# Les quarante-cinq — Tome 1

## Part 5

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-- Écoute, cet homme avait le visage caché dans une sorte de froc; je le pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de son avertissement, car en même temps qu'il me parlait, il me désignait du doigt, à dix pas, cette femme dont le vêtement blanc m'avait attiré de ce côté, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si c'eût été un autel.

Je m'arrêtai, mon frère. C'est vers le commencement de septembre que cette aventure m'arriva: l'air était tiède; les violettes et les roses que font pousser les fidèles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs délicats parfums; la lune déchirait un nuage blanchâtre derrière le clocheton de l'église, et les vitraux commençaient à s'argenter à leur faîte, tandis qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allumés. Mon ami, soit majesté du lieu, soit dignité personnelle, cette femme à genoux resplendissait pour moi dans les ténèbres comme une statue de marbre et comme si elle eût été de marbre réellement. Elle m'imprima je ne sais quel respect qui me fit froid au coeur.

Je la regardais avidement.

Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les lèvres, et aussitôt je vis ses épaules onduler sous l'effort de ses soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ouï de pareils accents, mon frère; jamais fer acéré n'a déchiré si douloureusement un coeur!

Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu; ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou.

-- Mais c'est elle, par le pape! qui était folle, dit Joyeuse; est-ce que l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien?

-- Oh! c'était une grande douleur qui la faisait sangloter, c'était un profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait- elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais.

-- Mais cet homme, tu ne l'as pas questionné?

-- Si fait.

-- Et que t'a-t-il répondu?

-- Qu'elle avait perdu son mari.

-- Est-ce qu'on pleure un mari de cette façon-là? dit Joyeuse; voilà, pardieu! une belle réponse; et tu t'en es contenté?

-- Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.

-- Mais cet homme lui-même, quel est-il?

-- Une sorte de serviteur qui habite avec elle.

-- Son nom?

-- Il a refusé de me le dire.

-- Jeune? vieux?

-- Il peut avoir de vingt-huit à trente ans...

-- Voyons, après?... Elle n'est pas restée toute la nuit à prier et à pleurer, n'est-ce pas?

-- Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est-à-dire quand elle eut épuisé ses larmes, quand elle eut usé ses lèvres sur le banc, elle se leva, mon frère; il y avait dans cette femme un tel mystère de tristesse qu'au lieu de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me reculai; ce fut elle alors qui vint à moi ou plutôt de mon côté, car, moi, elle ne me voyait même pas; alors un rayon de la lune frappa son visage, et son visage m'apparut illuminé, splendide: il avait repris sa morne sévérité; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs, seulement, le sillon humide qu'ils avaient tracé. Ses yeux seuls brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie qui, un instant, avait paru prête à l'abandonner; elle fit quelques pas avec une molle langueur, et pareille à ceux qui marchent en rêve; l'homme alors courut à elle et la guida, car elle semblait avoir oublié qu'elle marchait sur la terre. Oh! mon frère, quelle effrayante beauté, quelle surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblât sur la terre; quelquefois seulement dans mes rêves, quand le ciel s'ouvrait, il en était descendu des visions pareilles à cette réalité. -- Après, Henri, après? demanda Anne, prenant malgré lui intérêt à ce récit dont il avait d'abord eu l'intention de rire.

-- Oh! voilà qui est bientôt fini, mon frère; son serviteur lui dit quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que j'étais là sans doute; mais elle ne regarda même pas de mon côté, elle baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frère; il me sembla que le ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'était plus une créature vivante, mais une ombre échappée à ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes, glissait silencieusement devant moi.

Elle sortit de l'enclos; je la suivis.

De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me cachais pas, tout étourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans le coeur.

-- Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas.

Le jeune homme sourit.

-- Je veux dire, mon frère, reprit-il, que ma jeunesse a été bruyante, que j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu'à ce moment, ont été des femmes à qui je pouvais offrir mon amour.

-- Oh! oh! qu'est donc celle-là? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa gaîté quelque peu altérée, malgré lui, par la confidence de son frère. Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et d'os, celle-là?

-- Mon frère, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une fiévreuse étreinte, mon frère, dit-il si bas que son souffle arrivait à peine à l'oreille de son aîné, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais pas si c'est une créature de ce monde.

-- Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais avoir peur.

Puis, essayant de reprendre sa gaîté:

-- Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et qu'elle donne très bien des baisers; toi-même me l'as dit, et c'est, ce me semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout: voyons, après, après?

-- Après, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de se dérober à moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne semblait même point songer à cela.

-- Eh bien! où demeurait-elle?

-- Du côté de la Bastille, dans la rue de Lesdiguières; à sa porte, son compagnon se retourna et me vit.

-- Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner à entendre que tu désirais lui parler?

-- Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur m'imposait presque autant que la maîtresse.

-- N'importe, tu entras dans la maison?

-- Non, mon frère.

-- En vérité, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au moins tu revins le lendemain?

-- Oui, mais inutilement, inutilement à la Gypecienne, inutilement à la rue de Lesdiguières.

-- Elle avait disparu?

-- Comme une ombre qui se serait envolée.

-- Mais enfin tu t'informas?

-- La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une lumière, que je voyais briller le soir à travers les jalousies, me consolait en m'indiquant qu'elle était toujours là. J'usai de cent moyens pour pénétrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, présents, tout échoua. Un soir la lumière disparut à son tour et ne reparut plus; la dame, fatiguée de mes poursuites sans doute, avait quitté la rue de Lesdiguières; nul ne savait sa nouvelle demeure.

-- Cependant tu l'as retrouvée, cette belle sauvage?

-- Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frère, c'est la Providence qui ne veut pas que l'on traîne la vie. Écoutez: en vérité, c'est étrange. Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours, à minuit; vous savez, mon frère, que les ordonnances pour le feu sont sévèrement exécutées; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison, mais encore un incendie véritable qui éclatait au deuxième étage.

Je frappai vigoureusement à la porte, un homme parut à la fenêtre.

-- Vous avez le feu chez vous! lui criai-je.

-- Silence, par pitié! me dit-il, silence, je suis occupé à l'éteindre.

-- Voulez-vous que j'appelle le guet?

-- Non, non au nom du ciel, n'appelez personne!

-- Mais cependant si l'on peut vous aider.

-- Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous serai reconnaissant toute ma vie.

-- Et comment voulez-vous que je vienne?

-- Voici la clef de la porte.

Et il me jeta la clef par la fenêtre. Je montai rapidement les escaliers et j'entrai dans la chambre théâtre de l'incendie.

C'était le plancher qui brûlait: j'étais dans le laboratoire d'un chimiste. En faisant je ne sais quelle expérience, une liqueur inflammable s'était répandue à terre: de là l'incendie.

Quand j'entrai, il était déjà maître du feu, ce qui fit que je pus le regarder.

C'était un homme de vingt-huit à trente ans; du moins il me parut avoir cet âge: une effroyable cicatrice lui labourait la moitié de la joue, une autre lui sillonnait le crâne; sa barbe touffue cachait le reste de son visage.

-- Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si vous êtes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bonté de vous retirer, car ma maîtresse pourrait entrer d'un moment à l'autre, et elle s'irriterait en voyant à cette heure un étranger chez moi, ou plutôt chez elle.

Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'épouvante. J'ouvris la bouche pour lui crier: Vous êtes l'homme de la Gypecienne, l'homme de la rue de Lesdiguières, l'homme de la dame inconnue; car vous vous rappelez, mon frère, qu'il était couvert d'un froc, que je n'avais pas vu son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela, l'interroger, le supplier, quand tout à coup une porte s'ouvrit et une femme entra.

-- Qu'y a-t-il donc, Rémy? demanda-t-elle en s'arrêtant majestueusement sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit?

Oh! mon frère, c'était elle, plus belle encore au feu mourant de l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'était elle, c'était cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur!

Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement à son tour.

-- Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez, le feu est éteint. Sortez, je vous en supplie, sortez.

-- Mon ami, lui dis-je, vous me congédiez bien durement.

-- Madame, dit le serviteur, c'est lui.

-- Qui, lui? demanda-t-elle.

-- Ce jeune cavalier que nous avons rencontré dans le jardin de la Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguières.

Elle arrêta alors son regard sur moi, et à ce regard je compris qu'elle me voyait pour la première fois.

-- Monsieur, dit-elle, par grâce, éloignez-vous!

J'hésitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient à mes lèvres; je restais immobile et muet, occupé à la regarder,

-- Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de sévérité, prenez garde, vous forceriez madame à fuir une seconde fois.

-- Oh! qu'à Dieu ne plaise! répondis-je en m'inclinant; mais, madame, je ne vous offense point cependant.

Elle ne me répondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glacée que si elle ne m'eût point entendu, elle se retourna, et je la vis disparaître graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'eût fait le pas d'un fantôme.

-- Et voilà tout? demanda Joyeuse.

-- Voilà tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu'à la porte, en me disant:

-- Oubliez, monsieur, au nom de Jésus et de la Vierge Marie, je vous en supplie, oubliez!

Je m'enfuis, éperdu, égaré, stupide, serrant ma tête entre mes deux mains, et me demandant si je ne devenais pas fou.

Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voilà pourquoi, en sortant de l'Hôtel-de-Ville, mes pas se sont dirigés tout naturellement de ce côté; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache à l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon dont l'ombre m'enveloppe entièrement; une fois sur dix, je vois passer de la lumière dans la chambre qu'elle habite: c'est là ma vie, c'est là mon bonheur.

-- Quel bonheur! s'écria Joyeuse.

-- Hélas! je le perds si j'en désire un autre.

-- Mais si tu te perds toi-même avec cette résignation?

-- Mon frère, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me trouve heureux ainsi.

-- C'est impossible.

-- Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est là, qu'elle vit là, qu'elle respire là; je la vois à travers la muraille, ou plutôt il me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frère, je deviendrais fou ou je me ferais moine.

-- Non pas, mordieu! il y a déjà bien assez d'un fou et d'un moine dans la famille; restons-en là maintenant, mon cher ami.

-- Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient inutiles, les railleries ne feraient rien.

-- Et qui te parle d'observations et de railleries?

-- A la bonne heure. Mais....

-- Laisse-moi seulement te dire une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que tu t'y es pris comme un franc écolier.

-- Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me suis abandonné à quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui.

-- Et s'il conduit à quelque abîme?

-- Il faut s'y engloutir, mon frère.

-- C'est ton avis?

-- Oui.

-- Ce n'est pas le mien, et à ta place...

-- Qu'eussiez-vous fait, Anne?

-- Assez, certainement, pour savoir son nom, son âge; à ta place....

-- Anne, Anne, vous ne la connaissez pas.

-- Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille écus que je vous ai donnés sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau à sa fête....

-- Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque.

-- Mordieu! tant pis; s'ils n'étaient pas dans votre coffre, la femme serait dans votre alcôve.

-- Oh! mon frère.

-- Il n'y a pas de: oh! mon frère; un serviteur ordinaire se vend pour dix écus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois mille. Voyons maintenant, supposons le phénix des serviteurs; rêvons le dieu de la fidélité, et moyennant vingt mille écus, par le pape, il sera à vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phénix des serviteurs. Henri, mon ami, vous êtes un niais.

-- Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il y a des coeurs qu'un roi même n'est pas assez riche pour acheter.

Joyeuse se calma.

-- Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent.

-- A la bonne heure.

-- Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible se donnât à vous?

-- J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire.

-- Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enfermée, gémissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gémissant, c'est-à-dire plus assommant qu'elle-même! En vérité, vous parliez des façons vulgaires de l'amour, et vous êtes banal comme un quartenier. Elle est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle regrette, consolez-la, et remplacez.

-- Impossible, mon frère.

-- As-tu essayé?

-- Pourquoi faire?

-- Dame! ne fût-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu?

-- Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour.

-- Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta maîtresse.

-- Mon frère!

-- Foi de Joyeuse. Tu n'as pas désespéré, je pense?

-- Non, car je n'ai jamais espéré.

-- A quelle heure la vois-tu?

-- A quelle heure je la vois?

-- Sans doute.

-- Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frère.

-- Jamais?

-- Jamais.

-- Pas même à sa fenêtre?

-- Pas même son ombre, vous dis-je.

-- Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant?

-- Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, excepté ce Remy dont je vous ai parlé.

-- Comment est la maison?

-- Deux étages, petite porte sur un degré, terrasse au-dessus de la deuxième fenêtre.

-- Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer?

-- Elle est isolée des autres maisons.

-- Et en face, qu'y a-t-il?

-- Une autre maison à peu près pareille, quoique plus élevée, ce me semble.

-- Par qui est habitée cette maison?

-- Par une espèce de bourgeois.

-- De méchante ou de bonne humeur?

-- De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul.

-- Achète-lui sa maison.

-- Qui vous dit qu'elle soit à vendre?

-- Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut.

-- Et si la dame m'y voit?

-- Eh bien?

-- Elle disparaîtra encore, tandis qu'en dissimulant ma présence, j'espère qu'un jour ou l'autre je la reverrai.

-- Tu la reverras ce soir.

-- Moi?

-- Va te camper sous son balcon à huit heures.

-- J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les autres jours.

-- A propos! l'adresse au juste?

-- Entre la porte Bussy et l'hôtel Saint-Denis, presque au coin de la rue des Augustins, à vingt pas d'une grande hôtellerie ayant enseigne; _A l'Épée du fier Chevalier_.

-- Très bien, à huit heures, ce soir.

-- Mais que ferez-vous?

-- Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place.

-- Dieu vous entende, mon frère!

-- Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma maîtresse m'attend; non, je veux dire la maîtresse de M. de Mayenne. Par le pape! celle-là n'est point une bégueule.

-- Mon frère!

-- Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces deux dames, sois-en bien persuadé, quoique, d'après ce que tu me dis, j'aime mieux la mienne, ou plutôt la nôtre. Mais elle m'attend, et je ne veux pas la faire attendre. Adieu, Henri, à ce soir.

-- A ce soir, Anne.

Les deux frères se serrèrent la main et se séparèrent.

L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame.

L'autre s'enfonça silencieusement dans une des rues tortueuses qui aboutissent au Palais.

VII

EN QUOI L'ÉPÉE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR.

Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit était venue, enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux heures auparavant.

En outre, Salcède mort, les spectateurs avaient songé à regagner leurs gîtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons éparpillés dans les rues, au lieu de cette chaîne non interrompue de curieux qui dans la journée étaient descendus ensemble vers un même point.

Jusqu'aux quartiers les plus éloignés de la Grève, il y avait des restes de tressaillements bien faciles à comprendre après la longue agitation du centre.

Ainsi du côté de la porte Bussy, par exemple, où nous devons nous transporter à cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que nous avons mis en scène au commencement de cette histoire, et pour faire connaissance avec des personnages nouveaux; à cette extrémité, disons- nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine maison teintée en rose et relevée de peintures bleues et blanches, qui s'appelait _la Maison de l'Épée du fier Chevalier_, et qui cependant n'était qu'une hôtellerie de proportions gigantesques, récemment installée dans ce quartier neuf.

En ce temps-là Paris ne comptait pas une seule bonne hôtellerie qui n'eût sa triomphante enseigne. _L'Épée du fier Chevalier_ était une de ces magnifiques exhibitions destinées à rallier tous les goûts, à résumer toutes les sympathies.

On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint contre un dragon, lançant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de flamme et de fumée. Le peintre, animé d'un sentiment héroïque et pieux tout à la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, armé de toutes pièces, non pas une épée, mais une immense croix avec laquelle il tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acérée, le malheureux dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.

On voyait au fond de l'enseigne, ou plutôt du tableau, car l'enseigne méritait bien certainement ce nom, on voyait des quantités de spectateurs levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges étendaient sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.

Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous les genres, avait groupé des citrouilles, des raisins, des scarabées, des lézards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre gris, lesquels, malgré la différence des couleurs, ce qui eût pu indiquer une différence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en réjouissance probablement de la mémorable victoire remportée par le fier chevalier sur le dragon parabolique qui n'était autre que Satan.

Assurément, ou le propriétaire de l'enseigne était d'un caractère bien difficile, ou il devait être satisfait de la conscience du peintre. En effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il eût fallu ajouter un ciron au tableau, la place eût manqué.

Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pénible, est imposé à notre conscience d'historien: il ne résultait pas de cette belle enseigne que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des raisons que nous allons expliquer tout à l'heure et que le public comprendra, nous l'espérons, il y avait, nous ne dirons pas même parfois, mais presque toujours, de grands vides à l'hôtellerie du _Fier Chevalier_.

Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison était grande et confortable; bâtie carrément, cramponnée au sol par de larges bases, elle étendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles contenant chacune sa chambre octogone; le tout bâti, il est vrai, en pans de bois; mais coquet et mystérieux comme doit l'être toute maison qui veut plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais là gisait le mal.

On ne peut pas plaire à tout le monde. Telle n'était pas cependant la conviction de dame Fournichon, hôtesse du _Fier Chevalier_. En conséquence de cette conviction, elle avait engagé son époux à quitter une maison de bains dans laquelle ils végétaient, rue Saint-Honoré, pour faire tourner la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour Bussy, et même des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les prétentions de dame Fournichon, son hôtellerie était située un peu bien voisinement du Pré-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirés à la fois par le voisinage et l'enseigne, à _l'Épée du fier Chevalier_, tant de couples prêts à se battre, que les autres couples moins belliqueux fuyaient comme peste la pauvre hôtellerie, dans la crainte du bruit et des estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point à être dérangés que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes, force était de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints intérieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne, avaient été ornés de moustaches et d'autres appendices plus ou moins décents par le charbon des habitués.

Aussi, dame Fournichon prétendait-elle, non sans raison jusque-là, il faut bien le dire, que l'enseigne avait porté malheur à la maison, et elle affirmait que si on avait voulu s'en rapporter à son expérience, et peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant, comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflammés au lieu de roses, toutes les âmes tendres eussent élu domicile dans son hôtellerie.

