Les républiques de l'Amérique du Sud
Part 3
La guerre n'est pas seulement désastreuse pour les finances du brésil, elle met aussi en danger la stabilité de l'empire en augmentant la divergence d'intérêts qui existe entre le nord et le sud du pays. Ce sont les grands propriétaires des provinces méridionales qui ont amené cette lutte: poussés par la rivalité traditionnelle qui les anime contre leurs voisins d'origine espagnole et par l'amour des aventures et des combats qui distingua toujours leur race, désireux de conquérir un territoire fertile où ils pourraient obtenir en abondance des vivres qui leur font défaut et qu'ils font venir en partie des États-Unis et de l'Europe, irrités surtout de l'étrange prétention qu'avaient les républiques limitrophes de vouloir donner asile aux esclaves fugitifs, servis d'ailleurs par les ambitions du gouvernement de Rio-de-Janeiro, les _fazendeiros_ du Rio-Grande n'ont pas eu de peine à inventer des griefs contre la Bande-Orientale, et les déplorables dissensions de cette république leur ont donné l'occasion d'intervenir. Tant que les classes gouvernantes du nord de l'empire ont cru que la guerre serait un simple jeu, et qu'en un petit nombre de semaines leurs soldats vainqueurs seraient entrés triomphalement à Montevideo et à l'Assomption, elles ont épousé avec plaisir la cause de leurs compatriotes du sud; mais leurs premières illusions ont fini par s'évanouir, et maintenant elles voient avec effroi ce que leur a coûté cette complicité. Aussi n'est-il pas étonnant qu'à Bahia, à Pernambuco, dans toutes les provinces du nord, négocians et planteurs, dont le courant d'affaires est en entier dirigé vers l'Europe et les États-Unis, se demandent avec impatience quand donc finira cette interminable guerre, qui les ruine sans leur apporter le moindre profit en échange. Il y a dans cette situation les élémens de graves dissensions entre les diverses parties de l'empire; des comités de salut public et de résistance à la guerre se forment dans les villes du nord, et les mouvemens insurrectionnels, jadis si difficilement comprimés à Pernambuco, menacent de se renouveler. Qu'on n'en doute pas, un jour ou l'autre il faudra que le Brésil paie la redoutable rançon de l'esclavage.
Les péripéties de la lutte ont eu pour conséquence d'unir le Paraguay aux républiques voisines en lui donnant des intérêts pressans communs avec les leurs. Lorsque l'avant-garde du général Lopez occupa la ville et la province de Corrientes, c'est le drapeau provincial qui fut hissé sur tous les édifices; des bataillons correntins s'organisèrent, et nombre de chefs argentins et orientaux, tels que les colonels Lopez et Laguna, entrèrent dans l'armée paraguayenne, qu'ils considéraient comme une armée de libérateurs. Il est probable aussi que les récentes insurrections des provinces de Cordova et de Catamarca se rattachent à la cause commune défendue surtout par le Paraguay. D'un autre côté, ce dernier pays s'est aussi rapproché d'une contrée dont le sépare une zone de marais et de déserts jadis infranchissables. Pour la première fois depuis une génération, des envoyés de la Bolivie ont parcouru les plaines en partie noyées qui s'étendent entre le pied des Andes et le cours du fleuve Paraguay, et sont heureusement arrivés à l'Assomption, où ils ont été fêtés avec de grandes démonstrations de joie. D'après un bruit qui a pris une certaine consistance en Amérique, ils auraient même rapporté en Bolivie l'adhésion du président Lopez à la ligue américaine. Quoi qu'il en soit, ils ont du moins ouvert une nouvelle voie à travers les solitudes de l'Amérique, ils ont mis en rapport deux peuples naguère isolés l'un de l'autre et levé le blocus absolu que la flotte et l'armée brésilienne maintenaient autour du Paraguay. C'est maintenant par les Andes et la Mer du Sud que le gouvernement de l'Assomption communique avec le reste du monde.
Un autre fait des plus importans dans l'histoire de l'Amérique du Sud, c'est que les républiques andines, débarrassées de leurs difficultés immédiates avec l'Espagne, tournent maintenant leur attention vers le Paraguay et prennent contre l'empire brésilien une ferme attitude. Au milieu de ses plus graves embarras politiques, le Chili, croyant avoir à se plaindre des gouvernemens alliés, rappelait avec éclat son ambassadeur accrédité à Montevideo. Depuis cette époque, l'autorité morale que les insuccès des amiraux Pareja et Nuñez ont donnée aux républiques occidentales de l'Amérique du Sud a naturellement rendu le Brésil très désireux de ne pas rompre avec ces états; mais ceux-ci, devenus forts par leur entente, n'en précisent pas moins leur politique en faveur du Paraguay. Ils ont d'abord offert leur médiation; mais, lorsqu'ils ont connu les clauses secrètes du traité du 1er mai, ils ont remplacé leurs offres amicales par une protestation solennelle, faite en leur propre nom et au nom de tous les états libres du Nouveau-Monde. Dans une longue dépêche en date du 9 juillet, ils déclarent ne pouvoir assister silencieusement à la violation du droit et à la rupture de l'équilibre américain, ils reconnaissent la solidarité de leurs intérêts avec ceux du Paraguay, et voient dans chaque atteinte portée à l'indépendance de cette république un coup dirigé contre eux-mêmes, une diminution de leur force morale, une humiliation pour les principes qu'ils représentent. Ils assimilent l'intervention du Brésil dans les affaires de ses voisins à celle des Français au Mexique et à la conduite de l'Espagne envers ses anciennes colonies. Enfin, après avoir affirmé qu'ils n'auront point la honte de laisser le Brésil changer le Paraguay en une Pologne américaine, ils annoncent que les nations du Pacifique ont pris à tâche «de rendre leur ligue permanente, précisément afin de garantir et d'assurer à jamais l'indépendance et la souveraineté de tous les peuples d'Amérique.» Ce fier langage produit sur les bords de la Plata une émotion d'autant plus grande qu'il traduit en termes dignes et mesurés les sentimens d'irritation qui règnent dans le peuple. Les journaux avancés ne parlent maintenant de rien moins que de déclarer immédiatement la guerre au Brésil et de la continuer sans trêve ni repos tant que l'esclavage ne sera pas aboli, et l'empire transformé en république fédérale.
La protestation des républiques andines est un événement qui a sa gravité, car il rattache d'une manière définitive le Paraguay aux autres états hispano-américains, et contribuera pour une forte part à faire cesser ce funeste isolement national dont le gouvernement de l'Assomption ne veut plus depuis longtemps, mais qui lui était en grande partie imposé par les conditions géographiques du pays et par les incessantes guerres civiles des populations de la Plata. D'ailleurs le Paraguay lui-même travaille, plus énergiquement encore que ne l'a fait aucune autre république du sud, à la fusion des intérêts et de la politique entre les peuples latins, puisqu'il défend en ce moment non-seulement sa cause, mais aussi celle de tous les riverains du Paraguay et de ses affluens. En déclarant la guerre au Brésil, le président Lopez a parfaitement compris que les destinées de son pays sont indissolublement liées à celles des autres contrées de la Plata, et de cette manière il a indiqué aux républiques andines la politique de solidarité qu'elles avaient à suivre. Redoutant avec raison le voisinage d'une puissance envahissante comme le Brésil, il a senti que, s'il laissait les impériaux s'établir paisiblement à l'entrée des fleuves, c'en était fait, pour tous les états de l'intérieur, de leur ancienne autonomie. Par ce temps d'annexions violentes, il eût été vraiment naïf de permettre aux ennemis traditionnels des Guaranis et des Espagnols de s'établir à la fois en aval et en amont de l'Assomption, et de rétrécir ainsi le cercle fatal dans lequel la petite république devait être étouffée. A l'isolement volontaire d'autrefois eût succédé d'abord l'isolement forcé, puis la conquête.
Ainsi tout annonce que, si le Paraguay échappe à «l'anéantissement» décrété par les généraux brésiliens, il vivra pour se rapprocher définitivement des autres républiques non-seulement par les liens du commerce, mais aussi par une alliance intime de politique et de principes, et servira peut-être même à former le noyau d'une nouvelle confédération comprenant Entre-Rios, Corrientes et la Bande-Orientale. Un pareil événement serait l'un des plus considérables de tous ceux qui se sont accomplis dans le continent colombien, car il constaterait enfin la participation d'une nation presque purement indienne de race aux grands événemens de l'histoire contemporaine, et nul ne pourrait désormais prétendre que les seuls Caucasiens ont le privilége de travailler aux progrès de la justice et de la liberté. Ce sont les fils des Guaranis qui, dans cette lutte suscitée par les propriétaires d'esclaves, ont pris en main la cause de la république envahie, ce sont eux qui ont maintenu contre les ambitions de l'empire voisin le principe de la libre ouverture des rivières; ils ont fait de leur pays, tout petit qu'il est, le puissant boulevard des états hispano-américains contre la monarchie esclavagiste du Brésil, et de cette façon ils n'ont pas été moins utiles à la cause commune des peuples colombiens que ne l'ont été le Chili, le Pérou et la république dominicaine en résistant aux agressions et aux ordres humilians de l'Espagne. Tout fait présager que les agrandissemens du Brésil trouveront désormais leur limite au pied des murs d'Humayta, et si ces prévisions se réalisent, c'est à l'héroïque résistance du Paraguay que les Américains d'origine espagnole devront en grande partie d'avoir retrouvé leur équilibre politique. Assurés contre toute intervention efficace des puissances européennes, ils le seront aussi contre les ambitions de l'empire qui les avoisine.
III.
Nombre d'hommes politiques semblent craindre pour les états espagnols de l'Amérique du Sud un adversaire encore plus puissant que le Brésil ou l'Espagne, et se figurent que les événemens des cinq dernières années auront pour résultat de livrer irrémissiblement tous les pays du continent à la grande république anglo-saxonne du nord. Quant au sort du Mexique, il ne fait pour eux l'objet d'aucun doute. Ils assurent qu'aussitôt après la retraite des troupes françaises les belles contrées de l'Anahuac deviendront la proie de leurs envahissans voisins, comme le furent naguère le Texas, la Californie et le territoire connu sous le nom de Nouveau-Mexique. Ces craintes auraient peut-être eu quelque fondement avant la récente guerre d'émancipation, mais actuellement elles sont chimériques, car la politique américaine a dû se transformer complétement. Il ne faut point oublier que l'annexion du Texas et la conquête d'une moitié du territoire mexicain se firent jadis à l'instigation du parti des planteurs, qui dirigeait alors la politique des États-Unis, et qui depuis s'est suicidé en provoquant la terrible lutte des états libres contre les états à esclaves. Les populations du nord, qu'on entraîna contre leur gré dans la déplorable guerre de 1846 contre le Mexique ne demandent qu'à rester en paix avec les états voisins et à s'occuper sans interruption de développer leur commerce et leur industrie.
Loin de pouvoir s'assimiler facilement les nations étrangères, les Américains, qui sous ce rapport ressemblent à leurs ancêtres d'Angleterre, sont au contraire un des peuples qui savent le moins s'associer avec les races différentes de la leur. Audacieux et persévérans, ils marchent en droite ligne vers leur but sans trop se soucier d'autrui, et ne s'attardent pas à comprendre les idées et la manière de penser des étrangers avec lesquels ils se trouvent en contact. Depuis plus de deux siècles, ils habitent le même territoire que les Indiens, mais au lieu de chercher en eux des alliés et de les amener graduellement à leur niveau intellectuel et moral par des entreprises communes et le croisement des races, ils n'ont guère su que repousser ces pauvres aborigènes dans les déserts de l'ouest. Le nombre des peaux-rouges a graduellement diminué des deux cinquièmes. Le massacre des guerriers, les maladies qu'avaient apportées les blancs, l'oisiveté forcée des tribus de chasseurs auxquelles on achetait leurs forêts, enfin le sombre ennui qui s'empare de ces hommes autrefois libres et fiers, ont réduit la population aborigène de plus de 200,000 sur un demi-million qui peuplaient les Alleghanys et les plaines du Mississipi lors de l'arrivée des visages pâles. A peine 30,000 Indiens vivant dans les diverses parties de l'Union sont-ils maintenant comptés parmi les citoyens et peuvent-ils espérer que leur postérité se fondra dans la masse du peuple américain. Dans l'ouest, les métis sont très peu nombreux. On sait que les trappeurs français et canadiens, qui sont pourtant un bien faible élément de population comparés aux Américains de race anglo-saxonne, ont beaucoup plus contribué que ceux-ci au croisement des races et à la création de familles autochthones tenant à la fois du peau-rouge et du blanc.
D'ailleurs, pour se rendre compte de la puissance d'assimilation qu'aurait le peuple américain, s'il devait tout à coup associer à ses destinées une république hispano-indienne comme le Mexique ou le Venezuela, il suffit de voir combien faible a été son influence dans le territoire du Nouveau-Mexique, obtenu par conquête en 1847. Parmi les pays annexés, ce territoire était le seul dont la population mexicaine fût relativement considérable. Environ 70,000 habitans, cultivateurs pour la plupart, habitaient les rives du Rio-Bravo et du Rio-Pecos. Grâce à la tranquillité dont il a joui depuis dix-huit années, ce petit groupe de population s'est accru, et compte maintenant plus de 100,000 âmes; mais, en dépit des institutions américaines qu'il a reçues, il n'a changé que bien peu de chose à ses mœurs d'autrefois. Assez nombreux pour se donner une constitution d'état comme le Colorado, le Kansas et les autres territoires voisins, ces hommes d'origine espagnole restent sans trop se plaindre dans une position politique subordonnée. De leur côté, les Américains du nord, qui se portent en foule vers la Californie, le Colorado, le Texas, se dirigent rarement vers le Nouveau-Mexique, qui possède cependant d'immenses richesses minières et de belles vallées irrigables. On dirait qu'il existe une sorte de répulsion entre les deux peuples. La même opposition se retrouve d'ailleurs en Louisiane entre les Anglo-Saxons et les créoles français. En dépit de l'immense mouvement des affaires qui affluent de toutes parts à la Nouvelle-Orléans, cette porte méridionale de la république, et qui a pour conséquence de mélanger incessamment les relations, les intérêts et les familles, les Américains n'ont pu, en l'espace de soixante années, assimiler complétement à leur race les 60,000 créoles blancs de cette ancienne colonie française.
Combien plus grandes seraient les difficultés d'une fusion entre les diverses populations de la république, si les États-Unis devaient un jour s'annexer le Mexique ou toute autre contrée hispano-américaine! Il est possible que par suite d'une très forte émigration de mineurs californiens dans les états si riches en veines métalliques de la Sonora, du Chihuahua, du Sinaloa, la majorité des habitans devienne anglo-saxonne, et que ces contrées, aujourd'hui presque désertes, aient alors un intérêt direct à se rattacher à la république voisine; mais il en sera toujours autrement dans les contrées centrales du Mexique, où de 6 à 7 millions d'hommes, d'origine indienne ou espagnole, forment un ensemble compacte. Quelque nombreux que soient les colons, ils ne pourront jamais, dans l'état d'infériorité où les mettront l'ignorance de la langue, les préjugés nationaux et les difficultés de l'acclimatation, exercer une influence prépondérante sur la nation qui les accueille. Au contraire ce sont eux qui, devenus citoyens du pays, finiront par se plier à leur nouvelle position pour se faire Mexicains. Dans toutes les républiques du sud, les seuls étrangers qui s'empressent de se faire naturaliser sont les Américains du nord. Pleins de bon sens pratique, ils prennent immédiatement les intérêts de leur nouvelle patrie, et par cela même renoncent politiquement au pays de leur naissance.
Une conquête de vive force tentée par les États-Unis n'est point à craindre non plus, car si les Anglo-Américains peuvent être considérés comme invincibles dans une guerre défensive, leur organisation sociale, leurs mœurs et leurs traditions leur défendent heureusement toute guerre d'attaque. Ils craignent à bon droit les armées permanentes et savent parfaitement que, pour contenir une nation ennemie de plusieurs millions d'hommes, ils seraient obligés de se donner à eux-mêmes un pouvoir central plus despotique. Ils perdraient leurs libertés en proportion de la tyrannie qu'ils exerceraient ailleurs. Pourquoi s'exposeraient-ils à tous ces dangers et au risque d'être entraînés par les partis dans une série de dissensions intestines et d'aventures politiques, alors que par une simple neutralité et des traités de commerce ils peuvent profiter sans peine de toutes les richesses des républiques voisines? Quant à l'union volontaire des états mexicains ou de tout autre pays de l'Amérique espagnole avec les États-Unis, elle offrirait à certains points de vue de grands avantages; mais jusqu'à présent aucun indice n'autorise à croire que cette union devienne possible. Les Hispano-Américains diffèrent de leurs voisins du nord par l'origine, le langage, les mœurs, l'esprit national: ils représentent un génie distinct, et conservent encore à l'égard des _Yankees_ un reste de la méfiance causée par ces anciennes expéditions de flibustiers qu'avaient organisées les esclavagistes.
On ne saurait, en parlant des futurs agrandissemens de l'Union américaine, établir de comparaison entre le Mexique et les colonies anglaises du Saint-Laurent, notamment le Haut-Canada. Dans ce dernier pays, les populations sont d'origine anglo-saxonne ou irlandaise comme celles des états situés de l'autre côté des lacs, elles ne se rattachent guère à la métropole que par des fictions constitutionnelles, enfin elles gravitent de plus en plus vers les États-Unis par l'attraction des intérêts commerciaux et industriels; au point de vue géographique, on peut même considérer la région comprise entre le lac Huron, le lac Érie et le lac Ontario comme une enclave des États-Unis, car cette partie du Canada, presque entourée d'eau et de glace pendant les mois d'hiver, n'a de débouchés que par le territoire de l'Union. Aucune de ces raisons, qui rendent probable l'entrée future du Canada dans la grande fédération anglo-américaine, n'existe pour les républiques du sud. Celles-ci forment en toutes choses, si ce n'est pour leur idéal de gouvernement populaire, un contraste absolu avec les états de l'Amérique du Nord.
La différence des deux races au point de vue ethnologique est beaucoup plus grande en réalité qu'elle ne le paraît au premier abord. Non-seulement les ancêtres européens des Américains du nord et des Colombiens du sud étaient de souches distinctes, mais encore les contrastes se sont accrus par le croisement des colons espagnols avec les Indiens et les nègres. Tant que les fiers Anglo-Saxons refuseront de s'allier avec ces races méprisées, tant que le peau-rouge ne sera qu'un triste fugitif dans les prairies de l'ouest, tant que le noir ne sera qu'un affranchi auquel on contestera même ses titres à la liberté civile, le Mexicain, descendant des Aztèques, et le Cubanais, petit-fils du Mandingue ou du Malgache, éprouveront une répugnance instinctive bien naturelle à faire partie de la même confédération que les blancs orgueilleux de l'Union américaine. Avant que les populations des États-Unis songent à l'annexion des républiques ou des colonies espagnoles, il faut qu'ils s'assimilent les 4 ou 5 millions d'hommes de couleur qui se trouvent déjà sur leur territoire. Il existe encore dans l'Union un parti très considérable pour lequel l'incapacité politique et morale du nègre est une sorte de dogme, et qui professe que cet être inférieur est destiné à disparaître bientôt devant le Caucasien. On comprend que les métis et les mulâtres des républiques du sud tiennent peu à se laisser conquérir ou absorber par un grand peuple chez lequel de pareils principes sont le programme de tout un parti.
D'ailleurs l'appui que les États-Unis ont donné aux républiques espagnoles menacées dans leur existence n'a point été tellement efficace que celles-ci soient tenues à une gratitude bien profonde. Dans les commencemens de la guerre de l'Uruguay, le cabinet de Washington semble avoir fait, il est vrai, quelques représentations amicales aux gouvernemens de Rio de Janeiro et de Buenos-Ayres pour les détourner d'une politique contraire à ses intérêts dans les régions de la Plata, il a même refusé de donner l'exéquatur au consul nommé par le général Florès, parce qu'il ne voit pas dans ce président à la solde du Brésil un élu du suffrage populaire; mais en d'autres circonstances MM. Johnson et Seward ont tenu à dessein un langage tellement ambigu qu'on ne peut savoir, à vrai dire, quel en est le véritable sens, et que les Brésiliens comme les Paraguayens y ont vu l'approbation de leur politique. A Santiago et à Lima, la diplomatie des États-Unis a été plus nette et plus américaine en apparence; mais tandis que le général Kilpatrick prenait une attitude presque hostile à l'Espagne, M. Seward de son côté rassurait cette puissance, et déclarait, dit-on, que la doctrine de Monroe est dirigée seulement contre deux puissances de l'Europe, la France et l'Angleterre. Lors du bombardement de Valparaiso, le commodore Rodgers donna en langage vulgaire, mais expressif, la raison qui l'empêchait de s'opposer par la force à l'acte barbare commis par l'amiral Nuñez. «Je ne voulais pas, dit-il en faisant allusion aux nombreuses marchandises d'Europe entassées dans les entrepôts de la douane, je ne voulais pas tirer les marrons du feu pour le compte de l'Angleterre et de la France.» Il se figurait naïvement que les plus graves intérêts engagés dans la guerre de l'Espagne et du Chili étaient ceux des marchands, et ne comprenait pas qu'il importait avant tout de maintenir dans son intégrité l'honneur d'un état jouissant des mêmes institutions que l'Union américaine. Il voyait dans cette affaire une simple question de _doit_ et _avoir_ pour les expéditeurs anglais, tandis qu'il s'agissait en réalité de la cause commune des républiques du Nouveau-Monde.
Il est vrai que le gouvernement américain a vu d'un œil beaucoup plus jaloux l'intervention de la France dans les affaires intérieures du Mexique; mais il ne faut pas oublier qu'il a lui-même des intérêts de premier ordre à maintenir dans son voisinage une république ayant, en théorie du moins, les mêmes institutions que les États-Unis. Il ne peut en effet sans la plus grande appréhension voir s'établir à ses côtés un empire fortement centralisé, qui servirait de point d'appui aux puissances européennes dans toutes les questions internationales relatives à l'Amérique, et qui tiendrait constamment l'Union sur le qui-vive. Comprenant parfaitement que la consolidation du trône de Maximilien aurait pour conséquence nécessaire de mettre les États-Unis au régime des armées permanentes et des budgets en déficit, le gouvernement de Washington a fait tous ses efforts pour prévenir ce danger sans effusion de sang, et les événemens actuels prouvent qu'il a réussi dans cette question vitale pour son avenir. Ce n'est point l'indépendance du peuple mexicain, en général fort méprisé par les Américains du nord, mais ce sont bien plutôt les intérêts immédiats de l'Union qui ont donné une telle énergie à l'intervention diplomatique du cabinet de Washington en faveur de son allié Juarès.