Les quinze joyes de mariage Conforme au manuscript de la bibliothèque publique de Rouen
Part 7
La dixiesme joye de mariage, si est quant celuy qui est marié s’est mis dedans la nasse, pource qu’il a veu les aultres poissons qui se esbanoioient dedens, ce luy sembloit; et a tant travaillé qu’il a trouvé l’entrée pour estre à ses plaisirs et deliz, comme dit est. Et peut l’en dire que l’on le fait entrer en la nasse de mariage comme l’oyselleur fait venir les oiseaux de riviere dedens la forme[311], par certains autres oiseaux affectiés[312], qui sont attachés en la forme, et leur donne à menger du grain; et les aultres oyseaux, qui ne font que voller de riviere en riviere pour trouver viande qui leur plaist, cuident qu’ilz soient bien aises. Hellas! ils ne le sont pas: car ils sont tenus chacun par le pié attachié, et sont apportez à l’hostel en ung pennier l’un sur l’autre à grant douleur, contre leur nature. Moult fussent aises les pouvres oiseaux prisonniers si fussent en la liberté que sont les autres, qui povent aller de riviere en riviere, et taster de toutes viandes. Mais quand ils voient les aultres pasturer comme dit est, ilz se mectent avecques eux à grans vollées et grand haste, que l’un ne atent point l’autre, sinon aucuns oiseaux rusés, qui ont veu et ouy parler de la fourme, et l’ont bien retenu, et ne l’ont pas mis en nonchalloir, mais s’en tirent arriere comme du feu. Car les pouvres oiseaux qui sont dedens ont perdu leur liberté, que jamès ne recouvreront, mais demoureront en servage tousjours; et qui pis est, on leur abrege leurs jours. Mais non obstant ce, celui qui est marié, dont nous parlons, a avisé à se mectre le moins mal qu’il a peu; ou à l’aventure le fait sans gueres y aviser. Et que que soit, il cuide avoir joies, delices et esbatemens là où il est mis aucunesfois; mès il a trouvé tout le contraire. Et aucunesfois avient, par ne scey quelles choses, que l’en dit que ce sont envoustemens, carathemens[313] ou malefices, que sa femme ne l’ameroit jamès; et lui est avis, ce dit à sa cousine ou à sa mere, qui la blasme, que quant elle est emprès son mary, que la chair li espoint comme asguilles[314], ne jamès ne feroit amour ne plaisir à son mary. Et dit encore qu’il ne peut rien faire, sinon quant il plaist à ceulx qui ont fait le sort, combien qu’ilz en ont bien grant voulenté. Voiez-cy bien grans tourmens, ce me semble; comme qui auroit grant soif, et auroit la bouche touchant à l’eaue, et ne porroit boire. Et avient souvent que telles femmes, qui sont en tel estat, ont un amy, que quand ilz sont ensemble il n’est pas envoulsté, mais se aide bien de ses membres, o l’aide qu’ilz y mectent.
Aussi avient souvent que le mari, par le mauvès gouvernement de sa femme et de son amy, s’en apperçoit, et la batra. Et aucunesfoiz elle pourchace à lui faire villennie, qui est avenu à pluseurs. Et aucunesfois avient que, pour les malles noises qu’il li maine[315], et aussi qu’il la bat, qu’elle se va et plante son mary pour raverdy: mais non obstant, il en est aucuns mariz qui enragent, et serchent et quierent par-tout, et vouldroyent avoir donné tout leur meuble qu’ilz l’eussent trouvée. Et quand elle s’est bien prou esbatue de son amy[316], et voit la bonne volonté de son mary, elle a aucuns de ses amis qui traictent avecques la mere, qu’elle die qu’elle a tousjours esté avecques elle, et que la pouvre fille s’en estoit allée pource qu’il la vouloit affoller. «Je ameroye mieulx, fait la mere au mary, que la me baillassez du tout, que la battre ainsi; car je scey bien que ma fille ne vous fist oncques faulte.» Et lui en fait grand serement. «Or regardez, fait-elle, si elle fust de mauvès gouvernement[317], la pouvre fille estoit perdue par vostre faute.» Et sachez qu’il est avenu à aucuns que l’en leur faisoit boire de mauvès brouez, affin de porter les braies[318], ou pour autres choses pires.
Il avient aucunesfois que l’ome ou la femme demandent estre separez: le mary aucunesfois accuse sa femme, et la femme accuse son mary. Ilz se sont mis en la nasse, et en voulissent estre dehors; il n’est pas temps de s’en repentir. Ilz pledoient fort: et avient aucunesfois, pource qu’ilz ne alleguent pas causes suffisans pour avoir separation, ou ne preuvent pas suffisamment leur entencion, le juge dit par jugement qu’ilz tiendront leurs mariages, et les amonneste. En oultre les biens où ilz estoyent premierement, ilz ont ce lopin davantage; car ils ne estoient pas assez bien: et en oultre se sont fait moquer à tous. Aucunesfois avient qu’ilz alleguent causes suffisantes l’un contre l’autre; pour quoy le juge par jugement les separe, et leur deffent à grousses paines qu’ilz se tiennent chastement en continence. Mais veez-cy qu’il en avient: l’un ou l’autre, ou tous deux, se maintiennent follement, et font leur voulentez où il leur plaist. Aucunesfois une telle femme s’en va de chambre en chambre, à une bonne ville, et fait tout son plesir. Ilz se cuident estre mis hors de la nasse, et cuident estre eschappez; mais ils sont pis que devant. Or est l’homme, de quelque estat qu’il soit, gasté et affolé en ce monde, et la femme aussi: ilz ne se povent plus marier la vie durant de l’un ou de l’autre; s’ils ont grans possessions et sont de grant lieu, leur nom est perdu, et mourront sans heritiers. L’homme est moult à honte de sa femme, qui est vulgairement affolée[319]: car à l’aventure quelque gallant la tient à sa meson davant lui honteusement. Et me semble que c’est ung des grands tourmens que home peut avoir. Or a il du mesnage! Ainsi use sa vie en la nasse en douleurs et en tourmens, où il vivra languissant tousjours et finera miserablement ses jours.
LA ONZIESME JOYE.
La onziesme joye de mariage, si est quant ung gentil gallant, jeune et jolis, s’en va par païs gaiement, et est en franchise, et peut aller de lieu en lieu à son plesir sans nul empeschement; et va au long de l’an en pluseurs lieux, et par especial où il sceit dames, damoiselles, bourgeoises ou aultres femmes, selon l’estat dont il est: et pource qu’il est jeune, vert et gracieux et amoureux, et est encor simple, bien bejaune[320], il ne s’esmoye de nulle chose, fors de ses delits et plaisances trouver. A l’aventure il a pere et mere, ou l’un ou l’autre, à qui il est toute leur joye, et n’ont enfant que lui, et pource le montent et appareillent bien: ou à l’advanture il est seigneur de terre nouvellement, et va gaillardement par pays en bonnes compagnies et en bons lieux, et s’il trouve aucune dame, damoiselle, bourgeoise ou aultre qui eust affaire de luy, il s’emploieroit volontiers.
Et vient en un houstel où il a une belle damoiselle, qui est à l’aventure de plus haut lignage que lui, ou moindre, ou est bourgeoise ou d’aultre estat: mais quoy que soit, elle est belle et honneste, et de si très-belle maniere que c’est merveilles. Et pource que et est si belle et si bien renommée, elle a esté plus prisée et plus priée, et y sont venuz plus de supplians. Et à l’aventure en y a eu tant, qu’il en y a eu ung qui tant luy a ouffert de raison[321] qu’elle ne a peu refuser; car femme raisonnable et de bonne complession sanguine est franche et debonnaire, et ne pourroit jamès resfuser une supplication, si celui est tel qui la présente qu’il face poursuite suffisante et convenable; combien que toutes les autres de toutes les complessions entendent bien raison, s’il y a qui bien leur donne à entendre la matiere. Et retournons à la jeune damoiselle, laquelle par importunité et oppression d’un pouvre compaignon, qui par pluseurs foiz lui a dites ses complaintes, luy a octroyé ce qu’il lui demandoit; et à l’aventure et est fille de la meson, niepce ou parente, et est tellement avenu qu’elle est grousse; à laquelle chouse n’y a remede sinon le celer, et reparer la chouse à mieulx que l’on peut. Et aussi la dame, qui l’a sceu, qui est assez sage femme, y mectra, si Dieu plaist, bonne provision[322]; et le pouvre home qui a ce fait en est banny et n’y vient plus. Et feist voulentiers la dame tant qu’il la prenist à femme; mais à l’aventure est-ce un pouvre clerc ou d’aultre estat que l’en ne la lui baillera pas, ou à l’aventure est marié, qui avient souvent. Et Dieu en pugnist aucunesfois les mariez par semblable paine; car ils trahissent leurs femmes, qui est follie, car ilz ne sçavent pas tout ce que l’en fait: quar la femme qui se sent envillenie[323] ne vault riens si et ne met paine à en avoir retour[324].
Il faut prendre la chouse comme elle est advenue à la pouvre fille, qui est grousse, et n’a gueres de temps, et elle mesmes n’en sceit riens, car elle n’est que ung enfant qui ne sceit que c’est; mais la dame, qui sceit assez de chouses, l’a bien cogneu, car la pouvre fille vomist au matin et devient pasle. Or s’avise la dame, qui sçait tout le Vieil Testament et le Nouvel[325], et appelle la fille bien secretement. «Vien-cza, fait-el; je t’ay autresfois dit que tu es perdue et deshonnourée d’avoir fait ce que tu as fait; mais ce qui est fait est fait; ge cognois bien que tu es grousse, dis m’en la vérité.--Par ma foy, fait la jeune fille, qui n’est que ung jeune tendron qui ne fait encore que vitailler[326] entre XV et XVII ans, Madame, je n’en sceis riens.--Il me semble, dit la dame, que quant vient au matin je te voy vomir et fere telle contenance et telle.--Vrayment, fait-elle, Madame, il est vray que le cuer me fait mal.--Ha a! fait la dame, tu es grousse, sans faulte: ne sonne mot, et n’en fay semblant à personne du monde; et garde bien que tu faces ce que je te diray.--Voulentiers, Madame, fait l’enfanton.--N’as-tu pas veu, fait la dame, tel escuier qui vient souvent ciens?--Oil vraiement, Madame.--Or avise bien, quar il viendra demain; et garde que tu lui faces bonne chiere et de bonne maniere. Et quant tu verras que moy et les aultres gentils hommes et femmes parlerons ensemble les ungs aux aultres, gete tousjours les yeulx sur lui bien doulcement de bonne maniere, et fay ainsi.» Lors elle lui monstre comment elle fera. «Et S’il parle à toy, escoute-le voulentiers et doulcement, et lui respons bien courtoisement: et s’il te prie d’amours, garde que tu l’escoutes bien et l’en mercie; mès dy lui que tu ne sceis que c’est, et que encore ne le veulx-tu pas savoir: car femme est mallement ourgueilleuse, que que nul die, qui ne veult escouter parler les gens qui lui veulent faire plaisir. Et s’il te veult donner or ou argent, n’en pren point; mais s’il te présente ennel[327], sainture au aultre chouse, refuses-les doulcement, mais en la parfin prens-les pour l’amour de luy, sans y penser mal ne villenie: et quant il prendra congié, demande lui si l’en le verra mès en piece.--Voulentiers, Madame», fait la damoiselle.
Or s’en vient le gentil gallant, qui sera mis en la nasse, car la dame le veult marier, si elle peut, à la damoiselle, car il est très-bien herité[328], et est simple et béjaune: si en sera Martin de Cambray, car il en sera saint sur le baudroy[329]. Or s’en vient voir les damoiselles, car il est trop aise; il a très-bonne chiere, car toutes ont tendu leurs engins à le prendre. Ilz vont disner, et fait bonne chere. Après disner, la dame prend ung chevalier ou ung escuyer, et se siet, et les aultres aussi se séent pour parler et galler ensemble. Le gallant se tient près la fillete, et parlent ensemble; et quoi que soit, il s’avance et la prend par la main, et lui dit: «Pleust à Dieu, ma damoiselle, que vous sceussés mes pensées!--Vos pensées! fait-elle; et comment les pourroye-je sçavoir si vous ne les me disiez? Pensez-vous, fait-elle, chouse que vous ne me devez bien dire?--Par ma foy, fait-il, nanil, je ne pense chouse que je ne voulisse bien que vous sceussés; mais je vouldroye bien que vous sceussés mes pensées sans que je les vous disse.--Vraiement, fait-elle en riant, vous me dites chouse qui ne se pourroit faire.--S’il vous plaisoit, fait-il, mès que vous n’y eusses desplesir, je les vous diroye.--Sire, fait-el, dites ce qu’il vous plaira, car je scey bien que vous ne me direz que bien.--Dame, fait-il, je suis ung pouvre gentilhomme, et scey bien que je ne suis pas digne de desservir[330] que je soye vostre amy par amours, quar vous estes belle et gente et gracieuse, et plaine de touz les biens qui furent oncques mis par nature en damoiselle; mès s’il vous plaisoit me faire l’honneur qu’il fust ainsi, je me ouse bien vanter que de bonne voulenté, de diligence et de touz les services que home pourroit faire, je vous serviroye, et ne vous lesseroye point, pour nulle chose qui en deust avenir, et garderoye vostre honneur plus que le mien.--Grant merciz, fait-elle, Sire; mès pour Dieu ne me parlez de telles chouses, car je ne sçay que c’est ne ne veil sçavoir: car ce n’est pas ce que Madame m’ensaigne tous les jours.--Par ma foy, fait-il, ma damoyselle, Madame dont vous parlez est une très-bonne dame; mais elle n’en sçauroit jà rien, s’il vous plaisoit, car je m’y gouverneroye tout à vostre plesir.--Et, beau Sire, je ouï parler l’autre jour de vous marier. Bien m’esmerveille dont vous vient parler de telles paroles?--Par ma foy, ma damoyselle, s’il vous plaisoit, je ne me mariroye jamais tant qu’il vous plairoit que je fusse vostre serviteur.--Ce ne seroit pas, fait-elle, vostre prouffit ne le mien; et voz amis ne le conseilleroient pas: et aussi, vouldriés-vous bien que je fusse deshonnourée?--Par ma foy, fait-il, ma damoiselle, je ameroye mieulx estre mort.--Pour Dieu, fait-elle, taisez-vous; car si Madame s’en apercevoit je seroye gastée.» Et à l’aventure la dame lui a fait signe que elle se taise, pour ce qu’elle a paour que elle ne joue pas bien son personnage. Lors il li baille par dessoubz la main ung annel ou autre chose, et lui dit: «Je vous pri, ma damoiselle, gardez cecy pour l’amour de moy.--Certes, fait-elle, je ne le prendray point.--Hellas! fait-il, ma damoiselle, je vous en prie.» Il le lui met en la main, et elle le prent et dit: «Je le prendray donc pour l’amour de vous, sans y penser à nul mal, mais en tout honneur.»
Lors la dame dit aux gentilzhommes, dont il y en a à l’aventure des parens de la jeune damoiselle: «Il convient, fait-elle, que nous aillons demain en pelerinage à Nostre-Dame de tel lieu.--Vraiement font-ilz, Madame, c’est très-bien dit.» Ilz vont souper, et tousjours mectent le gallant près la damoiselle, qui tousjours fait bien son personnage, tant et tellement qu’il est tout alumé et embrasé de s’amour, car jeune homme en tel cas ne sceit que il fait.
Or vient le lendemain, qu’ilz montent à cheval, et n’y a cheval qui porte derriere, ce dient-ils touz, que celui du gallant, dont il a grant joye, car l’en lui baille la damoiselle derriere lui: elle l’embrasse à cheval pour soy tenir, et Dieu sceit s’il est bien aise; car il voudroit avoir donné à present un grant loppin de sa terre et qu’il la tenist à son plesir. Il s’approuche fort d’entrer en la nasse. Or font leur veage en bonne devocion, Dieu le sceit. Ils retournent disner à l’oustel, car le veage n’a esté fait que pour enveloper l’autre. Tousjours est le gallant près de la fille. Quand vient après disner, la dame s’en va en sa chambre, et demande à la fille: «Avant, fait-elle, dy moy comment tu as besongné.--Par mon serement, Madame, fait-elle, il ne m’a finé a journée de prier[331]»; et luy compte tout.--«Or avant, fait-elle, respons luy bien sagement, et lui dy que l’en parle de te marier, mais que tu ne le veulx point estre encores: et s’il se ouffroit à te prendre, mercie le, et lui dy que tu m’en parleras, et qu’il est l’omme du monde que tu aimeroies mieulx.»
Puis s’en vont touz au jardin et vont jouant par les violliers et trailles[332], et le gallant dit à la fille: «Pour Dieu, m’amie, aiez mercy de moy.--Hellas! fait-elle, je vous prie, ne m’en parlez plus, ou je lesseray vostre compaygnie. Vouldriez-vous, fait-el, que je perdisse mon honneur? N’avez-vous point ouy dire que l’en parle de me marier?--Par m’ame, fait-il, je ne vouldroie rien blasmer, mès il m’est avis que suy aussi bien à la vallue de vous faire service et plaisir comme est celui dont j’ay ouy parler.--Par ma foy, fait-elle, je scey bien que ouy mieulx, et vouldroie bien qu’il vous ressemblast.--Grant mercy, fait-il, ma damoiselle; je voy bien que de vostre courtoisie vous me prisez plus que je ne suy digne; mais s’il vous plaisoit me faire l’onneur, je m’en tiendroye pour bien honnouré.--Grant merciz, Sire, fait-elle; il conviendroit parler à Madame et à mes amis.--Si je savoye qu’il pleust y entendre, fait-il, je leur en parleroye.--Pour Dieu, fait-el, ne dites pas que vous m’en avez parlé, ne que je vous en aye tenu parolles, quar je seroye morte,--Non ferai-ge», fait-il.
Il s’en va tantoust, et en parle à la dame moult humblement, car il a grand paour qu’elle le refuse. Briefment, tant que la chose est celée, ils le fiancent ou autrement le font tout par eulx, et passent tout outre sans parler à nul homme, comme il avient souvent, et à l’aventure les font coucher ensemble. Le pouvre homme est en la nasse, et s’est marié sans en parler à pere ne à mere, qui en sont si doulans que c’est merveilles; car ilz savoient que ce n’estoit pas mariage pour luy, et ont ouy dire des nouvelles assez de ce que est, et ils sont entre la mort et la vie. Ilz font les nopces sans bans et sans selles[333], à l’aventure, quar il lui tarde moult qu’il la tienge[334], et aussi les amis de la fille ont paour qu’il y ait aucun empeschement. La nuit vient, et sachez que la mere a bien introduite[335] la fille, et enseignée qu’elle luy donne de grans estorces, et qu’elle guische[336] en maintes manieres, ainsi que une pucelle doit faire; et lui a bien aprins la dame que quant elle sentira faulser la piece, elle giete ung cry d’alaine souppireux, ainsi comme d’une personne qui se met à coup[337] tout nud en l’eaue froide jusques aux mamelles, et ne l’a pas acoustumé. Ainsi le fait, et joue très-bien son personnage, quar il n’est riens si sachant comme est femme en ce qu’elle veult faire touchant la matiere secrette.
Les chouses sont bien jusques à l’autre assise; mais veez-cy qu’il en avient. Le pere et la mere sont tant courrocé que c’est merveilles; mès non obstant, pitié et amour qu’ilz ont à leur enfant leur fait recuillir le galant et sa femme. Mais veez-cy plus grant mal qu’il avient, car la pouvre femme a eu enfant à deux, à trois ou à quatre mois, et ne se peut celer. Lors toutes les joies du temps passé retournent en tristesses. S’il est tel qu’il la mecte hors, et sera honte, et tel le saura qui n’en sauroit riens; et ne se pourra plus marier; et sachez qu’elle ne s’espargnera pas. Et s’il la tient, elle ne le amera jamès, ne lui elle, et se aidera de tout ce qu’elle pourra. D’aultre part, il luy retraira souvent son fait, et à l’aventure la batra, ne jamais bon mesnage ilz ne tiendront ensemble. Mais non obstant il est en la nasse, dont il ne eschappera point, mais y sera en languissant tousjours et finera miserablement ses jours.
LA DOUZIESME JOYE.
La douziesme joye de mariage, si est quant le jeune homme est tant allé et venu qu’il a trouvé l’entrée de la nasse, et est entré dedens, et a trouvé femme telle qu’il la demandoit. Et à l’aventure il luy fust bien mestier d’en avoir trouvé une aultre; mais il ne le vouldroit pour riens, car il lui semble qu’il est mieux assigné que nul aultre, et qu’il fust bien benheuré[338] quant il pleut à Dieu qu’il la trouvast, car à son avis n’en est nulle pareille à elle: et l’escoute parler, et se gloriffie en son fait, en sa prudence, combien par aventure elle ne sçait qu’elle ravace. Et peut estre le bon homme tel qu’il a tout disposé en soy de faire tout ce qu’elle dit, et se gouverne par son conseil; et quand aucun a affaire avecques lui, il dit: J’en parlerai à ma femme, ou à la dame de nostre maison; et si el le veult, il sera; si el ne veult, il n’en sera riens: car le bon homme est si bien dompté, qu’il est debonnaire comme le beuf à la charrue. Or est-il à point. S’il est gentilhomme, et le prince face sa mandée et son armée, si la dame veult, il ira. Et pourra-il dire: «M’amie, il fault que je aille à l’armée.--Vous irez! fait-elle; et que irez-vous faire? despendre tout et vous faire tuer? et puis voz enfans et moy serons bien ordonnez!» Briefment, s’il ne lui plaist, il n’yra point; et se deffende qui porra et garde son honneur qui vouldra. Et aussi, quant el veult, el en delivre bien la meson: car el l’envoye là où il lui plest. Si elle tense, il ne sonne mot, car, quelque tort que elle ait, il lui semble qu’elle ait droit, et qu’elle est sage. Il fera de beaux faiz dorenavant, puis qu’il est en gouvernement de sa femme: car la plus sage femme du monde, au regart du sens, en a autant comme j’ay d’or en l’œil, ou comme un singe a de queue[339]; car le sens lui fault avant qu’elle soit à la moitié de ce qu’elle veult dire ou faire. Ou s’il est ainsi, encore avecques ce le bon homme a assés à endurer: et se porte fort son fait, si el est proude femme; et si elle est aultre, qui avient souvent, pensez qu’il a assez à souffrir, et si elle lui en baille de belles, de vertes et de meures. Maintenant el l’envoie dormir quant il veut veiller. Si elle veult faire aucune chose secrete, elle le fait lever à mesnuit[340], et lui remembre[341] une besongne qu’il a à faire, ou l’envoie en ung véage où elle s’est vouée, à grand haste, pource qu’elle dit qu’il lui est prins mal en ung cousté, et ira, face pluye ou gresle. Et s’il avient que le gallant son amy, qui sceit les entrées de la meson, veille parler à elle, et ne peut actendre, il s’en vient de nuit et entre en la meson, et se foure au selier, ou en l’estable, pour trouver maniere de parler à la dame, ou est si desespéré qu’il entre en la chambre même où le bon homme est couché. Car ung ribaut, en sa challeur, desespere et fait tout ce que son cœur lui ordonne pour acomplir sa voulonté; et pource voit-on souvent que plusieurs, par leur mauvès gouvernement, sont veuz ou trouvez, par quoy leurs dames sont diffamées, qui sont si franches que quant elles voient les poines que leurs amis prenent pour elles, jamès elles ne les refuseroient, en deussent-elles mourir; mès se alume le feu de la folle amour plus grandement. Et aucunesfois, quant le galant se boute en la meson, comme j’ay dit, le chien le sent et abaye: mès el lui fait acroire que ce sont les raz, et que elle lui voit bien souvent faire ainsi. Et si le bon homme avoit ores veu tout à cler la faulte, se[342] n’en creroit-il riens, mais penseroit qu’elle feist aultre chose pour son prouffit. Briefment, il est bien envelopé en la nasse. Elle lui fait porter les enfans jouer, elle les li fait bercer, lui fait tenir sa fusée[343] quant elle traouille[344] le samedi.