Part 14
Cette fois le serviteur avait complètement enveloppé son visage dans son capuchon.
-- Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette mystérieuse précaution.
-- Une bise glaciale, mon voisin, répliqua Chicot, affectant de ne pas regarder son interlocuteur pour le mettre plus à l'aise.
-- Je vous écoute, monsieur.
-- Voici, reprit Chicot je pars.
-- Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.
-- Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent chez moi.
-- Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le.
-- Non pas, l'homme est plus lourd et moins résolu quand il cherche à sauver sa bourse en même temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent bien caché toutefois, si bien caché même que je n'ai à redouter qu'une mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui êtes mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous voyez là, à droite, le bout sculpté en forme de gargouille, surveillez, dis-je, et cherchez dans les cendres.
-- En vérité, monsieur, dit l'inconnu avec un mécontentement visible, vous me gênez fort. Cette confidence serait mieux faite à un ami qu'à un homme que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connaître.
Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace doucereuse de Chicot.
-- C'est vrai, répondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis très confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle est d'un honnête homme.
-- Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilité vous me chargez. Ne se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma maîtresse comme elle vous a ennuyé vous-même, et qu'alors nous déménagions?
-- Eh bien, répondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point à vous que je m'en prendrai, voisin.
-- Merci de la confiance que vous témoignez à un pauvre inconnu, dit le serviteur en s'inclinant; je tâcherai de m'en montrer digne.
Et saluant Chicot, il se retira chez lui.
Chicot, de son côté, le salua affectueusement; puis voyant la porte refermée sur lui:
-- Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voilà pour cette fois un vrai fantôme; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau!
XIX
LE PRIEURÉ DES JACOBINS
Le prieuré dont le roi avait fait don à Gorenflot, pour récompenser ses loyaux services et surtout sa brillante faconde, était situé à deux portées de mousquet, à peu près, de l'autre côté de la porte Saint- Antoine.
C'était alors un quartier fort noblement fréquenté, que le quartier de la porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au château de Vincennes, que l'on appelait encore à cette époque _le bois de Vincennes_.
Ça et là sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient comme un apanage au château, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient, dont, malgré la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des affaires de l'État, nous oserons dire que la politique était soigneusement exclue.
Il résultait de ces allées et venues de la cour, que la route, toute proportion gardée, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui les Champs-Élysées.
C'était, on en conviendra, une belle position pour le prieuré qui se levait fièrement, à droite du chemin de Vincennes.
Ce prieuré se composait d'un quadrilatère de bâtiments, enfermant une énorme cour plantée d'arbres, d'un jardin potager situé derrière les bâtiments, et d'une foule de dépendances qui donnaient à ce prieuré l'étendue d'un village.
Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situés au fond de la cour, parallèlement à la route.
Sur le devant, quatre belles fenêtres, avec un seul balcon de fer régnant le long de ces quatre fenêtres, donnaient aux appartements du prieuré l'air, le jour et la vie.
Semblable à une ville que l'on présume pouvoir être assiégée, le prieuré trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de Charonne, de Montreuil et de Saint-Mandé. Ses pâturages engraissaient un troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi écrite, ne pouvaient rien posséder par cent.
Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une espèce particulière, qu'élevait avec amour; et surtout avec amour-propre, un charcutier choisi par dom Modeste lui-même.
De ce choix honorable, le charcutier était redevable aux exquises saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins à la ciboulette qu'il fournissait autrefois à l'hôtellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste, reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez maître Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frère Gorenflot.
Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieuré, exposé au levant et au midi, donnait des pêches, des abricots et des raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des pâtes sucrées étaient confectionnées par un certain frère Eusèbe, auteur du fameux rocher de confitures que l'Hôtel-de-Ville de Paris avait offert aux deux reines, lors du dernier banquet de cérémonie qui avait eu lieu.
Quant à la cave, Gorenflot l'avait montée lui-même en démontant toutes celles de Bourgogne, car il avait cette prédilection innée chez tous les véritables buveurs, lesquels prétendent, en général, que le vin de Bourgogne est le seul qui soit véritablement du vin.
C'est au sein de ce prieuré, véritable paradis de paresseux et de gourmands, dans cet appartement somptueux du premier étage, dont le balcon donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orné d'un menton de plus, et de cette sorte de gravité vénérable que l'habitude constante du repos et du bien-être donne aux physionomies les plus vulgaires.
Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui réchauffe ses larges épaules, Gorenflot n'a plus autant de liberté de geste que dans sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majesté.
Sa main grasse comme une éclanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre complètement; ses deux gros pieds écrasent un chauffe-doux, et ses bras n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture à son ventre.
Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est levé le dernier, profitant de la règle qui donne au chef une heure de sommeil de plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un grand fauteuil à oreilles, moelleux comme un édredon.
L'ameublement de la chambre où sommeille le digne abbé est plus mondain que religieux: une table à pieds tournés et couverte d'un riche tapis, des tableaux de religion galante, singulier mélange d'amour et de dévotion, qu'on ne trouve qu'à cette époque-là dans l'art; des vases précieux d'église ou de table sur des dressoirs; aux fenêtres, de grands rideaux de brocart vénitien, plus splendides, malgré leur vétusté, que les plus chères étoffes neuves; voilà le détail des richesses dont était devenu possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grâce de Dieu, du roi, et surtout de Chicot.
Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentées les tons purpurins et nacrés du visage du dormeur.
La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrèrent sans réveiller le prieur.
Le premier était un homme de trente à trente-cinq ans, maigre, blême, et nerveusement cambré dans sa robe de jacobin: il portait la tête haute; son regard, décoché comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant même qu'il eût parlé, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de longues paupières blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large cercle de bistre dont ses yeux étaient bordés.
Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils épais et cet encadrement fauve de l'orbite, on eût dit l'éclair qui jaillit des plis de deux nuages de cuivre.
Ce moine s'appelait frère Borromée: il était depuis trois semaines trésorier du couvent.
L'autre était un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, aux yeux noirs et vifs, à la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien prise, et qui, ayant retroussé ses larges manches, laissait voir avec une sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts à gesticuler.
-- Le prieur dort encore, frère Borromée, dit le plus jeune des deux moines à l'autre; le réveillerons-nous?
-- Gardons-nous-en bien, frère Jacques, répliqua le trésorier.
-- En vérité, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps, reprit le jeune frère, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez- vous remarqué quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a dans le nombre?
-- Silence, mon frère! vous allez être entendu.
-- Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut assourdi par l'épais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la cour est si sèche! quel bel exercice on ferait, frère trésorier!
-- Il faut attendre, mon enfant, dit frère Borromée avec une feinte soumission, démentie par le feu de ses regards.
-- Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes? répliqua impétueusement Jacques en relevant ses manches retombées.
-- Moi, ordonner?
-- Oui, vous.
-- Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frère, reprit Borromée avec componction; ne voilà-t-il pas le maître là?
-- Sur ce fauteuil... endormi... quand tout le monde veille, dit Jacques d'un ton moins respectueux qu'impatient... le maître?
Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir pénétrer jusqu'au fond du coeur de frère Borromée.
-- Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avançant au milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un escabeau sur le parquet.
Bien que le tapis eût amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti celui du coup de talon de frère Jacques, dom Modeste, à ce bruit, fit un bond et s'éveilla.
-- Qui va là? s'écria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle endormie.
-- Seigneur prieur, dit frère Borromée, pardonnez si nous troublons votre pieuse méditation; mais je viens prendre vos ordres.
-- Ah! bonjour, frère Borromée, fit Gorenflot avec un léger signe de tête.
Puis après un moment de réflexion, pendant lequel il était évident qu'il venait de tendre toutes les cordes de sa mémoire:
-- Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux.
-- Relativement aux armes et aux armures.
-- Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot.
-- Sans doute, Votre Seigneurie a commandé d'apporter des armes et des armures.
-- A qui cela?
-- A moi.
-- A vous?... J'ai commandé des armes, moi?
-- Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borromée d'une voix égale et ferme.
-- Moi! répéta dom Modeste au comble de l'étonnement, moi! et quand cela?
-- Il y a huit jours.
-- Ah! s'il y a huit jours... Mais pourquoi faire, des armes?
-- Vous m'avez dit, seigneur, et je vais répéter vos propres paroles, vous m'avez dit: Frère Borromée, il serait bon de se procurer des armes pour armer nos moines et nos frères; les exercices gymnastiques développent les forces du corps, comme les pieuses exhortations développent celles de l'esprit.
-- J'ai dit cela? fit Gorenflot.
-- Oui, révérend prieur, et moi, frère indigne et obéissant, je me suis hâté d'accomplir vos ordres, et je me suis procuré des armes de guerre.
-- Voilà qui est étrange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de tout cela.
-- Vous avez même ajouté, révérend prieur, ce texte latin: _Militat spiritu, militat gladio_.
-- Oh! s'écria dom Modeste en ouvrant démesurément les yeux, j'ai ajouté le texte?
-- J'ai la mémoire fidèle, révérend prieur, répondit Borromée en baissant modestement ses paupières.
-- Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tête de haut en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frère Borromée. En effet, cela a toujours été mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et quand j'étais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'épée: _Militat... spiritus..._ Très bien, frère Borromée; c'était une inspiration du Seigneur.
-- Je vais donc achever d'exécuter vos ordres, révérend prieur, dit Borromée en se retirant avec frère Jacques, qui, tout frissonnant de joie, le tirait par le bas de sa robe.
-- Allez, dit majestueusement Gorenflot.
-- Ah! seigneur prieur, reprit frère Borromée en rentrant quelques secondes après sa disparition, j'oubliais....
-- Quoi?
-- Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande à vous parler.
-- Comment se nomme-t-il?
-- Maître Robert Briquet.
-- Maître Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frère Borromée, c'est une simple connaissance.
-- Alors Votre Révérence ne le recevra point?
-- Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait; faites-le monter.
Frère Borromée salua une seconde fois et sortit. Quant à frère Jacques, il n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur à la chambre où étaient déposées les armes.
Cinq minutes après, la porte se rouvrit et Chicot parut.
XX
LES DEUX AMIS
Dom Modeste ne quitta point la position béatement inclinée qu'il avait prise.
Chicot traversa la chambre pour venir à lui.
Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tête pour indiquer au nouveau venu qu'il l'apercevait.
Chicot ne parut pas un seul instant s'étonner de l'indifférence du prieur; il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut à une distance respectueusement mesurée, il le salua.
-- Bonjour, monsieur le prieur, dit-il.
-- Ah! vous voilà, fit Gorenflot, vous ressuscitez à ce qu'il paraît?
-- Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur.
-- Dame! on ne vous voyait plus.
-- J'avais affaire.
-- Ah!
Chicot savait qu'à moins d'être échauffé par deux ou trois bouteilles de vieux bourgogne, Gorenflot était avare de paroles. Or, comme selon toute probabilité, vu l'heure peu avancée de la journée, Gorenflot était encore à jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de la cheminée, en étendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses reins au dossier moelleux.
-- Est-ce que vous déjeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom Modeste.
-- Peut-être, seigneur prieur.
-- Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait impossible de vous donner tout le temps que je voudrais.
-- Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de biche! je ne vous demandais pas même à déjeuner, et c'est vous qui me l'avez offert.
-- Assurément, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquiétude que justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai offert, mais....
-- Mais vous avez cru que je n'accepterais pas?
-- Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'être politique, dites, monsieur Briquet?
-- On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un homme de votre supériorité, monsieur le prieur, répondit Chicot avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui.
Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui était impossible de deviner si Chicot raillait ou parlait sérieusement.
Chicot s'était levé.
-- Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot.
-- Parce que je m'en vais.
-- Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous déjeuneriez avec moi?
-- Je n'ai pas dit que je déjeunerais avec vous, d'abord.
-- Pardon, je vous ai offert.
-- Et j'ai répondu peut-être: peut-être ne veut pas dire oui.
-- Vous vous fâchez?
Chicot se mit à rire.
-- Moi, me fâcher, dit-il, et de quoi me fâcherais-je? de ce que vous êtes impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais depuis trop longtemps pour me fâcher de vos petites imperfections.
Gorenflot, foudroyé par cette naïve sortie de son hôte, demeura la bouche ouverte et les bras étendus.
-- Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot.
-- Oh! ne partez pas.
-- Mon voyage ne peut se retarder.
-- Vous voyagez?
-- J'ai une mission.
-- Et de qui?
-- Du roi.
Gorenflot roulait d'abîmes en abîmes.
-- Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu?
-- Sans doute.
-- Et comment vous a-t-il reçu?
-- Avec enthousiasme; il a de la mémoire, lui, tout roi qu'il est.
-- Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare, moi grossier....
Son coeur se dégonflait à mesure, comme fait un ballon qui perd son vent par des piqûres d'aiguille.
-- Adieu, répéta Chicot.
Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arrêta le fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter.
-- Voyons, expliquons-nous, dit le prieur.
-- Sur quoi? demanda Chicot.
-- Sur votre susceptibilité d'aujourd'hui.
-- Moi, je suis aujourd'hui comme toujours.
-- Non.
-- Simple miroir des gens avec qui je suis.
-- Non.
-- Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace.
-- Non, non, non!
-- Si, si, si!
-- Eh bien, voyons, je l'avoue, j'étais préoccupé.
-- Vraiment!
-- Ne voulez-vous point être indulgent pour un homme en proie aux plus pénibles travaux? Ai-je ma tête à moi, mon Dieu! Ce prieuré n'est-il pas comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande à deux cents hommes, que je suis tout à la fois économe, architecte, intendant; tout cela sans compter mes fonctions spirituelles.
-- Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu!
-- Oh! voilà qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez- vous perdu votre charité chrétienne?
-- J'en avais donc?
-- Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde, l'envie est un péché capital.
-- De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le demande.
-- Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte progressivement, il est sur la ligne ascendante.
-- Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas? répondit ironiquement Chicot.
-- C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet.
-- Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'Évangile.
-- Quel texte?
-- Celui qui s'élève sera abaissé, et celui qui s'abaisse sera élevé.
-- Peuh! fit Gorenflot.
-- Allons, voilà qu'il met en doute les textes saints, l'hérétique! s'écria Chicot en joignant les deux mains.
-- Hérétique! répéta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont hérétiques.
-- Schismatique alors!
-- Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en vérité, vous m'éblouissez.
-- Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste.
-- Vous ne me quitterez pas ainsi.
-- Si fait, pardieu!
-- Vous?
-- Oui, moi.
-- Un ami?
-- Dans la grandeur on n'a plus d'amis.
-- Vous, Chicot?
-- Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproché tout à l'heure.
-- Moi! quand cela?
-- Quand vous avez parlé de ma fausse position.
-- Reproché! ah! quels mots vous avez aujourd'hui!
Et le prieur baissa sa grosse tête dont les trois mentons s'aplatirent en un seul contre son cou de taureau.
Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit légèrement pâlir.
-- Adieu, et sans rancune pour les vérités que je vous ai dites.
Et il fit un mouvement pour sortir.
-- Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste; mais n'ayez plus de ces regards-là pour moi!
-- Ah! ah! il est un peu tard.
-- Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-même! eh bien! déjeunons.
Chicot était décidé à reprendre tous ses avantages d'un seul coup.
-- Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici.
Gorenflot avait supporté les autres atteintes avec courage; il succomba sous celle-ci.
-- On mange mal chez moi? balbutia-t-il éperdu.
-- C'est mon avis du moins, dit Chicot.
-- Vous avez eu à vous plaindre de votre dernier dîner?
-- J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah!
-- Vous avez fait pouah! s'écria Gorenflot en levant les bras au ciel.
-- Oui, dit résolument Chicot, j'ai fait pouah!
-- Mais à quel propos? parlez.
-- Les côtelettes de porc étaient indignement brûlées.
-- Oh!
-- Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent.
-- Oh!
-- Le chapon au riz ne sentait que l'eau.
-- Juste ciel!
-- La bisque n'était pas dégraissée.
-- Miséricorde!
-- On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac.
-- Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du même ton dont César expirant dit à son assassin: Brutus! Brutus!...
-- Et puis vous n'avez pas de temps à me donner.
-- Moi?
-- Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non? Il ne vous manquait plus que de devenir menteur.
-- Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse à revoir, voilà tout.
-- Recevez-la donc.
-- Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoyé cent bouteilles de vin de Sicile.
-- Cent bouteilles de vin de Sicile?
-- Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une très grande dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur Chicot. Elle voulait devenir ma pénitente, cette grande dame qui envoie les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez, je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un autre directeur.
-- Et vous ferez tout cela?...
-- Pour déjeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour réparer mes torts envers vous.
-- Vos torts viennent de votre féroce orgueil, dom Modeste.
-- Je m'humilierai, mon ami.
-- De votre insolente paresse.
-- Chicot! Chicot! à partir du demain, je me mortifie en faisant faire tous les jours l'exercice à mes moines.
-- A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel exercice, celui de la fourchette?
-- Non, celui des armes.
-- L'exercice des armes?
-- Oui, et cependant c'est fatigant de commander.
-- Vous, commander l'exercice aux Jacobins?
-- Je vais le commander du moins.
-- A partir de demain?
-- A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez.
-- Et qui donc a eu cette idée de faire faire l'exercice à des frocards?
-- Moi, à ce qu'il paraît, dit Gorenflot.
-- Vous? impossible!
-- Si fait, j'en ai donné l'ordre à frère Borromée.
-- Qu'est-ce encore que frère Borromée?
-- Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas.
-- Qu'est-il?
-- C'est le trésorier.
-- Comment as-tu un trésorier que je ne connaisse pas, bélître?
-- Il est ici depuis votre dernière visite.
-- Et d'où te vient ce trésorier?
-- M. le cardinal de Guise me l'a recommandé.
-- En personne?
-- Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre.
-- Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas?
-- C'est cela même.
-- Qui m'a annoncé?
-- Oui.
-- Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualité a-t-il, ce trésorier si chaudement appuyé par M. le cardinal de Guise?
-- Il compte comme Pythagore.
-- Et c'est avec lui que vous avez décidé ces exercices d'armes?
-- Oui, mon ami.
-- C'est-à-dire que c'est lui qui vous a proposé d'armer vos moines, n'est-ce pas?
-- Non, cher monsieur Chicot; l'idée est de moi, entièrement de moi.
-- Et dans quel but?
-- Dans le but de les armer.
-- Pas d'orgueil, pécheur endurci, l'orgueil est un péché capital; ce n'est point à vous qu'est venue cette idée.
-- A moi ou à lui, je ne sais plus bien si c'est à lui ou à moi que l'idée est venue. Non, non, décidément, c'est à moi; il paraît même qu'à cette occasion j'ai prononcé un mot latin très judicieux et très brillant.
Chicot se rapprocha du prieur.
-- Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez- vous, ce mot latin?
-- _Militat spiritu...._
-- _Militat spiritu, militat gladio._