# Les quarante-cinq — Tome 3

## Part 8

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-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous, pauvres gens.

Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de monter en croupe derrière les valets.

Ils suivirent ainsi le détachement.

Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval pour quatre; ils furent recueillis également.

Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand, d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.

Celui-ci refusait avec des menaces.

L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:

-- Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.

L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent français:

-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes pas à l'instant même.

-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes nous sommes à vous.

Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.

Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un coup de pistolet.

Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.

Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y logèrent les premiers.

Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.

-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît?

-- Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît.

-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez- vous point nous accompagner?

-- Volontiers, messieurs.

-- Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous suivre à pied.

-- Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de marine qui n'avait point encore parlé.

-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.

-- Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une troupe.

-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.

Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.

-- Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous.

-- Et combien étaient-ils? demanda Henri.

-- Une cinquantaine d'hommes.

-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrête?

-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et, s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée.

-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.

-- Il y a un village, dit une voix.

-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve avec le bateau, tandis que nous le côtoierons.

-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le voulez bien.

-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village.

-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?

-- Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous le remettrez.

-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron, il s'éloigna du rivage.

-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix que je connais.

Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le moins, ils firent à peine résistance.

Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.

Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau.

Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec promesse d'être relevés au bout d'une heure.

Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on venait d'enlever.

Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy, qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.

Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du bateau.

Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens dans leurs diverses positions.

Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.

Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise des Hollandais.

Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui, l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.

L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés.

Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.

Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur fumeuse et presque compacte.

La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout.

On indiqua à Henri la place d'honneur.

Il s'assit.

-- Mangez, messieurs, dit-il.

Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction.

-- A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux officiers de marine?

-- Oui, monsieur.

-- Où sont-ils?

-- Là, voyez, au bout de la table.

Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à l'endroit le plus obscur de la chambre.

-- Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce me semble.

-- Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous. Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants. Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la bonté de nous faire donner une chambre....

Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.

-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier de marine eut cessé de parler.

Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde, que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi.

Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon presque inintelligible ces deux mots:

-- Oui, comte.

A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.

Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri et la manifestation bien visible de son étonnement.

Henri s'arrêta près des deux officiers.

-- Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une grâce.

-- Laquelle, monsieur le comte.

-- Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M. Aurilly lui-même.

-- Aurilly! s'écrièrent tous les assistants.

-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur, et je m'inclinerai devant lui.

Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement devant l'inconnu.

Celui-ci leva la tête.

-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers.

-- Le duc vivant!

-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.

-- Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers.

LXXIV

PAUL-ÉMILE

Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince.

-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.

-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir perdu!

-- Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle oraison funèbre on prononcera sur ma tombe.

-- Monseigneur, monseigneur!

-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une faute.

-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de pareilles choses, je vous prie.

-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée.

-- Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet avis eût été un blâme.

-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue?

-- Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.

Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà si fatal, d'un crêpe sinistre.

-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci! qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous.

Les officiers s'inclinèrent.

-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?

-- Cent cinquante, monseigneur.

-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient bien, ces couteaux!

-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé notre Paul-Émile.

-- Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?

Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question.

-- Non, monseigneur, répondit-il, il vit.

-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse?

-- Il n'est point ici, monseigneur.

-- Ah! oui, blessé.

-- Non, monseigneur, sain et sauf.

-- Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier, hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le sang, après le sang les larmes.

-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur de son armée.

Le duc pâlit.

-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise: _Hilariter_.

-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur, en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse jalousie.

-- Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu, plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de France, moi!

Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été des sanglots.

-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire de la France a sauvé Votre Altesse.

-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte que je me suis sauvé tout seul.

-- Et comment cela, monseigneur?

-- Mais à toutes jambes.

Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.

-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il, n'est-ce pas, mon brave Aurilly?

-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama.

-- Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la comparaison.

-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?

-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de quoi plaisanter, du Bouchage?

-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.

-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si l'on pouvait ne pas fuir?

Aurilly baissa la tête.

-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.

A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils déplaisaient ou non à leur maître.

-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit:

-- Il faut donner, monseigneur.

-- Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont cent contre un.

-- Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je donnerai.

-- Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au contraire.

-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout cheval m'est bon, à moi.

Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me disant:

-- Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si vous le voulez.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas tourner le dos!

Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la première.

Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose, moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés.

S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième grimace plus laide probablement encore que les deux premières.

Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.

-- Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur, sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on aurait tant de bonheur à lui adresser!

-- Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois qu'il a vraiment des instants de délire.

-- Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs, et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la plus formidable armée qui ait jamais existé.

-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France.

-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez pas même approché de votre assiette.

-- Monseigneur, je n'ai pas faim.

-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et à l'eau.

-- Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura, excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.

-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.

Tout le monde s'inclina.

-- Allez à votre visite, comte.

Du Bouchage sortit de la salle.

Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux.

Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.

Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements, questionnait aussi.

Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral.

Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être éclairé.

Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes instances.

Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.

Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait particulièrement celui-ci.

-- Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?

-- Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je n'en doute pas.

-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur?

-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.

-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez.

-- Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons de mon service.

-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché, messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.

-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque ami, en le faisant escorter?

-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je l'embrasse!

-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur, je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait faire escorter, eh bien!...

-- Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly.

-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente.

-- Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons, allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.

-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des plus mystérieuses.

-- Comment cela?

-- Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.

-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en voudrait-il aux indiscrets.

-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement, si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces. Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes? et où est-elle, Aurilly, cette parente?

-- Là-haut.

-- Comment! là-haut, dans cette maison-ci?

-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.

-- Chut! répéta le prince en riant aux éclats.

LXXV

UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU

Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du duc d'Anjou.

