inutiles. Voilà des années que, vivant côte à côte, nous sommes plus séparés que s'il y avait entre nous des mers et des montagnes.

Et, comme il protestait du geste:

--Oh! la rupture n'a pas été publique. Je ne pourrais même pas dire quel jour elle s'est faite. Ç'a été moins une rupture qu'une sorte de déliement. Je vous sais gré d'ailleurs d'avoir sauvé les apparences... Le prince mon mari (elle eut un triste sourire) continue à se rendre officiellement et à jours fixes dans ma chambre... Mais, là même, je ne suis pour vous que la princesse royale: je ne suis pas votre femme.

A dessein ou par hasard, elle s'était assise sur un pouf, presque aux pieds d'Hermann, la tête penchée en avant, dans une attitude qui développait la courbe grasse de son dos et de sa nuque robuste.

Mais lui, très froidement:

--C'est vous qui l'avez voulu... Rappelez-vous comment on nous a mariés. Vous aviez été élevée dans une petite cour surannée et pompeuse, comme une archiduchesse d'il y a deux cents ans. Moi, une fois affranchi de l'inhumaine discipline à laquelle mon père avait soumis ma première jeunesse, j'avais vécu, autant que cela m'était permis, en simple étudiant, puis en voyageur, et mon rêve était de continuer à vivre comme un particulier. Nous ne nous étions jamais vus. Cependant j'avais bon espoir: je comptais trouver en vous une femme, et je me mis à vous aimer pour votre jeunesse, votre beauté, et pour la loyauté de votre caractère... Mais vous étiez comme figée dans votre rôle; vous adoriez cette parade que je détestais, et, jusque dans notre intimité, réduite par vous presque à rien, vos sentiments et vos gestes gardaient un caractère officiel et royal...

--Oui... l'air des Altenbourg, comme vous disiez. Cet air que vous retrouviez, chez mon père, dans tous nos portraits de famille... Mais enfin ce n'est pas un crime que de ressembler à ses aïeux?

--Non; mais cet air signifiait, je ne sais comment, que vous aviez de vous-même, et de votre fonction, et de l'amour, et de la vie, et de toutes choses une idée qui ne pourrait jamais être la mienne, et que je vous étonnerais et vous scandaliserais toujours, quoi que je fisse. Et, ainsi, cet air a peu à peu découragé et glacé ma tendresse.

--Cela est possible, murmura la princesse presque à voix basse, très douce et d'un ton de soumission. Je ne récrimine point... Il n'est sans doute plus temps... Parce que je ne vous ai pas aimé à la façon d'une bourgeoise, vous avez cru que je ne vous aimais pas... Et pourtant j'en aurais long à dire là-dessus.

Elle jeta ces mots comme un aveu involontaire, et, la tête renversée dans un mouvement qui semblait offrir ses belles épaules et sa gorge de blonde, elle cherchait les yeux de son mari.

Mais lui ne la regardait pas.

Elle se leva rapidement et, sa fierté retrouvée, elle reprit d'un accent un peu sourd:

--Mais ce qui est fini est fini... Vous vous êtes écarté de moi, croyant que je me retirais. Je me suis résignée... Je vous rends d'ailleurs cette justice que notre malentendu est resté une affaire entre nous deux; que, si vous m'avez délaissée, c'est pour une idée, pour un rêve, et que cette place que j'ai perdue dans votre coeur, aucune autre femme du moins ne me l'a prise...

Il crut saisir, dans cette affectation de confiance, une allusion cachée, l'expression détournée d'un soupçon. Elle surprit le froncement de ses sourcils et, se dominant tout à fait:

--Mais que vais-je vous dire là? Encore une fois, je ne suis venue que vous offrir l'hommage de la première de vos sujettes, de la plus dévouée et de la plus fidèle. J'ajoute seulement: «Prenez garde, roi, fils de roi, à ce que vous allez faire.» Et, pour que vous vous souveniez mieux de mon avertissement, j'ai dit qu'on vous amène votre fils.

Elle avait repris son grand air, l'air d'imperturbable majesté des Altenbourg. Et c'est pourquoi, tandis qu'elle allait elle-même ouvrir la porte, il eut un sourire ironique et excédé.

La gouvernante, madame de Schliefen, une vieille dame sèche et digne, poussa devant elle un enfant chétif, assez joli de traits, mais la tête trop grosse et l'air endormi.

Une expression profondément douloureuse contracta le visage d'Hermann. Il l'aimait bien, son petit garçon, mais cela lui faisait mal de le voir. L'idée de l'injustice mystérieuse dont cet enfant était la victime, cette ironie du destin qui donnait pour dernier rejeton à toute une race de rois puissants ce pauvre petit gnome, emplissait Hermann d'une telle amertume de révolte et de protestation que ce sentiment trop fort ôtait souvent à sa tendresse paternelle la possibilité de s'exprimer. Au reste, il avait dû, comme de raison, abandonner à la mère le soin d'élever l'enfant malade, et il savait quelles leçons de prétendue dignité--à cinq ans!--et d'orgueil «professionnel» et d'étiquette imbécile on lui inculquait déjà, à ce frêle avorton royal. Et il songeait que le jour où l'enfant serait grand--à supposer qu'on pût le faire vivre--il trouverait en lui un coeur faussé, une tête pleine de vaniteuses sottises, qu'il ne serait plus temps de refaire tout cela et qu'ainsi la mère altière et la gouvernante empesée étaient sans doute en train de lui prendre l'âme de son fils, et pour toujours.

--Venez, Wilhelm, dit la princesse.

Elle prit l'enfant par la main et le conduisit au prince:

--Embrassez votre père. Depuis tout à l'heure--écoutez bien ceci--depuis tout à l'heure, ce n'est pas seulement votre grand-père, c'est aussi votre père qui est roi.

--Ne lui parlez donc pas de ces choses-là, dit brusquement Hermann. Que voulez-vous qu'il y comprenne?

Le petit Wilhelm, intimidé, baissait sa grosse tête. Hermann le baisa sur le front, l'examina un moment et, s'adressant à la gouvernante:

--Comme il est pâle! A-t-il bien dormi?

--Oui, monseigneur, dit la vieille dame.

--A-t-il bien mangé?

--Oui, monseigneur, et il a bien joué après son déjeuner.

--Avec qui?

--Mais... tout seul, monseigneur.

--Il y a pourtant le petit garçon du grand veneur et celui du grand écuyer qui sont à peu près de son âge, et j'avais recommandé...

--Oui, monseigneur; mais ces enfants prenaient avec Son Altesse royale de telles libertés...

--Ils le battaient?

--Oui, monseigneur.

--Eh bien, il n'avait qu'à se défendre.

La princesse intervint:

--Vous ne parlez pas sérieusement, Hermann?

--Pauvre petit! dit le prince. Ce qu'il te faudrait, ce serait le grand air, la vie libre et naturelle, la bataille avec d'autres gamins, et le moins d'égards possible. Seulement, voilà! Ou tes camarades te traitent déjà comme un petit roi, et cela est horrible, ou bien ils oublient de te respecter, et alors on les rappelle au sentiment de la hiérarchie... D'ailleurs, continua-t-il en tâtant les bras de l'enfant, fragiles comme des osselets d'oiseau, peut-être qu'on a raison, car tu n'es guère en état de te défendre toi-même... Va donc, pauvre petit, va jouer tout seul.

Le prince disait cela d'un ton si triste et si âpre que l'enfant, effrayé, fondit en larmes.

--Qu'est-ce qu'il a? Il a cru que je le grondais... Je suis stupide.

Hermann prit l'enfant sur ses genoux, le serra sur sa poitrine, en appuyant, sa barbe contre la petite joue mouillée.

--Wilhelm, mon chéri, qu'est-ce que tu as?... Mais je ne te gronde pas... Au contraire... Je suis ton papa qui t'aime bien... Veux-tu que je te donne un beau joujou? Veux-tu que je te raconte une belle histoire?

L'enfant fit signe que non. Jouer le fatiguait. Son jeu favori était de rester des heures entières dans son petit fauteuil, immobile, comme en représentation. Et, quant aux belles histoires, il avait le coeur encore trop gros pour en vouloir entendre. Il ne pleurait plus, mais, secoué d'un reste de sanglots, il jeta ses bras autour du cou d'Hermann.

Alors Wilhelmine, suivant toujours sa pensée:

--Puisque, vous l'aimez, Hermann, pensez à lui et gardez-lui son héritage.

L'importune avertisseuse, qui ne le laissait pas être père, simplement! Il répliqua:

--Mais cet héritage n'est pas compromis, que je sache. Et tenez...

Du dehors, une grande rumeur joyeuse montait, où se détachait par moments ce cri: «Vive le prince Hermann!»

--Vous entendez? C'est le peuple qui vient de lire ma proclamation.

--Vous leur promettez tout: cela est facile. Mais que leur donnerez-vous demain?

Sans répondre, Hermann ouvrit la fenêtre. La rumeur, plus claire et plus haute, entra dans le palais. Elle grossit encore lorsque Hermann se fut avancé sur le balcon. Devenu soudainement très pâle, comme si cette houle humaine lui eût donné le vertige, il ne put que dire:

--Merci, mes amis, merci...

Instinctivement,--car, malgré elle, ces acclamations la grisaient, --Wilhelmine fit quelques pas pour rejoindre son mari. Elle s'arrêta en réfléchissant que cette ovation s'adressait à des idées qu'elle réprouvait de toutes ses forces, et, loyale, elle ne voulut point détourner vers elle, par surprise, une part de la gratitude populaire.

Mais, ses yeux ayant rencontré le petit Wilhelm qui riait, avec une curiosité ravie, à ce grand bruit triomphal:

--Hermann, cria-t-elle, montrez-leur votre fils!

--Oh! oui, père! dit l'enfant.

Il avait redressé sa tête de gnome, prêt aux hommages et subitement grave comme une idole.

Hermann haussa les épaules: