Part 19
-- Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, maître Nicolas? et c'est à moi seul que vous aurez affaire.
-- Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez hésiter.
-- Non, je n'hésite pas; et d'abord ce sont mille écus que je vous dois.
-- Monseigneur désire donc que ce soit à lui seul?
-- Oui, j'ai de l'émulation, du zèle, et je retiens le secret pour moi. Vous me le cédez, n'est-ce pas?
-- Oui, monseigneur.
-- Avec garantie que c'est un vrai secret?
-- Oh! avec toute garantie.
-- Mille écus vous vont donc, sans compter l'avenir?
-- J'ai une famille, monseigneur.
-- Eh bien! mais, mille écus, parfandious!
-- Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille révélation, chaque parole que j'ai prononcée me coûterait une pinte de sang.
-- Pauvre cher homme!
-- Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre.
-- Eh bien?
-- Eh bien! voilà pourquoi j'accepte les mille écus.
-- Au diable l'explication! et que m'importe à moi pour quel motif vous les acceptez, du moment où vous ne les refusez pas? Les mille écus sont donc à vous.
-- Merci, monseigneur.
Et voyant le duc s'approcher d'un coffre où il plongea la main, Poulain s'avança derrière lui.
Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il écrivit d'une gigantesque et effrayante écriture:
« Trois mille livres à M. Nicolas Poulain. »
De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donné ces trois mille livres, ou s'il les devait.
-- C'est comme si vous les teniez, dit-il.
Poulain, qui avait avancé la main et la jambe, retira sa jambe et sa main, ce qui le fit saluer.
-- Ainsi, c'est convenu? dit le duc.
-- Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur?
-- Vous continuerez à m'instruire?
Poulain hésita: c'était un métier d'espion qu'on lui imposait.
-- Eh bien! dit le duc, ce suprême dévoûment est-il déjà évanoui?
-- Non, monseigneur.
-- Je puis donc compter sur vous?
Poulain fit un effort.
-- Vous pouvez y compter, dit-il.
-- Et, moi seul, je sais tout cela?
-- Vous seul; oui, monseigneur.
-- Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien.
Il prononça ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage à Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et disparaître, il repassa vivement chez le roi.
Le roi, fatigué d'avoir joué avec ses chiens, jouait au bilboquet.
D'Épernon prit un air affairé et soucieux, que le roi, préoccupé d'une si importante besogne, ne remarqua même point.
Cependant, comme le duc gardait un silence obstiné, le roi leva la tête et le regarda un instant.
-- Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort?
-- Plût au ciel, sire! répondit d'Épernon, je ne verrais pas ce que je vois.
-- Quoi? mon bilboquet?
-- Sire, dans les grands périls, un sujet peut s'alarmer de la sécurité de son maître.
-- Encore des périls? le diable noir t'emporte, duc!
Et, avec une dextérité remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le petit bout de son bilboquet.
-- Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc.
-- Ma foi, peut-être, dit le roi.
-- Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire!
-- Bah! qui donc?
-- La duchesse de Montpensier, d'abord.
-- Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcède.
-- Comme Votre Majesté dit cela!
-- Qu'est-ce que cela me fait, à moi?
-- Vous le saviez donc?
-- Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis.
-- Mais que M. de Mayenne arrivât, le saviez-vous aussi?
-- Depuis hier soir.
-- Eh quoi! ce secret!... fit le duc avec une désagréable surprise.
-- Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit négligemment Henri.
-- Mais qui a pu vous instruire?
-- Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des révélations?
-- Ou une police.
-- C'est la même chose.
-- Ah! Votre Majesté a sa police et n'en dit rien, reprit d'Épernon piqué.
-- Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime?
-- Vous me faites injure, sire!
-- Si tu es zélé, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualité, tu es lent, ce qui est un grand défaut. Ta nouvelle eût été très bonne hier à quatre heures, mais aujourd'hui....
-- Eh bien! sire, aujourd'hui?
-- Elle arrive un peu tard, conviens-en.
-- C'est encore trop tôt, sire, puisque je ne vous trouve pas disposé à m'entendre, dit d'Épernon.
-- Moi, il y a une heure que je t'écoute.
-- Quoi! vous êtes menacé, attaqué; l'on vous dresse des embûches, et vous ne vous remuez pas!
-- Pourquoi faire, puisque tu m'as donné une garde, et qu'hier tu as prétendu que mon immortalité était assurée? Tu fronces les sourcils. Ah ça! mais tes quarante-cinq sont-ils retournés en Gascogne, ou ne valent- ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour où on les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achetés, ils reculent.
-- C'est bien, Votre Majesté verra ce qu'ils sont.
-- Je n'en serai point fâché; est-ce bientôt, duc, que je verrai cela?
-- Plus tôt peut-être que vous ne le pensez, sire.
-- Bon, tu vas me faire peur.
-- Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous à la campagne?
-- Au bois?
-- Oui.
-- Samedi.
-- Dans trois jours alors?
-- Dans trois jours.
-- Il suffit, sire.
D'Épernon salua le roi et sortit.
Dans l'antichambre, il s'aperçut qu'il avait oublié de relever M. Pertinax de sa faction; mais M. Pertinax s'était relevé lui-même.
XXIX
DEUX AMIS
Maintenant, s'il plaît au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que le roi, enchanté d'avoir ses petits secrets à lui, envoyait de son côté au messager Chicot.
A peine à cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'étouffer en passant au guichet.
En effet, les deux chevaux, allant de front, broyèrent l'un contre l'autre les genoux de leurs deux cavaliers.
Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint pâle.
-- Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent franchi la porte; voulez-vous donc m'écraser?
-- Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas, moi.
-- Vous voulez me donner une leçon, je crois?
-- Je ne veux rien vous donner du tout.
-- Ah ça! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus près à son compagnon, répétez-moi un peu ce mot.
-- Pourquoi faire?
-- Parce que je ne le comprends pas.
-- Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton; tant pis pour vous.
-- Et à quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous connais, moi? riposta dédaigneusement Sainte-Maline.
-- Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce que là-bas d'où nous venons, ma maison est à deux lieues de la vôtre, et que je suis connu dans le pays, étant de vieille souche; ensuite, parce que vous êtes furieux de me voir à Paris, quand vous croyiez y avoir été mandé seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donné sa lettre à porter.
-- Eh bien! soit, s'écria Sainte-Maline blême de fureur, j'accepte tout cela pour vrai. Mais il en résulte une chose....
-- Laquelle?
-- C'est que je me trouve mal près de vous.
-- Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous retiens.
-- Vous faites semblant de ne me point comprendre.
-- Au contraire, monsieur, je vous comprends à merveille. Vous aimeriez assez à me prendre la lettre pour la porter vous-même, malheureusement il faudrait me tuer pour cela.
-- Qui vous dit que je n'en ai pas envie?
-- Désirer et faire sont deux.
-- Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si, pour moi, désirer et faire sont plus d'un.
-- Mon cher monsieur, quand le roi me donne à porter une lettre....
-- Eh bien?
-- Eh bien, je la porte.
-- Je vous l'arracherai de force, fat que vous êtes!
-- Vous ne me mettrez pas, je l'espère, dans la nécessité de vous casser la tête comme à un chien sauvage?
-- Vous?
-- Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas.
-- Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un écart à son cheval.
-- Je l'espère bien; après ma commission faite.
-- Schelme!
-- Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte- Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel triomphe pour les ennemis de Sa Majesté, en voyant la discorde parmi les défenseurs du trône.
Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde.
-- Là, là, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'épée quand nous y serons.
-- Oh! j'en crèverai! cria Sainte-Maline.
-- Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton.
On ne peut savoir où serait allée la rage toujours croissante de Sainte- Maline, quand tout à coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine, près de Saint-Paul, vit une litière, poussa un cri de surprise et s'arrêta pour regarder une femme à demi voilée.
-- Mon page d'hier! murmura-t-il.
La dame n'eut pas l'air de le reconnaître et passa sans sourciller, mais en se rejetant cependant au fond de sa litière.
-- Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela pour regarder des femmes!
-- Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course.
Les jeunes gens, à partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, même pour quereller.
Sainte-Maline paraissait assez calme extérieurement; mais, en réalité, tous les muscles de son corps frémissaient encore de colère.
En outre, il avait reconnu, et cette découverte ne l'avait aucunement adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que, tout bon cavalier qu'il était, il ne pourrait dans aucun cas donné suivre Ernauton, son cheval étant fort inférieur à celui de son compagnon, et suant déjà sans avoir couru.
Cela le préoccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et de l'éperon.
Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se passait aux environs de la Bièvre. La bête ne se mit point en frais d'éloquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine (elle était Normande), elle fit à son cavalier un procès que celui-ci perdit.
Elle débuta par un écart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se déroba jusqu'à la Bièvre où elle se débarrassa de son cavalier, en roulant avec lui jusque dans la rivière, où ils se séparèrent.
On eût entendu d'une lieue les imprécations de Sainte-Maline, quoiqu'à moitié étouffées par l'eau. Quand il fut parvenu à se mettre sur ses jambes, les yeux lui sortaient de la tête, et quelques gouttes de sang, coulant de son front écorché, sillonnaient sa figure.
Moulu comme il l'était, couvert de boue, trempé jusqu'aux os, tout saignant et tout contusionné, Sainte-Maline comprenait l'impossibilité de rattraper sa bête; l'essayer même était une tentative ridicule.
Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites à Ernauton lui revinrent à l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre une ou deux heures sur la route?
Cette réflexion conduisit Sainte-Maline de la colère au plus violent désespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il jugeait sans doute le plus court.
Chez les hommes véritablement irascibles, le point culminant de la colère est un éclair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au délire; d'autres vont jusqu'à la prostration totale des forces et de l'intelligence.
Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'idée de se le planter jusqu'à la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce moment, nul ne pourrait le dire, pas même lui. On meurt d'une pareille crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans.
Il remonta le talus de la rivière, s'aidant de ses mains et de ses genoux jusqu'à ce qu'il fût arrivé au sommet: arrivé là, son oeil égaré interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval était disparu également.
Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspéré mille pensées sinistres contre les autres et contre lui-même, le galop d'un cheval retentit à son oreille, et il vit déboucher de cette route de droite, choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier.
Ce cavalier tenait un autre cheval en main.
C'était le résultat de la course de M. de Carmainges: il avait coupé vers la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'était doubler son activité par la peur.
Il avait donc fait un détour et coupé le passage au Bas-Normand, en l'attendant en travers d'une rue étroite.
A cette vue, le coeur de Sainte-Maline déborda de joie: il ressentit un mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression à son regard, puis tout à coup son visage s'assombrit; il avait compris toute la supériorité d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu'à la place de son compagnon, il n'eût pas même eu l'idée d'agir comme lui.
La noblesse du procédé le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en souffrir.
Il balbutia un remercîment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit furieusement la bride de son cheval, et, malgré la douleur, se remit en selle.
Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en caressant son cheval.
Sainte-Maline, nous l'avons dit, était excellent cavalier; l'accident dont il avait été victime était une surprise; au bout d'un instant de lutte dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu maître de sa monture, il lui fit prendre le trot.
-- Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois à Ernauton, après avoir consulté cent fois son orgueil et les convenances.
Ernauton se contenta de s'incliner de son côté, en touchant son chapeau de la main.
La route parut longue à Sainte-Maline.
Vers deux heures et demie environ, ils aperçurent un homme qui marchait, escorté d'un chien: il était grand, avait une épée au côté; il n'était pas Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui.
Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton passait et ne prenait pas même garde à cet homme. L'idée de trouver son compagnon en faute passa comme un méchant éclair dans l'esprit du Gascon; il poussa vers l'homme et l'aborda.
-- Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose?
Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer, l'aspect n'était point agréable. La figure décomposée par la colère récente, cette boue mal séchée sur ses habits, ce sang mal séché sur ses joues, de gros sourcils noirs froncés, une main fiévreuse étendue vers lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela parut sinistre au piéton.
-- Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si j'attends quelqu'un, à coup sur ce quelqu'un n'est pas vous.
-- Vous êtes fort impoli, mon maître, dit Sainte-Maline enchanté de trouver enfin une occasion de lâcher la bride à sa colère, et furieux en outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe à son adversaire.
Et en même temps qu'il parlait, il leva sa main armée de la houssine pour frapper le voyageur; mais celui-ci leva son bâton et en asséna un coup sur l'épaule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets du cheval et à la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un lambeau de chair et un morceau d'étoffe.
Le cheval, irrité par la douleur, prit une seconde fois sa course en avant, il est vrai, mais sans pouvoir être retenu par Sainte-Maline qui, malgré tous ses efforts, demeura en selle.
Il passa ainsi emporté devant Ernauton, qui le vit passer sans même sourire de sa mésaventure.
Lorsqu'il eut réussi à calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut rejoint, son orgueil commençait, non pas à diminuer, mais à entrer en composition.
-- Allons! allons! dit-il en s'efforçant de sourire, je suis dans mon jour malheureux, à ce qu'il paraît. Cet homme ressemblait fort cependant au portrait que nous avait fait Sa Majesté de celui à qui nous avons affaire.
Ernauton garda le silence.
-- Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspéré par ce sang-froid qu'il regardait avec raison comme une preuve de mépris, et qu'il voulait faire cesser par quelque éclat définitif, dût-il lui en coûter la vie; je vous parle, n'entendez-vous pas?
-- Celui que Sa Majesté nous avait désigné, répondit Ernauton, n'avait pas de bâton et n'avait pas de chien.
-- C'est vrai, répondit Sainte-Maline, et si j'avais réfléchi, j'aurais une contusion de moins à l'épaule, et deux crocs de moins sur la cuisse. Il fait bon être sage et calme, à ce que je vois.
Ernauton ne répondit point; mais se haussant sur les étriers et mettant la main au-dessus de ses yeux en manière de garde-vue:
-- Voilà là bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend.
-- Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue qu'un point noir, et encore est ce à peine.
Ernauton, sans répondre, continua d'avancer; bientôt Sainte-Maline put voir et reconnaître à son tour l'homme désigné par le roi. Un mauvais mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier.
Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-même, et il remit son cheval au pas.
XXX
SAINTE-MALINE
Ernauton ne s'était point trompé, l'homme désigné était bien Chicot.
Il avait, de son côté, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu les cavaliers de fort loin. Il s'était douté que c'était à lui qu'ils avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.
Quand il n'eut plus aucun doute à cet égard, et qu'il eût vu que les deux cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main sur la poignée de sa longue épée, comme pour prendre une attitude noble.
Ernauton et Sainte-Maline se regardèrent tous deux une seconde, muets tous deux.
-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton à son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus convenable que celui de compagnon.
Sainte-Maline fut suffoqué; la surprise de cette courtoisie lui serrait la gorge; il ne répondit qu'en baissant la tête.
Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole.
-- Monsieur, dit-il à Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos serviteurs.
Chicot salua avec son plus gracieux sourire.
-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre nom?
-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, répondit Chicot.
-- Oui, monsieur.
-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous attendez?
-- J'attends une lettre.
-- Vous comprenez notre curiosité, monsieur, et elle n'a rien d'offensant pour vous.
Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux.
-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton.
-- Du Louvre.
-- Scellée de quel sceau?
-- Du sceau royal.
Ernauton mit sa main dans sa poitrine.
-- Vous reconnaîtriez sans doute cette lettre? dit-il.
-- Oui, si je la voyais.
Ernauton tira la lettre de sa poitrine.
-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sûreté, vous savez, n'est-ce pas, que je dois vous donner quelque chose en échange?
-- Un reçu?
-- C'est cela.
-- Monsieur, reprit Ernauton, j'étais chargé par le roi de vous porter cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est chargé de vous la remettre.
Et il tendit la lettre à Sainte-Maline, qui la prit et la déposa aux mains de Chicot.
-- Merci, messieurs, dit ce dernier.
-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidèlement rempli notre mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous parler ou vous donner la lettre.
-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin. Maintenant à mon tour.
-- Le reçu, dirent ensemble les deux jeunes gens.
-- Auquel des deux dois-je le remettre?
-- Le roi ne l'a point dit! s'écria Sainte-Maline en regardant son compagnon d'un air menaçant.
-- Faites le reçu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en un à chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut arriver malheur à moi ou à monsieur.
Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient à leur tour d'un éclair.
-- Vous êtes un homme sage, monsieur, dit Chicot à Ernauton.
Et il tira des tablettes de sa poche, en déchira deux pages, et sur chacune d'elles il écrivit:
« Reçu des mains de M. René de Sainte-Maline la lettre apportée par M. Ernauton de Carmainges.
L'OMBRE. »
-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reçu.
-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose à transmettre au Louvre?
-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot.
Ernauton et Sainte-Maline tournèrent la tête de leurs chevaux vers Paris, et Chicot s'éloigna d'un pas que le meilleur mulet eût envié.
Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas à peine, arrêta court son cheval, et s'adressant à Sainte-Maline:
-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied à terre, si vous le voulez bien.
-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec étonnement.
-- Notre tâche est accomplie, et nous avons à causer. L'endroit me paraît excellent pour une conversation du genre de la nôtre.
-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme l'avait déjà fait son compagnon.
Lorsqu'il eut mis pied à terre, Ernauton s'approcha et lui dit:
-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la vôtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route, offensé grièvement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'épée à la main dans un moment inopportun, et j'ai refusé. Mais à cette heure le moment est devenu bon, et je suis votre homme.
Sainte-Maline écouta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils froncés; mais, chose étrange! Sainte-Maline n'était plus dans ce courant de colère qui l'avait entraîné au-delà de toutes les bornes, Sainte-Maline ne voulait plus se battre; la réflexion lui avait rendu le bon sens; il jugeait toute l'infériorité de sa position.
-- Monsieur, répondit-il après un instant de silence, vous m'avez, quand je vous insultais, répondu par des services; je ne saurais donc maintenant vous tenir le langage que je vous tenais tout à l'heure.
Ernauton fronça le sourcil.
-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez tantôt.
-- Qui vous dit cela?
-- Parce que toutes vos paroles étaient dictées par la haine et par l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononcées, cette haine et cette envie ne peuvent être éteintes dans votre coeur.
Sainte-Maline rougit, mais ne répondit point.
Ernauton attendit un instant et reprit:
-- Si le roi m'a préféré à vous, c'est parce que ma figure lui revient plus que la vôtre; si je ne me suis pas jeté dans la Bièvre, c'est que je monte mieux à cheval que vous; si je n'ai pas accepté votre défi au moment où il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de sagacité; enfin si je vous somme à cette heure de me rendre raison et de tirer l'épée, c'est que j'ai plus de réel honneur; si vous hésitez, je vais dire plus de courage.