Part 3
Mais ce jour-là—un matin, vers onze heures, Lucette achevant lentement sa toilette dans sa chambre—une sorte de fièvre l’agitait. Elle ne tenait pas en place, tandis que sa sœur, comme d’habitude, racontait ses dernières journées, courses, visites, dîners, détaillait ces mille riens dorés dont était tissée la trame légère de son existence. Et soudain, se campant debout, les mains derrière le dos, Zonzon l’interrompit, pénétrée:
—Alors, bien vrai, ça va, la vie?
Lucette, qui se polissait les ongles devant sa table, releva la tête. Pourquoi ce ton grave, presse anxieux, que rien n’appelait, et qui ressemblait si peu à Zonzon?
—Comme tu me demandes cela?
Zonzon hésita une seconde. Puis, dans un coup d’épaules résolu:
—Eh bien ... Je te demande ça comme une Zonzon qui pourrait bien se donner de l’air, filer quelques mois, et qui voudrait être sûre, absolument sûre, de laisser sa Lucette tout à fait heureuse, en plein bonheur.
Zonzon partir, s’absenter ... Quelle stupeur! Mais déjà, s’asseyant près de Lucette:
—Oh! dit Zonzon, ce n’est qu’un projet. Et tu sais, les projets, c’est comme les oiseaux. Ils s’envolent tout d’un coup pendant qu’on les caresse. Ce ne serait en tout cas que pour la fin de l’année, peut-être le printemps. Mais si je pars, je veux partir tranquille. Et, une fois là-bas, l’idée d’une anicroche, l’idée que tu pourrais avoir besoin de ton docteur ordinaire, me gâterait le voyage. Alors, dis, tu te sens bien d’aplomb?
Lucette ne répondit pas directement:
—Enfin, de quoi s’agit-il?
Lucette ne connaissait que la vie extérieure de Zonzon. Depuis l’époque où elle étudiait la médecine, elle avait lentement conquis son indépendance. Elle avait, un à un, dénoué plutôt que tranché les liens qui l’attachaient au foyer de famille. Mais comment, jusqu’où usait-elle de sa liberté? Là-dessus, Lucette n’avait jamais interrogé sa sœur. Elle en était retenue par son ombrageux respect de tout ce qui est intime et caché, par le prestige et l’autorité de son aînée à ses yeux, et aussi, peut-être, par cette sorte de désintéressement où nous restons de tout ce qui ne réagit pas, de ce qui n’influe pas directement sur notre propre existence.
Tout de même, et surtout depuis son mariage, la curiosité de Lucette s’éveillait parfois, en courtes lueurs: «Comment vit-elle?» Et la gravité inhabituelle de sa sœur, l’imprévu de ce départ, l’avertissaient qu’elle touchait au mystère.
Zonzon s’était accoudée à la petite table où s’étalaient toutes les pièces de l’onglier, ce joli superflu qui s’échappe d’un nécessaire.
—Il s’agit d’un voyage, d’une mission ... Mais je ne partirais pas seule. J’ai un ami, ma petite Lucette. Depuis longtemps, déjà. Quatre ans. Bah! J’aime mieux tout lâcher, maintenant que j’ai commencé. C’est drôle, la vie. Nous nous sommes connus au chevet de sa femme malade. On l’opérait. Une maladie de reins. Je tenais le chloroforme. Il assistait, aussi blanc qu’elle. Elle est morte, huit jours après. On s’est revu plus tard. Et petit à petit, on s’est aimé, fort, bien fort, très fort ... Voilà.
A froid, et connaissant Zonzon, Lucette avait envisagé semblable aventure. Mais, sous le choc de la confidence, toutes les idées convenues qui sommeillent en nous—sur ce qui se fait ou ne se fait pas—se réveillaient, se révoltaient. Elle était péniblement surprise, comme d’un amoindrissement, d’une déchéance, d’une mise hors la règle. Elle cria presque:
—Mais pourquoi ne t’a-t-il pas épousée?
—Il me l’a offert. Mais il a une fille. Treize ans. Toute à l’empreinte de sa mère, pieuse, presque mystique, bref à l’envers de moi. Aussi, tu comprends. Pour elle, voir une autre femme prendre la place de sa maman, ce serait la perdre deux fois. Ça lui ferait trop de peine, à cette petite. Alors, je n’ai pas voulu.
—Ah! Zonzon, murmura Lucette, remuée.
—Bah! ce n’est pas héroïque. D’autant que plus tard, quand elle sera mariée, on pourra faire comme elle, si on veut. Mais, moi, je n’y tiens guère. Ah! dame, faut se cacher, c’est vrai. Car cette enfant doit ignorer toute l’histoire. Sinon, le beau geste ne servirait de rien. Tu es la première à qui je me raconte, la seule dans le secret. Et encore, sans ce voyage, je crois bien que je serais restée bouche close. Car je te devine, va! Tu as beau remuer la tête: ça te fait de la peine, au fond, mon histoire. Je ne suis pourtant pas à plaindre, sacristi!... Enfin, fallait bien justifier le départ. Tu n’aurais pas compris. Tu m’en aurais voulu, de ficher le camp. Tandis que maintenant, tu dois comprendre. On partirait pour l’Amérique. Lui, il ferait une enquête pour l’usine Grive, où il est ingénieur. Tu sais, les machins, les choses en fer. Moi, je décrocherais une mission quelconque pour étudier leurs universités là-bas, au point de vue médical. Mais on ne travaillerait pas tout le temps, bigre! On se retrouverait. Alors, tu penses, ces six mois ensemble, en liberté, en plein jour, quelle fête! Les grandes vacances de la vie, quoi!
—Tu vois bien, dit Lucette, que tu souffres d’être obligée de te cacher.
—Pas tant que tu crois. On concentre sur une heure ce qu’on aurait répandu sur un jour. Les moments où nous sommes ensemble me dédommagent des autres. J’y puise du courage, de la force, de la joie, pour le reste du temps. Nous n’avons pas de foyer, c’est vrai. Mais il est en moi, mon foyer, si clair et si brûlant, qu’il illumine et qu’il réchauffe toute ma vie. Ah! Lucette, tu te rappelles, ce matin d’été, aux Barres, où tu me disais: «J’aimerais tant, si uniquement ...» J’étais à lui depuis peu. Et j’aurais voulu pouvoir te crier: «C’est comme moi, c’est comme moi!...» Il faut croire que nous nous ressemblons aussi de cette manière-là, que nous sommes décidément taillées sur le même patron. Du jour où je me suis donnée, j’ai bien senti que je ne me reprendrais plus. Et depuis ce jour-là, pas un regret, pas une ombre, pas un moment moins exquis. Mais aussi, je lui dois un bonheur si plein, si complet ... Ah! tu ne trouves pas que c’est bon, que c’est beau et que c’est le secret d’un amour fort et durable, de se sentir en affinité, de se sentir aimée complètement, par toutes les cellules de l’être, toutes, toutes, celles où dorment et naissent nos plus tendres pensées, celles qui dessinent le modelé de notre visage et de notre corps, celles qui s’éveillent au plaisir et répandent en nous le grand frisson ...
Et, lancée, saisissant les mains de Lucette:
—Quelle chance, ma chérie, de pouvoir parler enfin en franchise avec toi, de pouvoir t’interroger, te confesser. Vois-tu, mon beau voyage serait gâté, si je savais laisser de l’autre côté de l’eau une petite Lucette qui ne serait pas royalement, absolument heureuse ... Tu l’es bien tout entière, tu l’es bien comme je l’entends? Maintenant, tu peux me répondre, tu peux tout me dire ...
Oh! l’enthousiaste, l’exubérante Zonzon. Le visage animé, le geste tendre et pressant, elle appuyait:
—Dis?... Il te rend heureuse?
Lucette sourit:
—Bien sûr.
Mais Zonzon se mordait la lèvre, agitait la tête. On l’eût dit tentée et retenue tout à la fois de pousser et de préciser sa question.
—Ah! Avec toi, on a toujours peur de t’effaroucher, de faire refermer la sensitive. Enfin, tu me comprends ... Dans ses bras ... tu es tout à fait heureuse ... tout à fait?
Heureuse, dans ses bras? Certes! Ne se l’était-elle pas avoué? De nouveau, elle se l’affirma. Oui, elle était heureuse sous ses baisers, heureuse de se sentir si passionnément désirée, heureuse de la secrète volupté de se sacrifier, de s’offrir à l’aimé, d’être à la fois pour lui l’idole et victime, heureuse de cette rapide et fougueuse ardeur qui déferlait sur elle, de l’ivresse qu’elle devait lui verser et dont il lui rendait grâce ensuite, avec tant de ferveur ...
Que voulait dire Zonzon? Allait-elle se prétendre plus favorisée, faire croire qu’elle connaissait un plus grand bonheur? Allons donc! Il n’en existait pas.
Et ce fut avec une entière franchise relevée d’une toute petite pointe d’orgueil jaloux qu’elle répondit, l’air entendu:
—Tout à fait heureuse.
Zonzon respira, détendue:
—A la bonne heure!
Lucette jeta, d’une impulsion:
—Tu n’en doutais pas, je pense?
—Non, non. Mais je suis contente d’avoir pu m’assurer ... Parce que, vois-tu, c’est l’important, cela. J’ai tellement entendu, déjà, de confidences ... Des choses qu’une femme ne dira pas à son médecin, si c’est un homme, et qu’elle lui confesse, si c’est une femme comme elle. Des déceptions, des dégoûts, des nausées chez les unes. Et des transports, des délices, une vie comme vernie, chez les autres ... Oui, c’est cela l’important. Évidemment, ce n’est pas tout. Mais cela régit tout. C’est la clef de voûte, sans qui le reste s’écroule. D’ailleurs, tu n’as qu’à regarder autour de nous, dans chaque ménage. Oh! pas besoin de chercher bien loin. Tiens, papa et maman ...
Et sur un recul de Lucette:
—Comment, reprit-elle, tu n’y avais jamais pensé? Réfléchis. Ils ont eu leur part d’embêtements, comme tout le monde. Cette affaire de l’oncle Gratien, le frère de maman, ces fausses traites qu’il a signées, qu’ils ont payées pour éviter le scandale. Cette histoire-là a pesé sur toute leur vie. Papa avait beau gagner de l’argent, on a toujours vécu à la maison dans une gêne dorée, parmi les coups de sonnette insolents des fournisseurs, les chuchotis autour des factures renvoyées. Eh bien, pourquoi maman a-t-elle toujours gardé sa placidité souriante, son joli scintillement fixe d’étoile? Pourquoi cette grande indulgence répandue sur nous, sur son entourage, sur toute la vie? Parce qu’elle a eu, elle aussi, comme elle le dit si souvent, un «bon mari» Un peu trop galant, papa, un peu trop le coq qui, par habitude, lisse ses plumes et tend l’ergot à chaque poule qui passe. Mais un coq! Un tendre coq attentif à sa sultane, et qui lui a donné ce qu’il lui fallait ... Maman ... Ah! je te crois qu’elle a dû souvent en reprendre un petit peu!
Lucette s’effara:
—Oh! Zonzon!...
Mais, déjà, l’aînée se levait, rajustait son chapeau devant la glace.
—Bon sang! Je viens de refermer la sensitive. Mais quoi, grosse bête, y a pas de mal. C’est naturel. Allons, je me sauve, j’ai rendez-vous. Oui, avec lui. Crois-tu, depuis quatre ans, chacun de notre côté, nous arrivons toujours en avance. Ce n’est pas admirable? Au revoir, mon loup, au revoir, ma chérie, au revoir, ma bienheureuse. Oh! je suis contente ...
Elle s’envola, radieuse.
Ah! si elle avait pu, ce jour-là, deviner qu’elle n’était pas comprise, qu’un malentendu vital s’établissait entre elles ... Pourquoi aussi la réserve de Lucette retenait-elle Zonzon d’insister, de préciser, d’appeler toutes les choses par leur nom, comme elle en avait coutume? Pourquoi ne parle-t-on pas de son corps comme de son cœur? Entre deux êtres sains, il ne devrait pas y avoir de sujets interdits, de pensées indicibles, de ces paroles dont on a honte et qui restent dans la gorge. L’intention peut être vicieuse. Mais les mots en eux-mêmes ne sont jamais impurs.
III
Dans quelques années, lorsque les aéroplanes seront aussi répandus dans le ciel que les autos sur les routes, lorsque leur vol ne surprendra pas plus que celui d’un oiseau, le souvenir deviendra curieux, presque historique, des premiers essais, des premiers essors, sur le champ de manœuvre d’Issy.
Un petit groupe de fanatiques suivaient ces séances et, de temps en temps, amenaient quelques amis dont ils avaient piqué la curiosité. C’est ainsi que Lucien Chazelles entraîna Lucette et son mari.
Rien ne prédestinait ce Lucien Chazelles à s’occuper d’aviation. D’abord officier de cavalerie, il avait traversé discrètement la politique et la littérature. Pour l’instant, il était conservateur du musée Suffren, consacré, comme on sait, à l’histoire du Costume. On assurait qu’il convoitait un gros emploi dans les finances publiques. Mais c’était un de ces esprits clairvoyants, pivotants, qui se braquent dans toutes les directions, une de ces intelligences complètes, circulaires, avides de tout, aptes à tout.
Jusqu’à ces derniers temps, Lucette l’avait tout juste aperçu. Elle ne voyait que M^{me} Chazelles. Mais la pauvre petite femme s’était retirée en province depuis son divorce. Et sans doute toutes relations eussent-elles cessé avec le mari, si Paul n’avait marqué l’intention de doter le musée Suffren d’une collection de bijoux et d’aquarelles rapportés de ses fouilles en Troade.
Lucette avait accepté d’enthousiasme d’accompagner son mari et Chazelles à Issy. Elle s’en amusait comme d’une expédition. Et, dans la limousine qui les emportait tous trois à travers les rues ouvrières de Grenelle, elle s’étonnait même que ce petit grain d’imprévu jeté dans sa vie la fît si allègrement résonner.
L’après-midi de mars était doux, presque tiède, d’un gris si transparent qu’on le voyait bleu, un de ces jours où les gens, respirant l’espoir du renouveau, disent: «Ça sent le printemps.»
Dès l’octroi franchi, l’espace s’élargit soudain. Un grand vide lumineux, un désert de sable brun où, çà et là, des pelotons de cavaliers manœuvraient encore.
—Voilà Issy, dit Chazelles.
Quoi? Si près? Lucette croyait partir pour un pays perdu, une banlieue lointaine, et la fameuse plaine était à la porte même de Paris, moins loin de la ville que le champ de courses d’Auteuil. Sur l’indication de Chazelles, la voiture piqua tout droit vers les hangars en bordure, où se massait une foule noire et s’alignaient des autos en rang pressé.
Tous trois débarquèrent. Sur le champ de manœuvre, les curieux entouraient un étrange appareil au repos, énorme et léger, qui ne ressemblait à rien de connu. Au centre des grandes surfaces blanches et tendues, parmi le réseau ténu du bâtis, le pilote haut perché était assis, faisant corps avec la machinerie. Derrière lui, un aide s’efforçait de lancer l’hélice à la volée, jetait un bref signal: «Hop!» Mais elle ne partait pas.
—Il a des ennuis de moteur, dit Chazelles.
Il guidait ses compagnons, leur nommait—en échangeant des saluts et des poignées de main—des notoriétés de l’aviation. Puis il leur fit gravir un petit tertre, une dune de sable, d’où l’on dominait la plaine.
Pas gaie, même sous la timide embellie, cette grève noirâtre, bordée, sur trois côtés, de remparts, de remblais et d’usines. La foule elle-même, disparate, inquiétait. Des sportsmen, des amis du pilote, des badauds attirés par les notes de journaux, des fidèles aussi, qui venaient chaque jour, matin et soir. Des photographes importants, qui promenaient de lourds trépieds, ou circulaient la poitrine blindée de leur instantané. Puis des gamins, moineaux des fortifs, pouilleux, joyeux, poussiéreux, qui s’ébattaient dans le sable, turbulents et criards, pour le plaisir et pour la galerie. Et d’autres fils de la zone, plus grands, ceux-là, plus inquiétants, en espadrilles et casquette cycliste, le pantalon évasé à la base en pilier de réverbère, et qui, pour tromper l’attente, improvisaient un jeu, abattaient à coups de pierre de vieilles boîtes de conserves fichées dans le sable.
Lucette en prit un peu peur. Elle l’avoua en riant.
—Bah! Ils ne sont pas méchants, dit Chazelles.
Elle le considéra, d’un bref regard en coin. Grand, brun, solide, la face avenante et nette, il respirait surtout la force. Et on ne démêlait qu’ensuite la finesse qui aiguisait le ferme regard, creusait d’une fossette le menton volontaire, animait les lèvres délicates sous la vigoureuse moustache noire. Il fumait sans cesse des cigarettes, qu’il tirait d’un étui d’or, d’un geste rapide et coulé.
Cependant, l’attente se prolongeait. Paul interrogea Lucette:
—Tu n’es pas fatiguée? Tu ne veux pas t’asseoir?
Justement, à l’ombre des hangars, une petite baraque de débitant avait poussé, qui s’intitulait modestement: _Aerian Bar_. On pourrait emprunter des chaises ...
—Mais non, mais non.
Elle s’irrita qu’on la crût lasse devant Chazelles, qui, poitrine au vent, la cigarette haute, suivait la lutte patiente du pilote contre son moteur. Enfin, des détonations éclatèrent, d’abord intermittentes, en pétarade. Puis elles s’enchaînèrent, l’hélice tourna à vive allure et ne fut plus bientôt dans l’air qu’un bouclier vibrant, impalpable et terrible. Des casquettes, des chapeaux s’envolèrent, emportés par son souffle puissant. Des aides accroupis, dont le bourgeron claquait dans le vent, retenaient l’appareil à pleins bras. Ils le lâchèrent quand le pilote leva la main. Aussitôt l’aéroplane démarra. Ses roues s’avancèrent dans le sable mou, d’une vitesse croissante.
On suivait sa marche avec une sorte d’angoisse. On aurait voulu l’alléger, l’aider, le soulever à distance, comme le magnétiseur qui projette sa force. Et soudain, à cent mètres de là, il quitta le sol, plana, les ailes grandes.
De toute la foule, un cri d’admiration et de délivrance monta, l’accompagna dans son essor. De nouveau, des vœux, des désirs tendus le soutenaient, s’opposaient à sa chute. Dans un virage, près des fortifications, il s’inclina. Une aile menaça d’accrocher la terre. Et chacun frémit, comme d’un danger personnel. Enfin, à la lisière opposée, il prit contact, roula, s’arrêta. On vit l’hélice ralentie tourner comme le soleil éteint d’un feu d’artifice. Des fanatiques coururent à travers la plaine pour féliciter plus tôt le héros.
Dans les groupes, chacun analysait ses impressions. On les reconnaissait pareilles. C’était, chez tous, au moment de l’essor, la même allégresse, la même détente, une félicité intérieure, une jouissance physique, un délicieux décrochement du cœur.
Tandis que l’aviateur essayait de réparer son appareil, ramené à bras devant les hangars,—car il s’agissait d’une nouvelle panne de moteur,—Paul et Chazelles s’efforçaient de démêler les causes profondes de leur émotion.
—Peut-être, dit Paul, avons-nous la notion confuse d’assister à un spectacle qu’aucun regard n’a jamais contemplé et que des centaines de générations ont imaginé. Les hommes ont toujours aspiré à quitter la terre. La légende en fait foi. Ce qui nous émeut, c’est d’être les premiers à voir réaliser un rêve aussi vieux que l’humanité pensante.
—Possible, consentit Chazelles. Et puis, ce n’est qu’un balbutiement, qu’une promesse. Ce grand oiseau de toile fait songer aux espoirs qu’il couve sous ses ailes, à l’avenir qu’il nous prépare et qu’on nous prédit tous les jours.
De fait, cette année-là, on vivait en pleine anticipation. Dans les dîners, l’aviation détrônait le théâtre, ce grand accapareur de la table. On ne parlait plus de la dernière pièce, mais de la dernière envolée. Des causeurs se taillaient des succès faciles en montrant l’aéroplane au-dessus des jardins, les clôtures désormais inutiles, la propriété perturbée, la fin de l’odieux gabelou, de l’indiscret douanier, de la guerre devenue trop cruelle, bref, toutes les frontières renversées au souffle de l’hélice aérienne.
Lucette écoutait distraitement la discussion des deux hommes. Elle observait le pilote, grimpé dans l’armature de son appareil, et qui s’efforçait, à petites retouches patientes, de ranimer son moteur. Mais soudain son attention se réveilla. Chazelles affirmait:
—Non, voyez-vous, il y a autre chose. Ni les vieux rêves du passé, ni les promesses de l’avenir ne suffisent à expliquer le frisson qui nous parcourt, qui nous électrise, au moment précis de l’essor. Il y a là un besoin de l’esprit qui prend corps, un symbole.
—Un symbole? demanda Paul. Comment l’entendez-vous?
—Eh oui, tous, tant que nous sommes, nous tendons à quitter la terre. Le meilleur et le plus pur de nous-même aspire sans cesse à s’affranchir de la gangue, à s’élever, d’un coup d’aile. Et il nous semble que notre secret désir se réalise, quand cet homme s’arrache au sol. Le coup d’aile ... Mais nous le demandons à tout ce qui nous exalte, tout ce qui nous transporte et nous enchante, à tout ce qui nous rend supérieur à nous-même. Qu’attendons-nous de la musique, vulgaires tziganes ou splendide opéra? Que le premier coup d’archet nous emporte et nous ravisse au réel. Coup d’aile, la voix du ténor, la tirade de l’acteur, l’éloquence du tribun. Coup d’aile, le voyage, le beau site, le clair de lune. Coup d’aile, l’amour ...
—L’amour? dit Lucette.
L’opinion l’intriguait, de cet homme dont le divorce restait mystérieux, sans raison notable. Chazelles allumait une nouvelle cigarette à celle qu’il venait d’achever. Les paupières attentives et tendues vers le petit point de feu, il aspirait avec force la fumée, de ce même appétit voluptueux dont il semblait aspirer la vie. Il se tourna vers Lucette:
—Mais certainement, madame. L’essor de cet aviateur est l’emblème exact de l’amour. Songez-y. L’amour? Mais nous puisons dans sa force l’élan nécessaire à nous affranchir des soucis, des tracas, des petitesses, des cahots de la route, à échapper au sort commun, au terre-à-terre. Et dès qu’enfin il nous arrache au sol et nous emporte, nous cherchons à nous élever encore sur ses ailes et, par sa puissance, à nous dépasser, à planer toujours plus haut, dans un besoin fou de plein ciel, d’ivresse culminante, de vertige absolu, qu’un risque mortel ne paye pas trop cher!... Ah! oui, c’est le grand coup d’aile ...
Mais le crépitement du moteur l’interrompit. Il tendit l’oreille:
—Il donne bien, dit-il.
Et le spectacle l’absorba. C’était déjà le crépuscule. On hâtait les rites du départ. L’aviateur leva le bras et l’immense oiseau, dont les ailes paraissaient lumineuses dans le jour atténué, s’enfuit au ras du sol.
Tout en le suivant dans sa course, Lucette songeait aux paroles de Chazelles. Il l’intéressait. Il lui semblait qu’elle venait d’entendre de ces mots qu’on attend, qu’on a pensé sans les dire. Et quand l’aéroplane s’enleva, brusquement, comme sous un coup de mors, elle en éprouva un choc aux entrailles, une secousse plus violente que la première fois. A croire qu’elle avait vraiment sous les yeux l’image de l’amour, l’essor où l’on quitte la terre ...
Une seconde, elle observa Chazelles. Il épiait le vol. Mais, comme s’il l’eût devinée, il tourna la tête. Leur regard et leur pensée se lièrent. Et, de son menton volontaire, il lui désigna, en souriant, le grand oiseau qui montait, tout blanc, dans la brume du soir.
IV
«Ah! Voilà les lettres», pensa Lucette. Du coin de parc qu’elle avait adopté,—un rond-point ombreux, présidé par un gros chêne et meublé de tables et de sièges rustiques,—elle avait entendu sonner à la grille. Dans la vie tout unie qu’on menait aux Barres, le courrier faisait événement. Le matin, quand la femme de chambre apportait le déjeuner, Lucette guettait, dans la demi-obscurité de la pièce close encore, le paquet de lettres et de journaux posé sur le plateau. Et, l’après-midi, dès le coup de cloche du facteur, elle calculait le temps mort du triage, de «l’épluchage» à l’office, elle écoutait le caillou craquer sous le pas nonchalant du domestique.
Parfois, son impatience avait un motif. Elle attendait des nouvelles de Zonzon, partie depuis un mois pour l’Amérique. Elles arrivaient à intervalles à peu près réguliers, huit et douze pages sur pelure bleutée, des expansions d’écolière en vacances, des joies de découverte et de liberté qu’attisait un secret bonheur. Un si fol éclat d’enthousiasme, qu’on s’attendait presque à voir les lignes danser et fuser. On s’étonnait que cette claire écriture, cursive et déliée, pût contenir et exprimer tant d’exubérance.
Mais ce n’était pas le jour de Zonzon. Rien que des cartes illustrées d’amies en voyage, pas fâchées de faire montre de leurs déplacements et d’esquiver en trois mots la corvée d’écrire. Des journaux, dont Lucette parcourut les titres sinistres. Assassinats, incendies, cambriolages, grèves, menaces de guerre. Rien de nouveau.
Déçue, elle rejeta le paquet sur la table. Qu’attendait-elle? Elle n’aurait pas su le dire. Peut-être un peu d’imprévu, de surprise, d’alerte.