# Les quarante-cinq — Tome 3

## Part 20

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Néanmoins, le malade perdit, vers onze heures et demie, la couleur et la vue; sa bouche, ouverte jusqu'alors, se ferma; le flux de sang qui, depuis quelques jours, avait effrayé tous les assistants comme autrefois la sueur de sang de Charles IX, s'arrêta subitement, et le froid gagna toutes les extrémités.

Henri était assis au chevet du lit de son frère.

Catherine tenait, dans la ruelle, une main glacée du moribond.

L'évêque de Château-Thierry et le cardinal de Joyeuse disaient les prières des agonisants, que tous les assistants répétaient, agenouillés et les mains jointes.

Vers midi, le malade ouvrit les yeux; le soleil se dégagea d'un nuage et inonda le lit d'une auréole d'or.

François, qui n'avait pu jusque-là remuer un seul doigt, et dont l'intelligence avait été voilée comme ce soleil qui reparaissait, François leva un bras vers le ciel avec le geste d'un homme épouvanté.

Il regarda autour de lui, entendit les prières, sentit son mal et sa faiblesse, devina sa position, peut-être parce qu'il entrevoyait déjà ce monde obscur et sinistre où vont certaines âmes après qu'elles ont quitté la terre.

Alors il poussa un cri et se frappa le front avec une force qui fit frémir toute l'assemblée.

Puis fronçant le sourcil comme s'il venait de lire en sa pensée un des mystères de sa vie:

-- Bussy! murmura-t-il; Diane!

Ce dernier mot, nul ne l'entendit que Catherine, tant le moribond l'avait articulé d'une voix affaiblie.

Avec la dernière syllabe de ce nom, François d'Anjou rendit le dernier soupir.

En ce moment même, par une coïncidence étrange, le soleil, qui dorait l'écusson de France et les fleurs de lis d'or, disparut; de sorte que ces fleurs de lis, si brillantes il n'y avait qu'un instant, devinrent aussi sombres que l'azur qu'elles étoilaient naguère d'une constellation presqu'aussi resplendissante que celle que l'oeil du rêveur va chercher au ciel.

Catherine laissa tomber la main de son fils.

Henri III frissonna et s'appuya tremblant sur l'épaule de Chicot, qui frissonnait aussi, mais à cause du respect que tout chrétien doit aux morts.

Miron approcha une patène d'or des lèvres de François, et après trois secondes, l'ayant examinée:

-- Monseigneur est mort, dit-il.

Sur quoi, un long gémissement s'éleva des antichambres, comme accompagnement du psaume que murmurait le cardinal:

_Cedant iniquitates meae ad vocem deprecationis meae._

-- Mort! répéta le roi en se signant du fond de son fauteuil; mon frère, mon frère!

-- L'unique héritier du trône de France, murmura Catherine, qui, abandonnant la ruelle du mort, était déjà revenue près du seul fils qui lui restait.

-- Oh! dit Henri, ce trône de France est bien large pour un roi sans postérité; la couronne est bien large pour une tête seule... Pas d'enfants, pas d'héritiers!... Qui me succédera?

Comme il achevait ces paroles, un grand bruit retentit dans l'escalier et dans les salles.

Nambu se précipita vers la chambre mortuaire, en annonçant:

-- Son Altesse monseigneur le duc de Guise!

Frappé de cette réponse à la question qu'il s'adressait, le roi pâlit, se leva et regarda sa mère.

Catherine était plus pâle que son fils. A l'annonce de cet horrible malheur qu'un hasard présageait à sa race, elle saisit la main du roi et l'êtreignit pour lui dire:

-- Voici le danger... mais ne craignez rien, je suis près de vous!

Le fils et la mère s'étaient compris dans la même terreur et dans la même menace.

Le duc entra, suivi de ses capitaines. Il entra le front haut, bien que ses yeux cherchassent ou le roi, ou le lit de mort de son frère, avec un certain embarras.

Henri III, debout, avec cette majesté suprême que lui seul peut-être trouvait en de certains moments dans sa nature si étrangement poétique,* Henri III arrêta le duc dans sa marche par un geste souverain qui lui montrait le cadavre royal sur le lit froissé par l'agonie.

Le duc se courba et tomba lentement à genoux.

Autour de lui, tout courba la tête et plia le jarret.

Henri III resta seul debout avec sa mère, et son regard brilla une dernière fois d'orgueil.

Chicot surprit ce regard et murmura tout bas cet autre verset des Psaumes:

_Dejiciet patentes de sede et exaltabit humiles._

(Il renversera le puissant du trône et fera monter celui qui se prosternait.)

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE LXIV. Préparatifs de bataille LXV. Monseigneur LXVI. Français et Flamands LXVII. Les Voyageurs LXVIII. Explication LXIX. L'Eau LXX. La Fuite LXXI. Transfiguration LXXII. Les deux Frères LXXIII. L'Expédition LXXIV. Paul-Émile LXXV. Un des souvenirs du duc d'Anjou LXXVI. Séduction LXXVII. Le Voyage LXXVIII. Comment le roi Henri III n'invita point Crillon à déjeuner, et comment Chicot s'invita tout seul LXXIX. Comment, après avoir reçu des nouvelles du Midi, Henri en reçut du Nord LXXX. Les deux Compères LXXXI. La Corne d'Abondance LXXXII. Ce qui arriva dans le réduit de maître Bonhomet LXXXIII. Le Mari et l'Amant LXXXIV. Comment Chicot commença à voir clair dans la lettre de M. de Guise LXXXV. Le cardinal de Joyeuse LXXXVI. On a des nouvelles d'Aurilly LXXXVII. Doute LXXXVIII. Certitude LXXXIX. Fatalité XC. Les Hospitalières XCI. Son Altesse monseigneur le duc de Guise

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