# Les quarante-cinq — Tome 1

## Part 7

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-- Ah! tu as remarqué cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor.

Mais celui-ci fit échouer la manoeuvre en se portant à gauche et en se retrouvant de nouveau devant lui.

-- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez comme chacun rit autour de nous.

Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose.

Eustache devint rouge comme un charbon.

-- Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit Militor.

Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges.

-- On prétend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'être particulièrement désagréable?

-- Quand cela?

-- Tout à l'heure.

-- A vous?

-- A moi.

-- Et qui prétend cela?

-- Monsieur, dit Eustache en montrant Militor.

-- Alors, monsieur, répondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la qualification, alors _monsieur_ est un étourneau.

-- Oh! oh! fit Militor furieux.

-- Et je l'engage, continua Carmainges, à ne point venir donner du bec sur moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac.

-- M. de Loignac n'a point dit que je fusse un étourneau, monsieur.

-- Non, il a dit que vous étiez un âne: préférez-vous cela? Bien peu m'importe à moi; si vous êtes un âne, je vous sanglerai; si vous êtes un étourneau, je vous plumerai.

-- Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous prie, par égard pour moi.

-- Ah! voilà comme vous me défendez, beau-papa! s'écria Militor exaspéré; s'il en est ainsi, je me défendrai mieux tout seul.

-- A l'école, les enfants! dit Ernauton, à l'école!

-- A l'école! s'écria Militor en s'avançant, le poing levé, sur M. de Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur?

-- Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voilà pourquoi je vais vous corriger selon vos mérites.

Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre et le jeta, comme il eût fait d'un paquet, par la fenêtre du rez-de- chaussée, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris à faire crouler les murs.

-- Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-père, belle-mère, beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair à pâté, si l'on veut me déranger encore.

-- Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer, ce gentilhomme?

-- Ah! lâche! lâche! qui laisse battre son fils! s'écria Lardille en s'avançant vers Eustache et en secouant ses cheveux épars.

-- Là, là, là, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractère.

-- Ah ça! dites donc, on jette donc des hommes par la fenêtre ici? dit un officier en entrant: que diable! quand on se livre à ces sortes de plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare là-dessous!

-- Monsieur de Loignac! s'écrièrent une vingtaine de voix.

-- Monsieur de Loignac! répétèrent les quarante-cinq.

Et à ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut.

IX

M. DE LOIGNAC

Derrière M. de Loignac entra à son tour Militor, moulu de sa chute et cramoisi de colère.

-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me semble. -- Ah! ah! maître Militor a encore fait le hargneux, à ce qu'il paraît, et son nez en souffre.

-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing à Carmainges.

-- Servez, maître Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec son voisin, si c'est possible. Il s'agit, à partir de ce moment, de s'aimer comme des frères.

-- Hum! fit Sainte-Maline.

-- La charité est rare, dit Chalabre en étendant sa serviette sur son pourpoint gris de fer, de manière à ce que, quelle que fût l'abondance des sauces, il ne lui arrivât aucun accident.

-- Et s'aimer de si près, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.

-- Voyez, s'écria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte- Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de chapeau, et l'on ne dit rien à M. de Montcrabeau, qui va dîner avec une cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute probabilité... Ce que c'est que la défensive!

Montcrabeau, piqué au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset:

-- Messieurs, dit-il, je l'ôte: avis à ceux qui aiment mieux me voir avec des armes offensives qu'avec des armes défensives.

Et il délaça majestueusement sa cuirasse en faisant signe à son laquais, gros grison d'une cinquantaine d'années, de s'approcher de lui.

-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous à table.

-- Débarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax à son laquais.

Le gros homme la lui prit des mains.

-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dîner aussi? Fais-moi donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim.

Cette interpellation, si étrangement familière qu'elle fût, n'excita aucun étonnement chez celui auquel elle était adressée.

-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude, enquérez-vous de votre côté.

-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voilà qui n'est point rassurant.

-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.

-- Nous avons mangé notre dernier écu à Sens.

-- Dame! voyez à faire argent de quelque chose.

Il achevait à peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le seuil de l'hôtellerie:

-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille?

A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon transportait majestueusement les premiers plats sur la table.

Si l'on en juge d'après l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de Fournichon était exquise.

Fournichon, ne pouvant faire face à tous les compliments qui lui étaient adressés, voulut admettre sa femme à leur partage.

Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu.

Il l'appela.

-- Que fait-elle donc? demanda-t-il à un marmiton en voyant qu'elle ne venait pas.

-- Ah! maître, un marché d'or, répondit celui-ci. Elle vend toute votre vieille ferraille pour de l'argent neuf.

-- J'espère qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon armet de bataille! s'écria Fournichon en s'élançant vers la porte.

-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est défendu par ordonnance du roi.

-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte.

Madame Fournichon rentrait triomphante.

-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effaré.

-- J'ai qu'on me prévient que vous vendez mes armes.

-- Après?

-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi!

-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves qu'une vieille cuirasse.

-- Ce doit cependant être un assez pauvre commerce que celui du vieux fer, depuis cet édit du roi dont parlait tout à l'heure M. de Loignac! dit Chalabre.

-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se même marchand-là me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai pu y résister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix écus, monsieur, sont dix écus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une vieille cuirasse.

-- Comment! dix écus! fit Chalabre; si cher que cela? diable!

Et il devint pensif.

-- Dix écus! répéta Pertinax en jetant un coup d'oeil éloquent sur son laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?

Mais M. Samuel n'était déjà plus là.

-- Ah ça! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-là risque la corde, ce me semble?

-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame Fournichon.

-- Mais que fait-il de toute cette ferraille?

-- Il la revend au poids.

-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donné dix écus? de quoi?

-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade.

-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres à elle deux, c'est un demi-écu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance, ceci cache un mystère!

-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon château! dit Chalabre dont les yeux s'allumèrent, je lui en vendrais trois milliers pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses.

-- Comment! vous vendriez les armures de vos ancêtres? dit Sainte-Maline d'un ton railleur.

-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des reliques sacrées.

-- Bah! dit Chalabre; à l'heure qu'il est, mes ancêtres sont des reliques eux-mêmes, et n'ont plus besoin que de messes.

Le repas allait s'échauffant, grâce au vin de Bourgogne dont les épices de Fournichon accéléraient la consommation.

Les voix montaient à un diapason supérieur, les assiettes sonnaient, les cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon voyait tout en rose, excepté Militor qui songeait à sa chute, et Carmainges qui songeait à son page.

-- Voilà beaucoup de gens joyeux, dit Loignac à son voisin, qui justement était Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi.

-- Ni moi non plus, répondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte, je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.

-- Vous avez tort, quant à vous, monsieur, reprit Loignac; car vous êtes de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde de félicités.

Ernauton secoua la tête.

-- Eh bien, voyons!

-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites- moi du moins cette grâce de ne point traiter le vicomte Ernauton de Carmainges en comédien de bois.

-- Je vous ferai encore d'autres grâces que celle-là, monsieur le vicomte, dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingué au premier coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre jeune homme là-bas dont l'oeil est sournois et sombre.

-- Vous l'appelez?

-- M. de Sainte-Maline.

-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas toutefois une trop grande curiosité de ma part?

-- C'est que je vous connais, voilà tout.

-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?

-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.

-- C'est étrange.

-- Oui, mais c'est nécessaire.

-- Pourquoi est-ce nécessaire?

-- Parce qu'un chef doit connaître ses soldats.

-- Et que tous ces hommes....

-- Seront mes soldats demain.

-- Mais je croyais que M. d'Épernon....

-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-là ici, ou plutôt ici ne prononcez aucun nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de vous faire toutes grâces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte.

-- Merci, monsieur, dit Ernauton.

Loignac essuya sa moustache, et se levant:

-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard réunit ici quarante-cinq compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne à la prospérité de tous les assistants.

Cette proposition souleva des applaudissements frénétiques.

-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac à Ernauton: ce serait un bon moment pour faire raconter à chacun son histoire, mais le temps nous manque.

Puis haussant la voix:

-- Holà! maître Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est femmes, enfants et laquais.

Lardille se leva en maugréant; elle n'avait point achevé son dessert.

Militor ne bougea point.

-- M'a-t-on entendu là-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne souffrait pas de réplique... Allons, allons, à la cuisine, monsieur Militor!

Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les quarante-cinq convives et M. de Loignac.

-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir à Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous êtes venus pour lui obéir.

Un murmure d'assentiment s'éleva de toutes les parties de la salle; seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et ignorait que son voisin fût venu, mu par la même puissance que lui, tous se regardèrent avec étonnement.

-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs. Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous êtes donc venus pour obéir à cet homme, reconnaissez-vous cela?

-- Oui! oui! crièrent les quarante-cinq, nous le reconnaissons.

-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit de cette hôtellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a désigné.

-- A tous? demanda Sainte-Maline.

-- A tous.

-- Nous sommes tous mandés, nous sommes tous égaux ici, continua Perducas dont les jambes étaient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir son centre de gravité, passer un bras autour du cou de Chalabre.

-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.

-- Oui, tous égaux, reprit Loignac, devant la volonté du maître.

-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne m'avait pas dit que M. d'Épernon s'appellerait mon maître.

-- Attendez.

-- Ce n'est point cela que j'avais compris.

-- Mais attendez donc, maudite tête!

Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la part de quelques autres un silence impatient.

-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre maître, messieurs...

-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un.

-- Tout le monde a un maître! s'écria Loignac; mais si votre air est trop fier pour s'arrêter où vous venez de dire, cherchez plus haut; non- seulement je ne vous le défends pas, mais je vous y autorise.

-- Le roi, murmura Carmainges.

-- Silence, dit Loignac, vous êtes venus ici pour obéir, obéissez donc; en attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire à haute voix, monsieur Ernauton.

Ernauton déplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et lut à haute voix:

« Ordre à M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les quarante-cinq gentilshommes que j'ai mandés à Paris, avec l'assentiment de Sa Majesté.

NOGARET DE LA VALETTE,

Duc d'Épernon. »

Ivres ou rassis, tous s'inclinèrent: il n'y eut d'inégalités que dans l'équilibre, lorsqu'il fallut se relever.

-- Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre à l'instant même. Vos équipages et vos gens demeureront ici, chez maître Fournichon qui en aura soin, et où je les ferai reprendre plus tard; mais, pour le présent, hâtez-vous, les bateaux attendent.

-- Les bateaux? répétèrent tous les Gascons; nous allons donc nous embarquer?

Et ils échangèrent entre eux des regards affamés de curiosité.

-- Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au Louvre, ne faut-il point passer l'eau?

-- Au Louvre, au Louvre! murmurèrent les Gascons joyeux; cap de Bious! nous allons au Louvre!

Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu'à la tour de Nesle.

Là se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze passagers à bord et s'éloignèrent du rivage.

-- Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandèrent les plus intrépides, dégrisés par l'air froid de la rivière, et fort mesquinement couverts pour la plupart.

-- Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau.

X

L'HOMME AUX CUIRASSES

Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car à cette heure justement, par l'intermédiaire de ce singulier laquais que nous avons vu parler si familièrement à son maître, il venait de s'en défaire à tout jamais.

En effet, sur ces mots magiques prononcés par madame Fournichon: dix écus, le valet de Pertinax avait couru après le marchand.

Comme il faisait déjà nuit et que sans doute le marchand de ferraille était pressé, ce dernier avait déjà fait une trentaine de pas lorsque Samuel sortit de l'hôtel.

Celui-ci fut donc obligé d'appeler le marchand de ferraille.

Celui-ci s'arrêta avec crainte et jeta un coup d'oeil perçant sur l'homme qui venait à lui; mais le voyant chargé de marchandises, il s'arrêta.

-- Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il.

-- Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire affaire avec vous.

-- Eh bien, alors faisons vite.

-- Vous êtes pressé?

-- Oui.

-- Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable!

-- Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend.

Il était évident que le marchand conservait une certaine défiance à l'endroit du laquais.

-- Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous me paraissez amateur, vous prendrez votre temps.

-- Et que m'apportez-vous?

-- Une magnifique pièce, un ouvrage dont.... Mais vous ne m'écoutez pas.

-- Non, je regarde.

-- Quoi?

-- Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le commerce des armes est défendu par un édit du roi?

Et il jetait autour de lui des regards inquiets.

Le laquais jugea qu'il était bon de paraître ignorer.

-- Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan.

-- Ah! c'est différent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette réponse parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan, continua-t-il, vous savez cependant déjà que j'achète des armes?

-- Oui, je le sais.

-- Et qui vous a dit cela?

-- Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez crié assez fort tout à l'heure.

-- Où cela?

-- A la porte de l'hôtellerie de _l'Épée du fier Chevalier_.

-- Vous y étiez donc?

-- Oui.

-- Avec qui?

-- Avec une foule d'amis.

-- Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire à cette hôtellerie.

-- Alors, vous avez dû la trouver bien changée?

-- En effet. Mais d'où venaient tous ces amis?

-- De Gascogne, comme moi.

-- Êtes-vous au roi de Navarre?

-- Allons donc! nous sommes Français de coeur et de sang.

-- Oui, mais huguenots?

-- Catholiques comme notre saint père le pape, Dieu merci, dit Samuel en ôtant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de cette cuirasse.

-- Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plaît; nous sommes par trop à découvert en pleine rue.

Et ils remontèrent de quelques pas jusqu'à une maison de bourgeoise apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumière.

Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un banc de pierre accompagnait sa façade, dont il faisait le seul ornement.

C'était en même temps l'utile et l'agréable, car il servait d'étriers aux passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux.

-- Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivés sous l'auvent.

-- Tenez.

-- Attendez; on remue, je crois, dans la maison.

-- Non, c'est en face.

Le marchand se retourna.

En effet, en face il y avait une maison à deux étages, dont le second s'éclairait parfois fugitivement.

-- Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse.

-- Hein! comme elle est lourde! dit Samuel.

-- Vieille, massive, hors de mode.

-- Objet d'art.

-- Six écus, voulez-vous?

-- Comment! six écus! et vous en avez donné dix là-bas pour un vieux débris de corselet!

-- Six écus, oui ou non, répéta le marchand.

-- Mais considérez donc les ciselures?

-- Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures?

-- Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et là-bas vous avez donné tout ce qu'on a voulu.

-- Je mettrai un écu de plus, dit le marchand avec impatience.

-- Il y a pour quatorze écus, rien que de dorures.

-- Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas.

-- Bon, dit Samuel, vous êtes un drôle de marchand: vous vous cachez pour faire votre commerce; vous êtes en contravention avec les édits du roi, et vous marchandez les honnêtes gens.

-- Voyons, voyons, ne criez pas comme cela.

-- Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un commerce illicite, et rien ne m'oblige à me cacher.

-- Voyons, voyons, prenez dix écus et taisez-vous.

-- Dix écus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous sauver?

-- Mais non; quel enragé!

-- Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie à la garde, moi!

En disant ces mots, Samuel avait tellement haussé la voix qu'autant eût valu qu'il eût effectué sa menace sans la faire.

A ce bruit, une petite fenêtre s'était ouverte au balcon de la maison contre laquelle le marché se faisait; et le grincement qu'avait produit cette fenêtre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur.

-- Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous voulez; voilà quinze écus, et allez-vous-en.

-- A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze écus.

-- C'est bien heureux.

-- Mais ces quinze écus sont pour mon maître, continua Samuel, et il me faut bien aussi quelque chose pour moi.

Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant à demi sa dague du fourreau. Évidemment il avait l'intention de faire à la peau de Samuel un accroc qui l'eût dispensé à tout jamais de racheter une cuirasse pour remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte comme un moineau qui vendange, et il recula en disant:

-- Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre chose: cette figure au balcon qui te voit aussi.

Le marchand, blême de frayeur, regarda dans la direction indiquée par Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique créature, enveloppée dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernière scène.

-- Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand avec un rire pareil à celui du chacal qui montre ses dents, voilà un écus en plus. Et que le diable vous étrangle! ajouta-t-il tout bas. -- Merci, dit Samuel; bon négoce!

Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant.

Le marchand, demeuré seul dans la rue, se mit à ramasser la cuirasse de Pertinax et à l'enchâsser dans celle de Fournichon.

Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien empêché:

-- Il paraît, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures?

-- Mais non, monsieur, répondit le malheureux marchand; c'est par hasard et parce que l'occasion s'en est présentée ainsi.

-- Alors, le hasard me sert à merveille.

-- En quoi, monsieur? demanda le marchand.

-- Imaginez-vous que j'ai justement là, à la portée de ma main, un tas de vieilles ferrailles qui me gênent.

-- Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai tout ce que j'en puis porter.

-- Je vais toujours vous les montrer.

-- Inutile, je n'ai plus d'argent.

-- Qu'à cela ne tienne, je vous ferai crédit; vous m'avez l'air d'un parfait honnête homme.

-- Merci, mais on m'attend. -- C'est étrange comme il me semble que je vous connais! fit le bourgeois.

-- Moi? dit le marchand essayant inutilement de réprimer un frisson.

-- Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied l'objet annoncé, car il ne voulait point quitter la fenêtre de peur que le marchand ne se dérobât.

Et il déposa la salade dans la main du marchand.

-- Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est-à-dire que vous croyez me connaître?

-- C'est-à-dire que je vous connais. N'êtes-vous point...

Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant.

-- N'êtes-vous pas Nicolas?

La figure du marchand se décomposa, on voyait le casque trembler dans sa main.

-- Nicolas? répéta-t-il.

-- Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie.

-- Non, non, répliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre fois heureux.

-- N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter l'armure complète, cuirasse, brassards et épée.

-- Faites attention que c'est commerce défendu, monsieur.

-- Je le sais, votre vendeur vous l'a crié assez haut tout à l'heure.

-- Vous avez entendu?

-- Parfaitement; vous avez même été large en affaire: c'est ce qui m'a donné l'idée de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille, je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai été négociant aussi.

