Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 23

Chapter 233,864 wordsPublic domain

--C’est simplement raisonnable, répliqua Arthur en se levant à son tour. Remarquez que le hasard pouvait vous donner un mari sans usage, qui eût pris tout de suite la chose au tragique et ne vous eût point laissé d’alternative. Moi, au contraire, je suis comme le Dieu de M. Tartuffe, j’admets _les accommodements_. Tant que vous resterez sur le pied de paix, M. de Gausson ne cessera point d’être de mes amis; comme Mécène, je dormirai pour Auguste; mais à la première révolte, je vous avertis que je me réveille, et alors malheur à qui aura compromis la femme de César!

--Ainsi, s’écria la jeune femme révoltée, vous croyez à ma honte et vous l’acceptez à l’amiable... par compromis! Ah! je ne vous croyais pas descendu si bas.

--J’ai dû vous suivre, Madame, répliqua ironiquement de Luxeuil.

--Et vous avez espéré que j’accepterais cette transaction inouïe, reprit Honorine, chez qui le dégoût faisait taire la peur. Vous avez pensé que j’achèterais de vous le droit du déshonneur. Non, Monsieur, non; quoi que vous ayez pu croire, je ne suis point arrivée à ce point d’abaissement; je puis me justifier de toutes les accusations portées contre moi; loin de craindre la vérité, je la veux, je la demande.

Arthur l’interrompit d’un geste.

--Alors, veuillez me remettre la clef de cette porte, dit-il, en montrant la chambre dans laquelle de Gausson se trouvait enfermé.

Honorine changea de visage. Dans son élan d’indignation, elle avait oublié un instant qu’il était là.

--Donnez, répéta de Luxeuil plus vivement, car je me lasse enfin de ce débat; puisque vous désirez la vérité, moi aussi je veux la connaître.

Il avait fait un pas vers la porte, Honorine s’y appuya suppliante et éperdue.

--Ah! vous étiez averti, dit-elle; vous saviez que M. de Gausson était ici.

--Ainsi, vous en convenez? interrompit Arthur qui la tenait palpitante sous son regard.

--N’en concluez rien contre lui ni contre moi, Monsieur; Dieu sait que le hasard a tout fait; que cette visite n’avait rien qui ne pût s’avouer; mais je vous savais prévenu par M. Vorel... J’ai craint une première explication, c’est le seul motif qui nous ait décidés... le seul, je vous le jure.

M. de Luxeuil tendit la main.

--La clef, Madame.

--Écoutez-moi, Monsieur, je vous en conjure, écoutez-moi, dit la jeune femme épouvantée et dont les idées se troublaient, si ce n’est par confiance que ce soit par pitié pour moi, par respect pour vous-même. N’en venez point à un éclat honteux et inutile.

--Je vous ai offert un moyen de l’éviter, fit observer de Luxeuil; consentez à ce que j’exige, et à cette condition je me retire.

La jeune femme fit un effort.

--Eh bien... bégaya-t-elle, je vous demande, Monsieur, quelques heures...

Arthur la regarda.

--Un autre refuserait de laisser échapper une occasion aussi favorable, dit-il; mais je veux vous prouver jusqu’au bout mon désir de conciliation... d’autant que je suis assez fort pour me montrer généreux. Je me retire; mais je reviendrai demain. D’ici là, tâchez d’accoutumer votre esprit aux conditions que je vous propose; elles n’ont rien de dur; vous le verrez à la pratique; ce plan qui vous effarouche ressemble au péché; on s’y décide difficilement, puis on y persévère avec délices. Pensez-y.

Il la salua avec une politesse railleuse et sortit. Dès que le bruit de ses pas eut cessé de se faire entendre, Honorine ouvrit vivement la chambre dans laquelle s’était caché de Gausson. Il ne s’y trouvait plus! Elle courut à la fenêtre ouverte et aperçut, au-dessous, la trace de ses pieds profondément empreinte dans le sol. La crainte d’être découvert et de la compromettre l’avait sans doute décidé à cette fuite périlleuse. Honorine descendit rapidement, espérant savoir de Françoise ce qui s’était passé; mais celle-ci n’était point à la ferme. Elle courut à la maison du garde que la grisette habitait, et la trouva fermée..... Il fallut revenir aux Motteux sans avoir rien appris. Ce fut seulement plusieurs heures après que Françoise reparut. Elle venait de Vertbec, où de Gausson était arrivé sain et sauf. Un long entretien avait eu lieu entre lui et Marc, et ce dernier devait attendre Honorine à la maison du garde-forestier vers le déclin du jour. Bien qu’elle ignorât le motif de cette entrevue, la jeune femme s’y rendit, à l’heure indiquée. Honorine avait espéré trouver Marcel chez Françoise, mais le chouan y était seul. Il avait changé ses haillons contre un costume bourgeois d’une propreté recherchée. La jeune femme voulut l’instruire de ce qui s’était passé entre elle et de Luxeuil; il l’interrompit.

--M. de Gausson m’a tout appris, dit-il; je viens pour vous secourir.

--Vous le pouvez donc? s’écria Honorine; ah! si vous avez un moyen, parlez.

--Lisez d’abord cette lettre.

La jeune femme prit la lettre qu’il lui présentait; c’était l’écriture de Marcel! Elle l’ouvrit et lut:

«J’étais là, Honorine, et jusqu’au moment où il vous a demandé la clef, j’ai tout entendu! C’est alors seulement que la crainte de confirmer ses soupçons par ma présence, et de lui donner un nouvel avantage contre vous, m’a décidé à partir!

»Oui, j’ai tout entendu! Maintenant je connais ses projets: je les comprends; je sais ce qu’il doit, ce qu’il peut oser! Ses menaces ne sont point de vaines suppositions; tout ce qu’il vous a dit, il le fera!

»Ainsi je deviendrais pour lui un moyen de persécution! Il vous forcerait à racheter ma vie par une odieuse soumission! Ah! mon premier mouvement à cette pensée a été de courir pour provoquer moi-même la rencontre dont il vous menace; votre souvenir m’a arrêté. Quel que soit le résultat d’une lutte entre M. de Luxeuil et moi, elle vous sera également fatale, car le monde ne voudra voir en nous qu’un mari et un amant... Vainqueur ou vaincu, je vous perdrais donc toujours, et je n’aurais réussi qu’à vous flétrir!

»Comprenez-vous, Honorine; moi qui ai le saint amour d’un frère, moi qui, pour conserver l’auréole de pureté qui vous couronne, donnerais dix fois ma vie, penser que je pourrais vous laisser avec un honneur soupçonné! Non, cela ne peut pas être, cela ne sera pas. J’aurais voulu n’avoir à donner que mon sang; c’est ma joie, mon espoir que l’on demande, je ne balance pas.

»Quand vous recevrez cette lettre, Honorine, je serai parti!»

--Parti! s’écria la jeune femme en s’interrompant et en regardant Marc. C’est impossible!

--Lisez, répéta doucement ce dernier.

Elle chercha l’endroit auquel elle s’était arrêtée, et reprit:

«Soyez donc désormais sans crainte; moi absent, les menaces de M. de Luxeuil deviennent vaines; il n’a plus d’armes contre vous. Toutes les recherches pour me trouver seraient inutiles; j’aurai fui trop loin et pour toujours!

»En écrivant ces mots, je sens mon cœur qui se brise... mais il le faut. Ainsi, du moins, vous redeviendrez libre; vous serez maîtresse de votre présent, de votre avenir. Vous resterez honorée autant que pure!... Mon but sera atteint. Dieu décidera du reste.

»Adieu, vous dont j’emporte le souvenir comme un talisman; vous à qui je dois tant d’innocentes joies et de consolations sans remords; adieu, mon amie, ma sœur! Quelque épreuve ou quelque bonheur que vous garde l’avenir, pensez à moi sans tristesse, mais ne m’oubliez pas.

RIGHT » Marcel. »

Les larmes avaient gagné Honorine; elle put à peine lire les dernières lignes tracées par de Gausson, et quand elle les eut achevées, elle les pressa sur ses lèvres en sanglotant. Marc respecta cette douleur qu’il semblait partager, et laissa passer quelques instants avant de reprendre la parole. Enfin, il s’approcha de la jeune femme et lui dit d’un accent ému:

--M. de Gausson a pris le seul parti qui fût sage, Madame; mettez autant de courage à accepter son sacrifice qu’il en a mis à le faire. Sa seule récompense maintenant est de penser qu’il a assuré votre repos. Songez à ce qu’il souffrirait s’il voyait votre affliction.

--Parti! répéta Honorine, qui ne pouvait détacher son âme de cette pensée.

--Il vous a expliqué pourquoi il le faisait.

--Oui... oui; mon Dieu! Oh! j’ai compris... mais... parti!...

--Pourquoi vous acharner à cette pensée?... Songez plutôt à ce qu’il faut faire pour que ce départ ne soit point inutile. Vous le devez à vous-même... vous le devez à M. Marcel.

--Comment? que faut-il encore? demanda Honorine émue par ce dernier argument.

--Si vous restez ici, reprit Marc, vous ne pouvez empêcher M. de Luxeuil d’y demeurer également, la loi l’autorise, et il est à craindre qu’il n’use de ce droit pour essayer mille persécutions.

--Mais si je pars, reprit la jeune femme, ramenée au sentiment de sa position, ne peut-il courir à ma poursuite, me forcer de le suivre?

--C’est un privilége écrit dans le code, mais auquel on a dû renoncer dans la pratique, fit observer Marc; rien ne vous oblige d’ailleurs à faire connaître votre retraite; un homme d’affaires muni de votre procuration peut régler tout ce qui concerne l’héritage de madame Louis, et lui seul saura où vous trouver.

--Alors je partirai.

--Je venais vous l’offrir; toutes les précautions sont prises pour qu’il soit impossible de suivre nos traces, et nous pouvons quitter ce soir même les Motteux.

--A l’instant, je suis prête.

--Vous vous en allez! s’écria Françoise, et moi! vous ne me laisserez point ici sans vous!

Honorine l’embrassa.

--Non, non, dit-elle; tu nous suivras.

--Pardon, interrompit Marc; mademoiselle Françoise fait partie de notre plan; mais elle ne peut venir avec nous! Une femme qui conduit un enfant se remarque trop facilement; elle servirait à mettre sur nos traces, tandis qu’elle peut aider à les faire perdre.

--De quelle manière?

--Qu’elle prenne ce soir la diligence de Paris; on s’apercevra en même temps de sa disparition et de la vôtre, on ne doutera point que vous ne soyez parties ensemble; et les recherches se feront dans cette direction, tandis que nous en prendrons une autre.

--Laquelle?

--Celle de Coutances. Arrivée à Paris, mademoiselle Françoise retournera à son ancien logement, et j’irai l’y prendre dès que nous aurons trouvé une retraite.

La grisette et Honorine tombèrent d’accord que c’était le moyen le plus sûr. Après être convenue de tous les détails, Honorine regagna la ferme, assista au repas du soir et se mit au lit; mais, une fois tout le monde endormi, elle se releva, descendit avec précaution et trouva Marc à la porte de l’aire.

--Venez, dit celui-ci en enveloppant la jeune femme dans un manteau qu’il avait apporté; M. de Gausson m’a laissé son cabriolet qui nous attend au bout de l’avenue.

--Et Françoise? demanda-t-elle.

--Partie depuis deux heures; mais vite, vite! si par hasard quelqu’un nous rencontrait, tout serait perdu.

La jeune femme le suivit en pressant le pas. Seulement, arrivée au carrefour du chemin qui conduisait aux Motteux, elle se retourna; un rayon de lune glissait doucement sur le toit de chaume de la ferme, et le vieux château masquait l’horizon de sa masse délabrée. Honorine entendit de loin le mugissement des bœufs dans les étables, et la vieille girouette de la chapelle qui criait sur son axe de fer; son cœur se serra, elle sentit une larme gonfler sa paupière, et appuyant une main à ses lèvres elle envoya un baiser d’adieu à cette habitation où elle avait tant souffert et tant aimé! Le cabriolet avait été caché par Marc à l’entrée du taillis; tous deux y montèrent et prirent un chemin de traverse qui aboutissait à la route d’Isigny. Il les conduisit, au bout de quelques instants, sous les murs du jardin de M. Vorel. En apercevant, dans l’ombre, le pignon aigu et étroit du manoir, la jeune femme ne put se défendre d’un frémissement intérieur. Le regard de Marc s’arrêta également sur la demeure isolée.

--Voilà sa tanière, murmura-t-il.

--Heureusement qu’il ne peut nous voir! dit Honorine dont la voix tremblait; il dort maintenant.

--Ah! vous croyez donc qu’un pareil homme peut dormir? demanda Marc.

--Que ferait-il... à cette heure!...

--Je voudrais le savoir!

Un cri sourd venant du manoir sembla lui répondre. Il redressa la tête en retenant les rênes.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Passons vite! passons vite!... s’écria Honorine glacée.

Il prêta encore l’oreille; mais tout était silencieux. Après un court moment d’hésitation, il fouetta le cheval qui tourna brusquement le mur de clôture, et quelques minutes après ils roulaient sur la route d’Isigny. Cependant, le cri qu’ils avaient entendu n’était point une illusion de leurs sens, et avant de continuer notre récit nous devons instruire le lecteur de ce qui se passait au manoir.

XXVII

La punition.

En revenant de la cérémonie funèbre, Vorel avait ordonné à la Sureau de se rendre à la ferme où l’on pouvait avoir besoin d’elle, et lui recommanda de ne revenir que le lendemain. Il avait saisi ce prétexte pour rester sans témoins. Après les coups terribles qui venaient de le frapper, il avait, en effet, besoin de silence et de solitude. Obligé de maintenir devant la foule le masque de douleur résignée qu’il avait adopté, il le sentait près de tomber malgré tous ses efforts; il avait épuisé le reste de sa patience et de son courage; il éprouvait, comme le tigre blessé, le besoin de rugir sa douleur.

On croit les hypocrites à l’abri des ferventes passions, parce qu’on ne voit que le dehors fardé qu’ils montrent; mais qui pourrait lire au fond de ces âmes sans issues demeurerait frappé de stupeur. Oh! si l’on savait ce qui s’agite de tempêtes sous ces surfaces paisibles, quelles flammes sous cette froideur, que de grincements de dents derrière ces sourires! Malheureux damnés qui brûlent et doivent conserver la face des anges! quelles que soient les passions, quand elles s’épanchent, elles peuvent donner une âcre et fiévreuse jouissance, une ivresse de quelques instants! mais renfermer en soi-même tous les venins corrosifs, couver ses désirs comme une nichée de serpents, et, à mesure qu’ils grandissent, laisser ronger un morceau de son cœur pour leur donner place, quel plus hideux et plus horrible supplice? Aussi qui peut dire l’emportement de l’hypocrite qui éclate enfin? qui pourrait résister à ses tempêtes grossies et renfermées; comment arrêter la colère tant de fois remise?

Vorel l’éprouva pour lui-même. Resté seul, il ferma les portes et les fenêtres par un reste de prudence, comme si l’habitude de son rôle appris ne pouvait l’abandonner entièrement au plus fort de sa passion; puis, laissant un libre cours à son désespoir furieux, il se mit à parcourir sa chambre en renversant les meubles et en poussant des cris mêlés de blasphèmes. Avoir tout perdu, sans compensation, sans espoir de retour à jamais, et ne pouvoir même se venger sur quelqu’un de ce désastre! Rester malgré lui dépouillé, inoffensif, muselé; cette idée le rendait fou! Aussi après avoir tout bouleversé, s’arrêta-t-il avec un rugissement de colère désappointée. Ces objets inanimés sur lesquels s’exerçait sa furie ne pouvaient l’assouvir; ils ne sentaient pas ses coups, il ne pouvait leur faire partager sa souffrance. Il demeura debout devant son bureau, les mains crispées, les lèvres convulsives et écumantes. Mais tout à coup son regard s’arrêta sur un papier plié en forme de lettre et qui y avait été sans doute déposé par la Sureau en son absence. Il le saisit, en regarda l’écriture qui lui était inconnue, et, brisant brusquement le cachet, lut ce qui suit:

«Monsieur Vorel,

»J’ai à converser avec vous pour plusieur choses qui vous intéresse; mais comme j’ai queq’raisons pour ne pas paraître dan le pays, je ne viendrais que le soire. Ayez donc la bonté de laissé la petite porte du bas du jardin ouverte; je sifflerais pour avertir que je suis là.

RIGHT » Jacques. »

Le médecin relut deux fois ce billet sans pouvoir en pénétrer le sens. Pour oser revenir vers lui après ce qui s’était passé, il fallait que le Parisien eût un motif bien grave ou bien pressant. Quel qu’il fût, du reste, Vorel résolut de le connaître. La passion qui le dominait faisait taire sa prudence accoutumée. Il avait une vague espérance que ce Jacques lui apporterait quelque moyen inattendu de réparer son échec ou du moins de se venger. Or, il se trouvait dans un de ces moments où les âmes corrompues cèdent à je ne sais quel délire du mal et arrivent à aimer le crime pour lui-même. Vous avez vu après les pluies d’orage la terre subitement inondée de reptiles ou de larves immondes; leurs hideux essaims couvrent les herbes abattues, les arbustes brisés, les fleurs flétries; tout ce que le sol recélait dans son sein de vénéneux ou d’horrible apparaît et cache le reste! La tempête qui venait d’agiter le cœur du médecin y avait opéré le même prodige. Toutes les haines acharnées, tous les désirs infâmes, toutes les espérances criminelles avaient surgi et se tordaient à sa surface.

Après avoir regardé de nouveau la date du billet afin de s’assurer que le rendez-vous était bien pour cette nuit, Vorel descendit au jardin, ouvrit la petite porte désignée par Jacques, puis regagna la maison. Il se promena longtemps dans sa chambre, se penchant, de loin en loin, à la fenêtre ouverte pour entendre le signal annoncé. Mais tout à coup il lui sembla que l’on montait l’escalier. Il se rappela alors qu’il n’avait point fermé, en dedans, la porte de la maison, courut à celle du palier et heurta le Parisien.

--Vous deviez m’avertir de votre arrivée, dit-il brusquement; pourquoi ne l’avoir point fait?

--Je vous ai aperçu du dehors, répliqua Jacques. Alors j’ai pensé que je pouvais monter.

--C’est une imprudence, un domestique eût pu vous rencontrer.

--Y a pas de danger, reprit le Parisien d’un air singulier; personne ne m’a vu; nous pourrons causer sans être dérangés.

--Qu’avez-vous à me dire?

Avant de répondre, le Parisien, qui avait réussi à entrer dans la chambre, promena un regard rapide autour de lui.

--Ce que j’ai à vous dire, répéta-t-il, ça demande pas mal d’explications, vu qu’il s’agit d’une affaire _conséquente_.

--Venez-vous recevoir mes remerciements de ce que vous avez fait il y a trois mois? demanda le médecin.

--Eh bien quoi! répliqua Jacques insolemment, est-ce notre faute si cet animal de Romain ne sait pas travailler! Dire qu’à trois ils n’ont pas pu noyer une femme! Si j’avais supposé la chose, j’aurais donné un coup de main.

--Vous vous y étiez engagé et vous avez reçu le paiement de ce que vous n’aviez point fait.

--Qué’q’ chose de chenu! reprit Jacques; trois cents _balles_ pour un extrait mortuaire qui devait faire de vous un _milesoudier_ (millionnaire), comme ils disent dans le pays.

--C’était plus qu’il ne vous était dû, puisque vous avez eu la maladresse de tout manquer.

--La maladresse! répéta Jacques évidemment blessé; facile à dire, quand on n’a qu’à regarder les coups. Mais lorsqu’il faut mettre la main à la pâte!... C’est comme aux cartes, voyez-vous; on a beau bien jouer, faut la chance. Eh bien, c’était la petite qui l’avait; à preuve que vous n’avez pas mieux réussi que nous.

--Moi!

--Oui, dans votre second essai.

--Je ne sais ce que vous voulez dire.

Jacques jeta au médecin un regard effrontément narquois.

--Vrai! dit-il; eh bien, c’est que vous avez la mémoire courte, pour lors. Je veux dire, bourgeois, qu’en voyant l’affaire manquée avec la dame de Paris, vous avez voulu, comme on dit, tirer d’un autre tonneau. Vous vous êtes débarrassé de la mère Louis.

--Moi!

--Avec l’espérance qu’on soupçonnerait sa petite-fille.

Vorel affecta de sourire en haussant les épaules.

--Et c’est pour me faire ce conte ridicule que vous êtes venu? demanda-t-il sèchement.

--Ridicule, c’est possible, répliqua le Parisien; mais, en tout cas, je n’en suis pas l’inventeur: l’honneur en appartient à un particulier qui a été aux premières loges pour voir l’affaire; c’est le juge de paix du canton.

Cette fois le médecin ne put réprimer un tressaillement.

--Tu mens, misérable! s’écria-t-il vivement; M. Beaumont n’a pu dire... Comment le saurais-tu d’ailleurs?

--De fait, c’est un hasard, reprit Jacques; je me trouvais dans la voiture de Saint-Lô avec deux voyageurs, et comme j’avais entendu dire qu’un d’eux était juge, je dormais pour me donner une contenance, quand j’ai entendu ces messieurs, qui parlaient bas, prononcer le nom de madame Louis; alors j’ai ouvert les oreilles tout en continuant à ronfler, et M. Beaumont a raconté ce qui s’était passé à la ferme.

--Et il... il a exprimé des soupçons.

--Il disait qu’il y avait eu, sans aucun doute, du poison de donné.

--L’autopsie de la mère Louis a prouvé le contraire.

--C’est bien ce qui l’embarrassait, reprit le Parisien; mais tout en les écoutant parler, j’ai fait, moi, une réflexion.

--Laquelle?

--C’est qu’il y a eu deux morts, celle de la fermière et celle de votre fils.

--Eh bien?

--Eh bien, je me suis dit que si la première était naturelle, on pouvait bien avoir aidé à la seconde!

Vorel pâlit.

--En tout cas, il y aurait donc que’q’ chose qui ne serait pas conforme aux réglements, continua Jacques les yeux fixés sur son interlocuteur; que’qu’ manigance dans laquelle vous vous trouvez fourré.

--Après? dit le médecin.

--Après, j’ai pensé que ça vous serait nécessairement désagréable qu’on éclaircît la chose, et je suis, en conséquence, venu pour vous avertir.

Vorel qui tenait la tête baissée, la releva brusquement.

--C’est-à-dire que tu veux me proposer d’acheter ton silence? s’écria-t-il.

--On achète bien la parole des avocats! fit observer Jacques d’un ton cynique; chacun vit de son état.

--Et tu as pensé que je me laisserais effrayer par tes menaces?

--Du tout; je sais que vous n’êtes pas poltron, bourgeois, mais je sais aussi que vous êtes raisonnable! Vous comprendrez qu’il suffirait d’une petite lettre à la justice pour qu’on recherche de quoi votre fils est mort, et si on trouve qu’il a avalé une boulette, faudra bien savoir si c’est vous qui la lui avez jetée.

--Moi! s’écria Vorel; mais tu ne comprends donc pas, malheureux, que cette mort m’enlève tout droit à l’héritage de madame Louis; qu’elle me ruine, que je donnerais une partie des années qui me restent à vivre pour ressusciter mon fils!

--Bah! dit Jacques, persuadé par l’accent douloureux du médecin; mais si c’est pas vous qui avez fait le coup, pourquoi donc que vous n’avez rien dit, alors? La justice aurait bien trouvé ceux qui avaient intérêt à la chose.

--Intérêt! répéta le médecin frappé: il n’y avait que cette femme à en profiter.

--La petite Parisienne! Eh bien, puisqu’elle vous prend sur les nerfs, pourquoi ne pas lui avoir passé cette corde-là au cou?

Le front de Vorel s’éclaira subitement.

--La mère Louis morte, une explication devient impossible, murmurait-il; toutes les circonstances accusent Honorine... elle seule trouvait avantage à se débarrasser d’un cohéritier... Comment n’ai-je point pensé plus tôt!... Ah! la haine est aveugle! mais il est encore temps! Oui, quelles que soient les difficultés, j’entreprendrai cette tâche: je la poursuivrai jusqu’au bout; j’arracherai à cette femme l’héritage qu’elle m’a dérobé!

--Eh bien, c’est à moi que vous devrez ça, reprit le Parisien; je vous demandais de payer pour me taire; maintenant, j’y ai encore bien plus de droit, pour avoir parlé.

--Tu veux une récompense pour être venu me menacer, dit Vorel, à qui son espoir avait rendu une nouvelle énergie; vide la place, drôle, je fais déjà trop en te laissant ce que tu m’as volé.

--Prenez garde! dit le Parisien, dont le front s’était rembruni; faut pas être ingrat avec les amis. Je pourrais dire des choses...

--Qui te perdraient sans me nuire, car tu ne pourrais appuyer les déclarations d’aucune preuve. Cesse tes menaces qui sont ridicules, et va-t’en.

--Pas encore, cria Jacques en se précipitant sur le médecin, qui se sentit frappé au-dessous du bras.