Les réprouvés et les élus (t.2)

Part 10

Chapter 103,791 wordsPublic domain

Ces calomnies et ces inductions passant de bouche en bouche, grossies par la sottise ou par la méchanceté, une sorte de ligue se forma contre les deux femmes: on les accusait sourdement de tout ce qui se faisait de mal à la ferme.

Mais, parmi les haines ainsi fomentées, il en était une plus dangereuse que toutes les autres: c’était celle de ce paysan entrevu par le lecteur lors de l’arrivée d’Honorine aux Motteux.

Romain, le fermier du Vrillet, passait depuis longtemps pour l’homme le plus redoutable du canton. L’opinion publique l’accusait même tout bas d’avoir occasionné la mort de sa sœur par ses violences; mais nul n’eût osé répéter hautement, et en sa présence, une pareille dénonciation. Capable de tous les excès quand il était poussé par la passion, il avait réussi à se faire une sauvegarde de ses emportements; la terreur qu’il inspirait lui tenait lieu d’innocence: personne ne l’avait pour ami, tout le monde évitait de se le rendre ennemi.

La propriétaire des Motteux partageait, sans l’avouer, la crainte générale. Elle se querellait bien, de temps en temps avec Romain, dont la ferme touchait à ses terres; elle le menaçait même par instants, mais tout s’arrêtait là, et le paysan, sûr d’obtenir ce qu’il voulait, pardonnait à sa voisine cette résistance plus bruyante que sérieuse.

L’arrivée d’Honorine changea cet état de choses. Affligée des débats qu’elle voyait, la jeune femme engagea la mère Louis à y couper court, en brisant tout rapport avec le fermier du Vrillet. En conséquence, les clôtures furent rétablies, un terrain qui se trouvait commun partagé, quelques comptes arriérés soumis à un arbitre et l’on cessa de se voir et de se parler.

Cette rupture, dans laquelle Romain eut tout à perdre, l’enflamma de haine contre la dame de Paris qui en avait été la conseillère innocente mais avouée. Seule, elle avait secoué ce joug de terreur qui, après avoir fait la sûreté du paysan, était insensiblement devenu son orgueil, et elle l’avait fait sans effort, sans bruit, avec une facilité indifférente qui augmentait son dépit. Aussi, lorsqu’assis à sa porte, il voyait passer cette jeune femme frêle et timide en apparence, qui avait réussi à débarrasser la mère Louis de ses exigences, son front ne manquait jamais de se plisser; ses lèvres se tordaient autour de la courte pipe serrée entre ses dents et il se demandait en lui-même comment il pourrait se venger.

Honorine ne soupçonnait ni cette rancune ni ce danger. Ne connaissant point Romain, elle n’avait pu prévoir l’effet que produiraient sur lui les mesures conseillées; son audace n’avait été que de l’ignorance et elle y persistait.

Cependant, parmi tant d’ennemis, la jeune femme avait un allié; c’était le fils même de Vorel.

Le _grand Jodane_, comme on l’appelait, avait trouvé chez sa cousine une bienveillance compatissante qui l’avait d’autant plus touché qu’elle était, pour lui, toute nouvelle. Chaque jour plus assidu près de la jeune femme, il retrouvait, à ses côtés, quelques lueurs de son intelligence avortée; il comprenait ce qu’elle disait, il avait pour elle des prévenances qui prouvaient un reste de mémoire et de raisonnement; il s’apercevait de sa gaieté et de sa tristesse; il la partageait! L’âme de l’idiot semblait prendre des forces au contact de celle d’Honorine, comme l’enfant au sein de sa mère; c’était une sorte d’allaitement spirituel qui, momentanément, renouvelait chez lui la vie et donnait à son intelligence une énergie passagère.

La jeune femme se plaisait à faire jaillir ainsi quelques étincelles de ce foyer presque éteint; elle y soufflait doucement, elle y entretenait le reste de flamme vacillante qui retenait encore son cousin dans l’humanité; elle le disputait à l’abrutissement avec une caressante sollicitude!

Contrairement à ce qu’on eût pu craindre, Vorel favorisa cette intimité de son fils avec Honorine.

Quant à celle-ci, ignorant l’orage qui la menaçait, elle s’était peu à peu accoutumée à sa nouvelle situation.

Trois mois s’écoulèrent sans y rien changer. Une lettre de Marc lui avait appris que de Luxeuil, lancé plus que jamais dans les hasards du _turff_, s’y soutenait grâce à des paris toujours heureux, et ne pensait point à elle; d’un autre côté, la mère Louis continuait à lui montrer une confiance croissante, et Françoise entrait chaque jour plus avant dans son affection.

Elle était donc aussi tranquille qu’elle pouvait l’être, lorsque, se trouvant un dimanche matin dans l’avenue des Motteux, avec la grisette, qui lui racontait son histoire, le petit Jules, occupé à cueillir des fleurettes, se redressa tout à coup au milieu de l’herbe et montra du doigt un cavalier qui venait de tourner l’avenue. Les deux femmes levèrent les yeux en même temps, et poussèrent deux cris, l’un de joie, l’autre de saisissement. Le cavalier était Marcel de Gausson.

* * * * *

Après la première surprise et les premières questions échangées, Françoise avait pris la bride du cheval de Marcel pour le conduire à la ferme et avertir madame Louis. Le jeune homme et Honorine restèrent seuls.

Celle-ci venait de prendre sur ses genoux le petit Jules, et passait les doigts dans ses cheveux bouclés; Marcel, debout devant elle, la regardait sans parler.

Il y eut une assez longue pause pendant laquelle on n’entendit que le gazouillement des oiseaux et de l’enfant. Enfin, de Gausson laissa échapper un geste douloureux.

--Et c’est ici que je vous retrouve, dit-il, comme s’il achevait tout haut une pensée commencée tout bas; vous ici, mon Dieu!...

--C’était mon seul asile, murmura Honorine.

--Ainsi, tout ce que j’avais craint s’est accompli! Ah! si j’avais pu vous parler avant mon départ, avant ce mariage....

--Ne rappelons point le passé, interrompit précipitamment Honorine; à quoi bon revenir sur ce qu’on ne peut changer? Parlez-moi de vous, de vos projets...

--Je n’en ai point, reprit de Gausson; ou plutôt, ceux de la veille sont détruits par les désirs du lendemain. Mon âme ressemble à ces malades qui cherchent une attitude moins douloureuse sans pouvoir la trouver. Il y a quelques jours encore, je songeais à partir, à quitter la France...

Honorine leva brusquement la tête.

--J’ignorais alors votre arrivée aux Motteux, continua Marcel; depuis.... j’ai réfléchi...

--Et vous avez renoncé à ce projet?

--Je veux le soumettre à votre décision.

--Comment?

--Rappelez-vous notre première entrevue, il y a trois ans, reprit-il en regardant la jeune femme; alors nous étions tous les deux libres, heureux, pleins d’espérances et je vous proposai d’associer nos joies... de devenir votre ami! Aujourd’hui tout est changé; nous voici enchaînés au passé, sombres, l’âme abattue; eh bien! je viens vous offrir de mettre en commun nos tristesses, de renouer cette amitié suspendue. Si vous acceptez, je reste, car ma vie aura retrouvé un but; je ne serai plus inutile et isolé; si vous refusez, au contraire, je pars, et cet entretien sera un adieu!

--Pourquoi une pareille alternative? dit Honorine émue; vous ne pouvez ignorer combien votre amitié m’est précieuse; mais cette amitié ne peut absorber votre vie tout entière. Vous avez d’autres joies à attendre. Qui vous oblige à devenir solidaire d’une destinée perdue, quand la vôtre est libre, riche d’avenir? Que pouvez-vous trouver dans cette association fraternelle où je n’apporterais que des afflictions sans remèdes?

--J’y trouverai... le bonheur de m’affliger avec vous, dit Marcel d’un ton plein de passion, celui de vous soutenir! Nous chercherons ensemble une distraction à vos chagrins; de bonnes actions à faire; quelque généreuse mission à remplir. Vous aurez la volonté, moi l’action. Je serai le serviteur dévoué de vos projets, et je vous rapporterai la joie de la réussite. Un jour, vous l’avez oublié peut-être, un jour vous m’avez dit:--Pourquoi ne suis-je pas votre sœur? Eh bien! ce que le hasard n’avait point voulu faire, le malheur l’aura fait; je deviendrai votre frère... Votre frère, comme les hommes sont les frères des anges.

--Hélas! c’est un beau rêve! dit la jeune femme, qui s’animait malgré elle à l’ardeur de Marcel; mais rien qu’un rêve!

--Pourquoi cela? demanda de Gausson étonné.

--Pourquoi? répéta Honorine avec une émotion embarrassée, parce qu’à la femme abandonnée le monde impose la solitude.

Le front de Marcel s’assombrit subitement, et il demeura muet. Depuis qu’il avait appris la présence d’Honorine aux Motteux, ce projet de rapprochement avait grandi en lui sans que son exaltation soupçonnât aucun obstacle. Les mots prononcés par madame de Luxeuil frappèrent ses espérances comme la flèche qui atteint l’oiseau dans les nuages. Il sentit une douleur aiguë lui traverser le cœur et demeura un instant paralysé; mais, trop loyal pour nier la vérité parce qu’elle renversait son édifice de bonheur, il reprit avec accablement:

--Vous avez raison, Madame; oui, le monde ne croit pas aux affections pures; la souffrance excite plutôt ses soupçons que sa pitié. Je ne pourrais venir à la ferme sans que mes visites fussent connues, calomniées. Ah! vous avez raison, il vaut mieux que je parte.

--Non, dit Honorine avec prière; si la malignité humaine nous défend l’intimité, elle ne nous impose point une séparation inutile. Demeurez près de nous. Je saurai du moins que vous êtes là; je vous verrai de loin en loin, j’entendrai prononcer votre nom, je penserai enfin qu’il y a, dans le voisinage, un ami qui ne m’oubliera pas, et que je puis appeler au besoin.

--Eh bien! soit, dit Marcel ranimé par cette espérance d’être encore, de loin, un protecteur pour Honorine; puisque vous le voulez, je resterai à portée de votre voix, sans me montrer; ne songeant qu’à vous, mais attendant votre appel. Seulement, laissez-moi la consolation des absents: celle de vous écrire...

Honorine voulut l’interrompre.

--Oh! ne me refusez pas! continua de Gausson avec impétuosité; songez que ce sera ma seule joie. Si le monde nous sépare, que nos esprits au moins puissent s’entendre à travers l’espace; que pouvez-vous craindre? Je ne vous écrirai que ce que vous m’auriez permis de vous dire, si j’avais pu vous voir. Je ne vous demande point de me répondre, mais de me lire, à vos heures perdues, comme vous liriez le journal d’un ami éloigné ou mort! Vous me le promettez, n’est-ce pas, Madame? Il le faut, il le faut, ou moi aussi je n’ai rien promis; si vous me refusez, je partirai. L’arrivée de la mère Louis empêcha Honorine de répondre.

L’ex-meunière venait au-devant de Marcel avec cet empressement souriant qu’elle avait toujours pour les _beaux gars_. Elle conduisit de Gausson à la ferme, où elle le força d’accepter une collation et de visiter avec elle ses étables, ses granges, son courtil. Comme elle se faisait toujours suivre par Honorine, le jeune homme multipliait les questions pour prolonger la visite et s’extasiait sur tout. Aussi, au moment de se séparer, la mère Louis déclara-t-elle que le monsieur de Paris était né pour vivre à la campagne et pour conduire une ferme.

--Qué dommage qu’y lui aient mangé, là-bas, son _saint frusquin_, ajouta-t-elle, en s’adressant à demi-voix à Honorine; maintenant faut qu’il aille chercher fortune dans les colonies.

--Dans les colonies! répéta la jeune femme étonnée.

--Ou ailleurs, reprit la fermière; toujours est-il qu’une fois parti, nous n’aurons guère chance de le revoir!

Honorine tressaillit.

--Pas vrai, voisin, reprit la fermière plus haut, et se retournant vers de Gausson; pas vrai que la dernière fois vous m’avez parlé de quitter le pays?

--En effet, dit Marcel.

--Et vous êtes décidé sur l’endroit?

--Pardon, reprit le jeune homme, en regardant Honorine avec intention; j’ai tout à l’heure expliqué à Madame mes projets.

--Ah! eh bien, qu’est-ce que c’est, _mezette_, y part?

--Non, ma mère, balbutia Honorine émue, il reste!

En acceptant l’espèce de compromis proposé par de Gausson, la jeune femme n’avait pas seulement obéi à la crainte de le voir s’éloigner; elle avait aussi cédé, sans le savoir, à sa propre inclination. Ces lettres qu’il demandait à lui écrire, et qu’elle avait d’abord refusées, elle les désirait de toute l’ardeur de son amour et de son isolement.

La première qu’elle reçut la jeta dans une agitation inexprimable. Marcel la remerciait avec effusion d’avoir consenti à cette correspondance; il lui racontait la joie qu’il trouvait à lui écrire de son donjon à demi ruiné; il réglait, pour l’avenir, l’emploi de ses journées solitaires, et cette solitude était pleine du souvenir d’Honorine.

Ainsi qu’il l’avait promis, sa lettre ne renfermait aucun aveu; mais l’amour brillait à travers, comme ces lumières qu’enveloppe un globe d’albâtre.

Pendant la journée, Honorine s’échappa dix fois pour relire cette lettre qu’elle savait par cœur le soir, et qu’elle passa une partie de la nuit à relire encore!

Celle du lendemain ne la trouva ni moins empressée ni moins ravie. Les jours se succédèrent ainsi, apportant toutes les pensées, toutes les aspirations de Marcel. Bientôt Honorine sentit le besoin de répondre; ce fut d’abord pour se plaindre d’une lettre désespérée, pour rappeler de Gausson à la résignation, au courage; son billet n’était qu’un acte d’humanité vulgaire; mais la réponse de Marcel fut si expansive, qu’il y eût eu de la cruauté à ne point poursuivre une cure si heureusement commencée. La jeune femme continua donc sans s’apercevoir du changement de rôle, et que c’était le consolateur qui maintenant devait être consolé!

La correspondance d’abord limitée aux encouragements, devint bientôt plus variée et plus intime. Au monologue avait succédé le dialogue rapide, ardent, entrecoupé! Un courant électrique s’établit du donjon à la ferme et de la ferme au donjon. On avait d’abord employé pour faire parvenir les lettres, mille expédients que créait l’adresse ou que fournissait le hasard; mais quand l’échange se fut régularisé, il fallut trouver un moyen sûr et constant. On convint donc que les lettres seraient déposées, tous les matins et tous les soirs, au creux d’un vieux pommier qui s’élevait sur le coteau, au point où finissait le fourré et où commençaient les cultures. Caché par les taillis, Marcel pouvait y arriver sans être aperçu, et Honorine trouvait l’arbre presque sur son passage, en revenant de la cabane habitée par Françoise. Rien ne devait donc éveiller les soupçons.

Un intérêt trop grave préoccupait d’ailleurs depuis quelque temps les habitants de la ferme et ceux de Trévières pour qu’ils pussent songer à surveiller les deux amants.

XII

Présages.

Parmi tous les fléaux qui parfois frappent la population des champs, il en est un plus redouté qu’aucun autre, si redouté qu’elle ne peut se résoudre à l’attribuer à Dieu et qu’elle en accuse hautement l’esprit du mal; nous voulons parler des épizooties.

C’est que, pour le paysan, le troupeau n’est point une partie de la richesse, mais toute la richesse! c’est l’instrument sans lequel la charrue demeure immobile. Les laboureurs, privés d’attelages, ressemblent à ces archers auxquels le prince Noir fit couper les trois doigts de la main droite; la vie leur devient inutile. En 1815, des chefs de bande parcouraient les fermes de l’ouest en criant aux paysans:

--Envoie tes fils aux chouans ou nous tuons tes bœufs.

Et les paysans obéissaient.

Quand l’inondation ou l’incendie ravagent les campagnes, on peut leur disputer une part des richesses; quand le choléra décime les familles, ceux qui échappent se consolent par le travail ou la prière; mais, après l’épizootie, nulle ressource! Il faut rendre au maître la ferme qu’on ne peut plus cultiver et quitter la paroisse où l’on était connu pour aller demander, à son tour, le pain journalier que l’on donnait autrefois!

Or, ce fléau terrible menaçait le Bessin depuis plus de deux mois. Il avait été jusqu’alors combattu par un certain Roc Jallu, espèce de sorcier, étranger au pays, dont on racontait des merveilles. Mais le mal, arrêté par lui sur un point du département, reparaissait aussitôt ailleurs et tenait la population entière dans l’inquiétude.

Bien que par un heureux et singulier privilége Trévières eût échappé jusqu’alors à la contagion, on s’en préoccupait vivement dans la paroisse, non pour s’y préparer (la prévoyance est une vertu inconnue du peuple), mais pour en parler.

Un soir, tous les gens de la ferme se trouvaient réunis dans une salle basse où l’on prenait en commun les repas. La journée avait été orageuse; un brouillard pluvieux couvrait le ciel, et bien que l’on fût au mois de juin, la nuit était sans étoiles.

Un vent tiède et lourd grondait à travers les hangars vides ou faisait crier la girouette rouillée de la chapelle. Le feu allumé pour préparer le repas s’éteignait au foyer, et la _puette_ (chandelle de résine) elle-même ne jetait qu’une clarté trouble qui donnait aux objets des formes incertaines. Il y avait enfin dans l’air je ne sais quoi de triste et d’étouffant qui oppressait toute expansion de vie, une atmosphère de plomb par laquelle on se sentait douloureusement alourdi.

Malgré l’insensibilité nerveuse ordinaire aux paysans, les gens de la ferme éprouvaient eux-mêmes l’influence de cette sombre soirée. La conversation était plus languissante et les funestes prévisions avaient remplacé les plaisanteries de la veillée.

On parlait depuis quelques jours de bestiaux morts à Balleroy; le tour de Trévières ne pouvait tarder à venir.

Un des garçons de charrue fit observer que M. Vorel était parti depuis la veille pour Bayeux où il était appelé, avec les autres maires de l’arrondissement, afin de chercher les mesures à prendre contre la mortalité des troupeaux. Le vieux berger Micou tira sa pipe, regarda le foyer et secoua la tête. C’était sa manière habituelle, toutes les fois qu’il voulait dire quelque chose de grave.

Anselme Micou, qui se trouvait à la ferme avant qu’elle eût été acquise par la mère Louis, appartenait à cette race de bergers sentencieux et songeurs auxquels la crédulité de nos paysans attribue une seconde vue. Il avait passé quarante années à parcourir les friches, à la suite de son troupeau, à voir les étoiles se lever et mourir, à observer le vol des hirondelles de mer, à écouter les mille voix du crépuscule ou du soir, et ces contemplations solitaires avaient amené chez lui une sorte d’exaltation intérieure. Il parlait rarement, mais ses paroles avaient toujours quelque chose de solennel, de prophétique.

Au geste bien connu qu’il venait de faire, tous les regards s’étaient tournés vers lui; le vieux Micou demeura quelque temps muet, puis, retournant vers les gens de la ferme son visage tanné et plissé de rides:

--Les _monsieurs_ de Bayeux auront beau faire, dit-il, y n’empêcheront pas les malheurs qui se préparent pour le pays.

--Y a donc eu des signes, _vieu_ Anselme? demanda une jeune servante effrayée.

--Y a toujours des signes pour ceux qui voient, répliqua Micou.

--Et vous avez vu qué’q’chose? reprirent plusieurs voix.

--J’ai vu que le diable _vellinait_ (rôdait) autour de la paroisse: la nuit dernière il était chez Romain.

Tous les assistants se regardèrent.

--Comment donc que vous savez ça? demanda le garçon de charrue.

Le berger secoua les cendres de sa pipe éteinte.

--Vous connaissez bien tous la _viette_ (sentier) qui conduit de la route d’Isigny aux Motteux? demanda-t-il.

--Oui, répliqua la jeune servante; elle passe devant la maison de Romain.

--Pour lors donc, je revenais hier dans la _serence_ (soirée) de conduire au boucher les moutons que mam’Louis avait vendus et j’allais passer le _riolet_ (petit ruisseau), quand je vois tout à coup je ne sais quoi dans le sombre, ça allait sans pieds et sans rien, à travers l’herbe, jusqu’à la petite cour de Romain.

Plusieurs exclamations d’étonnement l’interrompirent.

--J’m’étais arrêté tout coi, reprit le berger avec son calme habituel, j’attendais d’voir la chose là où y avait d’la lune; ça glissa tout doucettement le long d’la grange et ça arriva en pleine clarté!.... C’était un buisson.

--Un buisson qui marchait? répéta tout le monde.

--Ça en avait la mine du moins, continua Micou, ça avait d’la branche et d’la feuille; mais j’ai ben compris su l’moment c’qu’en était et j’ai fait autour de moi, avec mon bâton, le cercle de conservation; alors le buisson s’est approché des étables et il est entré dedans.

--Dans l’étable?

--Où il est resté _cunché_ (caché) un tantinet; après quoi j’l’ai vu ressortir, il a passé devant moi en _halaisant_ (haletant) comme un être de chair et y s’est perdu dans les _vignots_ (joncs marins).

Les paysans se regardèrent avec une expression dans laquelle l’étonnement se mêlait à l’inquiétude.

--Quoi donc qu’ça peut être? demanda le garçon de charrue; on n’a jamais entendu parler de rien d’pareil dans le pays; c’est ni un _varou_ ni le _rongeur d’os de Bayeux_.

--Dans mon pays, fit observer une des servantes qui portait la coiffure des environs de Falaise, y a ben _tarane_ et _farloro_; mais y paraissent avec des figures comme le monde vivant et tout brillants de flammes.

--Chez nous, ajouta un gars de Domfront, on s’défie surtout de la _Mazarine_ qu’est la mère de tous les mauvais esprits, mais toutefois et quantes on la voit, c’est avec l’air d’une _housta_ (femme-hommasse) et non pas d’un buisson.

--Quoi donc qu’ça peut être? reprirent en chœur les assistants, dont les regards s’arrêtèrent sur le berger pour lui demander l’explication de sa vision.

--On ne l’saura ben que trop tôt! répliqua Micou d’un air triste. Quand les choses vont pas à l’ordinaire, voyez-vous, c’est que l’bon Dieu s’est _écaré_ (impatienté) contre ceux d’en bas et qu’y veut _effriter_ (effrayer) par un exemple. Romain est dur avec les pauvres gens, il a donné un mauvais coup à sa sœur qui en est morte; le bon Dieu n’oublie pas ça, non; et il faudra ben que le fermier du Vrillet _ravoue_ (répare) ses mauvaisetés.

Honorine, placée à quelques pas du cercle de paysans, près de la mère Louis, qui sommeillait dans son fauteuil de jonc, et de Françoise, occupée à bercer son fils sur ses genoux, n’avait jusqu’alors pris aucune part à la conversation. Mais à ces derniers mots, elle se tourna vers Micou et lui dit en souriant:

--Alors vous pensez que la punition s’arrêtera à Romain, vieil Anselme, et que les braves gens n’auront rien à craindre?

--Perjou! s’écria le garçon de charrue: ça ne serait pas juste si nous étions _housqués_ (punis) pour l’homme du Vrillet; faudra que le malheur s’arrête à lui et à son fait.

--Oui, s’il n’y a qu’un pécheur dans le pays, reprit Micou; mais si on les trouve à _grouée_ (en quantité) faudra ben que le bon Dieu frappe partout. Ah! il y a longtemps que je dis qu’y s’lassera; mais on est _calard_ (paresseux) pour sortir du mal; et ben v’là le jour où faudra faire ses comptes; y aura des signes...

Un éclair, suivi d’un cri terrible, interrompit le berger. Les paysans effrayés se retournèrent. Françoise pâle, le corps rejeté en arrière et enveloppant son enfant d’un de ses bras, comme pour le défendre, montrait de l’autre main la fenêtre ouverte. Tous les yeux prirent cette direction; mais l’éclair avait passé et l’on n’apercevait plus au dehors qu’un abîme obscur.

--Qu’est-ce qui a _ripé_ (crié)? dit la mère Louis éveillée en sursaut.

--Quoi donc est-ce que vous avez, ajoutèrent les voix des domestiques?

--Je l’ai vu, bégaya Françoise, là, j’en suis sûre.

--Qui ça?

--Il était grand comme lui... et tout blanc...

--Blanc? Ah! Jésus! c’est un _raparat_ (fantôme)! s’écrièrent les servantes.

--Non, reprit Françoise qui serrait son enfant contre elle; non... c’était un des assassins... de M. Marc.

--Un assassin! répétèrent toutes les voix.

Il y eut une courte pause, puis deux des garçons se levèrent.

--Faut voir, dirent-ils en décrochant, l’un une vieille hallebarde suspendue au mur, l’autre un fusil.

La mère Louis se leva également et saisit une fourche neuve que l’on venait d’emmancher.