Part 20
Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lançaient des éclairs: toutes les passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour à tour imprimé leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il tira son épée comme un furieux.
Ernauton avait déjà la sienne à la main.
-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons à deux lieues l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne me déshonorez pas.
-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colère, je ne dis jamais que ce que je veux dire; par conséquent je ne retirerai rien du tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau à la cour, je ne veux donc pas avoir à rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup d'épée, s'il vous plaît, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que pour la vôtre.
-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez encore cela, je présume?
-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, répliqua Ernauton, car l'occasion ne s'en est jamais présentée; je la trouve à ma guise, venant à moi quand je n'allais pas à elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends votre bon plaisir, monsieur.
-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tête, nous sommes compatriotes, nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour un brave homme; je vous offrirais même la main, si cela ne m'était pas presque impossible. Que voulez-vous, je me montre à vous comme je suis, ulcéré jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux, que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a créé dans un mauvais jour. M. de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point mis en colère, c'est votre mérite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en, puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu'à mon grand regret votre mérite vous reste. Ainsi nous en demeurons là, n'est-ce pas, monsieur? je souffrirais trop, en vérité, quand vous diriez le motif de notre querelle.
-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur.
-- Personne?
-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis pas tout à fait pauvre; j'espère en moi et dans l'avenir, et soyez tranquille, je me défendrai comme un lion.
-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai déjà trente ans et suis assez dégoûté de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi; mais tout dégoûté de la vie, tout incrédule au bonheur que je suis, j'aime mieux ne pas me battre avec vous.
-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton.
-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'êtes pas content, tant mieux. Alors vous cesserez de m'être supérieur.
-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une querelle sans s'exposer à faire rire, quand on est Gascons l'un et l'autre.
-- Voilà précisément ce que j'attends, dit Sainte-Maline.
-- Vous attendez?...
-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-là me fera passer.
-- Vous refusez donc le combat?
-- Je désire ne pas me battre, avec vous, s'entend.
-- Après m'avoir provoqué?
-- J'en conviens.
-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'échappe et que je vous charge à grands coups d'épée?
Sainte-Maline serra convulsivement les poings.
-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon épée à dix pas.
-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la pointe.
-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous haïr, et je vous haïrai mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai désespéré.
Ernauton remit son épée au fourreau.
-- Vous êtes un homme étrange, dit-il, et je vous plains du plus profond de mon coeur.
-- Vous me plaignez?
-- Oui, car vous devez horriblement souffrir.
-- Horriblement.
-- Vous ne devez jamais aimer?
-- Jamais.
-- Mais vous avez des passions, au moins?
-- Une seule.
-- La jalousie, vous me l'avez dit.
-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes à un degré de honte et de malheur indicible: j'adore une femme dès qu'elle aime un autre que moi; j'aime l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux toujours par comparaison; je bois pour échauffer en moi la colère, c'est à-dire pour la rendre aiguë quand elle n'est pas chronique, c'est-à-dire pour la faire éclater et brûler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux.
-- Vous n'avez jamais essayé de devenir bon? demanda Ernauton.
-- Je n'ai pas réussi.
-- Qu'espérez-vous? que comptez-vous faire alors?
-- Que fait la plante vénéneuse? elle a des fleurs comme les autres, et certaines gens savent en tirer une utilité. Que font l'ours et l'oiseau de proie? ils mordent, mais certains éleveurs savent les dresser à la chasse; voilà ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M. d'Épernon et de M. de Loignac jusqu'au jour où l'on dira: Cette plante est nuisible, arrachons-la; cette bête est enragée, tuons-la.
Ernauton s'était calmé peu à peu. Sainte-Maline n'était plus pour lui un objet de colère, mais d'étude; il ressentait presque de la pitié pour cet homme que les circonstances avaient entraîné à lui faire de si singuliers aveux.
-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualités, vous guérira, dit-il; développez-vous dans le sens de vos instincts, monsieur de Sainte-Maline, et vous réussirez à la guerre ou dans l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous haïrez moins.
-- Si haut que je m'élève, si profondément que je prenne racine, il y aura toujours au-dessus de moi des fortunes supérieures qui me blesseront; au- dessous, des rires sardoniques qui me déchireront les oreilles.
-- Je vous plains, répéta Ernauton.
Et ce fut tout.
Ernauton alla à son cheval qu'il avait attaché à un arbre, et, le détachant, il se remit en selle.
Sainte-Maline n'avait pas quitté la bride du sien.
Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit.
Tout à coup Ernauton tendit la main à Sainte-Maline.
-- Voulez-vous que j'essaie de vous guérir, lui dit-il, voyons?
-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas cela, vous y échoueriez. Haïssez-moi, au contraire; et ce sera le moyen que je vous admire.
-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton.
Une heure après, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient vers le logis des quarante-cinq.
Le roi était sorti et ne devait rentrer que le soir.
XXXI
COMMENT M. DE LOIGNAC FIT UNE ALLOCUTION AUX QUARANTE-CINQ
Chacun des deux jeunes gens se mit à la fenêtre de son petit logis pour guetter le retour du roi.
Chacun d'eux s'y établit avec des idées bien différentes.
Sainte-Maline, tout à sa haine, tout à sa honte, tout à son ambition, le sourcil froncé, le coeur ardent.
Ernauton, oublieux déjà de ce qui s'était passé et préoccupé d'une seule chose, c'est-à-dire de ce que pouvait être cette femme qu'il avait introduite dans Paris sous un costume de page, et qu'il venait de retrouver dans une riche litière.
Il y avait là ample matière à réflexion pour un coeur plus disposé aux aventures amoureuses qu'aux calculs de l'ambition.
Aussi Ernauton s'ensevelit-il peu à peu dans ses réflexions, et cela si profondément que ce ne fut qu'en levant la tête qu'il s'aperçut que Sainte-Maline n'était plus là.
Un éclair lui traversa l'esprit. Moins préoccupé que lui, Sainte-Maline avait guetté le retour du roi; le roi était rentré, et Sainte-Maline était chez le roi.
Il se leva vivement, traversa la galerie et arriva chez le roi juste au moment où Sainte-Maline en sortait.
-- Tenez, dit-il, radieux, à Ernauton, voici ce que le roi m'a donné.
Et il lui montra une chaîne d'or.
-- Je vous fais mon compliment, monsieur, dit Ernauton, sans que sa voix trahît la moindre émotion.
Et il entra à son tour chez le roi.
Sainte-Maline s'attendait à quelque manifestation de jalousie de la part de M. de Carmainges. Il demeura en conséquence tout stupéfait de ce calme, attendant que Ernauton sortît à son tour.
Ernauton demeura dix minutes à peu près chez Henri: ces dix minutes furent des siècles pour Sainte-Maline.
Il sortit enfin: Sainte-Maline était à la même place; d'un regard rapide il enveloppa son compagnon, puis son coeur se dilata. Ernauton ne rapportait rien, rien de visible du moins.
-- Et à vous, demanda Sainte-Maline, poursuivant sa pensée, quelle chose le roi vous a-t-il donnée, monsieur?
-- Sa main à baiser, répondit Ernauton.
Sainte-Maline froissa sa chaîne entre ses mains, de manière qu'il en brisa un anneau.
Tous deux s'acheminèrent en silence vers le logis.
Au moment où ils entraient dans la salle, la trompette retentissait: à ce signal d'appel, les quarante-cinq sortirent chacun de son logis, comme les abeilles de leurs alvéoles.
Chacun se demandait ce qui était survenu de nouveau, tout en profitant de cet instant de réunion générale pour admirer le changement qui s'était opéré dans la personne et les habits de ses compagnons.
La plupart avaient affiché un grand luxe, de mauvais goût peut-être, mais qui compensait l'élégance par l'éclat.
D'ailleurs, ils avaient ce qu'avait cherché d'Épernon, assez adroit politique s'il était mauvais soldat: les uns la jeunesse, les autres la vigueur, d'autres l'expérience, et cela rectifiait chez tous au moins une imperfection.
En somme, ils ressemblaient à un corps d'officiers en habits de ville, la tournure militaire étant, à très peu d'exception près, celle qu'ils avaient le plus ambitionnée.
Ainsi, de longues épées, des éperons sonnants, des moustaches aux ambitieux crochets, des bottes et des gants de daim ou de buffle; le tout bien doré, bien pommadé ou bien enrubanné, _pour paraistre_, comme on disait alors, voilà la tenue d'instinct adoptée par le plus grand nombre.
Les plus discrets se reconnaissaient aux couleurs sombres; les plus avares, aux draps solides; les fringants, aux dentelles et aux satins roses ou blancs.
Perducas de Pincorney avait trouvé, chez quelque juif, une chaîne de cuivre doré, grosse comme une chaîne de prison.
Pertinax de Montcrabeau n'était que faveurs et broderies; il avait acheté son costume d'un marchand de la rue des Haudriettes, lequel avait recueilli un gentilhomme blessé par des voleurs. Le gentilhomme avait fait venir un autre vêtement de chez lui, et, reconnaissant de l'hospitalité reçue, il avait laissé au marchand son habit, quelque peu souillé de fange et de sang; mais le marchand avait fait détacher l'habit, qui était demeuré fort présentable: restaient bien deux trous, traces de deux coups de poignard; mais Pertinax avait fait broder d'or ces deux endroits, ce qui remplaçait un défaut par un ornement.
Eustache de Miradoux ne brillait pas; il lui avait fallu habiller Lardille, Militor et les deux enfants. Lardille avait choisi un costume aussi riche que les lois somptuaires permettaient aux femmes de le porter à cette époque; Militor s'était couvert de velours et de damas, s'était orné d'une chaîne d'argent, d'un toquet à plumes et de bas brodés; de sorte qu'il n'était plus resté au pauvre Eustache qu'une somme à peine suffisante pour n'être pas déguenillé.
M. de Chalabre avait conservé son pourpoint gris de fer, qu'un tailleur avait rafraîchi et doublé à neuf: quelques bandes de velours habilement semées ça et là donnaient un relief nouveau à ce vêtement inusable. M. de Chalabre prétendait qu'il n'avait pas demandé mieux que de changer de pourpoint; mais que, malgré les recherches les plus minutieuses, il lui avait été impossible de trouver un drap mieux fait et plus avantageux.
Du reste, il avait fait la dépense d'un haut-de-chausse ponceau, de bottes, manteau et chapeau; le tout harmonieux à l'oeil, comme cela arrive toujours dans le vêtement de l'avare.
Quant à ses armes, elles étaient irréprochables; vieil homme de guerre, il avait su trouver une excellente épée espagnole, une dague du bon faiseur et un hausse-col parfait.
C'était encore une économie de cols gaudronnés et de fraises.
Ces messieurs s'admiraient donc réciproquement quand M. de Loignac entra, le sourcil froncé. Il fit former le cercle et se plaça au milieu de ce cercle, avec une contenance qui n'annonçait rien d'agréable.
Il est inutile de dire que tous les yeux se fixèrent sur le chef.
-- Messieurs, demanda-t-il, êtes-vous tous ici?
-- Tous, répondirent quarante-cinq voix, avec un ensemble plein de promesses pour les manoeuvres à venir.
-- Messieurs, continua Loignac, vous avez été mandés ici pour servir de garde particulière au roi; c'est un titre honorable, mais qui engage beaucoup.
Loignac fit une pause qui fut occupée par un doux murmure de satisfaction.
-- Cependant plusieurs d'entre vous me paraissent n'avoir point parfaitement compris leurs devoirs; je vais les leur rappeler.
Chacun tendit l'oreille: il était évident que l'on était ardent à connaître ses devoirs, sinon empressé à les accomplir.
-- Il ne faudrait pas vous figurer, messieurs, que le roi vous enrégimente et vous paie pour agir en étourneaux, et distribuer ça et là, à votre caprice, des coups de bec et des coups d'ongle; la discipline est d'urgence, quoiqu'elle demeure secrète, et vous êtes une réunion de gentilshommes, lesquels doivent être les premiers obéissants et les premiers dévoués du royaume.
L'assemblée ne soufflait pas; en effet, il était facile de comprendre, à la solennité de ce début, que la suite serait grave.
-- A partir d'aujourd'hui, vous vivez dans l'intimité du Louvre, c'est-à- dire dans le laboratoire même du gouvernement: si vous n'assistez pas à toutes les délibérations, souvent vous serez choisis pour en exécuter la teneur; vous êtes donc dans le cas de ces officiers qui portent en eux, non-seulement la responsabilité d'un secret, mais encore la puissance du pouvoir exécutant. Un second murmure de satisfaction courut dans les rangs des Gascons: on voyait les têtes se redresser comme si l'orgueil eût grandi ces hommes de plusieurs pouces.
-- Supposez maintenant, continua Loignac, qu'un de ces officiers sur lequel repose parfois la sûreté de l'État ou la tranquillité de la couronne, supposez, dis-je, qu'un officier trahisse le secret des conseils, ou qu'un soldat chargé d'une consigne ne l'exécute pas, il y va de la mort; vous savez cela?
-- Sans doute, répondirent plusieurs voix.
-- Eh bien! messieurs, poursuivit Loignac avec un accent terrible, ici même, aujourd'hui, on a trahi un conseil du roi, et rendu impossible peut- être une mesure que Sa Majesté voulait prendre.
La terreur commença de remplacer l'orgueil et l'admiration; les quarante- cinq se regardèrent les uns les autres avec défiance et inquiétude.
-- Deux de vous, messieurs, ont été surpris en pleine rue, caquetant comme deux vieilles femmes, et jetant au brouillard des paroles si graves que chacune d'elles maintenant peut aller frapper un homme et le tuer.
Sainte-Maline s'avança aussitôt vers M. de Loignac et lui dit:
-- Monsieur, je crois avoir l'honneur de vous parler ici au nom de mes camarades: il importe que vous ne laissiez point planer plus longtemps le soupçon sur tous les serviteurs du roi; parlez vite, s'il vous plaît; que nous sachions à quoi nous en tenir, et que les bons ne soient point confondus avec les mauvais.
-- Ceci est facile, répondit Loignac.
L'attention redoubla.
-- Le roi a reçu avis aujourd'hui qu'un de ses ennemis, un de ceux précisément que vous êtes appelés à combattre, arrivait à Paris pour le braver ou conspirer contre lui.
Le nom de cet ennemi a été prononcé secrètement, mais entendu d'une sentinelle, c'est-à-dire d'un homme qu'on eût dû regarder comme une muraille, et qui, comme elle, eût dû être sourd, muet et inébranlable; cependant, ce même homme, tantôt, en pleine rue, a été répéter le nom de cet ennemi du roi avec des fanfaronnades et des éclats qui ont attiré l'attention des passants et soulevé une sorte d'émotion: je le sais, moi, qui suivais le même chemin que cet homme, et qui ai tout entendu de mes oreilles; moi qui lui ai posé la main sur l'épaule pour l'empêcher de continuer; car, au train dont il allait, il eût, avec quelques paroles de plus, compromis tant d'intérêts sacrés que j'eusse été forcé de le poignarder sur la place, si à mon premier avertissement il ne fût demeuré muet.
On vit en ce moment Pertinax de Montcrabeau et Perducas de Pincorney pâlir et se renverser presque défaillants l'un sur l'autre.
Montcrabeau, tout en chancelant, essaya de balbutier quelques excuses.
Aussitôt que, par leur trouble, les deux coupables se furent dénoncés, tous les regards se tournèrent vers eux.
-- Rien ne peut vous justifier, monsieur, dit Loignac à Montcrabeau; si vous étiez ivre, vous devez être puni d'avoir bu; si vous n'étiez que vantard et orgueilleux, vous devez être puni encore.
Il se fit un silence terrible. M. de Loignac avait, on se le rappelle, en commençant, annoncé une sévérité qui promettait de sinistres résultats.
-- En conséquence, continua Loignac, monsieur de Montcrabeau et vous aussi, monsieur de Pincorney, vous serez punis.
-- Pardon, monsieur, répondit Pertinax; mais nous arrivons de province, nous sommes nouveaux à la cour, et nous ignorons l'art de vivre dans la politique.
-- Il ne fallait pas accepter cet honneur d'être au service de Sa Majesté, sans peser les charges de ce service.
-- Nous serons à l'avenir muets comme des sépulcres, nous vous le jurons.
-- Tout cela est bon, messieurs; mais réparerez-vous demain le mal que vous avez fait aujourd'hui?
-- Nous tâcherons.
-- Impossible, je vous dis, impossible!
-- Alors pour cette fois, monsieur, pardonnez-nous.
-- Vous vivez, reprit Loignac sans répondre directement à la prière des deux coupables, dans une apparente licence que je veux réprimer, moi, par une stricte discipline: entendez-vous bien cela, messieurs? Ceux qui trouveront la condition dure la quitteront; je ne suis pas embarrassé de volontaires qui les remplaceront.
Nul ne répondit; mais beaucoup de fronts se plissèrent.
-- En conséquence, messieurs, reprit Loignac, il est bon que vous soyez prévenus de cela: la justice se fera parmi nous secrètement, expéditivement, sans écritures, sans procès; les traîtres seront punis de mort, et sur-le-champ. Il y a toutes sortes de prétextes à cela, et personne n'aura rien à y voir. Supposons, par exemple, que M. de Montcrabeau et M. de Pincorney, au lieu de causer amicalement dans la rue de choses qu'ils eussent dû oublier, eussent eu une dispute à propos de choses dont ils avaient le droit de se souvenir; eh bien! cette dispute ne peut-elle pas amener un duel entre M. de Pincorney et M. de Montcrabeau? Dans un duel il arrive parfois qu'on se fend en même temps et que l'on s'enferre en se fendant; le lendemain de cette dispute, on trouve ces deux messieurs morts au Pré-aux-Clercs, comme on a trouvé MM. de Quélus, de Schomberg et de Maugiron morts aux Tournelles: la chose a le retentissement qu'un duel doit avoir, et voilà tout.
Je ferai donc tuer, vous entendez bien cela, n'est-ce pas, messieurs? je ferai donc tuer en duel ou autrement quiconque aura trahi le secret du roi.
Montcrabeau défaillit tout à fait et s'appuya sur son compagnon, dont la pâleur devenait de plus en plus livide, et dont les dents étaient serrées à se rompre.
-- J'aurai, reprit Loignac, pour les fautes moins graves, de moins graves punitions, la prison, par exemple, et j'en userai lorsqu'elle punira plus sévèrement le coupable qu'elle ne privera le roi.
Aujourd'hui je fais grâce de la vie à M. de Montcrabeau qui a parlé, et à M. de Pincorney qui a écouté; je leur pardonne, dis-je, parce qu'ils ont pu se tromper et qu'ils ignoraient; je ne les punis point de la prison, parce que je puis avoir besoin d'eux ce soir ou demain: je leur garde en conséquence la troisième peine que je veux employer contre les délinquants, l'amende.
A ce mot amende, la figure de M. de Chalabre s'allongea comme un museau de fouine.
-- Vous avez reçu mille livres, messieurs, vous en rendrez cent; et cet argent sera employé par moi à récompenser, selon leurs mérites, ceux à qui je n'aurai rien à reprocher.
-- Cent livres! murmura Pincorney; mais, cap de bious! je ne les ai plus, je les ai employées à mes équipages.
-- Vous vendrez votre chaîne, dit Loignac.
-- Je veux bien l'abandonner au service du roi, répondit Pincorney.
-- Non pas, monsieur; le roi n'achète point les effets de ses sujets pour payer leurs amendes; vendez vous-même et payez vous-même. J'avais un mot à ajouter, continua Loignac.
J'ai remarqué divers germes d'irritation entre divers membres de cette compagnie: chaque fois qu'un différend s'élèvera, je veux qu'on me le soumette, et seul j'aurai le droit de juger de la gravité de ce différend et d'ordonner le combat, si je trouve que le combat soit nécessaire. On se tue beaucoup en duel de nos jours, c'est la mode; et je ne me soucie pas que, pour suivre la mode, ma compagnie se trouve incessamment dégarnie et insuffisante. Le premier combat, la première provocation qui aura lieu sans mon aveu, sera puni d'une rigoureuse prison, d'une amende très forte, ou même d'une peine plus sévère encore, si le cas amenait un grave dommage pour le service.
Que ceux qui peuvent s'appliquer ces dispositions, se les appliquent; allez, messieurs.
A propos, quinze d'entre vous se tiendront ce soir au pied de l'escalier de Sa Majesté quand elle recevra, et, au premier signe, se dissémineront, si besoin est, dans les antichambres; quinze se tiendront en dehors, sans mission ostensible, et se mêlant à la suite des gens qui viendront au Louvre; quinze autres enfin demeureront au logis.
-- Monsieur, dit Sainte-Maline en s'approchant, permettez-moi, non pas de donner un avis, Dieu m'en garde! mais de demander un éclaircissement; toute bonne troupe a besoin d'être bien commandée: comment agirons-nous avec ensemble si nous n'avons pas de chef?
-- Et moi, que suis-je donc? demanda Loignac.
-- Monsieur, vous êtes notre général, vous.
-- Non pas moi, monsieur, vous vous trompez, mais M. le duc d'Épernon.
-- Vous êtes donc notre brigadier? en ce cas ce n'est point assez, monsieur, et il nous faudrait un officier par escouade de quinze.
-- C'est juste, répondit Loignac, et je ne puis chaque jour me diviser en trois; et cependant je ne veux entre vous d'autre supériorité que celle du mérite.
-- Oh! quant à celle-là, monsieur, dussiez vous la nier, elle se fera bien jour toute seule, et à l'oeuvre vous connaîtrez des différences, si dans l'ensemble il n'en est pas.
-- J'instituerai donc des chefs volants, dit Loignac après avoir rêvé un instant aux paroles de Sainte-Maline; avec le mot d'ordre je donnerai le nom du chef: par ce moyen, chacun à son tour saura obéir et commander; mais je ne connais encore les capacités de personne: il faut que ces capacités se développent pour fixer mon choix. Je regarderai et je jugerai.
Sainte-Maline s'inclina et rentra dans les rangs.
-- Or, vous entendez, reprit Loignac, je vous ai divisés par escouades de quinze; vous connaissez vos numéros: la première à l'escalier, la seconde dans la cour, la troisième au logis; cette dernière, demi-vêtue et l'épée au chevet, c'est-à-dire prête à marcher au premier signal. Maintenant, allez, messieurs.
-- Monsieur de Montcrabeau et monsieur de Pincorney, à demain le paiement de votre amende; je suis trésorier. Allez.
Tous sortirent: Ernauton de Carmainges resta seul.
-- Vous désirez quelque chose, monsieur? demanda Loignac.