Chapter 16
«La vie y est bonne, à la fois confortable et près de la nature, et ennoblie par l'audace et par le mépris de la mort. Le sol, presque vierge encore, est presque illimité, et les aspects en sont d'une majesté inexprimable. Nous avons des fleuves aussi vastes que des lacs, des lacs aussi vastes que des océans, des montagnes qui ont dix fois l'étendue des Alpes et qui sont comme l'épine dorsale de la Terre. Et, pour exploiter ce monde neuf, nous avons toutes les ressources élaborées par la civilisation du vieux monde. C'est la vie patriarcale secourue et ornée par le panmécanisme industriel. Imagine Adam jeté sur une terre récente et toute gonflée de fécondité, non pas nu, mais ayant à sa disposition la science et les engins d'Edison. Abraham ou, si tu veux, le pasteur Eumée tue ses boeufs mécaniquement et les envoie en Europe, conservés dans les chambres frigorifiques des grands steamers.
«Ici, tous mangent, et quelques-uns pensent noblement... Tu doutes? Je ne jure pas que cela soit encore, mais cela sera bientôt. Si le problème social et, par delà, le problème humain doit être résolu, si l'humanité n'est pas née en vain, si elle a une oeuvre à faire, un but à atteindre, et si ce but doit être atteint, c'est ici qu'il le sera d'abord. Ce continent a été donné aux hommes, sur le tard, afin qu'ils y puissent profiter de ce qu'ils ont fait et souffert sur les autres morceaux de leur planète.
«Je sais les avantages du vieux monde, les trésors d'art et de poésie qu'il possède et que nous n'avons pas. Oui, nous sommes ici sans parchemins, titres ni monuments. Tant mieux! Nous nous affranchissons de la nostalgie du passé, qui amollit, de ce sortilège du Regret dont l'âme est envahie à Rome, à Florence, à Bruges, à Munich, à Grenade, à Paris même, dans tous les lieux où se sont particulièrement accumulées les traces insignes du passage des morts. Le souvenir est toujours triste, plus triste quand il s'étend à plus de siècles... Au reste, ce monde nouveau aura aussi, quelque jour, sa poésie, toute spontanée et non livresque. Et il aura son art propre qui sera beau (pourquoi pas?) et aussi différent de l'art ancien que ses matériaux et ses procédés mécaniques différeront de ceux d'autrefois. L'architecture métallique, qui ne fait que d'éclore, a déjà, au plus haut point, la beauté de la précision dans l'énormité, et rien n'égale la splendeur du jour mourant à travers ses réseaux de fer... Ce que je souhaiterais pour nous, ce serait d'oublier totalement l'art de l'Europe afin de le réinventer dans d'autres conditions de vie matérielle et sentimentale...
«Mais qu'ai-je besoin maintenant de représentations plastiques de la réalité? Je me sens renaître; mon corps se fortifie. Je passe mes journées à parcourir à cheval des paysages glorieux, où l'air est aussi doux et, aussi pur que celui que respirait le premier homme entre les quatre fleuves. J'assiste à des couchers de soleil qui me donnent, je ne sais comment, la sensation directe de la forme de la terre, de la figure du système astral dont elle fait partie et de l'infini cosmique. J'en jouis ineffablement sans m'y appliquer. Car je suis bien guéri des prétendues souffrances de la pensée. J'y vois une vanité insupportable. On vit très bien sans croire et sans savoir. Il n'est même pas nécessaire d'espérer. Tout homme qui se plaint de vivre et qui vit est un menteur: le suicide prouve seul qu'on a trouvé plus de douleur que de plaisir à vivre. Je donne à la songerie sans pensée ce que je donnais autrefois à la mélancolie prétentieuse. Je suis heureux.
«Je ne t'écrirai plus. Quand tu seras détrôné, ce qui ne peut tarder beaucoup, fais-moi connaître par les journaux s'il te plairait de venir me rejoindre. Je t'en donnerai alors les moyens.
«Je t'embrasse et je signe pour la dernière fois.
«RENAUD».
XXXVI
Christian XVI allait chaque jour s'affaiblissant. Toutefois, il avait tenu à revêtir, pour la cérémonie de l'abdication, son uniforme militaire. Mais, le trône étant trop incommode et trop dur, on avait dû installer le roi, au bas de l'estrade, dans son fauteuil roulant d'infirme.
La régente entra la première, tenant par la main le petit Wilhelm, fier de son costume de colonel de la garde.
--Sire, dit-elle, bénissez votre petit-fils.
Le vieillard posa sa lourde main noueuse sur cette grosse tête d'enfant chétif:
--Petit enfant, petit roi venu si tard, que Dieu te donne l'esprit de foi, de force, de justice et de prudence! Qu'il te fasse toujours connaître la vérité! Et puisses-tu être moins troublé et plus heureux que ton père!
Quand la cour, en grand deuil, se fut rangée des deux côtés de l'estrade, le roi Christian, d'une pâleur de cire, sa barbe blanche étalée sur sa tunique et cachant à moitié le grand cordon de l'Aigle-Bleu, dit, d'une voix édentée et chevrotante:
--Monsieur le grand chancelier, veuillez donner lecture de notre acte d'abdication et de celui par lequel nous instituons Son Altesse royale la princesse de Marbourg régente du royaume.
Le grand chancelier, comte de Moellnitz, debout devant une table carrée couverte d'un tapis de pourpre à crépines d'or--la table royale des mélodrames historiques--déroula un parchemin d'où pendait un sceau rouge plus large qu'une hostie, et, scandant les phrases d'un hochement de sa petite tête d'oiseau déplumé, il lut avec une lenteur et des intonations d'archevêque officiant:
«Nous, Christian XVI, par la grâce de Dieu, roi d'Alfanie, à tous présents et à venir, salut.
«Considérant...»
Une rumeur venue du dehors couvrit sa voix. Le roi avait voulu, ce jour-là, qu'on laissât à ses sujets une certaine liberté dans la rue et qu'on leur ouvrît même ses jardins, comptant que le souvenir des deux meurtres tragiques et l'âge tendre du petit roi orphelin toucheraient l'âme enfantine du peuple. La foule s'était donc amassée sous les fenêtres de la salle du trône, simplement curieuse d'abord et incertaine de ses propres sentiments. Mais des gens s'étaient glissés à travers les groupes, semant des propos; des mains furtives avaient distribué des feuilles qui démontraient l'injustice de la condamnation à mort prononcée, la veille, contre Audotia Latanief, l'odieux des accusations portées contre tout le parti socialiste et l'insolence du décret qui confiait la régence à la plus impopulaire des princesses... Et, maintenant, un souffle d'émeute grondait aux pieds du palais.
Moellnitz interrompit sa lecture. La clameur croissait, confuse et menaçante.
--Montrez-vous, madame, dit le roi à Wilhelmine.
Un huissier ouvrit une fenêtre, et la princesse s'avança sur le balcon.
La clameur s'engouffra, plus forte et plus distincte, dans la salle du trône. Des cris se détachèrent:
--A bas la régente!
Wilhelmine, la tête haute, demeurait immobile sous ses voiles noirs.
Alors Christian XVI se fit rouler, dans son fauteuil de mourant, auprès de la princesse.
Le peuple se tut en voyant le vieux souverain. Ce fut un vaste silence glacé, fait de respect sans amour.
Brusquement, la princesse rentra dans la salle; elle alla prendre le petit Wilhelm, qui tremblait de tous ses membres et balbutiait: «Maman, j'ai peur,» souleva l'enfant dans ses bras et le présenta au peuple.
Il y eut dans la foule quelques secondes d'indécision, de rumeur hésitante et vague. Puis on entendit nettement une voix de femme qui disait:
--Il est gentil.
Une autre voix cria:
--Vive le roi!
Le cri se propagea, et ce fut bientôt une clameur unanime:
--Vive le roi! Vive le roi!
Le grand chancelier, comte de Moellnitz, se pencha vers le ministre Hellborn, redevenu son meilleur ami:
--Oh! parfait!... Nous le ferons voir au peuple de temps en temps.
--Pauvre petit! dit Hellborn. Ils ont pitié de lui. Combien cela durera-t-il?
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Le lendemain, au petit jour, Audotia Latanief fut pendue. La police, tout entière sur pied, et des régiments de cavalerie assurèrent l'ordre.
Quelques heures après, on retrouvait, dans l'étang du parc d'Orsova, le cadavre de Frida de Thalberg. Un homme avait aperçu par hasard, accrochée aux roseaux de la rive, sa chevelure d'or rouge.
FIN
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DU MÊME AUTEUR:
LE DÉPUTÉ LEVEAU, comédie en quatre actes. MARIAGE BLANC, drame en trois actes. RÉVOLTÉE, pièce en quatre actes.
IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--28930--12 92.--(Encre Lorilleux).
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