# Les quarante-cinq — Tome 2

## Part 16

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Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là, traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses ennemis.

-- Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à Lamponius le Lucanien.

-- Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes si savant.

-- Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en s'inclinant.

-- Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses ennemis.

-- Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce même Plutarque.

-- Répondez, Joyeuse, répondez.

-- Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:

« J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande peine. »

-- Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard!

-- Plutarque le dit, sire.

-- Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère?

-- Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre.

-- Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.

-- Pas encore, sire.

-- Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.

Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou.

Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où sa cour l'attendait.

C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance.

Les deux reines étaient visiblement inquiètes.

Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière brève et saccadée.

Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien.

Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la raison.

Le roi entra.

Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil sur les bosquets jaunis par l'automne.

Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna.

Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées.

-- On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque.

-- Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux porté.

Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les bouches.

-- Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé?

-- A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi.

Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que le roi venait de dire une énormité.

-- Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa mine austère, alors vous êtes bien heureux.

-- Voilà cependant comme je suis, madame.

-- Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité?

-- Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de Vincennes.

-- Je l'ai su.

-- Ah! vous l'avez su?

-- Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends rien de nouveau.

-- Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets brillaient sur la route.

-- Une armée ennemie sur la route de Vincennes?

-- Oui, ma mère.

-- Et où cela?

-- En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne cousine.

-- Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de Vaudémont.

-- Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour livrer bataille, et j'aperçus....

-- Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète.

-- Oh! rassurez-vous, madame.

Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne trahissaient son inquiétude.

-- J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.

Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur cette manifestation.

-- Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la donnerai, cardinal.

-- Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils agréent à Votre Majesté.

Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.

La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un mystère qu'elle voulait approfondir.

-- Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage?

-- Mais, sire, je ne sais.

-- Comment, vous ne savez?

-- Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le cardinal.

Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement.

-- Me voici, sire, dit cette voix.

-- Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez.

Le jeune homme obéit.

-- Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.

-- Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le visage de son frère.

En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps, sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité des ombres.

-- Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir toujours à vous.

Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et s'esquiva légèrement.

Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère, laquelle demeurait immobile.

Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui faisait mille civilités, et du Bouchage.

A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son service plutôt qu'autre chose.

Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui.

-- Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames, ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir?

-- Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.

-- Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?

-- On ne me voit plus, sire?

-- Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est encore plus savant que je ne croyais.

-- Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi.

-- Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.

-- Oh! Votre Majesté ne le pense pas.

-- Non, ton frère et toi, vous m'aimez.

-- Sire.

-- Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit de Dieppe.

-- Je l'ignorais, sire.

-- Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir.

-- Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris.

-- Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à toi, tu serais mort.

-- Peut-être, sire.

-- Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses désobéi; est-ce vrai?

-- Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma désobéissance.

-- Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce départ?

-- Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi.

Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.

-- Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.

Le jeune homme sourit tristement.

-- Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de ménager les termes à mon endroit.

-- Alors, c'est sérieux, mon ami.

Joyeuse étouffa un soupir.

-- Raconte-moi cela. Voyons?

Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire.

-- Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de pareilles confidences.

-- Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.

-- Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un noble coeur.

Le roi prit la main du jeune homme.

-- Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.

-- Je le sais, oui, sire, autrefois.

-- Je compatis donc à tes souffrances.

-- C'est trop de bontés de la part d'un roi.

-- Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.

-- Sire?

-- Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse, espérer de voir la fin de tes peines.

Le jeune homme secoua la tête en signe de doute.

-- Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler le roi de France.

-- Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.

-- Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant, instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort, ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède.

-- Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi, sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait ma seule joie.

-- Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est moi qui vous le dis.

-- Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme.

-- Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?

-- Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.

-- Alors pourquoi te désespérer?

-- Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.

-- Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.

-- Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu.

-- Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne m'arrêteront pas.

Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres.

-- Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis reconnaissant de la protection que je refuse.

Henri III tourna les talons avec dépit.

-- En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop de figures gaies à la cour!

-- Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.

-- Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette certitude m'attristera.

-- Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.

-- Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme.

Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit.

A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria:

-- Fermez, Nambu.

Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.

Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule:

-- Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla.

-- Sauvé! dit Catherine avec étonnement.

-- Oui, ma mère.

-- Sauvé de quoi?

-- Ah! voilà! demandez à d'Épernon.

-- Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble.

-- Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M. de Guise... Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami.

Catherine sourit en femme qui dit:

-- Il ne comprendra jamais.

Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua:

-- La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.

-- Une embuscade?

-- Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être.

-- Par M. Guise? s'écria Catherine.

-- Vous n'y croyez pas?

-- Non, je l'avoue, dit Catherine.

-- D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et, ma foi, je n'ai point de santé de reste.

Puis se retournant vers Catherine:

-- Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira; j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez?

-- Sans doute!

-- Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.

Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était forcé de courir pour le suivre.

LVII

PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC

Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.

Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule, triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune.

Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles bâillaient vis à vis l'une de l'autre.

Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse.

C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet.

Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître Fournichon, hôte du _Fier-Chevalier_, occupé du soin de ses fourneaux, et ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les boudoirs des tourelles.

Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres, il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore.

Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse.

Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor:

-- Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête.

Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au _Fier- Chevalier_.

Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge et par attirer son attention.

Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard.

Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait.

Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert Briquet.

Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant.

Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants éclairs des fourneaux de maître Fournichon.

Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est.

Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée.

Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience visible.

Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la maison mystérieuse.

On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne inverse recommença.

Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la première fois, tous deux se retournèrent en même temps.

Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de reculer d'un pas.

Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, faillit perdre l'équilibre.

-- Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous l'intention de m'insulter?

-- Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, vous vous en étiez aperçu.

-- Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir jamais ce que je ne veux pas voir.

-- Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je l'espère, si on les faisait briller à vos yeux.

Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la lune glissant en ce moment entre deux nuages.

Le plumet rouge resta immobile.

-- On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas.

-- Non, mais qui se défendra, je l'espère.

Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de son adversaire.

-- Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener dans la rue?

-- Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?

-- Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît.

-- Ah! cela vous plaît.

-- Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi de fouler seul le pavé de la rue de Bussy?

-- Que j'aie licence ou non, peu importe.

-- Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir.

-- Ah! vous raillez, je crois!

-- Quand cela serait? vous menacez bien, vous!

-- Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous éloigner de force.

-- Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.

-- Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.

-- Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas.

