Les réprouvés et les élus (t.2)
Part 13
Ce fut là ce qui arriva à M. de Gausson; à mesure qu’il réfléchissait à son apparition; elle se dessinait plus distinctement à ses yeux. Les trois hommes qu’il venait de rencontrer avaient le visage peint ou masqué de noir, et le fardeau porté sur leur cheval rappelait la forme humaine. Selon toute apparence un crime avait été commis; Marcel venait de rencontrer la victime et les assassins.
Il en était là de ses inductions lorsque ses yeux, baissés vers la route, y virent briller quelque chose à la lueur des étoiles; il descendit de cheval et releva une petite croix de brillants qu’Honorine tenait de la prieure et qu’elle portait toujours au cou.
Ce fut pour lui un horrible trait de lumière! Saisi d’épouvante, il remonta vivement sur son cheval, et lui faisant franchir la clôture qu’il avait à sa droite, afin de couper au plus court, il gagna au galop le point vers lequel il avait vu les ombres se diriger.
Mais dans ce moment même les gens du Vrillet venaient de finir leur sinistre expédition et revenaient, comme nous l’avons vu, par la route ordinaire.
Ils étaient déjà rentrés depuis quelque temps et ils avaient fait disparaître tout ce qui pouvait les trahir, lorsqu’un grand bruit de voix et de pas précipités retentit au dehors.
La femme, qui était assise sur l’âtre, pâle et frissonnante, jeta un cri. Le fermier lui imposa silence par un geste terrible.
Le bruit approchait; on heurta à la porte et plusieurs voix appelèrent Romain.
Il fit signe de ne pas répondre.
L’appel se renouvela plus élevé.
--Dieu Sauveur! c’est sa grand’mère! balbutia la fermière du Vrillet, dont les dents claquaient, et qui, par un mouvement instinctif, attira sa fille près d’elle.
Romain s’était approché de la porte et demanda d’un accent altéré ce que l’on voulait.
--Ouvrez, c’est Madame Louis répliquèrent plusieurs voix.
Le fermier tira le verrou avec répugnance, et l’ancienne meunière entra précipitamment.
Elle était essoufflée, couverte de sueur et dans un désordre de costume prouvant qu’elle avait quitté les Motteux au moment de se mettre au lit.
--Ma petite-fille, dit-elle d’une voix haletante; avez-vous vu, par ici, ma petite-fille?
--Vous voulez dire la dame de Paris, balbutia Romain qui cherchait ses mots.
--Oui, oui, savez-vous où elle est?
--Comment est-ce que je pourrais le savoir? répliqua le paysan.
--Elle m’a quitté après neuf heures pour retourner aux Motteux, fit observer Françoise qui avait suivi la mère Louis avec la plupart des gens de la ferme, et elle a pris, comme d’habitude, par le petit sentier qui longe le verger de M. Romain.
--On ne peut pas voir d’ici dans la _viette_, objecta le bonhomme Fareu.
--Qui est-ce qui te dit le contraire, vieux _grec_ (avare), reprit la grand’mère dont l’inquiétude ne pouvait changer le ton habituel; mais quelqu’un de vous a dû aller aux champs ce soir.
--Personne.
--Personne, répéta la mère Louis, dont le regard venait de s’arrêter sur une charge de luzerne déposée près de la porte; d’où vient alors la _pagnolée_ fraîche que je vois là?
Les trois hommes demeurèrent interdits, mais la fermière du Vrillet vint à leur secours.
--C’est moi, mam’Louis, dit-elle doucement, qui suis allée au vert.
--Et tu n’as rien vu, rien entendu? demanda la grand’mère.
--Rien, mam’Louis, répliqua la fermière avec effort. Mais peut-être bien... qu’en cherchant ailleurs... vous trouverez...
--Nous avons cherché partout, dit la vieille paysanne en se laissant tomber sur un escabeau... Tu vois que je suis rouge comme un _papi_ (coquelicot). C’est au moment d’aller dormir que je me suis étonnée de ne pas voir la _mezette_. D’ordinaire à cette heure elle n’est pas _avaux_ les champs; j’ai voulu savoir ce qu’elle était devenue; mais on a eu beau parler, courir!... Faut qu’il lui soit arrivé un malheur.
--Ah! pauv’ chère dame! dit Fareu d’un air hypocrite; pourquoi donc que le bon Dieu lui aurait fait du chagrin? Vous verrez qu’elle reviendra dans un moment ou dans un autre.
--Et qu’elle vous expliquera tout, ajouta Romain.
--Peut-être bien qu’elle est déjà en route pour les Motteux.
--Ou même qu’elle est arrivée.
--Vous allez la revoir.
--La voici! cria une voix haletante.
Et de Gausson parut à l’entrée portant dans ses bras Honorine sans mouvement.
Au milieu des cris de surprise qui s’élevèrent, il y en eut trois d’une inexprimable terreur poussés par Richard, par la fermière et par sa fille: Romain et Fareu restèrent seuls muets; le saisissement les avait pétrifiés.
La mère Louis s’était levée, hors d’elle; à la vue d’Honorine ruisselante d’eau et immobile, elle s’écria:
--Ah! Dieu sauveur! elle est noyée.
--Non, dit Marcel, tout à l’heure elle a parlé.
--Mais qu’est-il donc arrivé? d’où vient-elle?
--Vous saurez tout... plus tard... Ce qu’il faut maintenant, c’est un médecin.
--Allez chercher le _mière_! cria la mère Louis.
Deux des domestiques qui l’avaient suivie y coururent pendant que de Gausson déposait Honorine sur un lit, dont la grand’mère s’approcha avec de bruyantes lamentations.
--Seigneur Jésus! dans quel état la voilà! s’écriait-elle, en prenant la main de la jeune femme; froide comme marbre et les yeux clos... _Mezette_, pauvre _mezette_, est-ce que tu ne m’entends pas, dis? Ah! elle a _groucé_ (remué), monsieur Marcel; y a encore du remède. Ouvre les yeux, _mezette_, je t’en prie; c’est moi, c’est grand’mère.
Elle était penchée sur Honorine, qu’elle secouait et qu’elle embrassait avec une tendresse mêlée d’impatience. La jeune femme parut enfin se ranimer; elle ouvrit et referma les yeux plusieurs fois, comme si la lumière l’eût blessée, regarda la mère Louis et voulut murmurer quelques mots; la vieille paysanne fit un geste de joie.
--Bon! tu es revivante! s’écria-t-elle en frappant dans ses mains; garde les yeux ouverts, _mezette_; reviens à ton _esto_; c’est rien, va, c’est rien du tout; nous allons bien te _migeoter_ et demain y n’y paraîtra plus. Mais comment donc qu’ça t’est arrivé? et par quel hasard que le voisin s’est trouvé là?...
--Par un hasard dont je devrais remercier Dieu à deux genoux, dit Marcel encore palpitant, car quelques instants plus tard le crime était accompli!
Il raconta alors en mots rapides et entrecoupés la rencontre que le lecteur connaît déjà, les soupçons qu’elle avait fait naître en lui, ses recherches au bord de l’Esques, où des gémissements l’avaient enfin conduit jusqu’à Honorine, emportée par le courant au milieu des roseaux.
On devine les exclamations de surprise et d’épouvante des auditeurs. Françoise qui s’était approchée, sanglotait en baisant les mains de sa jeune maîtresse; la mère Louis jurait qu’elle découvrirait les _haingeux_ (méchants) qui avaient voulu lui égorger sa _mezette_, et les gens des Motteux se perdaient en conjectures.
Marcel venait de finir son récit lorsque Vorel arriva avec les domestiques qui avaient couru l’avertir. Il paraissait vivement ému, et s’informa, dès la porte, avec anxiété, de l’état d’Honorine.
--Venez, venez, mon _mière_, dit la mère Louis joyeusement, il n’y a pas trop de mal, grâce à ce _fel_ gars qui me l’a retirée de la mort. La voilà qui se ravigote, regardez: elle va pouvoir nous raconter comment la chose s’est passée.
--Ne la fatiguez pas, de grâce, interrompit le médecin, ce qu’il lui faut par-dessus tout c’est du repos...
--Laissez-la nous dire seulement quelques mots, reprit la vieille paysanne.
Mais Vorel s’y opposa en déclarant qu’il fallait la laisser se remettre et changer ses vêtements.
Françoise se dépouilla d’une partie des siens, et la fermière du Vrillet fournit le reste. Le médecin, qui s’était écarté de quelques pas avec Marcel, pendant cette toilette, apprit de lui tout ce que le jeune homme avait déjà raconté avant son arrivée; il se rapprocha ensuite et engagea la mère Louis à se rendre aux Motteux pour revenir avec le char-à-banc; mais celle-ci, qui avait déjà commencé à questionner Honorine, résista à toutes ses instances et voulut d’abord l’entendre.
La jeune femme, dont l’affaissement commençait à se dissiper, apprit alors de quelle manière elle avait été enlevée à l’improviste par trois hommes rencontrés près du petit sentier. Pendant qu’elle parlait, les gens du Vrillet s’étaient groupés au coin le plus obscur, de peur de laisser voir leur trouble, et écoutaient dans une angoisse inexprimable.
Quant à Vorel, il se tenait debout près du lit, la tête penchée, une main sur le pouls d’Honorine. Aucune pâleur, aucune contraction ne se faisait remarquer sur son visage, seulement la veine qui traverse le front était gonflée!
--Et tu n’as pas reconnu les scélérats qui t’ont prise? demanda la mère Louis, quand sa petite-fille eut achevé.
--Ils étaient masqués, répondit-elle.
--Mais tu as au moins remarqué leurs habits?
--Je n’ai point eu le temps.
--Et leur voix?
--Ils n’ont point parlé.
--De sorte que quand on te les montrerait tu ne pourrais pas dire: les v’là!
--Non.
Un frisson de soulagement parcourut le groupe caché dans l’ombre; Vorel ne fit aucun mouvement, mais la veine de son front s’effaça.
--Que le diable m’épouse si j’y comprends rien! reprit la vieille fermière: les gens du pays ne peuvent pas avoir fait un pareil coup; faut que ce soient des _horsains_ (étrangers).
--Mais dans quel intérêt auraient-ils commis ce crime? objecta de Gausson.
--Au fait, ils ne lui ont rien pris, continua la paysanne; c’est pas des voleurs; pourquoi donc alors qu’ils en voulaient à la _mezette_?
--Oh! je sais bien moi! dit tout à coup une voix grêle et traînante.
Les regards se tournèrent vers le foyer et l’on aperçut le fils de Vorel accroupi sur l’âtre.
L’idiot, qui avait entendu crier que la dame de Paris était assassinée, s’était levé sans rien dire; il avait suivi le médecin à son insu, et au milieu du trouble général, personne ne s’était aperçu de son arrivée. Assis à l’angle du foyer, il avait donc tout écouté et tout vu. Or, quel que fût l’affaiblissement intellectuel et moral de cette nature, quelques lueurs de la flamme divine y survivaient encore. L’idiotisme chez Henri était moins l’effet d’une organisation manquée que d’une organisation détruite; cette âme n’était que cendres et ruines; mais sous ces débris pétillaient encore, par instants, quelques étincelles. Depuis l’arrivée d’Honorine surtout, ces éclairs de lucidité étaient devenus plus fréquents; ainsi que nous l’avons déjà dit, sa douce influence avait fait germer quelques bourgeons dans cette terre stérile, et la mère Louis elle-même s’était émerveillée deux ou trois fois de ce que le _grand’jodane eût l’air d’un humain_. L’annonce que la dame de Paris avait été tuée et la vue d’Honorine, pâle, échevelée, mourante, avaient produit chez Henri une secousse qui sembla soulever, momentanément, le voile de plomb étendu sur son intelligence; à force de sentir, il put comprendre et se rappeler. Ce fut d’abord un travail lent et confus; mais insensiblement le jour se fit dans cette âme, et, au moment où il s’écria:--Je sais bien moi! il avait une complète conscience et de ce qu’il avait entendu et de ce qu’il venait de dire.
Son regard exprimait sans doute quelque chose de cette illumination intérieure, car la mère Louis, qui ne se donnait point habituellement la peine de lui répondre, se tourna de son côté et dit d’un ton dans lequel l’ironie n’était qu’une habitude.
--Tu sais quelque chose, toi, _grand’jodane_?
--J’étais réveillé, reprit l’idiot, qui tenait les yeux fixés devant lui, comme s’il eût vu ses souvenirs, j’ai entendu marcher dehors... puis causer... je me suis levé... la fenêtre était ouverte... il y avait deux hommes dans le jardin.
--Ne voyez-vous pas qu’il va nous raconter un rêve, interrompit Vorel; en voilà assez, Henri.
--Non, laissez-le parler, reprit la mère Louis que l’air de l’idiot frappait de plus en plus; voyons, _grand’jodane_, qu’est-ce que c’étaient que ces hommes?
--Le petit avait un habit comme tout le monde, et le grand ressemblait aux images des livres.
--Vous voyez bien qu’il divague! interrompit de nouveau le médecin.
--N’importe, reprit la paysanne; et qu’est-ce que disaient les deux hommes, mon gars?
--Ah! d’abord j’ai pas entendu! répliqua l’idiot... ils parlaient trop bas. Mais après le grand a dit: Elle est bien noyée!
--Il a dit cela! s’écria la mère Louis.
--Et alors, reprit Henri, l’autre a répondu: le bourgeois sera content.
Tout le monde fit un geste de stupéfaction; la veine se gonfla de nouveau au front de Vorel.
--Je suis véritablement désolé, dit-il en s’approchant sans affectation de son fils, que vous preniez garde aux folies de cet innocent; c’est l’encourager.
--Qu’est-ce que ça vous fait, interrompit la fermière des Motteux avec impudence, puisque nous voulons l’écouter!.... ont-ils encore dit autre chose, mon ami?
--Oui, murmura l’idiot d’une voix moins assurée.
--Eh bien! raconte tout...
--Ils ont dit, reprit Henri, ils ont dit...
Mais ses yeux avaient rencontré ceux du médecin qui semblaient le fasciner. Il balbutia quelques instants, puis l’éclair d’intelligence qui brillait dans son regard s’éteignit, il baissa la tête et se mit à se balancer avec un murmure monotone sans que les questions de la mère Louis et de Marcel pussent l’arracher à son hébétement.
Vorel fit alors observer doucement que la confusion de l’idée avec le fait, était une conséquence naturelle de l’état dans lequel se trouvait Henri. Il entra même à ce sujet dans quelques explications physiologiques, puis passant à l’événement dont Honorine avait failli être victime, il demanda si l’on ne pouvait pas l’attribuer à une méprise.
C’était ouvrir aux imaginations une nouvelle voie dans laquelle elles se précipitèrent. Chacun se mit à chercher d’où pouvait venir l’erreur; on épuisa toutes les suppositions. Enfin, l’arrivée du char-à-banc que l’on avait envoyé demander y mit momentanément un terme. On y porta Honorine qui prit le chemin de la ferme, accompagnée de la mère Louis et de Marcel, tandis que le médecin retournait au manoir avec Henri.
Celui-ci, qui avait repris son allure habituelle, marchait en chantonnant et en repoussant du pied, devant lui, les pierres de la route. Vorel suivait, le regard fixé sur l’idiot.
Quiconque eût pu lire l’expression de ce regard à travers les lunettes sombres qui le cachaient, se fût senti glacé. C’était à la fois de la terreur, de la colère, de la haine! Les bras croisés sur sa poitrine, comme pour comprimer son agitation intérieure, le médecin continuait, au fond de son esprit, une de ces méditations entrecoupées auxquelles le monologue dramatique a donné une voix. Les pensées se succédaient en lui comme autant de traits sombres et rugissants.
--Vivante!... tous mes efforts inutiles.... et si l’on allait découvrir.... Cet idiot sait... tout peut-être!... et sa vie m’est nécessaire... C’est par lui que je possède, que j’hérite!... Oui... mais son intelligence n’est point encore assez éteinte; il ne faut plus qu’il voie, qu’il entende, il ne faut plus qu’il parle surtout... je saurai l’empêcher...
Ici la pensée de Vorel cessait de se formuler; son esprit flottait entre mille projets confus à peine entrevus et aussitôt abandonnés; enfin un mot prononcé intérieurement sembla fixer ses irrésolutions. Il hâta le pas pour rejoindre Henri, qui venait d’arriver au manoir.
La Sureau les attendait curieuse de savoir ce qui s’était passé. Vorel répondit brièvement et lui reprocha d’avoir laissé l’idiot le suivre au Vrillet.
--Pardi! c’est pas ma faute, s’écria la servante. J’ai _huché_ après lui, mais il s’en est fui comme un _autenais_ (poulain) échappé.
--Je crains que cette sortie, au milieu de la nuit, ne vaille rien pour lui, reprit Vorel; chauffez son lit et faites-le coucher sur-le-champ.
--Soyez tranquille, je vas le mettre dans sa niche comme un petit Jésus.
--Il faudrait aussi lui faire prendre quelque chose de chaud.
--Oui.
--Et fermer ses volets.
--Je les fermerai.
La Sureau se hâta, en effet, d’exécuter les ordres de son maître, en reprochant à Zozo d’être sorti sans permission, et lui déclarant qu’il ne méritait pas d’avoir un père si occupé de sa santé.
L’idiot venait de se coucher, lorsque Vorel entra lui-même avec le lait chauffé par sa servante; il le présenta à son fils qui, après l’avoir goûté, déclara qu’il le trouvait amer; mais la Sureau se récria, et, sur l’ordre de son père, le _grand’Jodane_ acheva de boire.
Il ne tarda pas à tomber dans un sommeil lourd qui parut rassurer également le médecin et la servante, et tous deux le quittèrent.
Cependant rentré chez lui, Vorel ne se recoucha point. Après s’être promené quelque temps, il ouvrit un portefeuille et en retira les deux lettres remises par Moser; c’étaient celles de Marcel et d’Honorine. Il les lut en entier; puis, s’asseyant devant son secrétaire, il traça quelques lignes en déguisant son écriture, joignit son billet aux lettres, et réunissant le tout sous une enveloppe cachetée, il y mit pour adresse:
RIGHT _A Monsieur_
CENTER Arthur de Luxeuil,
_Rue de Lille, 17. Paris_.
XVI
Soirée de grisette.
C’est une étrange existence que celle de la femme qui choisit le théâtre, non pour y cultiver un art, mais pour y exposer sa beauté. Si elle _réussit_, vous la voyez subitement transportée de la loge ou de la mansarde au milieu de tous les raffinements de l’opulence. Hier, son cercle ne se composait que de commis marchands et de clercs d’avoué, aujourd’hui la voilà mêlée, par la galanterie, à ce que la naissance, la richesse ou la politique ont de plus renommé.
Comme tous les parvenus, du reste, elle apportera dans cette fortune inattendue, une exagération de luxe, d’égalité et de manières qui trahira son ancienne condition. Trop longtemps pauvre pour avoir appris à compter, elle sèmera l’or avec l’insouciance qu’elle mettait autrefois à semer les gros sous; trop longtemps confondue dans les derniers rangs pour savoir tenir sa place dans les premiers, elle outrera le ton de l’aristocratie. Quoi qu’elle fasse, la liberté et le naturel manqueront toujours à ses grands airs; on y sentira le rôle appris. Elle-même s’en lassera parfois. Ennuyée de ces plaisirs dispendieux qui ne lui rappellent rien, elle regrettera les joies faciles de ses pauvres années, cette vie de bohémien passée sous les toits, au milieu de la senteur des giroflées et du gazouillement des hirondelles, alors qu’on avait une seule robe, lavée le samedi soir pour la partie de campagne du dimanche, une seule collerette qu’on repassait dans un livre, et un chapeau de paille cousue dont on devait encore les rubans.
Ah! quelles belles promenades, quelles joyeuses parties! Que de danses, de rires, de chants, de plaisanteries! Si le cœur a tressailli une seule fois, c’est dans ces années de liberté et d’insouciance. Aussi, le souvenir en est-il toujours resté charmant. Aussi, vienne l’occasion, et la grande dame se refera grisette quelques heures pour retrouver ses folles gaietés, boire du cidre et faire des farces.
C’était à une fantaisie de ce genre qu’il fallait attribuer le singulier désordre dans lequel se trouvait le logement de Clotilde. L’actrice, fatiguée des soupers fins et des roués de la fashion, avait voulu revenir à un de ses plaisirs d’autrefois, alors qu’elle chantait l’opéra-comique à la classe de M. Ponchard, et donnait, dans la loge de sa mère, des thés composés d’eau sucrée et de marrons. Les invités avaient été choisis en conséquence. C’étaient, outre Floridor, la nièce du cocher, grande élève du Conservatoire, noire et laide, mais qui avait adopté la danse pour faire valoir des formes capables de compenser tout le reste; une modiste du troisième, moins occupée de coiffures que de bals masqués; deux musiciens de Valentino et un jeune étudiant dentiste, récemment arrivé de Normandie; tous trois locataires des combles.
Euphrosine, liée depuis peu avec le co-intéressé d’un agent de change, était arrivée par hasard au moment de la soirée et avait été retenue par Clotilde; enfin, la société particulière de madame Beauclerc complétait le cercle: c’étaient, outre le cocher, la portière qui l’avait remplacée au Marais et une garde-malade à qui elle donnait le titre de cousine.
Tout ce monde réuni dans l’élégant salon de l’actrice, formait trois groupes principaux et distincts. Au fond se trouvait d’abord l’ex-portière avec ses chiens et sa compagnie; les chiens dormaient dispersés sur deux divans et la compagnie jouait aux cartes en buvant du _vin cacheté_. La conversation était sur ce point peu active et se bornait à quelques réflexions philosophiques de madame Beauclerc, entrecoupées, de loin en loin, par les grognements du cocher ou par les dictons égrillards de la garde-malade.
Le second groupe était composé de la future danseuse, qui interrogeait Euphrosine sur _son Monsieur_, d’un des musiciens lutinant la modiste, et du jeune Normand uniquement occupé de rougir et de chercher ce qu’il pourrait faire de ses mains. Après les avoir successivement employées à brosser son chapeau, à battre le rappel sur ses genoux et à effiler les glands du canapé, il venait enfin de suspendre ses deux pouces dans les emmanchures de son gilet, attitude qui lui donnait, pensait-il, un air d’aisance tout à fait parisien.
Enfin, près du foyer, se trouvaient l’autre musicien, Floridor, et Clotilde qui avait fait apporter une poêle dans le salon, et qui confectionnait des beignets aux pommes, en canezou de dentelle et en robe de soie.
Il y avait entre ce dernier groupe et le second un échange continuel de remarques, de rires et de plaisanteries, au milieu desquels Floridor lançait, comme d’habitude, ses quolibets, tout en mangeant sournoisement les beignets les mieux réussis.
Clotilde s’en aperçut.
--Eh bien! qu’est-ce qu’il fait donc, s’écria-t-elle en retirant vivement l’assiette; il dévore tout, ce grand squelette-là? Tu ne peux pas attendre que j’aie fini mes beignets?
--Tu ne veux donc pas qu’ils finissent par la faim? objecta le comédien, en appuyant sur le mot pour faire sentir le calembour.
--Je veux que nous mangions tous ensemble, reprit l’actrice; dis donc, Phrosine, prépare le couvert, ma petite, voilà que j’ai bientôt plus de pâte.
--Faut alors que j’aille chercher une table? demanda la jeune fille.
--Non, non, reprit Clotilde; une table serait un genre trop vertueux; faut faire un repas de grisette; mets la nappe là, sur le divan.
--Je veux bien, s’il y avait une nappe.
--Est-elle princesse au moins, depuis qu’elle a son tiers d’agent de change; prends la première chose venue.
--Un tire-botte ou un faux-col? fit observer Floridor.
--Je ne vois que ton écharpe de velours.
--Eh bien! est-ce que c’est pas bon? reprit Clotilde, qui fit jaillir la friture autour d’elle; approche seulement le cidre qui est là-bas.
--Et des verres?
--Parbleu! ma chère, regarde, cherche ce qui pourra servir. S’il faut te dire tout, alors y a pas de plaisir.
--Attendez, reprit la modiste qu’une pratique journalière avait rendue habile dans cette science d’expédients; je vas vous aider. Quand on a un peu d’idée, on trouve toujours moyen de s’arranger. J’ai donné le mois dernier un déjeuner de six couverts avec deux assiettes. Dans le _petit Dunkerque_ nous trouverons tout ce qu’il faut.
Les deux musiciens se joignirent à la modiste et trouvèrent en effet sur les étagères de curiosités, les éléments d’un service complet. Les coquilles d’huîtres perlières et les cocos sculptés tinrent lieu de verres; les assiettes furent remplacées par des fragments de mosaïque, et l’on servit à chacun, en guise de fourchettes, une belle flèche madécasse armée de son arête. L’étudiant dentiste seul fut favorisé d’un couvert chinois composé d’un cure-dents et de ses petits bâtons d’ivoire.
Un grand couteau en silex, destiné à découper, et deux urnes lacrymatoires métamorphosées en sucriers, complétèrent le service.
A sa vue Clotilde éclata de rire.