Les Rois

Chapter 14

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Les regards du malade s'éclaircissaient peu à peu; sur les bras du fauteuil, ses doigts noueux remuaient avec lenteur; un sourd travail se faisait dans ses membres paralysés... Apparemment, sous le heurt soudain d'une tragique idée, son intelligence s'était remise en branle; du premier coup, il avait conçu comme présent et réel tout le malheur possible et, l'ayant conçu, l'émotion qu'il en avait éprouvée avait communiqué à tout son corps un frisson sauveur, si bien que l'horreur des choses qu'il entrevoyait s'accompagnait en lui du sentiment et de la joie involontaire d'un peu de vie retrouvée.

La langue déliée à demi, il put articuler:

--Ainsi... c'est au pire malheur... que je dois m'attendre?

Wilhelmine ne répondait pas.

Alors le vieillard prononça distinctement:

--Dans la situation actuelle du royaume, la mort même de mes fils ne serait peut-être pas le pire malheur...

XXXI

Dès le lendemain, Christian XVI, dans son fauteuil de malade, présidait le conseil des ministres. Son état s'était amélioré, il pouvait mouvoir les doigts et l'avant-bras et, bien que sa voix restât faible et sa langue lourde, parler de manière à se faire entendre. Surtout sa forte volonté, réveillée par la nécessité d'un devoir pressant, soutenait son corps moribond.

--Dieu m'éprouve, messieurs, et de toutes façons. Dans la retraite où j'attendais le suprême repos, il m'a frappé des plus rudes coups qui puissent atteindre un père et un roi, et on dirait qu'il n'a différé ma mort et ne m'a rendu une ombre de vie que pour que je sentisse mieux le poids de sa main... Mais faisons notre devoir.

Il félicita le général de Kersten de son énergie, suspendit douze journaux, ordonna des perquisitions chez les chefs des divers partis révolutionnaires, en fit emprisonner quelques-uns et consigna jusqu'à nouvel ordre la garnison de Marbourg.

Puis il déclara que la nouvelle Chambre serait élue et convoquée dans le plus bref délai. «Vu le malheur des temps», il faisait aux «idées nouvelles» ce sacrifice considérable et ne jugeait pas à propos d'user de son autorité souveraine pour défaire ce qui avait été fait par son fils aîné. Il chargerait le comte de Moellnitz de former un nouveau ministère. Dès que ce ministère serait constitué, le roi abdiquerait en faveur de son petit-fils.

En attendant, il poussa vigoureusement l'instruction de l'«affaire d'Orsova». Ce mystère passionnait le public. Le roi avait d'abord compté que la mort des deux princes, encore que l'un fût méprisé et l'autre devenu impopulaire, produirait un grand mouvement de pitié et d'indignation, dont bénéficieraient la cause royale et les intérêts conservateurs. En réalité, la première émotion calmée, le peuple éprouva surtout un sentiment de curiosité badaude et ne vit guère dans le double régicide qu'un «fait divers» exceptionnel; mais l'effet de cette curiosité fut précisément celui que le roi avait attendu d'un autre sentiment. Toute l'Alfanie oublia pendant quinze jours les questions politiques et sociales et laissa son gouvernement à peu près tranquille.

Soit habileté, soit conviction, le roi avait émis l'hypothèse d'un guet-apens socialiste, et l'enquête fut dirigée d'après cette idée préconçue. Les faits semblèrent d'abord s'y ajuster. Mais on ne pouvait les révéler au public sans lui apprendre en même temps certaines particularités secrètes de la vie des deux princes, ni dénoncer les ennemis de l'État sans laisser deviner les faiblesses privées de leurs victimes. Le roi consentit sans hésitation à ce que les voiles fussent du moins soulevés à demi, persuadé qu'un intérêt supérieur lui commandait de braver, en cette circonstance, l'injurieuse indiscrétion des commentaires publics.

Les journaux de Marbourg publièrent donc successivement les notes suivantes:

«L'instruction de l'affaire d'Orsova a fait un grand pas. Nous avons dit que le château était habité par une certaine comtesse Leïlof, disparue depuis l'attentat. Or il est établi que la comtesse Leïlof n'était autre que mademoiselle Frida de Thalberg, demoiselle d'honneur de Son Altesse Royale la princesse Wilhelmine. Le prince Hermann témoignait à mademoiselle de Thalberg une sympathie particulière, sympathie facile à comprendre si l'on songe que cette jeune fille était la petite-nièce du marquis de Frauenlaub, ancien gouverneur du prince, et que, brouillée avec son grand-oncle et réfugiée à Paris avec sa mère, le prince Hermann l'y avait rencontrée, l'avait réconciliée avec son vieux parent et introduite lui-même à la cour. Il avait pour elle l'affection qu'on a souvent pour les personnes à qui l'on a rendu de grands services. Il ignorait, ou il voulait oublier, que mademoiselle de Thalberg était la petite-fille du conspirateur Kariskine, qu'elle s'était liée, à Paris, avec la trop fameuse Audotia Latanief, et qu'elle était restée imbue, même dans sa nouvelle situation, des idées les plus subversives.

«Son Altesse Royale avait bien mal placé son affection. Il est maintenant évident que Frida, qui avait conservé des relations avec les fractions les plus avancées du parti socialiste, a lâchement trahi son royal protecteur et l'a attiré, sous quelque prétexte, au château d'Orsova pour le livrer aux assassins. On a trouvé dans les papiers de mademoiselle de Thalberg une lettre d'Audotia Latanief qui lui annonçait sa visite pour le jour même où les deux crimes ont été commis.

«Frida de Thalberg et Audotia Latanief sont activement recherchées.»

* * * * *

«Les charges s'accumulent contre Audotia Latanief. Le revolver retrouvé sous un des meubles du salon a été reconnu par un armurier de Marbourg pour avoir été vendu par lui, il y a quinze jours, à une femme dont le signalement répondait à celui d'Audotia Latanief. Une femme répondant au même signalement a été vue le jour du crime, vers trois heures de l'après-midi, dans une auberge isolée située sur la route forestière de Kirchdorf à Steinbach.»

* * * * *

«Audotia Latanief a été arrêtée, hier soir, dans l'hôtel garni qu'elle habitait à Marbourg, rue des Saulaies, et où elle avait eu la singulière imprudence de rentrer. Elle n'a opposé aucune résistance aux agents et s'est contentée de dire: «Je vous attendais: c'est bien.» Interrogée par le juge d'instruction, elle n'a cessé de faire montre du plus odieux cynisme. Elle a avoué qu'elle avait rendu visite à mademoiselle de Thalberg le jour du crime et que le revolver retrouvé dans le salon était le sien. Elle a ajouté qu'elle approuvait l'assassinat du prince Hermann, mais elle a nié en être l'auteur. Vers la fin de l'interrogatoire, elle a supplié qu'on lui donnât des nouvelles de sa jeune amie et, comme on ne lui répondait pas, elle s'est mise à fondre en larmes.

«On n'a pu, jusqu'ici, retrouver les traces de Frida de Thalberg.»

* * * * *

«Il paraît évident, en dépit des dénégations d'Audotia, si peu compatibles avec ses aveux partiels, que c'est bien elle qui a assassiné le prince Hermann. A-t-elle eu d'autres complices que Frida? On le saura bientôt, car ceux des chefs du parti révolutionnaire qui passaient pour être particulièrement liés avec Audotia ont été mis en état d'arrestation.

«Pour le prince Otto, il est infiniment probable que son meurtrier n'est autre que le garde-chasse Günther. Les antécédents de cet ancien soldat sont irréprochables; mais il était dévoué corps et âme à mademoiselle de Thalberg, et il n'est pas impossible qu'il ait, en cette occasion, poussé l'obéissance jusqu'au crime. D'ailleurs, il ignorait peut-être le nom de la victime qui lui a été désignée.

«La balle qui a frappé le prince Otto est du même calibre que le fusil dont le vieux garde se servait habituellement. Sans doute, on n'a retrouvé aucune tache de sang dans les vêtements de Günther, bien qu'il ait dû traîner sa victime à plus de cent mètres de l'endroit où il l'avait abattue. Mais la blessure du prince Otto a fort peu saigné, et, d'ailleurs, Günther a eu toute la nuit pour faire disparaître les vêtements qu'il portait au moment du crime.

«D'après l'avis des médecins, la mort du prince Otto a dû être postérieure à celle de son frère. On suppose que le prince Otto était parvenu à s'échapper de la maison scélérate et que Günther, qui faisait sentinelle à l'extérieur, a pu l'atteindre alors qu'il s'enfuyait à travers le jardin.

«Mais par quels moyens le prince Otto avait-il pu être attiré, à cette heure tardive, dans cette habitation écartée? Il ne faut pas oublier que le prince, qui était la simplicité même, aimait, à l'exemple de son aïeul Christian XII le Bien-Aimé, à se mêler secrètement aux foules populaires et y cherchait quelquefois d'innocentes aventures. On a découvert que, la veille du forfait, il avait assisté incognito aux réjouissances publiques de la fête de Steinbach et qu'il y avait lié connaissance avec la petite-fille du garde. Ajoutons que les moeurs de celle-ci étaient notoirement déplorables. Quel piège a pu tendre la rouerie de cette fille à la bonhomie indulgente du prince? C'est ce qu'on ne sait pas encore.

«Jusqu'ici, Günther et Kate se sont enfermés dans un mutisme de brutes. On espère que la solitude aura raison de cet entêtement.

«Quant à Frida de Thalberg, on a des raisons sérieuses de la croire réfugiée à Londres ou à Paris.»

* * * * *

Telle était l'interprétation officielle du «mystère d'Orsova». Elle ne satisfaisait qu'à demi le vieux roi. Cette invention d'un «guet-apens» socialiste soutenait mal l'examen, prêtait à trop d'objections quand on voulait la préciser. Peut-être la coïncidence mélodramatique des deux meurtres n'était-elle, après tout, qu'un effet du hasard? Chaque meurtre devait alors s'expliquer séparément. Christian était tenté de croire qu'Audotia disait la vérité lorsqu'elle niait avoir assassiné le prince Hermann. Quel intérêt avait-elle à s'obstiner dans des dénégations qui ne sauveraient point sa tête, puisqu'elle se reconnaissait complice de fait et de désir et que cela suffirait pour sa condamnation à mort? D'autre part, la correspondance de Frida et d'Hermann, que le roi avait entre les mains, éloignait l'idée que mademoiselle de Thalberg eût tué son platonique amant par fanatisme révolutionnaire. Pourtant, selon toute apparence, l'assassin, c'était elle. Fallait-il donc supposer chez Frida quelque accès de jalousie meurtrière? Ou bien Hermann, fatigué de la spiritualité de cette liaison, avait-il voulu faire violence à son amie, et cette étrange fille avait-elle, contre l'homme qu'elle adorait, défendu sa vertu à coups de revolver?

Le meurtre d'Otto s'expliquait plus aisément. Le roi connaissait les moeurs secrètes de son fils cadet et son goût des basses aventures. Une balle envoyée par un amant de coeur, garçon de ferme ou palefrenier, avait fort bien pu l'abattre au sortir de quelque crapuleux rendez-vous avec la petite-fille du garde-chasse... Donc, nul lien entre les deux assassinats, sinon cette extraordinaire coïncidence de temps et de lieu. Mais, si cette rencontre n'était point l'effet d'une machination humaine, le pieux souverain était tout près d'y reconnaître l'intervention d'une volonté divine dont il adorait les desseins. C'était afin de s'y conformer qu'il gardait pour lui ses suppositions et qu'il maintenait énergiquement l'enquête dans la direction où il l'avait d'abord engagée. Assurément, la Providence avait permis la mort des deux princes pour lui fournir des armes contre les ennemis de la société et pour qu'il pût sauver encore ce qu'avait si gravement compromis la faiblesse ou l'indignité de ses fils...

* * * * *

Cependant, Audotia, dans sa prison, était fort malheureuse. Elle était persuadée que c'était Frida qui avait tué le prince Hermann, et elle la bénissait et elle la glorifiait dans son coeur. Mais, en même temps, elle ne pouvait se consoler de l'avoir perdue. Elle découvrait en elle-même une maternité dont elle n'avait pas auparavant soupçonné la profondeur, et, pour la première fois, elle craignait d'aimer une personne autant que l'humanité.

Dans la nuit qui avait suivi sa visite à Orsova, puis toute la journée du lendemain, elle avait vainement attendu sa jeune amie. La nouvelle du double meurtre l'avait d'abord comblée de joie: elle croyait le peuple prêt à saisir cette occasion de se soulever et de proclamer la République. Mais elle comptait sans le réveil de Christian XVI. Rentrée à Marboung, elle y avait trouvé le parti hésitant, intimidé par les mesures de rigueur que le vieux roi avait décrétées, et la majorité du peuple amusée par ce crime célèbre comme par un roman-feuilleton qui serait «arrivé» et plus curieuse de suivre au jour le jour l'instruction de cette «ténébreuse affaire» que disposée à en profiter pour s'affranchir.

Ainsi, l'acte héroïque de la fille de son âme, et peut-être sa mort (car elle ne doutait presque plus du suicide de Frida) allaient être inutiles à la sainte cause! Cette pensée que Frida était morte par elle, et morte en vain, la torturait. Sa foi n'en était pas ébranlée: si «les temps» n'étaient pas venus encore, ils viendraient, rien n'était plus sûr. Mais elle se sentait frappée au coeur et n'avait plus le courage d'agir. Et c'est pourquoi un soir, non point désespérée, mais horriblement lasse, elle était remontée chez elle pour y attendre les hommes de la police.

Et, dans sa cellule, elle passait ses journées à tricoter des bas et des petits jupons de laine pour les enfants des détenues.

XXXII

Christian XVI eut une idée. Les états de service du garde Günther (trois campagnes, quatre blessures, deux citations à l'ordre du jour, non pour des prouesses accomplies dans l'échauffement de la bataille, mais pour des consignes froidement et obstinément gardées), enfin l'opinion qu'on avait de lui dans les villages où il avait habité depuis sa sortie de l'armée, tout persuadait au roi que Günther était un brave homme, très droit, très honnête, très respectueux des innombrables pouvoirs auxquels un pauvre homme doit obéissance, et qu'il n'y avait qu'à l'interroger d'une certaine façon pour savoir de lui la vérité.

Le roi pria le chef de la police de lui faire amener Günther et Kate pour qu'il pût les questionner lui-même.

Le fonctionnaire objecta que cela était contre l'usage. Mais le roi fit remarquer qu'il était le roi et que ses droits n'étaient limités par aucune Constitution écrite, l'Alfanie jouissant jusqu'à nouvel ordre du bienfait de la monarchie absolue.

Un matin donc, une voiture conduisit au palais Günther et Kate. Les gendarmes les quittèrent à la porte du cabinet royal.

--Approchez-vous, Günther. Et vous, mademoiselle, n'ayez pas peur.

Ils n'avaient pas peur. Ils étaient seulement fort surpris, et il leur fallut un peu de temps pour concevoir que ce vieillard, rapetissé par l'âge, blotti sous sa robe de chambre et les pieds dans des fourrures, était, en effet, le roi.

--Je sais, Günther, que vous êtes un homme d'honneur, que vous avez été longtemps soldat et que vous nous avez servi fidèlement. Peut-être avez-vous caché quelque chose au juge. C'est à cause de cela que j'ai voulu vous voir. Mais, moi, il faut tout me dire. Voyez, je ne vous tends pas de piège. Je vous interroge devant votre petite-fille et je l'interrogerai devant vous. Il vous sera donc facile à tous deux de me tromper, si vous voulez. Mais je suis sûr que vous me direz toute la vérité, quelle qu'elle soit. Parlez: le roi vous écoute.

La grosse moustache de Günther tremblait d'émotion. Kate, impressionnée d'abord par la pompe du lieu, presque amusée maintenant, examinait en dessous, le menton baissé, les meubles et les tapisseries.

--Sire, dit Günther, je serais le dernier des gueux si je ne parlais pas devant vous avec la même sincérité qu'au dernier jugement.

--On vous accuse, dit le roi, d'avoir tué le prince Otto, peut-être sans savoir que c'était lui, et ce point est à votre décharge. On vous accuse de l'avoir tué pour obéir à Frida de Thalberg, à qui vous étiez entièrement dévoué.

--Sire, répondit le vieux soldat, il est vrai que j'étais dévoué à madame, mais non pas jusqu'à mal faire, et, d'ailleurs, jamais elle ne m'eût commandé rien de semblable. Voici ce qui est arrivé. Dans la nuit du vendredi au samedi,--il pouvait être dix heures,--j'ai entendu un bruit de pas, le bruit de quelqu'un qui marcherait dehors avec précaution. Je me suis levé; mais, avant de sortir, j'ai eu l'idée d'aller jeter un coup d'oeil dans la chambre de ma petite-fille, et... Enfin, j'ai vu que ma petite-fille n'était pas dans son lit.

Kate protesta, têtue:

--Moi, je n'étais pas dans mon lit?

--Non!

--Si on peut dire!

--Tais-toi, dit l'aïeul, et ne mens pas.

--Et ensuite? interrogea le roi.

--Je suis sorti avec mon fusil; j'ai vu un homme sur l'échelle du grenier. J'ai crié: «Qui vive?» Il n'a rien répondu et s'est mis à descendre très vite. J'ai songé: «Ou c'est un galant, ou c'est un voleur, ou c'est un homme qui vient espionner monseigneur le prince royal. Et, dans les trois cas, je n'ai qu'une chose à faire.» J'ai donc tiré. L'homme est tombé. Il s'est relevé et s'est traîné vers les arbres. Je l'ai poursuivi et ramassé, mort.

--L'avez-vous reconnu à ce moment-là?

--Sire, je vous dirai tout. La lune était dans son plein: j'ai pu examiner le visage du mort, et j'ai eu comme un soupçon que c'était Son Altesse Royale le prince Otto. Et c'est pour cela que j'ai refusé de répondre.

--Par peur?

--Non, sire: par respect.

--Et alors?

--Alors, je n'ai plus eu qu'une idée: porter le corps le plus loin possible. Mais les forces m'ont manqué: je l'ai laissé le long du mur du parc, là où on l'a découvert le lendemain... J'ai rangé l'échelle. Je suis rentré à la maison. J'ai trouvé Kate dans son lit. Je l'ai battue; je lui ai dit ce que je pensais d'elle, de m'avoir fait tuer un homme... Et puis j'ai attendu le jour.

--Et de ce qui s'est passé dans le château, que savez-vous?

--Rien, sire.

--Rien du tout?

--Rien du tout.

--Vous n'avez rien entendu?

--Absolument rien, sire. Ma maisonnette est éloignée du château de plus de cent mètres et en est séparée par un massif de grands arbres.

--Mais, la veille, avez-vous remarqué quelque chose?

--Madame était très contente parce qu'elle attendait monseigneur. Elle a passé son temps à cueillir des fleurs et à en garnir le salon.

--N'a-t-elle pas reçu une visite?

--Oui, sire, une vieille dame en noir.

--Audotia Latanief. A quelle heure?

--Vers quatre heures, sire.

--Avez-vous vu sortir cette femme?

--Oui, sire.

--Êtes-vous sûr qu'elle soit sortie du parc?

--Oui, sire; c'est moi qui lui ai ouvert la grille.

--Pensez-vous que Frida de Thalberg ait été capable de tuer le prince Hermann?

--Oh! sire... Elle l'aimait comme on aime le bon Dieu.

--Mais il y a des femmes qui tuent parce qu'elles aiment.

--Madame n'aimait pas de cette façon-là, sire.

Le roi se tourna vers Kate:

--Et vous, mademoiselle, qu'avez-vous à dire?

--Rien, sire.

--Petite malheureuse! gronda Günther. Veux-tu parler quand le roi t'interroge?

--Ne la rudoyez pas, Günther. Répondez, mademoiselle. Où avez-vous rencontré le prince Otto?

Günther intervint:

--A la fête de Steinbach, sire.

--Laissez-la parler, Günther.

Kate se décida:

--Eh bien, oui, là! Est-ce ma faute? Est-ce que je savais, moi, que c'était un prince?

--Et quand l'avez-vous revu?

--Le lendemain, comme je revenais de Steinbach, il m'a suivie, et il est entré derrière moi au château. Il n'y avait personne à ce moment-là... Il m'a promis des choses... et il m'a dit de venir le retrouver la nuit dans le grenier à fourrages. Voilà.

--Mais comment a-t-il pu rentrer?

--J'avais oublié la clef sur la petite porte, du parc. Il l'a emportée.

--Et vous n'avez vu personne dans le jardin ni autour du château quand vous êtes allée à ce rendez-vous?

--Je n'y suis pas allée, sire.

--Vous n'y êtes pas allée?

--Non, sire.

Elle répondait avec de brusques mouvements de tête. On la sentait butée de nouveau, soit par un entêtement de brute, soit par une terreur vague des conséquences de ses aveux.

Le roi lui dit:

--Prenez bien garde. Si vous dissimulez quelque chose, on vous croira plus coupable encore que vous ne l'êtes. Et puis tout se découvre... Enfin, mon enfant, c'est, le roi qui vous interroge, et le roi n'est pas votre ennemi... Ainsi, vous n'avez rien à ajouter?

--Non, sire.

Christian s'avisa d'un détour:

--Votre interrogatoire est donc terminé, et me voilà fixé sur ce que je voulais savoir. Mademoiselle de Thalberg a été arrêtée hier. Vos réponses la condamnent à mort, car il en résulte que c'est bien elle qui a tué le prince Hermann.

La vision de Frida pendue et tirant la langue, comme on voit les suppliciés sur les images, et, dans le même instant, le souvenir de sa grâce, de sa bonté, de la candeur avec laquelle elle défendait Kate et des douces phrases qu'elle disait: «Kate est sage... Il ne faut pas croire le mal, Günther... Vous êtes trop dur pour elle,» retournèrent le coeur de la fille, et ce cri lui échappa:

--Ce n'est pas vrai, sire!

--Comment le savez-vous? demanda le roi.

--Ma foi, tant pis! dit la fille. Je vais tout dire, tout! et par le commencement.

Elle se rappelait les questions d'Otto, l'air dont il avait fait l'inspection du salon, et, tout à coup, elle avait l'impression que cette curiosité était celle d'un ennemi et qu'il y avait un rapport mystérieux entre la visite d'Otto et la mort d'Hermann.

--Quand le prince Otto est venu, dit-elle, il est resté dans le salon pendant que je rangeais dans la salle à manger, et alors il a tout examiné. Et puis il m'a demandé le nom de madame et comment elle était. Je le lui ai dit: je ne croyais pas mal faire. Et puis il m'a demandé si elle attendait le comte... Est-ce que je savais que c'était encore un prince, celui-là? Pourtant, je commençais à me méfier et je lui ai dit que ça ne le regardait pas. Mais, comme il y avait des fleurs partout, il a dit: «Ces fleurs-là attendent quelqu'un: c'est clair comme le jour.» Et il est parti là-dessus.

Le roi songeait, la tête inclinée plus bas, effrayé des choses qu'il pressentait. Et ses pauvres mains noueuses tremblaient plus fort sur ses genoux.

--Est-ce tout, mon enfant?

--Non, dit la fille, il y a encore autre chose. Au moment où je suis sortie pour aller au rendez-vous...

--Vous avouez donc y être allée?

--Oui, sire.

--Et vous y avez trouvé le prince Otto?

--Oui, sire.

--Vous a-t-il reparlé de la comtesse Leïlof?

--Non, sire.

--Était-il gai?

--Très gai, sire.

--Et vous avez été sa maîtresse?

Kate baissa le nez et rougit. Le roi pensa à la princesse Gertrude, depuis si longtemps malade... Il dit d'un air très bon:

--Continuez, ma pauvre enfant.

--Quand je suis sortie, dit la fille, j'ai vu, sur la terrasse du château, une femme tout en noir.

--Pourquoi n'aviez-vous pas dit cela, Kate?

--Parce que j'avais commencé par dire que je n'avais pas quitté mon lit, et que ça ne se serait pas accordé.

--Cette femme que vous avez vue, vous êtes sûre que ce n'était pas Frida de Thalberg?

--J'en suis sûre.

--C'était donc la vieille femme dont mademoiselle de Thalberg avait reçu la visite pendant la journée?

--Non, sire. Celle que j'ai vue était plus grande. Et elle n'était pas vieille. Et puis...

--Et puis?

--A un moment, elle s'est retournée, et, comme la lune donnait en plein sur elle...

--Pourriez-vous la reconnaître?

--Je l'ai vue de trop loin, sire... je ne sais pas... Pourtant...

Le chambellan de service annonça la princesse Wilhelmine. C'était l'heure où elle venait, chaque matin, prendre des nouvelles du roi.

Kate, en la voyant entrer, eut une secousse de surprise. Elle allait crier: «C'est elle!» quand Günther la saisit par le poignet et commanda violemment:

--Tais-toi!

Mais le roi avait compris, et, tandis que Kate fixait sur la princesse des yeux effarés: