Les quarante-cinq — Tome 2

Part 5

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Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.

Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.

M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher droit à lui.

M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel rendait ses arrêts.

-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez l'exemple d'une pareille infraction?

-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire.

-- Et que vous a-t-on dit de faire?

-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.

-- Pendant cinq jours et cinq nuits?

-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.

-- Le duc a donc quitté Paris?

-- Le soir même, et cela m'a paru suspect.

-- Vous aviez raison, monsieur. Après?

Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le narrateur soulevait dans son âme.

Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de Mayenne:

-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.

-- Oui, monsieur.

-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.

Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux chevaux du Louvre.

Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés en première main au carrosse du roi.

M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour, s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.

-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!

Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de l'escalier par lequel le roi devait descendre.

-- Dites, monsieur de Loignac, dites.

-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un village, blessé dangereusement.

Le duc poussa une exclamation.

-- Blessé! répéta-t-il.

-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.

-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que je lui parle à lui-même.

Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses chefs.

-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.

-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc de Mayenne? fit d'Épernon.

-- Oui, monseigneur.

-- Écrite d'un petit village près d'Orléans?

-- Oui, monseigneur.

-- Et adressée à madame de Montpensier?

-- Oui, monseigneur.

-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.

Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour que ses volontés soient exécutées.

-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur?

-- Sans doute.

-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.

-- Qu'importe!

-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.

-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?

-- Je suis au roi, monseigneur.

-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.

-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.

-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.

-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est pour cela que je refuse.

-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de Carmainges?

-- Je l'ai dit.

-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.

-- Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi n'est point là.

-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous étourdit comme un coup de massue.

-- Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à qui elle est adressée.

D'Épernon fit un mouvement terrible.

-- Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot M. de Carmainges.

-- Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....

-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon.

-- J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner, dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti....

-- Eh bien! une fois sorti?

-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra.

-- Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot, et qu'on lui prenne sa lettre.

-- Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera.

Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son bras.

Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule.

-- Le roi! dit-il.

En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges.

-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.

-- Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame de Montpensier.

-- Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? demanda le roi.

-- Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit point dans quelles circonstances.

-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle?

-- Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est d'un mauvais serviteur, à ce que je pense.

Le roi regarda Carmainges.

Le jeune homme mit un genou en terre.

-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait tourner la chance du combat en sa faveur.

-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le roi.

-- Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement.

-- Bon! dit le roi; après?

-- Après, sire?

-- Oui.

-- Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine contre M. de Mayenne....

Le roi sourit.

-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette vengeance devenait un assassinat politique, et....

Ernauton hésita.

-- Achevez, dit le roi.

-- Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé votre messager de M. de Mayenne.

D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi demeura froid.

-- Continuez, dit-il.

M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués, M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains.

Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi.

Le roi les repoussa doucement de la main.

-- Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme et un fidèle serviteur.

-- Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais?

-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui à qui on la porte.

D'Épernon s'inclina en grommelant.

-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.

-- Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté.

-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans répondre à son favori.

-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.

-- Où la portez-vous?

-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de le dire à Votre Majesté.

-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel....

Un regard de d'Épernon arrêta le roi.

-- Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet, sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est madame de Montpensier.

-- Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse?

-- Oui, sire.

-- Et l'ayant trouvée?

-- Je lui rendrai mon message.

-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda fixement le jeune homme.

-- Sire?

-- Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre cette lettre aux mains de sa soeur.

-- Non, sire.

-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse?

-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.

-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.

-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté.

-- Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir.

-- Oui, sire.

-- Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la duchesse.

-- Sire, Votre Majesté peut y compter.

-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?

-- Sire, je le promets.

-- Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire!

-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.

-- Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai dévoué.

-- Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve de loyauté.

-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres, désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais comme mon devoir.

-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une belle peur.

Et le duc éclata de rire.

Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son illustre chef.

-- C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec tout le monde, trop de gens y succomberaient.

-- Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur.

Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu disposé à croire que le roi.

-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.

D'Épernon s'inclina.

-- Vous venez avec moi, duc?

-- C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre qu'elle a donné, je crois?

-- Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri.

-- Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte- Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.

Ernauton demeura impassible.

-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.

-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir immédiatement à Vincennes?

-- Oui, sire.

Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux de Sainte-Maline.

XL

LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE

Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans son carrosse.

Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur courait en avant.

Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi, avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.

Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.

A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de la voiture.

C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée dans les dessins religieux du roi.

Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse.

Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.

L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende particulière:

« Madeleine succombe au péché de la colère.

Madeleine succombe au péché de la gourmandise.

Madeleine succombe au péché de l'orgueil.

Madeleine succombe au péché de la luxure. »

Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.

L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.

La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons- nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette espèce.

Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés pour avoir chanté trop clair et trop matin.

En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:

« Madeleine succombant au péché de la gourmandise. »

Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.

Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans le festin de Trimalcion.

Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche sonnait vêpres à toute volée.

Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient- elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.

Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures.

Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin, ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.

Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.

Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une jalousie.

Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible frémissement.

Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit à attaquer un autre péché capital.

Celui-là, c'était le péché de la luxure.

L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.

L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant ses yeux de ses deux mains.

Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se prélassait à la portière gauche de son carrosse.

C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier sur son cheval.

Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:

-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez.

Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:

-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.

De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte- Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.

-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet heureux gentilhomme qui accompagne le roi?

Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.

Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.

Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.

Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au vol cette intéressante énigme.

Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.

Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.

Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix répétitions.

Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.

Enfin l'on arrive à Vincennes.

Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.