Les quarante-cinq — Tome 1

Part 6

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Malheureusement, maître Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait de son idée et de l'influence que cette idée avait eue sur son enseigne, ne tenait aucun compte des observations de sa ménagère, et répondait en haussant les épaules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville, devait naturellement rechercher la clientèle des gens de guerre; il ajoutait qu'un reître, qui n'a à penser qu'à boire, boit comme six amoureux et que ne payât-il que la moitié de l'écot, on y gagne encore, puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois reîtres.

D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.

A ces paroles, dame Fournichon haussait à son tour des épaules assez dodues pour qu'on interprétât malignement ses idées en matière de moralité.

Les choses en étaient dans le ménage Fournichon à cet état de schisme, et les deux époux végétaient au carrefour Bussy, comme ils avaient végété rue Saint-Honoré, quand une circonstance imprévue vint changer la face des choses et faire triompher les opinions de maître Fournichon, à la plus grande gloire de cette digne enseigne, où chaque règne de la nature avait son représentant.

Un mois avant le supplice de Salcède, à la suite de quelques exercices militaires qui avaient eu lieu dans le Pré-aux-Clercs, dame Fournichon et son époux étaient installés, selon leur habitude, chacun à une tourelle angulaire de leur établissement, oisifs, rêveurs et froids, parce que toutes les tables et toutes les chambres de l'hôtellerie du _Fier Chevalier_ étaient complètement vides.

Ce jour-là le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donné de roses.

Ce jour-là, _l'Épée du fier Chevalier_ avait frappé dans l'eau.

Les deux époux regardaient donc tristement la plaine d'où disparaissaient, s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les regardant et en gémissant sur le despotisme militaire qui forçait de rentrer à leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement être si altérés, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte Bussy.

Cet officier tout emplumé, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'épée au fourreau doré relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix minutes en face de l'hôtellerie.

Mais comme ce n'était pas à l'hôtellerie qu'il se rendait, il allait passer outre, sans avoir même admiré l'enseigne, car il paraissait soucieux et préoccupé, ce capitaine, quand maître Fournichon, dont le coeur défaillait à l'idée de ne pas étrenner ce jour-là, se pencha hors de sa tourelle en disant:

-- Vois donc, femme, le beau cheval!

Ce à quoi madame Fournichon, saisissant la réplique en hôtelière accorte, ajouta:

-- Et le beau cavalier donc!

Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux éloges, de quelque part qu'ils lui vinssent, leva la tête comme s'il se réveillait en sursaut. Il vit l'hôte, l'hôtesse et l'hôtellerie, arrêta son cheval et appela son ordonnance.

Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le quartier.

Fournichon avait dégringolé quatre à quatre les marches de son escalier et se tenait à la porte, son bonnet roulé entre ses deux mains.

Le capitaine, ayant réfléchi quelques instants, descendit de cheval.

-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il.

-- Pour le moment, non, monsieur, répondit l'hôte humilié.

Et il s'apprêtait à ajouter:

-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison.

Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, était plus perspicace que son mari; elle se hâta, en conséquence, de crier du haut de sa fenêtre:

-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous.

Le cavalier leva la tête, et voyant cette bonne figure, après avoir entendu cette bonne réponse, il répliqua:

-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme.

Dame Fournichon se précipita aussitôt à la rencontre du voyageur, en se disant:

-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui étrenne, et non _l'Épée du fier Chevalier_.

Le capitaine qui, à cette heure, attirait l'attention des deux époux, et qui mérite d'attirer en même temps celle du lecteur, ce capitaine était un homme de trente à trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit, tant il avait soin de sa personne. Il était grand, bien fait, d'une physionomie expressive et fine; peut-être, en l'examinant bien, eût-on trouvé quelque affectation dans son grand air; affecté ou non, son air était grand.

Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui battait d'un pied la terre, et lui dit:

-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux.

Le soldat reçut la bride et obéit.

Une fois entré dans la grande salle de l'hôtellerie, il s'arrêta, et jetant un regard de satisfaction autour de lui.

-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! très bien!

Maître Fournichon le regardait avec étonnement, tandis que madame Fournichon lui souriait avec intelligence.

-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre conduite ou dans votre maison qui éloigne de chez vous les consommateurs?

-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, répliqua madame Fournichon; seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons.

-- Ah! fort bien, dit le capitaine.

Maître Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tête les réponses de sa femme.

-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui révélait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze.

-- C'est poli, ma belle hôtesse, merci.

-- Monsieur veut-il goûter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix.

-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la plus douce.

-- L'un et l'autre, s'il vous plaît, répondit le capitaine.

Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait à son hôte l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel déjà, retroussant son jupon coquet, elle le précédait, en faisant craquer à chaque marche un vrai soulier de Parisienne.

-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine lorsqu'il fut arrivé au premier.

-- Trente personnes, dont dix maîtres.

-- Ce n'est point assez, belle hôtesse, répondit le capitaine.

-- Pourquoi cela, monsieur?

-- J'avais un projet, n'en parlons plus.

-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'hôtellerie du _Rosier d'Amour_.

-- Comment! du _Rosier d'Amour_?

-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et à moins d'avoir le Louvre et ses dépendances...

L'étranger attacha sur elle un singulier regard.

-- Vous avez raison, dit-il, et à moins d'avoir le Louvre...

Puis à part:

-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher.

Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez à demeure recevoir ici trente personnes?

-- Oui, sans doute.

-- Mais pour un jour?

-- Oh! pour un jour, quarante et même quarante-cinq.

-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte.

-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux!

-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors?

-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats.

-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins?

-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui ne se mêle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit si retirée que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens.

-- Voilà qui me convient à merveille.

-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon.

-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame, d'ici en un mois...

-- Le 26 octobre alors?

-- Précisément, le 26 octobre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre hôtellerie.

-- Tout entière?

-- Tout entière. Je veux faire une surprise à quelques compatriotes, officiers, ou tout au moins gens d'épée pour la plupart, qui viennent à Paris chercher fortune; d'ici là ils auront reçu avis de descendre chez vous.

-- Et comment auront-ils reçu cet avis, si c'est une surprise que vous leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon.

-- Ah! répondit le capitaine, visiblement contrarié par la question; ah! si vous êtes curieuse ou indiscrète, parfandious!...

-- Non, non, monsieur, se hâta de dire madame Fournichon effrayée.

Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'épée, son coeur avait battu d'aise.

Il accourut.

-- Monsieur, s'écria-t-il, vous serez le maître ici, le despote de la maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus.

-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur; j'ai dit mes compatriotes.

-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais.

Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de se changer en buissons de hallebardes.

-- Vous leur donnerez à souper, continua le capitaine.

-- Très bien.

-- Vous les ferez même coucher au besoin, si je n'avais pu encore préparer leurs logements.

-- A merveille.

-- En un mot, vous vous mettrez à leur entière discrétion, sans le moindre interrogatoire.

-- C'est dit.

-- Voilà trente livres d'arrhes.

-- C'est marché fait, monseigneur; vos compatriotes seront traités en rois, et si vous voulez vous en assurer en goûtant le vin....

-- Je ne bois jamais; merci.

Le capitaine s'approcha de la fenêtre et appela le gardien des chevaux.

Maître Fournichon pendant ce temps avait fait une réflexion.

-- Monseigneur, dit-il (depuis la réception des trois pistoles si généreusement payées à l'avance, maître Fournichon appelait l'étranger monseigneur), monseigneur, comment reconnaître-je ces messieurs?

-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier et de la lumière.

Dame Fournichon apporta tout.

Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il portait à la main gauche.

-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure?

-- Une belle femme, ma foi.

-- Oui, c'est une Cléopâtre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous apportera une empreinte pareille; vous hébergerez donc le porteur de cette empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas?

-- Combien de temps?

-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres à ce sujet.

-- Nous les attendrons.

Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au trot de son cheval.

En attendant son retour, les époux Fournichon empochèrent leurs trente livres d'arrhes, à la grande joie de l'hôte qui ne cessait de répéter:

-- Des gens d'épée! allons, décidément l'enseigne n'a pas tort, et c'est par l'épée que nous ferons fortune.

Et il se mit à fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26 octobre.

VIII

SILHOUETTE DE GASCON

Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrète que le lui avait recommandé l'étranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait sans doute dégagée de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il avait donné à maître Fournichon à l'endroit de _l'Épée du fier Chevalier_; mais comme il lui restait encore plus à deviner qu'on ne lui en avait dit, elle commença, pour établir ses suppositions sur une base solide, par chercher quel était le cavalier inconnu qui payait si généreusement l'hospitalité à ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine qui avait passé la revue.

Le soldat, qui probablement était d'un caractère plus discret que son interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de répondre, à quel propos elle faisait cette question.

-- Parce qu'il sort d'ici, répondit madame Fournichon, qu'il a causé avec nous, et qu'on est bien aise de savoir à qui l'on parle.

Le soldat se mit à rire.

-- Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entré à _l'Épée du Fier Chevalier_, madame Fournichon, dit-il.

-- Et pourquoi cela? demanda l'hôtesse; il est donc trop grand seigneur pour cela?

-- Peut-être.

-- Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entré à l'hôtellerie du _Fier Chevalier_?

-- Et pour qui donc?

-- Pour ses amis.

-- Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis à _l'Épée du fier Chevalier_, j'en réponds.

-- Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur hôtel de Paris?

-- Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'Épernon, pair de France, colonel général de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majesté elle-même. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-là?

-- Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur.

-- L'avez-vous entendu dire parfandious?

-- Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses extraordinaires dans sa vie, et à qui le mot parfandious n'était pas tout à fait inconnu.

Maintenant on peut juger si le 26 octobre était attendu avec impatience.

Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il déposa sur le buffet de Fournichon.

-- C'est le prix du repas commandé pour demain, dit-il.

-- A combien par tête? demandèrent ensemble les deux époux.

-- A six livres.

-- Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas?

-- Un seul.

-- Le capitaine leur a donc trouvé un logement?

-- Il paraît.

Et le messager sortit malgré les questions du _Rosier_ et de _l'Épée_, et sans vouloir davantage répondre à aucune d'elles.

Enfin le jour tant désiré se leva sur les cuisines du _Fier Chevalier_.

Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers s'arrêtèrent à la porte de l'hôtellerie, descendirent de cheval et entrèrent.

Ceux-là étaient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement les premiers arrivés, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite parce que l'hôtellerie de _l'Épée_ était à cent pas à peine de la porte Bussy.

Un d'eux même, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par son luxe, était venu avec deux laquais bien montés.

Chacun d'eux exhiba son cachet à l'image de Cléopâtre et fut reçu par les deux époux avec toutes sortes de prévenances, surtout le jeune homme aux deux laquais.

Cependant, à l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne s'installèrent que timidement et avec une certaine inquiétude; on voyait que quelque chose de grave les préoccupait, surtout lorsque machinalement ils portaient leur main à leur poche.

Les uns demandèrent à se reposer, les autres à parcourir la ville avant le souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de nouveau à voir dans Paris.

-- Ma foi, dit dame Fournichon, sensible à la bonne mine du cavalier, si vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en allant voir M. de Salcède, un Espagnol, qui a conspiré.

-- Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette affaire; j'y vais, pardioux!

Et il sortit avec ses deux laquais.

Vers deux heures arrivèrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de voyageurs nouveaux.

Quelques-uns d'entre eux arrivèrent isolés.

Il y en eut même un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine à la main; il jurait contre Paris, où les voleurs sont si audacieux que son chapeau lui avait été pris du côté de la Grève, en traversant un groupe, et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris.

Au reste, c'était sa faute; il n'aurait pas dû entrer dans Paris avec un chapeau orné d'une si magnifique agrafe.

Vers quatre heures il y avait déjà quarante compatriotes du capitaine installés dans l'hôtellerie des Fournichon.

-- Est-ce étrange? dit l'hôte à sa femme, ils sont tous Gascons.

-- Que trouves-tu d'étrange à cela? répondit la dame; le capitaine n'a-t- il pas dit que c'étaient des compatriotes qu'il recevait?

-- Eh bien?

-- Puisqu'il est Gascon lui-même, ses compatriotes doivent être Gascons.

-- Tiens, c'est vrai, dit l'hôte.

-- Est-ce que M. d'Épernon n'est pas de Toulouse?

-- C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'Épernon?

-- Est-ce qu'il n'a pas lâché trois fois le fameux parfandious?

-- Il a lâché le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce que cet animal-là?

-- Imbécile! c'est son juron favori.

-- Ah! c'est juste.

-- Ne vous étonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq.

Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivèrent, et les convives de _l'Épée_ se trouvèrent au grand complet.

Jamais surprise pareille n'avait épanoui des visages de Gascons: ce furent pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des élans enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux époux Fournichon que toute la Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient fait irruption dans leur grande salle.

Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser le cavalier aux deux laquais, et lui présenta Lardille, Militor et Scipion.

-- Et par quel hasard es-tu à Paris? demanda celui-ci.

-- Mais toi-même, mon cher Sainte-Maline?

-- J'ai une charge dans l'armée, et toi?

-- Moi, je viens pour affaire de succession.

-- Ah! ah! tu traînes donc toujours après toi la vieille Lardille?

-- Elle a voulu me suivre.

-- Ne pouvais-tu partir secrètement, au lieu de t'embarrasser de tout ce monde qu'elle traîne après ses jupes?

-- Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur.

-- Ah! tu as reçu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda Sainte-Maline.

-- Oui, répondit Miradoux.

Puis se hâtant de changer la conversation:

-- N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette hôtellerie soit pleine, et ne soit pleine que de compatriotes?

-- Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est appétissante pour des gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de Pincorney, en se mêlant à la conversation.

-- Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez toujours pas expliqué ce que vous alliez me raconter vers la place de Grève, lorsque cette grande foule nous a séparés?

-- Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque peu.

-- Comment, entre Angoulême et Angers, je vous ai rencontré sur la route, comme je vous vois aujourd'hui, à pied, une badine à la main et sans chapeau.

-- Cela vous préoccupe, monsieur?

-- Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous venez de plus loin que de Poitiers.

-- Je venais de Saint-André de Cubsac.

-- Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau?

-- C'est bien simple.

-- Je ne trouve pas.

-- Si fait, et vous allez comprendre. Mon père a deux chevaux magnifiques, auxquels il tient de telle façon qu'il est capable de me déshériter après le malheur qui m'est arrivé.

-- Et quel malheur vous est-il arrivé?

-- Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout à coup un coup d'arquebuse part à dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et prend la route de la Dordogne.

-- Où il s'élance?

-- Parfaitement.

-- Avec vous?

-- Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser à terre; sans cela je me noyais avec lui.

-- Ah! ah! la pauvre bête s'est donc noyée?

-- Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large.

-- Et alors?

-- Alors, je résolus de ne pas rentrer à la maison, et de me soustraire le plus loin possible à la colère paternelle.

-- Mais votre chapeau?

-- Attendez donc, que diable! mon chapeau, il était tombé.

-- Comme vous?

-- Moi, je n'étais pas tombé; je m'étais laissé glisser à terre; un Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont écuyers au maillot.

-- C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau?

-- Ah! voilà, mon chapeau?

-- Oui.

-- Mon chapeau était donc tombé; je me mis à sa recherche, car c'était ma seule ressource, étant sorti sans argent.

-- Et comment votre chapeau pouvait-il vous être une ressource? insista Sainte-Maline, décidé à pousser Pincorney à bout.

-- Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau était retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V donna à mon grand-père, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il s'arrêta dans notre château.

-- Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher ami, vous devez être le plus riche de nous tous, et vous auriez bien dû, avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains dépareillées: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire comme une main de nègre.

-- Attendez donc: au moment où je me retournais pour chercher mon chapeau, je vois un corbeau énorme qui fond dessus.

-- Sur votre chapeau?

-- Ou plutôt sur mon diamant; vous savez que cet animal dérobe tout ce qui brille: il fond donc sur mon diamant et me le dérobe.

-- Votre diamant?

-- Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant, je crie: Arrêtez! arrêtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il était disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler.

-- De sorte qu'accablé par cette double perte....

-- Je n'ai plus osé rentrer dans la maison paternelle, et je me suis décidé à venir chercher fortune à Paris.

-- Bon! dit un troisième, le vent s'est donc changé en corbeau? Je vous ai entendu, ce me semble, raconter à M. de Loignac qu'occupé à lire une lettre de votre maîtresse, le vent vous avait emporté lettre et chapeau, et qu'en véritable Amadis, vous aviez couru après la lettre, laissant aller le chapeau où bon lui semblait?

-- Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connaître M. d'Aubigné, qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui, quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un charmant conte là-dessus.

Quelques rires à demi étouffés se firent entendre.

-- Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par hasard?

Chacun se retourna pour rire plus à l'aise.

Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit près de la cheminée un jeune homme qui cachait sa tête dans ses mains; il crut que celui-là n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher.

Il alla à lui.

-- Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on voie votre visage.

Et il frappa sur l'épaule du jeune homme, qui releva un front grave et sévère.

Le jeune homme n'était autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore tout étourdi de son aventure de la Grève.

-- Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main où vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous.

-- A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de moi, je n'ai rien à dire.

-- Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux à Carmainges, avec les plus conciliantes intentions, vous n'êtes pas gracieux pour notre compatriote.

-- Et de quoi diable vous mêlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en plus contrarié.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde point.

Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin de la grande cheminée; mais quelqu'un lui barra le passage.

C'était Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois sur les lèvres.

-- Dites donc, beau-papa? fit le vaurien.

-- Après?

-- Qu'en dites-vous?

-- De quoi?

-- De la façon dont ce gentilhomme vous a rivé votre clou?

-- Heim!

-- Il vous a secoué de la belle façon.