# Les quarante-cinq — Tome 2

## Part 14

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-- Ne niez pas, j'ai déjà trop de chagrins; ne ruinez pas d'honneur, vous d'abord, et moi ensuite, moi qui ai presque autant d'intérêt que vous à votre honneur, puisque vous m'appartenez. Mademoiselle, dites-moi tout, et en ceci je vous servirai comme une mère.

-- Oh! madame! madame! croyez-vous donc à ce qu'on dit?

-- Prenez garde de m'interrompre, mademoiselle, car, à ce qu'il me semble, le temps presse. Je voulais dire qu'en ce moment, M. Chirac, qui sait votre maladie, vous vous rappelez les paroles qu'il a dites à l'instant même, qu'en ce moment, M. Chirac est dans les antichambres où il annonce à tous que la maladie contagieuse dont on parle dans le pays, est au palais, et que vous menacez d'en être atteinte. Cependant, moi, s'il en est temps encore, je vous emmènerai au Mas-d'Agenois, qui est une maison fort écartée du roi, mon mari; nous serons là seules ou à peu près; le roi, de son côté, part avec sa suite pour une chasse, qui, dit-il, doit le retenir plusieurs jours dehors; nous ne sortirons du Mas-d'Agenois qu'après votre délivrance.

-- Madame! madame! s'écria la Fosseuse, pourpre à la fois de honte et de douleur, si vous ajoutez foi à tout ce qui se dit sur mon compte, laissez- moi misérablement mourir.

-- Vous répondez mal à ma générosité, mademoiselle, et vous comptez aussi par trop sur l'amitié du roi, qui m'a priée de ne pas vous abandonner.

-- Le roi!... le roi aurait dit?...

-- En doutez-vous, quand je parle, mademoiselle? Moi, si je ne voyais les symptômes de votre mal réel, si je ne devinais, à vos souffrances, que la crise approche, j'aurais peut-être foi en vos dénégations.

Dans ce moment, comme pour donner entièrement raison à la reine, la pauvre Fosseuse, terrassée par les douleurs d'un mal furieux, retomba livide et palpitante sur son lit.

Marguerite la regarda quelque temps sans colère, mais aussi sans pitié.

-- Faut-il toujours que je croie à vos dénégations, mademoiselle? dit-elle enfin à la pauvre fille, quand celle-ci put se relever et montra en se relevant un visage si bouleversé et si baigné de larmes, qu'il eût attendri Catherine elle-même.

En ce moment, et comme si Dieu eût voulu envoyer du secours à la malheureuse enfant, la porte s'ouvrit, et le roi de Navarre entra précipitamment.

Henri, qui n'avait point pour dormir les mêmes raisons que Chicot, n'avait pas dormi, lui.

Après avoir travaillé une heure avec Mornay, et avoir pendant cette heure pris toutes ses dispositions pour la chasse si pompeusement annoncée à Chicot, il était accouru au pavillon des filles d'honneur.

-- Eh bien! que dit-on? fit-il en entrant, que ma fille Fosseuse est toujours souffrante!

-- Voyez-vous, madame, s'écria la jeune fille à la vue de son amant, et rendue plus forte par le secours qui lui arrivait, voyez-vous que le roi n'a rien dit et que je fais bien de nier?

-- Monsieur, interrompit la reine en se retournant vers Henri, faites cesser, je vous prie, cette lutte humiliante; je crois avoir compris tantôt que Votre Majesté m'avait honorée de sa confiance et révélé l'état de mademoiselle. Avertissez-la donc que je suis au courant de tout, pour qu'elle ne se permette pas de douter lorsque j'affirme.

-- Ma fille, demanda Henri avec une tendresse qu'il n'essayait pas même de voiler, vous persistez donc à nier?

-- Le secret ne m'appartient pas, sire, répondit la courageuse enfant, et tant que je n'aurai pas de votre bouche reçu congé de tout dire....

-- Ma fille Fosseuse est un brave coeur, madame, répliqua Henri; pardonnez-lui, je vous en conjure; et vous, ma fille, ayez en la bonté de votre reine toute confiance; la reconnaissance me regarde, et je m'en charge.

Et Henri prit la main de Marguerite et la serra avec effusion.

En ce moment, un flot amer de douleur vint assaillir de nouveau la jeune fille; elle céda donc une seconde fois sous la tempête, et, pliée comme un lis, elle inclina sa tête avec un sourd et douloureux gémissement.

Henri fut touché jusqu'au fond du coeur, quand il vit ce front pâle, ces yeux noyés, ces cheveux humides et épars; quand il vit enfin perler sur les tempes et sur les lèvres de Fosseuse cette sueur de l'angoisse qui semble voisine de l'agonie.

Il se précipita tout éperdu vers elle, et, les bras ouverts:

-- Fosseuse! chère Fosseuse! murmura-t-il en tombant à genoux devant son lit.

Marguerite, sombre et silencieuse, alla coller son front brûlant aux vitres de la fenêtre.

Fosseuse eut la force de soulever ses bras pour les passer au cou de son amant, puis elle attacha ses lèvres sur les siennes, croyant qu'elle allait mourir, et que dans ce dernier, dans ce suprême baiser, elle jetait à Henri son âme et son adieu.

Puis elle retomba sans connaissance.

Henri, aussi pâle qu'elle, inerte et sans voix comme elle, laissa tomber sa tête sur le drap de son lit d'agonie, qui semblait si près de devenir un linceul.

Marguerite s'approcha de ce groupe, où étaient confondues la douleur physique et la douleur morale.

-- Relevez-vous, monsieur, et laissez-moi accomplir le devoir que vous m'avez imposé, dit-elle avec une énergique majesté.

Et comme Henri semblait inquiet de cette manifestation et se soulevait à demi sur un genou:

-- Oh! ne craignez rien, monsieur, dit-elle, dès que mon orgueil seul est blessé, je suis forte; contre mon coeur, je n'eusse point répondu de moi, mais heureusement mon coeur n'a rien à faire dans tout ceci.

Henri releva la tête.

-- Madame? dit-il.

-- N'ajoutez pas un mot, monsieur, fit Marguerite en étendant sa main, ou je croirais que votre indulgence a été un calcul. Nous sommes frère et soeur, nous nous entendrons.

Henri la conduisit jusqu'à Fosseuse, dont il mit la main glacée dans la main fiévreuse de Marguerite.

-- Allez, sire, allez, dit la reine, partez pour la chasse. A cette heure, plus vous emmènerez de gens avec vous, plus vous éloignerez de curieux du lit de... mademoiselle.

-- Mais, dit Henri, je n'ai vu personne aux antichambres.

-- Non, sire, reprit Marguerite en souriant, on croit que la peste est ici; hâtez-vous donc d'aller prendre vos plaisirs ailleurs.

-- Madame, dit Henri, je pars, et je vais chasser pour nous deux.

Et il attacha un tendre et dernier regard sur Fosseuse, encore évanouie, et s'élança hors de l'appartement.

Une fois dans les antichambres, il secoua la tête comme pour faire tomber de son front un reste d'inquiétude; puis, le visage souriant, de ce sourire narquois qui lui était particulier, il monta chez Chicot, lequel, nous l'avons dit, dormait les poings fermés.

Le roi se fit ouvrir la porte, et secouant le dormeur dans son lit:

-- Eh! eh! compère, dit-il, alerte, alerte, il est deux heures du matin.

-- Ah! diable, fit Chicot, vous m'appelez compère, sire. Me prendriez-vous pour le duc de Guise, par hasard?

En effet, Henri, lorsqu'il parlait du duc de Guise, avait l'habitude de l'appeler son compère.

-- Je vous prends pour mon ami, dit-il.

-- Et vous me faites prisonnier, moi, un ambassadeur! Sire, vous violez le droit des gens.

Henri se mit à rire. Chicot, homme d'esprit avant tout, ne put s'empêcher de lui tenir compagnie.

-- Tu es fou. Pourquoi, diable, voulais-tu donc t'en aller d'ici, n'es-tu pas bien traité?

-- Trop bien, ventre de biche! trop bien; il me semble être ici comme une oie qu'on engraisse dans une basse-cour. Tout le monde me dit: Petit, petit Chicot, -- qu'il est gentil! mais on me rogne l'aile, mais on me ferme la porte.

-- Chicot, mon enfant, dit Henri en secouant la tête, rassure-toi, tu n'es pas assez gras pour ma table.

-- Eh! mais, sire, dit Chicot en se soulevant, je vous trouve tout guilleret ce matin; quelles nouvelles donc?

-- Ah! je vais te dire: c'est que je pars pour la chasse, vois-tu, et je suis toujours très gai quand je vais en chasse. Allons, hors du lit, compère, hors du lit!

-- Comment, vous m'emmenez, sire?

-- Tu seras mon historiographe, Chicot.

-- Je tiendrai note des coups tirés?

-- Justement.

Chicot secoua la tête.

-- Eh bien! qu'as-tu? demanda le roi.

-- J'ai, répondit Chicot, que je n'ai jamais vu pareille gaîté, sans inquiétude.

-- Bah!

-- Oui, c'est comme le soleil quand il....

-- Eh bien?

-- Eh bien! sire, pluie, éclair et tonnerre ne sont pas loin.

Henri se caressa la barbe en souriant et répondit:

-- S'il fait de l'orage, Chicot, mon manteau est grand et tu seras à couvert.

Puis s'avançant vers l'antichambre, tandis que Chicot s'habillait tout en murmurant:

-- Mon cheval! cria le roi; et qu'on dise à M. de Mornay que je suis prêt.

-- Ah! c'est M. de Mornay qui est grand-veneur pour cette chasse? demanda Chicot.

-- M. de Mornay est tout ici, Chicot, répondit Henri. Le roi de Navarre est si pauvre, qu'il n'a pas le moyen de diviser ses charges en spécialités. Je n'ai qu'un homme, moi.

-- Oui, mais il est bon, soupira Chicot.

LIV

COMMENT ON CHASSAIT LE LOUP EN NAVARRE

Chicot, en jetant les yeux sur les préparatifs du départ, ne put s'empêcher de remarquer à demi-voix que les chasses du roi Henri de Navarre étaient moins somptueuses que celles du roi Henri de France.

Douze ou quinze gentilshommes seulement, parmi lesquels il reconnut M. le vicomte de Turenne, objet des contestations matrimoniales, formaient toute la suite de S.M.

De plus, comme ces messieurs n'étaient riches qu'à la surface, comme ils n'avaient point d'assez puissants revenus pour faire d'inutiles dépenses, et même parfois d'utiles dépenses, presque tous, au lieu du costume de chasse en usage à cette époque, portaient le heaume et la cuirasse; ce qui fit demander à Chicot si les loups de Gascogne avaient dans leurs forêts mousquets et artillerie.

Henri entendit la question, quoiqu'elle ne lui fût pas directement adressée; il s'approcha de Chicot et lui toucha l'épaule.

-- Non, mon fils, lui dit-il, les loups de Gascogne n'ont ni mousquets ni artillerie; mais ce sont de rudes bêtes, qui ont griffes et dents, et qui attirent les chasseurs dans des fourrés où l'on risque fort de déchirer ses habits aux épines; or, on déchire un habit de soie ou de velours, et même un justaucorps de drap ou de buffle, mais on ne déchire pas une cuirasse.

-- Voilà une raison, grommela Chicot, mais elle n'est pas excellente.

-- Que veux-tu, dit Henri, je n'en ai pas d'autre.

-- Il faut donc que je m'en contente.

-- C'est ce que tu as de mieux à faire, mon fils.

-- Soit.

-- Voilà un _soit_ qui sent sa critique intérieure, reprit Henri en riant; tu m'en veux de t'avoir dérangé pour aller à la chasse?

-- Ma foi, oui.

-- Et tu gloses.

-- Est-ce défendu?

-- Non, mon ami, non, la gloserie est monnaie courante en Gascogne.

-- Dame! vous comprenez, sire: je ne suis pas chasseur, moi, répliqua Chicot, et il faut bien que je m'occupe à quelque chose, moi, pauvre fainéant, qui n'ai rien à faire, tandis que vous vous pourléchez les moustaches, vous autres, du fumet de ces bons loups que vous allez forcer à douze ou quinze que vous êtes.

-- Ah! oui, dit le roi en souriant encore de la satire, les habits d'abord, puis le nombre; raille, raille, mon cher Chicot.

-- Oh! sire!

-- Mais je te ferai observer que tu n'es pas indulgent, mon fils: le Béarn n'est pas grand comme la France; le roi, là-bas, marche toujours avec deux cents veneurs, moi, ici, je pars avec douze, comme tu vois.

-- Oui, sire.

-- Mais, continua Henri, tu vas croire que je gasconne, Chicot: eh bien! quelquefois ici, ce qui n'arrive point là-bas, quelquefois ici, des gentilshommes de campagne, apprenant que je fais chasse, quittent leurs maisons, leurs châteaux, leurs mas, et viennent se joindre à moi, ce qui parfois me compose une assez belle escorte.

-- Vous verrez, sire, que je n'aurai pas le bonheur d'assister à une chose pareille, dit Chicot; en vérité, sire, je suis en guignon.

-- Qui sait! répondit Henri avec son rire goguenard.

Puis, comme on avait laissé Nérac, franchi les portes de la ville, comme depuis une demi-heure à peu près on marchait déjà dans la campagne:

-- Tiens, dit Henri à Chicot, en amenant sa main au-dessus de ses yeux pour s'en faire une visière, tiens, je ne me trompe pas, je pense.

-- Qu'y a-t-il? demanda Chicot.

-- Regarde donc là-bas aux barrières du bourg de Moiras; ne sont-ce point des cavaliers que j'aperçois?

Chicot se haussa sur ses étriers.

-- Ma foi, sire, je crois que oui, dit-il.

-- Et moi j'en suis sûr.

-- Cavaliers, oui, dit Chicot en regardant avec plus d'attention; mais chasseurs, non.

-- Pourquoi pas chasseurs?

-- Parce qu'ils sont armés comme des Roland et des Amadis, répondit Chicot.

-- Eh! qu'importe l'habit, mon cher Chicot; tu as déjà appris en nous voyant que l'habit ne fait pas le chasseur.

-- Mais, s'écria Chicot, je vois au moins deux cents hommes là-bas.

-- Eh bien! que prouve cela, mon fils? que Moiras est une bonne redevance.

Chicot sentit sa curiosité aiguillonnée de plus en plus.

La troupe que Chicot avait dénombrée au plus bas chiffre, car elle se composait de deux cent cinquante cavaliers, se joignit silencieusement à l'escorte; chacun des hommes qui la composaient était bien monté, bien équipé, et le tout était commandé par un homme de bonne mine, qui vint baiser la main de Henri avec courtoisie et dévoûment.

On passa le Gers à gué; entre le Gers et la Garonne, dans un pli de terrain, on trouva une seconde troupe d'une centaine d'hommes: le chef s'approcha de Henri et parut s'excuser de ne pas lui amener un plus grand nombre de chasseurs. Henri accueillit ses excuses en lui tendant la main.

On continua de marcher et l'on trouva la Garonne; comme on avait traversé le Gers, on traversa la Garonne; seulement comme la Garonne est plus profonde que le Gers, aux deux tiers du fleuve, on perdit pied, et il fallut nager pendant l'espace de trente ou quarante pas; cependant, contre toute attente, on atteignit l'autre rive sans accident.

-- Tudieu! dit Chicot, quels exercices faites-vous donc, sire? quand vous avez des ponts au-dessus et au-dessous d'Agen, vous trempez comme cela vos cuirasses dans l'eau?

-- Mon cher Chicot, dit Henri, nous sommes des sauvages, nous autres; il faut donc nous pardonner; tu sais bien que feu mon frère Charles m'appelait son sanglier; or, le sanglier, -- mais tu n'es pas chasseur, toi, tu ne sais pas cela; -- or, le sanglier ne se dérange jamais: il va droit son chemin; je l'imite, ayant son nom; je ne me dérange pas non plus. Un fleuve se présente sur mon chemin, je le coupe; une ville se dresse devant moi, ventre saint-gris! je la mange comme un pâté.

Cette facétie du Béarnais souleva de grands éclats de rire autour de lui.

M. de Mornay seul, toujours aux côtés du roi, ne rit point avec bruit; il se contenta de se pincer les lèvres, ce qui était chez lui l'indice d'une hilarité extravagante.

-- Mornay est de bien bonne humeur aujourd'hui, dit le Béarnais tout joyeux à l'oreille de Chicot, il vient de rire de ma plaisanterie.

Chicot se demanda duquel des deux il devait rire, ou du maître, si heureux d'avoir fait rire son serviteur, ou du serviteur, si difficile à égayer.

Mais avant toute chose, le fond de la pensée pour Chicot demeurait l'étonnement.

De l'autre côté de la Garonne, à une demi-lieue du fleuve à peu près, trois cents cavaliers cachés dans une forêt de pins apparurent aux yeux de Chicot.

-- Oh! oh! monseigneur, dit-il tout bas à Henri, est-ce que ces gens ne seraient point des jaloux qui auraient entendu parler de votre chasse et qui auraient dessein de s'y opposer?

-- Non pas, dit Henri, et tu te trompes encore cette fois, mon fils: ces gens sont des amis qui nous viennent de Puymirol, de vrais amis.

-- Tudieu! sire, vous allez avoir plus d'hommes à votre suite que vous ne trouverez d'arbres dans la forêt.

-- Chicot, mon enfant, dit Henri, je crois, Dieu me pardonne, que le bruit de ton arrivée s'est déjà répandu dans le pays, et que ces gens-là accourent des quatre coins de la province pour faire honneur au roi de France, dont tu es l'ambassadeur.

Chicot avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir que depuis quelque temps déjà on se moquait de lui.

Il en prit de l'ombrage, mais non pas de l'humeur.

La journée finit à Monroy, où les gentilshommes de la contrée, réunis comme s'ils eussent été prévenus d'avance que le roi de Navarre devait passer, lui offrirent un beau souper, dont Chicot prit sa part avec enthousiasme, attendu qu'on n'avait pas jugé à propos de s'arrêter en route pour une chose si peu importante que le dîner, et qu'en conséquence on n'avait point mangé depuis Nérac.

On avait gardé pour Henri la plus belle maison de la ville, la moitié de la troupe coucha dans la rue où était le roi, l'autre en dehors des portes.

-- Quand donc entrerons-nous en chasse? demanda Chicot à Henri au moment où celui-ci se faisait débotter.

-- Nous ne sommes pas encore sur le territoire des loups, mon cher Chicot, répondit Henri.

-- Et quand y serons-nous, sire?

-- Curieux!

-- Non pas, sire; mais, vous comprenez, on désire savoir où l'on va.

-- Tu le sauras demain, mon fils; en attendant couche-toi là, sur les coussins à ma gauche; tiens, voilà déjà Mornay qui ronfle à ma droite.

-- Peste! dit Chicot, il a le sommeil plus bruyant que la veille.

-- Oui, c'est vrai, dit Henri, il n'est pas bavard; mais c'est à la chasse qu'il faut le voir, et tu le verras.

Le jour paraissait à peine, quand un grand bruit de chevaux réveilla Chicot et le roi de Navarre.

Un vieux gentilhomme, qui voulut servir le roi lui-même, apporta à Henri la tartine de miel et le vin épicé du matin.

Mornay et Chicot furent servis par les serviteurs du vieux gentilhomme.

Le repas fini on sonna le boute-selle.

-- Allons, allons, dit Henri, nous avons une bonne journée à faire aujourd'hui; à cheval, messieurs, à cheval!

Chicot vit avec étonnement que cinq cents cavaliers avaient grossi l'escorte.

Ces cinq cents cavaliers étaient arrivés pendant la nuit.

-- Ah ça! mais, dit-il, ce n'est pas une suite que vous avez, sire, ce n'est plus même une troupe, c'est une armée.

Henri ne répondit rien que ces trois mots:

-- Attends encore, attends.

A Lauzerte six cents hommes de pied vinrent se ranger derrière cette troupe de cavaliers.

-- Des fantassins! s'écria Chicot, de la pédaille!

-- Des rabatteurs, fit le roi, rien autre chose que des rabatteurs.

Chicot fronça le sourcil et de ce moment il ne parla plus.

Vingt fois ses yeux se tournèrent vers la campagne, c'est-à-dire que vingt fois l'idée de fuir lui traversa l'esprit. Mais Chicot avait sa garde d'honneur, sans doute à titre de représentant du roi de France.

Il en résultait que Chicot était si bien recommandé à cette garde, comme un personnage de la plus haute importance, qu'il ne faisait pas un geste sans que ce geste ne fût répété par dix hommes.

Cela lui déplut, et il en dit deux mots au roi.

-- Dame! lui dit Henri, c'est ta faute, mon enfant; tu as voulu te sauver de Nérac, et j'ai peur que tu ne veuilles te sauver encore.

-- Sire, répondit Chicot, je vous engage ma foi de gentilhomme que je n'y essaierai même pas.

-- A la bonne heure.

-- D'ailleurs j'aurais tort.

-- Tu aurais tort?

-- Oui; car, en restant, je suis destiné, je crois, à voir des choses curieuses.

-- Eh bien, je suis aise que ce soit ton opinion, mon cher Chicot, car c'est aussi la mienne.

En ce moment on traversait la ville de Montcuq, et quatre petites pièces de campagne prenaient rang dans l'armée.

-- Je reviens à ma première idée, sire, dit Chicot, que les loups de ce pays sont des maîtres loups, et qu'on les traite avec des égards inconnus aux loups ordinaires: de l'artillerie pour eux, sire!

-- Ah! tu as remarqué? dit Henri, c'est une manie des gens de Montcuq, depuis que je leur ai donné pour leurs exercices ces quatre pièces, que j'ai fait acheter en Espagne et qu'on m'a passées en fraude, ils les traînent partout.

-- Enfin, murmura Chicot, arriverons-nous aujourd'hui, sire?

-- Non, demain.

-- Demain matin ou demain soir?

-- Demain matin.

-- Alors, dit Chicot, c'est à Cahors que nous chassons, n'est-ce pas, sire?

-- C'est de ce côté-là, fit le roi.

-- Mais comment, sire, vous qui avez de l'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie pour chasser le loup, comment avez-vous oublié de prendre l'étendard royal? L'honneur que vous faites à ces dignes animaux eût été complet.

-- On ne l'a pas oublié, Chicot, ventre saint-gris! on n'aurait eu garde: seulement on le laisse à l'étui de peur de le salir. Mais puisque tu veux un étendard, mon enfant, pour savoir sous quelle bannière tu marches, on va t'en montrer un beau. Tirez l'étendard de son fourreau, commanda le roi, monsieur Chicot désire savoir comment sont faites les armes de Navarre.

-- Non, non, c'est inutile, dit Chicot; plus tard; laissez-le où il est, il est bien.

-- D'ailleurs, sois tranquille, dit le roi, tu le verras en temps et lieu.

On passa la seconde nuit à Catus, à peu près de la même façon qu'on avait passé la première; depuis le moment où Chicot avait donné sa parole d'honneur de ne pas fuir, on ne faisait plus attention à lui.

Il fit un tour par le village et alla jusqu'aux avant-postes. De tous côtés des troupes de cent, cent cinquante, deux cents hommes, venaient se joindre à l'armée. Cette nuit, c'était le rendez-vous des fantassins.

-- C'est bien heureux que nous n'allions pas jusqu'à Paris, dit Chicot, nous y arriverions avec cent mille hommes.

Le lendemain, à huit heures du matin, on était en vue de Cahors, avec mille hommes de pied et deux mille chevaux.

On trouva la ville en défense; des éclaireurs avaient alarmé le pays; M. de Vezin s'était aussitôt précautionné.

-- Ah! ah! fit le roi, à qui Mornay communiqua cette nouvelle, nous sommes prévenus; c'est contrariant.

-- Il faudra faire le siège en règle, sire, dit Mornay; nous attendons encore deux mille hommes à peu près, c'est autant qu'il nous faut, pour balancer les chances du moins.

-- Assemblons le conseil, dit M. de Turenne, et commençons les tranchées.

Chicot regardait toutes ces choses, et écoutait toutes ces paroles d'un air effaré.

La mine pensive et presque piteuse du roi de Navarre le confirmait dans ses soupçons, que Henri était un pauvre homme de guerre, et cette conviction seule le rassurait un peu.

Henri avait laissé parler tout le monde, et, pendant l'émission des divers avis, il était resté muet comme un poisson.

Tout à coup il sortit de sa rêverie, releva la tête, et du ton du commandement:

-- Messieurs, dit-il, voilà ce qu'il faut faire. Nous avons trois mille hommes, et deux que vous attendez, dites-vous, Mornay?

-- Oui, sire.

-- Cela fera cinq mille en tout; dans un siège en règle on nous en tuera mille ou quinze cents en deux mois; la mort de ceux-là découragera les autres: nous serons obligés de lever le siège et de battre en retraite; en battant en retraite, nous en perdrons mille autres, ce sera la moitié de nos forces.

Sacrifions cinq cents hommes tout de suite et prenons Cahors.

-- Comment entendez-vous cela, sire? demanda Mornay.

-- Mon cher ami, nous irons droit à celle des portes qui se trouvera la plus proche de nous. Nous trouverons un fossé sur notre route; nous le comblerons avec des fascines; nous laisserons deux cents hommes à terre, mais nous atteindrons la porte.

-- Après, sire?

-- Après la porte atteinte, nous la ferons sauter avec des pétards, et l'on se logera. Ce n'est pas plus difficile que cela.

Chicot regarda Henri, tout épouvanté.

-- Oui, grommela-t-il, poltron et vantard, voilà bien mon Gascon; est-ce toi, dis, qui iras placer le pétard sous la porte?

A l'instant même, comme s'il eût entendu l'_aparté_ de Chicot, Henri ajouta:

-- Ne perdons pas de temps, messieurs, la viande refroidirait; allons en avant, et qui m'aime me suive!

Chicot s'approcha de Mornay, à qui il n'avait pas eu le temps, tout le long de la route, d'adresser une seule parole.

