Part 6
Aucun koblari ne l'égalait dans ce terre-à-terre de la ripaille qui rejoint, plus qu'un Eliézer ne le pense, le génie homérique.
Dirai-je qu'à mon goût ce court dialogue égale, par sa grosse simplicité, les plus belles pièces de l'antique?
Mais il n'est pas que cette veine en pays eskuarien. Et Haramboure, l'Américain enrichi retiré à Hasparren, nous montra quelle délicatesse de sentiment peut s'allier à cette lourde joie de vivre.
En effet, il chanta:
O ma bien-aimée, tu m'as dit: --Le plus beau des arbres c'est le hêtre A cause de son ombre. --Voici le plus noir de la forêt, T'ai-je répondu. Je te le donne, Fais-y notre nid.
--Le saule est plus gracieux que le hêtre, As-tu repris aussitôt, car il pleure. --O ma bien-aimée, Tant de sanglots sont sortis de mon coeur, Qu'il y avait un étang à mes pieds Où se reflétait le saule. Mais tu as tout à coup déclaré; --Au saule, je préfère le tilleul odorant Où chante le rossignol.
Alors, ô ma bien-aimée, J'ai acheté du parfum à une Bohémienne Habile aux philtres qui séduisent; Et, pour ressembler tout à fait au tilleul, J'ai mis un rossignol dans mon coeur, Et il te chante ce chant. Mais déjà, ô cruelle, je t'entends me dire: --Le plus beau des arbres, c'est le chêne...
--S'il en est ainsi, ô ma bien-aimée, Fais, avec son bois, mon cercueil.
--Comment, me demanda Eliézer dans l'admiration (et il y avait de quoi), pouvez-vous concevoir un peuple à la fois si barbare et si raffiné?
--Eh quoi! remarquai-je, Cythère n'est-elle ardue et montagneuse, hantée des seuls chevriers, et dont pourtant Vénus est sortie... Et la légende basque?...
* * * * *
Lorsque prirent fin ces singulières assises des _Etats-généraux_ basques, la soirée était déjà avancée.
J'entendis un à un s'égrener les grelots des calèches, des tape-cul et des coucous, remportant aux quatre coins de l'horizon mes pittoresques convives dont certains se détachaient jusqu'au torse sur un ciel couleur d'omelette, de sauce tomate et de vin d'Irouléguy.
MA COUSINE ÉVA, UN TRÉSOR
Ma cousine Eva, de Bayonne, Basquaise pure, comptait dix-neuf ans.
D'une forme joliment ronde, la joue rose, j'ai dit ailleurs que ses yeux étaient bleus. Elle possédait ce caractère épanoui qu'ont les petites filles sans dot.
Elle était née d'un officier du génie et, demeurée seule dès son bas âge avec sa mère, elle affectait des allures un peu trop libres dans le monde. C'est que les mamans, et je n'ai pas le courage de les en trop blâmer, lancent plutôt qu'elles ne retiennent une fille sans fortune à la conquête d'improbables maris.
Eva n'avait point à employer d'artifices pour connaître le succès, mais, hélas! comme il arrive aux plus charmantes de son espèce, elle voyait tour à tour ceux qui l'eussent volontiers épousée se décider plutôt pour des laiderons d'or.
De là, et bien qu'elle fût si jeune, une sorte de philosophie bonne enfant, faite d'un peu de scepticisme et de beaucoup de gaieté.
Eva jouait parfaitement la comédie, et je l'avais amenée, par exemple, dans une comédie d'Alfred de Musset que je lui avais fait répéter, à mettre en délire son auditoire.
Eva était Eva. Et, quand on nommait Eva, les vieux et jeunes salonniers, que Forain stigmatisait alors, se prenaient à sourire de la manière la plus admirative et la plus bébête.
J'invitais souvent Eva et sa mère à villégiaturer chez moi, en assez nombreuse compagnie.
Sans grand luxe, on se distrayait beaucoup. Les promenades à âne dans la vallée, des parties de pêche à la ligne sont tout ce qu'il y a de mieux. Nous composions aussi des charades animées où Eva excellait.
Un soir que nous nous livrions à cet amusement, je me plus à tirer de mon armoire la fameuse tunique nuptiale que j'avais fait couper et broder à Toulouse, et je priai Eva de s'en revêtir dans la coulisse de notre petite scène improvisée.
Ce fut un ravissement.
Si elle n'avait été ma cousine, je crois que je l'eusse demandée en mariage ce soir-là, tant cette vieille dentelle, parcourue par ce long narcisse, lui seyait.
Eva et ses compagnes se montrèrent fort curieuses de connaître l'origine de ce travail de fée. Et je leur appris, ce qui était la vérité, que je m'étais passé la coûteuse fantaisie de le faire exécuter à Toulouse, par des spécialistes hors de pair, sur un modèle proposé par une légende basque.
Ces petites se contentèrent d'admirer ce chef-d'oeuvre, sans autrement se soucier de contrôler si, comme je le leur avais dit, les toutes premières Basquaises comparaissaient dans ce costume devant leurs époux enivrés.
Dans la huitaine qui suivit son exhibition, la tunique nuptiale fut à l'ordre du jour.
Et Eva, qui était la meilleure fille du monde, la plus franche et la plus sans façon, me prit à part pour me dire:
--Mon cousin, tu commets une vilaine action en cachant une aussi merveilleuse jupe dans un meuble, car tu peux bien penser que, si je me montrais une seule fois à Biarritz, l'ayant mise, tous mes admirateurs tomberaient à genoux en implorant ma main.
--Il est vrai, Eva, qu'en te voyant ainsi déguisée pour la charade, je me disais que la beauté des premières Basquaises, célébrée par la légende, eût pâli devant la tienne.
Elle éclata franchement de rire:
--Il se peut, après tout, fit-elle. Me faut-il donc insister beaucoup pour que je puisse me produire dans cet appareil devant un public, plus intéressant pour moi que celui que tu as convié ici?
--Je te remercie, dis-je sans me fâcher, de faire un si grand cas de mes hôtes.
--J'entends par «intéressant», reprit-elle, ce qui peut conduire au mariage une jeune fille.
--A la bonne heure! Voilà qui est net.
--Tu ne veux cependant point que je tourne mal?
--Non, car tu es trop bien faite pour cela.
--En ce cas, répondit-elle avec une délicieuse ellipse, remets-moi ce que je te demande.
--La tunique?
--Oui.
--Eh bien, soit; mais à une condition.
--Celle que tu voudras.
--Eh bien! Eva, voici. J'ai résolu de monter, pour la fin de l'automne, aux grottes d'Isturitz, un spectacle impressionnant auquel je veux convier tout ce que notre pays compte de plus distingué. Il s'agit de faire représenter, de cette légende basque dont je t'ai parlé, l'acte qui m'engagea à confier l'exécution du vêtement à une vraie artiste. Tu es ma principale vedette. Tu joues le rôle d'une Robinsonne basque. Tu rends tous les hommes qui te verront ainsi fous de toi. Tu choisis qui t'agréera le mieux. Et je mets dans ta corbeille la tunique nuptiale.
--Tu es un bijou de poète, et me fais regretter presque de n'être que ta cousine, et de ne pouvoir t'aimer qu'en partie!
--Ce n'est pas tout, repris-je sans relever sa malice: il faudra t'exercer, et, dans le lieu même que j'ai choisi, à Isturitz.
--Cent fois plutôt qu'une, puisque la dentelle est à moi!
LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE
Et, par un doux après-midi, nous allâmes donc, quelques jeunes fous et folles, à la grotte dont le cerbère ne savait plus quelles attentions délicates me témoigner depuis que je lui avais donné l'insigne marque de confiance de déposer chez lui le trésor; et tantôt c'était d'un pot de miel ou d'un lièvre, ou de truites, ou de ces écrevisses dont l'ingestion avait déterminé chez Eliézer un accès de franchise somnambulique.
Ce jour là, Salbaya mit à la disposition de notre joyeuse bande ses meilleurs fruits, son fromage frais, ses bottes de paille sèches, renforcées de toutes ses chandelles, pour en illuminer jusqu'aux plus sombres recoins de la crypte.
Nous nous amusâmes fort, en esquissant la représentation de la Légende dans ce même abri naturel dont la clémence avait jadis protégé Iguskia et Ithargia.
Eva n'était plus qu'un éblouissant éclat de rire.
Mais, lorsque je la fis se coucher, tant soit peu en chien de fusil, dans la fosse qui avait renfermé un trésor moins beau qu'elle, et dont il fallait qu'elle ressurgît, après un sommeil de tant de siècles, revêtue de la robe nuptiale, et telle qu'une Robinsonne ou Belle au Bois dormant, on ne savait plus s'il fallait ou non garder son sérieux.
--Le rôle que tu me fais jouer là est un peu lugubre? fit-elle. Tu as l'air de mesurer mon caveau avant que je sois morte. Rappelle-toi que je n'ai nulle envie de prendre mon rôle à la lettre.
--Il faudra, ordonnai-je à Salbaya qui restait bouche bée devant ce qu'il devait prendre pour une opération de sorcellerie, mais qui tolérait décidément, sans le moindre murmure, mes faits et gestes les plus extravagants, que vous agrandissiez un peu cette ouverture avant d'y replacer le rocher que vous venez d'ôter.
--Le fait est, fit Eva, que si ce trou doit devenir mon lit nuptial je n'y serai pas au large.
Elle ne croyait pas si bien dire.
Tous les préparatifs qui devaient servir mon plan s'enchaînaient à merveille, le plus simplement du monde, pour confondre Jacob Meyer et son neveu.
Lorsque je les revis chez eux, je leur déclarai que la clef était à leur disposition, mais que M. Passerose m'avait déclaré ne consentir à la leur livrer que s'ils la remettaient chaque soir au gardien ou à moi-même.
--Croyez, messieurs, leur dis-je, que je ne demande à conduire cette affaire qu'à la plus grande satisfaction de tous, pour vous obliger le mieux possible, et ne déplaire en rien à mon ami M. Passerose. Tout se peut concilier. Il est donc convenu que, d'aujourd'hui en quinze, la clef sera en votre possession, de dix heures du matin à six heures du soir. J'ai donné ordre à Salbaya, qui vous la remettra, de vous laisser seuls à vos fouilles. Quant à moi, vous m'excuserez de ne pouvoir me joindre à vous, et m'associer à vos savantes recherches. Je m'absenterai à ce moment.
Je surpris un signe d'intelligence satisfait dans le double clin d'oeil qu'échangèrent Jacob et Eliézer.
Il ne me restait plus qu'à mobiliser ma cousine Eva au moment opportun.
La veille du jour où la clef devait être prêtée à mes Juifs (je ne doutais pas qu'ils ne voulussent se rendre à la grotte dès la première minute) je leur fis tenir ce mot:
«Demain, à dix heures précises, Salbaya vous confiera la clef.»
Il n'avait pas été difficile d'obtenir d'Eva et de sa mère qu'elles revinssent passer une quinzaine dans ma villa, d'où l'on sait qu'en peu de temps on peut gagner les grottes d'Isturitz.
La belle enfant était toujours bonne, aussi heureuse de vivre, encore qu'elle eût pu avoir alors quelque sujet de souci, ma tante ayant reçu, deux jours avant leur arrivée, la visite de l'huissier.
Ce n'est point que cette pauvre femme administrât mal sa fortune, mais elle n'en avait point. J'avais gros coeur de cette situation. Je les aidais bien dans quelque mesure, mais pas autant que je l'eusse désiré. J'ai toujours eu un faible pour la Bohême innocente, et ma tante était quelque peu de ce pays.
Quant à sa fille, je l'eusse sans doute épousée si, comme je l'ai expliqué, notre genre d'affection mutuelle, et nos jeux d'enfance qui se continuaient en somme dans les grottes, n'avaient fait d'elle ma soeur et, de moi, son frère.
Mais elle était si jolie que je ne désespérais pas qu'elle sauvât, par un mariage, une situation si obérée. Son alerte démarche de Basquaise, aux pieds pointus, chaussés de blanches sandales, semblait chanter toujours: «Suivez-moi!»
Je m'imaginais très bien de la sorte une descendante immédiate d'Iguskia et d'Ithargia, et je savais qu'elle jouerait à ravir, pour mes fins vengeresses, devant Jacob et Eliézer, son rôle de Robinsonne de la Légende.
LE TRIOMPHE D'ÉVA
La veille du jour qu'elle devait tenir le délicieux rôle que je lui destinais:
--Eva, dis-je, nous irons demain à Isturitz où tu voudras bien mettre en oeuvre mes moindres instructions. Il te suffira de passer la tunique, elle te sied à ravir, de te bien attifer et coiffer, et de te dissimuler quelques minutes dans la fosse de la grotte, comme l'autre jour, jusqu'à ce que deux originaux t'y découvrent, à leur grande surprise.
--De quels originaux parles-tu?
--Peu importe; tu n'as rien à redouter de leur présence; et, d'ailleurs, je me tiendrai caché non loin de toi, tandis que tu rempliras cet office d'enterrée.
--Tu mets bien du mystère à ton jeu: ce n'est pas dans ton habitude. Hais puisque le prix à remporter, si je me rends à tes caprices, est cette robe de fée, sache que je suis à tes ordres.
--Il te suffira, continuai-je, dès que tu te verras découverte--comme on joue au cache-cache--de te redresser, soudain et, tel qu'un fantôme gracieux, de gagner à pas lents et en silence la sortie. De là, en quelques bonds, tu seras chez Salbaya, hors d'atteinte, jusqu'à ce que je te rejoigne.
L'action fut menée avec un art parfait. Sous prétexte de partie de pêche, Eva et moi gagnâmes à l'aurore les grottes d'Isturitz et, avant dix heures, elle revêtit la tunique légendaire, peu de temps avant que le cerbère accompagnât, au même lieu, les Meyer empressés.
Elle s'établit, sans froisser sa dentelle, dans la cachette où reposait naguère le trésor. Le rocher qui en fermait l'entrée avait été, sur mon avis, mis de côté par Salbaya. Quant à moi, le diable, avant même que la chandelle fût morte, n'aurait su me distinguer des stalactites environnantes.
* * * * *
Voici Jacob et Eliézer.
J'entends gémir la grille, et que Salbaya remporte sa clef à lui, sans refermer la serrure, et, tout à fait comme je lui en avais intimé l'ordre, leur laissant croire qu'ils sont seuls tous les deux.
Une lampe des plus perfectionnées, de spéléologue sans doute, qu'allume Eliézer, transforme en palais radieux cette annexe de l'enfer.
La luxuriante forêt de pierre apparaît, qui semble recouverte de rosée par le scintillement des prismes naturels. Mais les deux coquins n'ont cure de cette métamorphose souterraine. Ils déroulent leur décamètre; la route s'ouvre librement devant eux, avec, au bout pensent-ils, l'objet de leur longue convoitise.
--C'est ici! prononcent-ils bientôt sans hésiter.
--Ah! laisse-moi le premier mettre la main dessus! s'écrie Jacob Meyer d'une voix rendue gutturale par la cupidité.
Et, contournant le couvercle rocheux, il projette dans le trou un faisceau de rayons.
Aussitôt, comme enveloppée d'une lueur d'aube où s'épanouit le narcisse, surgit Eva que je ne vois que de profil.
Mais qu'elle est belle!
Elle sourit. Elle fait, de ses bras ronds et de ses mains unies sous sa nuque, un arc charmant, et elle bâille comme si elle sortait d'un profond sommeil, montrant des dents qui valent toutes les perles du trésor de la famille Passerose.
Et, sous les yeux des deux Juifs pétrifiés comme les végétaux de la grotte, elle s'en va.
Je suis ravi de la perfection de son jeu et, tandis qu'il me faut réprimer mon envie d'applaudir, je suis le témoin de ce dialogue invraisemblable:
--Eliézer?
--Mon oncle?
--Est-ce vrai?
--Suis-je somnambule?
--Suis-je somnambule?
--Vous l'êtes.
--Tu l'es.
--L'avez-vous vue, mon oncle?
--L'as-tu vue, Eliézer?
--C'est une fille d'Ithargia.
--C'est une fille d'Ithargia.
--Elle portait la tunique nuptiale.
--Le narcisse de la légende montait comme un jet d'eau jusqu'à son sein neigeux.
--Mais puisque nous avons inventé la légende?
--Alors nous sommes fous?
--Sommes-nous fous alors?
* * * * *
Mais tout à coup Jacob Meyer se ressaisit et s'écria:
--Nous sommes volés!
Et l'écho de la grotte répéta cette phrase.
Ils ne furent pas longs à décamper comme des péteux, et n'allèrent point demander des explications sur leur mésaventure à Salbaya, chez qui bientôt je rejoignis Eva.
La pauvre petite, avec qui je déjeunai gaiement en lui faisant part, cette fois, sans en rien réserver, du mot de l'énigme, avait bien gagné sa chemise de noces! Je souhaitais vivement de lui faire aussi don de l'époux. Ce qui arriva comme on va le voir.
LA CONCLUSION INATTENDUE
Monsieur, commença Eliézer en s'asseyant dans le fauteuil que je lui avançai, lorsqu'il vint me rendre visite deux mois après la farce qu'Eva et moi lui avions si bien jouée, mon oncle et moi nous sommes deux Juifs.
Je reconnus la même phrase que le même Eliézer avait prononcée durant son accès de somnambulisme, après avoir mangé des écrevisses, en cette nuit qu'il m'avait tant effrayé.
Mais, cette fois, il veillait, et je ressentais qu'il était on ne peut plus conscient de lui-même.
Cependant il continuait à me révéler ces mêmes choses qu'il m'avait confessées, à son insu, durant son sommeil:
--Et vous vous êtes aperçu que nous nous moquions de vous... Ne pensez pas que je ne puisse être sincère... Et, la preuve en est, que je viens vous faire cet aveu si pénible et si humiliant... Je vous le déclare sans ambages: nous sommes des voleurs, mon oncle et moi, celui-ci ayant découvert chez un bouquiniste du vieux Bayonne, et s'étant approprié un document qu'il aurait dû remettre à la famille Passerose; et moi, en lui prêtant mon concours, afin de nous emparer seuls d'un trésor dont ce parchemin fait mention... Ce trésor...
Eliézer poursuivit son discours, et j'en reconnaissais chaque mot comme déjà l'ayant entendu au cours de sa crise nocturne:
--Il fallait, disait-il, vous gagner, afin d'obtenir la clef des grottes et le droit de pénétrer librement dans le flanc de la colline.
* * * * *
Quand ce singulier pénitent, fort bien éveillé, en eut terminé avec sa confession renouvelée, il y ajouta, si je peux dire, un inédit qui me stupéfia par sa conclusion inattendue.
--Nul doute, fit-il, monsieur, que notre obscure machination ne vous ait été révélée par une voie que j'ignore, et que vous l'ayez prévenue et déjouée avec beaucoup d'esprit.
J'eus un sourire d'approbation flattée.
--Vous avez, continua-t-il, commencé de nous brimer en nous mettant, mon oncle et moi, en contact avec le réalisme un peu brutal de vos _Etats-généraux_ de Garris, dont j'avais compris l'allusion. Et vous avez ensuite substitué au trésor que vous avez mis en sûreté la plus jolie fille du monde.
Je souris encore.
--Il n'est pas de beauté, fit Eliézer, qui puisse être, même de loin, comparée à la sienne; ni d'Ithargia; ni des vierges de l'_Amodioa_ dont les voiles étaient gonflées par la brise qui sortait des joues rebondies de l'Amour. Mon inspiration poétique, si géniale soit-elle, demeure, monsieur, tellement au-dessous du modèle que m'offre, après coup, la vérité vivante, que j'en demeure confus. Je ne saurais me payer de mots. Comment ma pâle invention lyrique a-t-elle pu susciter, en chair et en os, la vraie Robinsonne basque, le moule parfait, capable, selon le voeu d'Ondicola, de refaire une race. Or...
--Or?
--Je veux reconstituer la mienne.
--Quoi? dis-je, vous voulez épouser Eva?
(Je lui jetai ainsi le prénom de ma cousine, tant cet épilogue me jetait dans le désarroi.)
--Oui, monsieur, je veux m'unir à elle, en lui offrant, avec une dotation de huit cent mille francs de rente, ma sincère conversion religieuse.
--Ah! bah?
--Une pareille beauté, dont la grâce ne m'a point permis de supposer un seul instant qu'elle n'appartînt à une vierge, ne saurait être dans l'erreur.
--Peste! fis-je, me demandant quelle valeur un théologien accorderait à cette manière d'envisager la foi catholique!... Mais... Ne m'a-t-on pas assuré que vous êtes parfois sujet à des crises somnambuliques?
--Croyez, monsieur, qu'avec Eva, puisque ainsi elle s'appelle, je ne saurais vivre que dans un rêve enchanté, ou rêver dans la plus suave des veilles: ce qui est le lot des plus fortunés.
Eliézer se retira sur ces paroles exquises, après m'avoir chargé de demander pour lui à ma tante la main de ma cousine, que je comptais bien qu'après une entrevue prochaine il n'obtiendrait pas.
--Je ne trouve pas Eliézer mal du tout, me dit Eva après cette entrevue qui se passa chez moi. Il m'a très franchement marqué son repentir d'avoir trempé dans les roueries de son oncle, et il m'a déclaré n'en vouloir retenir que l'amusant poème auquel elles ont donné lieu, et où l'on se moque de toi délicieusement. Il m'en a lu quelques passages, mais sais-tu qu'ils sont fort beaux?
--Oui.
--J'apprécie tes vers; mais laisse-moi t'avouer que rien, dans ton oeuvre, ne m'a ému autant que cette légende basque. Et, puisque son auteur m'a choisie pour être, en chair et en os, et d'esprit, la Robinsonne qui l'inspire, apprends que je me sens apte tout à fait à lui susciter une race de choix.
--Celle même d'un somnambule? demandai-je piqué.
--Rien, me répondit-elle, n'est plus charmant que l'Amour endormi.
Bref, il me fallut rengainer ma mauvaise humeur et mon dépit. La pauvre chose qu'un coeur d'homme!
Voici quelques jours à peine, je désirais d'autant plus le bonheur et la prospérité de cette enfant que je craignais qu'elle ne fût condamnée au célibat des jeunes filles sans dot.
Quant à l'affection de camarade que je lui portais, et qu'elle me rendait, je m'en suis expliqué: elle était de telle sorte qu'elle semblait ne pouvoir engendrer cette jalousie où la beauté physique entre comme élément.
Et, néanmoins, je rongeais mon frein, tout capot qu'Eliézer eût, ne fût-ce que par sa fortune, fait la conquête d'Eva.
La mère de celle-ci, trop satisfaite d'échapper à ses créanciers, ne fit aucune opposition, bien au contraire; et il me fallut, bon gré, mal gré, par convenance, chaperonner Eta et Eliézer à travers la lune de miel de leurs fiançailles, me prêter à leurs fantaisies, et, ce qui me fut le plus humiliant, les surveiller.
Je ne pus même me refuser à les ramener à Isturitz où ma cousine eut un accès d'hilarité en revoyant la fosse qui lui avait servi de sépulcre et qu'elle nomma Cette foi: «Le berceau de la race.»
J'enrageais. Quant au futur époux, il était tout transformé. Il me demanda, pour lui éclaircir quelques points d'une théologie qu'il avait déjà pas mal étudiée, un guide averti, et je ne sus mieux faire que de le confier au missionnaire qu'il avait rencontré au cours du repas des _Etats-généraux_ basques: le père Bidondoa Ihidoïpé.
Celui-ci trouva fort édifiant son catéchumène qui lui fit cadeau d'un microscope, d'une jumelle de spectacle et de l'_Histoire de la Révolution française_, en dix volumes, de M. Thiers, oeuvre que le donateur ne voulut point conserver la trouvant désormais entachée d'hérésies.
Au physique, peut-être à cause que le Malin se retirait de lui, Eliézer était devenu presque un joli homme. Grâce à un nommé Perron, poète et coiffeur de Bayonne, qui avait résolu, pour son client, une coupe de cheveux et de barbe dite «jardin à la française», il avait quinze ans de moins.
Ce rajeunissement m'agaçait tout autant que le reste du personnage, mais ce qui porta au comble mon dépit fut d'avoir à réentendre l'étonnant chapitre de la Légende où Roland et Aude, dans les montagnes des Aldudes, viennent saluer Charlemagne.
J'eus beau me répéter que le poème n'avait ni queue ni tête, il fallut bien me rendre à l'évidence du contraire lorsque se penchant vers Eliézer assis sur l'un des bancs de mon petit parc, Eva lui décocha le plus sonore des baisers.
Alors, je devins ridicule. Et, poussé par l'esprit de bassesse que la rivalité fait naître chez ceux-là mêmes qui ne sont pas les pires, j'allai jusqu'à lui déclarer, lorsque, nous fûmes en tête à tête, que je trouvais fâcheux qu'elle consentît à épouser un homme qui, ne fût-ce qu'un moment, s'était fait le complice d'un vol.
Elle me répondit que je n'étais qu'un pharisien; qu'il est d'autres larcins plus graves que de perles, dont le commun fait assez bon marché, ne serait-ce que de ravir les femmes d'autrui; et que, d'ailleurs, si j'étais chrétien le moins du monde, il me fallait bien admettre que le passage du judaïsme au christianisme sanctifierait son cher _Zézer_.
Je faillis gifler la superbe fille en l'entendant forger un si amoureux diminutif.