Part 21
-- Oui, monsieur, dit Ernauton en s'inclinant; il me semble que vous avez oublié de préciser ce que nous aurons à faire. Être au service du roi est un glorieux mot sans doute, mais j'eusse bien désiré savoir jusqu'où entraîne ce service.
-- Cela, monsieur, répliqua Loignac, constitue une question délicate et à laquelle je ne saurai catégoriquement répondre.
-- Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur?
Toutes ces paroles étaient adressées à M. de Loignac avec une si exquise politesse que, contre son habitude, M. de Loignac cherchait en vain une réponse sévère.
-- Parce que moi-même j'ignore souvent le matin ce que j'aurai à faire le soir.
-- Monsieur, dit Carmainges, vous êtes si haut placé, relativement à nous, que vous devez savoir beaucoup de choses que nous ignorons.
-- Faites comme j'ai fait, monsieur de Carmainges; apprenez ces choses sans qu'on vous les dise: je ne vous en empêche point.
-- J'en appelle à vos lumières, monsieur, dit Ernauton, parce qu'arrivé à la cour sans amitié ni haine, et n'étant guidé par aucune passion, je puis, sans valoir mieux, vous être cependant plus utile qu'un autre.
-- Vous n'avez ni amitiés ni haines?
-- Non, monsieur.
-- Vous aimez le roi cependant, à ce que je suppose, du moins?
-- Je le dois, et je le veux, monsieur de Loignac, comme serviteur, comme sujet et comme gentilhomme.
-- Eh bien, c'est un des points cardinaux sur lesquels vous devez vous régler; si vous êtes un habile homme, il doit vous servir à trouver celui qui est à l'opposite.
-- Très bien, monsieur, répliqua Ernauton en s'inclinant, et me voilà fixé; reste un point cependant qui m'inquiète fort.
-- Lequel, monsieur?
-- L'obéissance passive.
-- C'est la première condition.
-- J'ai parfaitement entendu, monsieur. L'obéissance passive est quelquefois difficile pour des gens délicats sur l'honneur.
-- Cela ne me regarde point, monsieur de Carmainges, dit Loignac.
-- Cependant, monsieur, lorsqu'un ordre vous déplaît?
-- Je lis la signature de M. d'Épernon, et cela me console.
-- Et M. d'Épernon?
-- M. d'Épernon lit la signature de Sa Majesté, et se console comme moi.
-- Vous avez raison, monsieur, dit Ernauton, et je suis votre humble serviteur.
Ernauton fit un pas pour se retirer; ce fut Loignac qui le retint.
-- Vous venez cependant d'éveiller en moi certaines idées, fit-il, et je vous dirai à vous des choses que je ne dirais point à d'autres, parce que ces autres-là n'ont eu ni le courage ni la convenance de me parler comme vous.
Ernauton s'inclina.
-- Monsieur, dit Loignac en se rapprochant du jeune homme, peut-être viendra-t-il ce soir quelqu'un de grand: ne le perdez pas de vue, et suivez-le partout où il ira en sortant du Louvre.
-- Monsieur, permettez-moi de vous le dire, mais il me semble que c'est espionner, cela?
-- Espionner! croyez-vous? fit froidement Loignac; c'est possible, mais tenez....
Il tira de son pourpoint un papier qu'il tendit à Carmainges; celui-ci le déploya et lut:
« Faites suivre ce soir M. de Mayenne, s'il osait par hasard se présenter au Louvre. »
-- Signé? demanda Loignac.
-- Signé d'Épernon, lut Carmainges.
-- Eh bien! monsieur?
-- C'est juste, répliqua Ernauton en saluant profondément, je suivrai M. de Mayenne.
Et il se retira.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE I. La Porte Saint-Antoine II. Ce qui se passait à l'extérieur de la Porte Saint-Antoine III. La Revue IV. La Loge en Grève de S.M. le roi Henri III V. Le Supplice VI. Les Deux Joyeuse VII. En quoi l'Épée du Fier-Chevalier eut raison sur le Rosier-d'Amour VIII. Silhouette de Gascon IX. M. de Loignac X. L'Homme aux cuirasses XI. Encore la Ligue XII. La Chambre de S.M. Henri III au Louvre XIII. Le Dortoir XIV. L'Ombre de Chicot XV. De la difficulté qu'a un roi de trouver de bons ambassadeurs XVI. Comment et pour quelle cause Chicot était mort XVII. La Sérénade XVIII. La Bourse de Chicot XIX. Le Prieuré des Jacobins XX. Les deux Amis XXI. Les Convives XXII. Frère Borromée XXIII. La Leçon XXIV. La Pénitente XXV. L'Embuscade XXVI. Les Guises XXVII. Au Louvre XXVIII. La Révélation XXIX. Deux Amis XXX. Sainte-Maline XXXI. Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq
End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 1, by Alexandre Dumas