Les réprouvés et les élus (t.1)

Part 23

Chapter 231,311 wordsPublic domain

Honorine poussa un gémissement et cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.

--On vous l’a imposé, s’écria-t-il; vous avez cédé à la violence?

--Non, répliqua la jeune fille toujours pressée sur son cœur, non; il le fallait... j’ai consenti... pour ma mère.

--Que dites-vous?

--Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la lettre!...

--Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous forçât?...

La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le tendit, sans lever les yeux, à M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom sur l’adresse, celui-ci l’ouvrit précipitamment et le parcourut, mais arrivé à la signature, il jeta un cri.

--Nancy, répéta-t-il, et ce billet m’est adressé! malheureuse! mais ce n’est pas ta mère qui l’a écrit, c’est un faux!

Honorine se redressa égarée et madame de Luxeuil jeta au marquis un regard d’épouvante. Celui-ci hésita un instant, puis la rassurant d’un geste, il se glissa vers la porte, qui était restée ouverte, et disparut...

Quant au duc, après avoir de nouveau parcouru le billet il s’était levé et avait fait un pas vers la comtesse.

Les rides de son front chauve frémissaient d’indignation, et ses yeux lançaient des éclairs. La tête rejetée en arrière, froissant le billet dans une de ses mains crispées, et l’autre étendue avec un geste de commandement et de menace, il était à la fois si majestueux et si terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascinée.

--C’est vous qui avez écrit cette lettre infâme, dit-il d’un accent bas et entrecoupé; c’est vous ou plutôt cet homme qui vient de fuir et qui s’est exercé de longue main à cette habileté de faussaire. Ainsi, rien ne vous a coûté pour vaincre la résistance de cette enfant... pour vous enrichir de ses dépouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le complot de cette femme réussît! et le monde la compte au nombre de ses élus! et elle aura pu briser impunément le bonheur de la fille et l’honneur de la mère?... Non, qu’elle rétracte au moins ses mensonges!

Il s’était avancé vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La comtesse effrayée voulut se dégager; mais le vieillard, dressé de toute sa hauteur, ses cheveux blancs épars et l’œil implacable, la tint immobile.

--Demandez grâce, Madame, dit-il d’une voix fulminante, demandez grâce à celle que vous avez calomniée après l’avoir fait mourir!

Et forçant la comtesse à plier sur ses genoux, il la fit tomber à ses pieds.

Là, suffoquée de honte, de rage et d’épouvante, elle ne put que pousser un cri.

M. Vorel, jusqu’alors témoin impassible, pensa qu’il devait enfin s’interposer. Au premier mot qu’il prononça, M. de Saint-Alofe, rappelé à lui-même, laissa aller la main qu’il tenait.

--Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours été regardée comme indigne d’un gentilhomme, dit le médecin avec son accent doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil à se relever; les reproches et les emportements sont d’ailleurs inutiles désormais, et ne peuvent rien changer à ce qui est accompli.

--Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un mariage surpris par la fraude peut être rompu, et je jure d’y employer tous mes efforts.

Honorine qui était restée à la même place atterrée et étrangère à tout ce qui venait de se passer, releva la tête à ces derniers mots.

--Rompre mon mariage! s’écria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien possible? ah! s’il est vrai, ne m’abandonnez pas! ma mère m’a confiée à vous, monsieur le duc: c’est à vous de me sauver; emmenez-moi!

--Que dit-elle? interrompit la comtesse.

--Oui, reprit impétueusement Honorine, il est mon protecteur légitime, c’est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps près de ceux qui m’ont lâchement trompée!...

--Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu’à ce que les juges aient prononcé, elle ne peut demeurer ici.

--Emmenez-moi, s’écria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra s’opposer!... par pitié emmenez-moi!

--Restez! dit une voix qui retentit tout à coup derrière elle.

Honorine se détourna et aperçut M. de Chanteaux qui venait d’entrer avec un inconnu en écharpe.

Elle recula effrayée.

--Que mademoiselle se rassure, dit poliment l’inconnu: nous cherchons M. le duc de Saint-Alofe.

--C’est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli à la vue de l’écharpe.

Celui qui la portait s’inclina légèrement.

--Monsieur le duc n’a-t-il point habité la maison du docteur Monard, à Vanvres? demanda-t-il.

--En effet, répondit M. de Saint-Alofe.

--Et il s’en est échappé il y a cinq années?

--Il est vrai.

L’étranger fit un pas en avant.

--Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrête!

Le duc courba la tête avec un gémissement; Honorine regarda le commissaire.

--L’arrêter! s’écria-t-elle, et par quel ordre?

Il lui présenta un papier.

--En vertu d’un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement, lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux.

--Que dites-vous?

--Donnant, en outre, audit marquis l’autorisation de faire enfermer son pupille.

--Se peut-il!... et la cause d’un pareil arrêt, Monsieur?

--La cause! répéta le commissaire, avec un peu d’embarras en tournant les yeux vers le vieillard.

--Eh bien?...

--Eh bien, Mademoiselle, la cause... c’est que M. le duc de Saint-Alofe est fou!

Le coup était si terrible, et il avait été précédé de tant d’émotions affreuses, qu’Honorine eut à peine la force de pousser un cri; elle regarda le duc, chancela, étendit les mains pour chercher un appui, et tomba dans les bras de Vorel, qui s’était avancé pour la soutenir.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE

Pages.

Au lecteur. 1

I. Une maison isolée. 5

II. Les trois compagnons. 19

III. Les parents. 40

IV. La tutelle. 57

V. Seize ans après. 65

VI. La Forge des Buttes. 74

VII. Trois amis du grand monde. 87

VIII. La villa de madame de Luxeuil. 98

IX. Le vieux portrait. 106

X. L’agneau blanc. 114

XI. Esquisses du grand monde. 122

XII. Une maison de la rue des Morts. 137

XIII. Un vieil ami du genre humain. 146

XIV. Une fille mère. 153

XV. Le ménage de mademoiselle Clotilde. 163

XVI. Un complot de famille. 178

XVII. La révélation. 188

XVIII. . . . . . 198

XIX. Une fête dans un grenier. 213

XX. M. Michel. 221

XXI. Les deux cousins. 232

XXII. Esquisses du peuple. 240

XXIII. Une rencontre. 255

XXIV. Denoûment. 265

XXV. Le voyageur de l’hôtel des Étrangers. 278

XXVI. La mère Louis. 292

XXVII. L’idée fixe. 303

XXVIII. Explications. 314

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.

NOTES:

[A] Ecolier qui se rend à la ville pour étudier et se préparer à recevoir les ordres sacrés. Les _kloareks_ bretons forment une classe à part dans la race armoricaine; c’est l’anneau vivant qui lie la vieille tradition aux idées plus nouvelles. (_Voir les derniers Bretons._)

[B] Nom donné par les chouans aux patriotes.

[C] Tous ces faits sont réels et se sont passés vers la fin de l’Empire, non à Tours, mais dans une grande ville de l’ouest, où les souvenirs de ces étranges divertissements sont encore vivants dans toutes les mémoires. Des faits analogues se reproduisirent, du reste, sur plusieurs points de la France.

[D] Nom que les maçons se donnent entre eux.

[E] Tout ceci n’est point _inventé_; voyez le curieux ouvrage du docteur Villermé: _Tableau de l’état physique et normal des ouvriers_, où il analyse, d’après des conversations avec des travailleurs, les causes les plus ordinaires de l’ivrognerie parmi les ouvriers.

[F] Expression employée par les ouvriers des fabriques pour désigner les ouvrières qui quittent le travail à la brune pour chercher aventure.

[G] Cette expression et les suivantes sont empruntées au patois normand.

* * * * *

On a effectué les corrections suivantes:

Rentré en France sous le Consultat=> Rentré en France sous le Consulat {pg 73}

dévouememt=> dévouement {pg 133}

reprit-il résolument=> reprit-il résolûment {pg 181}

le le baisai avec un brisement=> je le baisai avec un brisement {pg 271}

End of Project Gutenberg's Les réprouvés et les élus, by Émile Souvestre