Part 12
-- Pour Anvers! s'écria Joyeuse, aussi désespéré que s'il eût reçu l'ordre de partir pour Canton ou pour Valparaiso.
-- Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui établissait sans conteste son droit de chef et sa volonté de souverain; je crois l'avoir dit, et je ne veux pas le répéter.
Joyeuse, sans témoigner la moindre résistance, agrafa son manteau, remit son épée sur son épaule et prit sur un fauteuil son toquet de velours.
-- Que de peine pour se faire obéir, vertubleu! continua de grommeler Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le maître, tout le monde, excepté moi, devrait au moins s'en souvenir.
Joyeuse, muet et glacé, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur la garde de son épée.
-- Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission, changea immédiatement en cire fondante la volonté du monarque.
-- Tu vas te rendre, lui dit-il, à Rouen où je désire que tu t'embarques, à moins que tu ne préfères aller par terre à Bruxelles.
Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut.
-- Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri.
-- Je n'ai pas de préférence quand il s'agit d'exécuter un ordre, sire, répondit Joyeuse.
-- Allons, boude, va! boude, affreux caractère! s'écria Henri. Ah! les rois n'ont pas d'amis!
-- Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu'à trouver des serviteurs, répondit Joyeuse avec solennité.
-- Monsieur, reprit le roi blessé, vous irez donc à Rouen; vous monterez votre galère, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous mettrez au service de mon frère, lequel attend le secours que je lui ai promis.
-- Ma commission, s'il vous plaît, sire? dit Joyeuse.
-- Et depuis quand, répondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos pouvoirs d'amiral?
-- Je n'ai droit qu'à obéir, et autant que je le puis, sire, j'évite toute responsabilité.
-- C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission à votre hôtel au moment du départ.
-- Et quand sera ce moment, sire?
-- Dans une heure.
Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte.
Le coeur du roi faillit se rompre.
-- Quoi! dit-il, pas même la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous êtes peu civil; c'est le reproche que l'on fait à messieurs les gens de mer. Allons, peut-être aurai-je plus de satisfaction de mon colonel général d'infanterie.
-- Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majesté regrette ce qu'elle a fait pour moi.
Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derrière la tapisserie qui se gonfla, repoussée par le vent.
-- Voilà donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'écria le roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse!
-- Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avançant vers le lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volonté, voilà que tu te repens.
-- Écoute donc, répondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit agréable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la mer? je voudrais bien t'y voir, égoïste!
-- Libre à toi, grand roi, libre à toi.
-- De te voir par vaux et par chemins.
-- Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon désir le plus vif que de voyager.
-- Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse, tu accepterais?
-- Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore.
-- Une mission?
-- Une mission.
-- Tu irais en Navarre?
-- J'irais au diable, grand roi!
-- Railles-tu, bouffon?
-- Sire, je n'étais pas déjà trop gai pendant ma vie, et je vous jure que je suis bien plus triste depuis ma mort.
-- Mais tu refusais tout à l'heure de quitter Paris.
-- Mon gracieux souverain, j'avais tort, très grand tort, et je me repens.
-- De sorte que tu désires quitter Paris maintenant?
-- Tout de suite, illustre roi, à l'instant même, grand monarque!
-- Je ne comprends plus, dit Henri.
-- Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France?
-- Lesquelles?
-- Celles où il t'a annoncé sa rupture avec la maîtresse de M. de Mayenne.
-- Oui; eh bien, après?
-- Si cette femme, amoureuse d'un charmant garçon comme le duc, car il est charmant, Joyeuse....
-- Sans doute.
-- Si cette femme le congédie en soupirant, c'est qu'elle a un motif.
-- Probablement; sans cela elle ne le congédierait pas.
-- Eh bien, ce motif, le sais-tu?
-- Non.
-- Tu ne le devines pas?
-- Non.
-- C'est que M. de Mayenne va revenir.
-- Oh! oh! fit le roi.
-- Tu comprends enfin, je t'en félicite.
-- Oui, je comprends; mais cependant....
-- Cependant?
-- Je ne trouve pas ta raison très forte.
-- Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les trouver excellentes, donne.
-- Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gré pour conduire M. de Mayenne au Pré-aux-Clercs et lui trouer son gros ventre? Il a l'épée mauvaise, notre Joyeuse.
-- Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard traître, lui, si Joyeuse a l'épée mauvaise. Rappelle-toi Saint-Mégrin. -- Henri poussa un soupir et leva les yeux au ciel. -- La femme qui est véritablement amoureuse ne se soucie pas qu'on lui tue son amant, elle préfère le quitter, gagner du temps; elle préfère surtout ne pas se faire tuer elle-même. On est diablement brutal dans cette chère maison de Guise.
-- Ah! tu peux avoir raison.
-- C'est bien heureux.
-- Oui, et je commence à croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi, Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse?
-- Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert avec M. de Mayenne, une partie engagée: s'il me trouve, il voudra recommencer encore; il est joueur à faire frémir, ce bon M. de Mayenne!
-- Eh bien?
-- Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau.
-- Bah! je connais mon Chicot, il ne reçoit pas sans rendre.
-- Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crèvera.
-- Tant mieux, voilà la partie finie.
-- Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis obligé de te faire rouer.
-- Je dirai cela?
-- Tu diras cela, et même, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi. J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces progressions arithmétiques, appliquées à la rancune, me paraissent dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer.
-- Sans doute, je le veux.
-- J'attends tes ordres, gracieux prince.
Et Chicot, prenant la même pose que Joyeuse, attendit.
-- Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra.
-- Du moment où je te la demande.
-- C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de brouille entre Margot et son mari.
-- Diviser pour régner, dit Chicot; il y a déjà cent ans que c'était l'A B C de la politique.
-- Ainsi tu n'as aucune répugnance?
-- Est-ce que cela me regarde? répondit Chicot; tu feras ce que tu voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voilà tout; tu n'as pas de comptes à me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant à cela, tu comprends, j'y tiens.
-- Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras à mon beau-frère.
-- Moi, dire quelque chose! non, non, non!
-- Comment, non, non, non?
-- J'irai où tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe là-dessus: trop gratter...
-- Alors, tu refuses donc?
-- Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre.
Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilité; celui qui présente une lettre n'est jamais bousculé que de seconde main.
-- Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma politique.
-- Vois un peu comme cela se trouve! donne.
-- Comment dis-tu cela?
-- Je dis: donne.
Et Chicot étendit la main.
-- Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-là peut être écrite tout de suite; il faut qu'elle soit combinée, réfléchie, pesée.
-- Eh bien! pèse, réfléchis, combine. Je repasserai demain à la pointe du jour, ou je l'enverrai prendre.
-- Pourquoi ne coucherais-tu pas ici?
-- Ici?
-- Oui, dans ton fauteuil.
-- Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantôme qu'on verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdité!
-- Mais enfin, s'écria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes intentions à l'égard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va faire du bruit à la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu puisses répondre. Que diable! tu me représentes; je ne veux pas que tu aies l'air d'un sot.
-- Mon Dieu! fit Chicot en haussant les épaules, que tu as donc l'esprit obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre à deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans!
Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous le premier arbre où je m'arrêterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment! tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps et l'âme en repos, moi je retourne à ma solitude.
-- Où est-elle, ta solitude?
-- Au cimetière des Grands-Innocents, grand prince.
Henri regarda Chicot avec cet étonnement qu'il n'avait pas encore pu, depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard.
-- Tu ne t'attendais pas à tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations avec des gens de l'autre monde! C'est dit: à demain, moi ou mon messager.
-- Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes.
-- A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager, il vient de la part de l'_ombre_.
Et sur ces paroles, il disparut si légèrement que l'esprit superstitieux de Henri douta si c'était réellement un corps ou une ombre qui avait passé par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un des plis.
XVI
COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT ÉTAIT MORT
Chicot, véritable corps, n'en déplaise à ceux de nos lecteurs qui seraient assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot était donc sorti après avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les vérités qu'il avait à lui dire.
Voilà ce qui était arrivé:
Après la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations fomentés par les Guises, Chicot avait réfléchi. Brave, comme on sait, et insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui l'amusait, comme il arrive à tous les hommes d'élite. Il n'y a guère que les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction dans l'autre.
Le résultat de cette réflexion que nous avons indiquée, fut que la vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du roi n'était efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui le distinguait, qu'en ce monde rien ne défait ce qui est matériellement fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle fût, certaine ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de Chicot.
Il avait donc pris son parti en homme fatigué d'ailleurs du rôle de plaisant, qu'à chaque minute il brûlait de changer en rôle sérieux, et des familiarités royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient droit à sa perte.
Chicot avait donc commencé par mettre entre l'épée de M. de Mayenne et la peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il était parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son ami Gorenflot, et de goûter ce fameux vin de 1550, dont il avait été si chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre récit de la _Dame de Monsoreau_.
Disons-le, la consolation avait été efficace: au bout de deux mois, Chicot s'aperçut qu'il engraissait à vue d'oeil et s'aperçut aussi qu'en engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'était convenable à un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matière. Après que Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550, et dévoré les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothèque du prieuré, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids à l'estomac et un grand vide au cerveau.
-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop le maître, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes, le froc me déguiserait à tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires: cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-là n'est point dans la bibliothèque de Gorenflot: _Quaere et invenies_.
Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'était assez neuf.
Il s'ouvrit à Gorenflot, et le pria d'écrire au roi sous sa dictée.
Gorenflot écrivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il écrivit que Chicot s'était retiré au prieuré, que le chagrin d'avoir été obligé de se séparer de son maître, lorsque celui-ci s'était réconcilié avec M. de Mayenne, avait altéré sa santé, qu'il avait essayé de lutter en se distrayant, mais que la douleur avait été la plus forte, et qu'enfin il avait succombé.
De son côté, Chicot avait écrit lui-même une lettre au roi. Cette lettre, datée de 1580, était divisée en cinq paragraphes.
Chacun de ces paragraphes était censé écrit à un jour de distance et selon que la maladie faisait des progrès.
Le premier paragraphe était écrit et signé d'une main assez ferme.
Le second était tracé d'une main mal assurée, et la signature, quoique lisible encore, était déjà fort tremblée.
Il avait écrit _Chic_... à la fin du troisième.
_Chi_... à la fin du quatrième.
Enfin il y avait un _C_ avec un pâté à la fin du cinquième.
Ce pâté d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.
C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantôme et ombre.
Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot était, comme on dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est l'homme, son style épistolaire surtout était si excentrique que nous n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en attendre.
Mais on la retrouvera dans les Mémoires de l'Étoile. Elle est datée de 1580, comme nous l'avons dit, « année des grands cocuages, » ajouta Chicot.
Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intérêt de Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieuré de Beaune lui était devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris.
C'était surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine à tirer du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait merveilleusement à Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement observer à Chicot que le vin est toujours frelaté quand on n'est point là pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir en personne tous les ans faire sa provision de romanée, de volnay et de chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot reconnaissait la supériorité de Chicot, il finit par céder aux sollicitations de son ami.
A son tour, en réponse à la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de Chicot, le roi avait écrit de sa propre main:
« Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et poétique sépulture au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon âme, car c'était non- seulement un ami dévoué, mais encore un assez bon gentilhomme, quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-même dans sa généalogie au-delà de son trisaïeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, étant du midi. Quant à vous dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous quitterez, ainsi que vous m'en témoignez le désir, votre prieuré de Beaune. J'ai trop besoin à Paris d'hommes dévoués et bons clercs pour vous tenir éloigné. En conséquence, je vous nomme prieur des Jacobins, votre résidence étant fixée près la porte Saint-Antoine, à Paris, quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulièrement.
Votre affectionné HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos saintes prières. »
Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale, fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du génie de Chicot, et s'il se hâta de prendre son vol vers les honneurs qui l'attendaient.
Car l'ambition avait poussé autrefois déjà, on se le rappelle, un de ces tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prénom avait toujours été _Modeste_, et qui, depuis déjà qu'il était prieur de Beaune, s'appelait dom Modeste Gorenflot.
Tout s'était passé à la fois selon les désirs du roi et de Chicot. Un fagot d'épines, destiné à représenter physiquement et allégoriquement le cadavre, avait été enterré au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau cep de vigne; puis, une fois mort et enterré en effigie, Chicot avait aidé Gorenflot à faire son déménagement.
Dom Modeste s'était vu installer en grande pompe au prieuré des Jacobins. Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait acheté, près de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait coûté trois cents écus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes: celle de la ville, qui était plus courte; celle des bords de l'eau, qui était la plus poétique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris, qui était la plus sûre.
Mais Chicot, qui était un rêveur, choisissait presque toujours celle de la Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'était pas encore encaissé dans des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le poète, lécher ses larges rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cité purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux clairs de lune.
Une fois installé, et ayant changé de nom, Chicot s'occupa à changer de visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons déjà, et marchait légèrement courbé en avant; puis l'inquiétude et le retour successif de cinq ou six années l'avaient rendu à peu près chauve, si bien que sa chevelure d'autrefois, crépue et noire, s'était, comme la mer au reflux, retirée de son front vers la nuque.
En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaillé cet art si cher aux mimes anciens, qui consiste à changer, par de savantes contractions, le jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il était résulté de cette étude assidue que, vu au grand jour, Chicot était, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet véritable, c'est-à-dire un homme dont la bouche allait d'une oreille à l'autre, dont le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient à faire frémir; le tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement, puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle était, sa figure était devenue large, épanouie, obtuse et confite.
Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put raccourcir; mais, comme il était fort industrieux, il avait, ainsi que nous l'avons dit, courbé son dos, ce qui lui faisait les bras presque aussi longs que les jambes.
Il joignit à ces exercices physionomiques la précaution de ne lier de relations avec personne. En effet, si disloqué que fût Chicot, il ne pouvait éternellement garder la même posture. Comment alors paraître bossu à midi, quand on avait été droit à dix heures, et quel prétexte à donner à un ami qui vous voit tout à coup changer de figure, parce qu'en vous promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect.
Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs à ses goûts; toute sa distraction était d'aller rendre visite à Gorenflot, et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'était bien gardé de laisser dans les caves de Beaune.
Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement.
Il vit en sa puissance, et à sa discrétion, celui qui jusque-là avait tenu ses destinées entre ses mains. Chicot venant dîner au prieuré lui parut un Chicot esclave, et Gorenflot, à partir de ce moment, pensa trop de soi, et pas assez de Chicot.
Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait éprouvés près du roi Henri l'avaient façonné à cette sorte de philosophie. Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux jours au prieuré, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot était si gonflé qu'il ne s'en aperçut pas.
Chicot était trop philosophe pour être sensible; il rit sous cap de l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son ordinaire.
-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et il attendit.
Il était dans cette attente lorsque arrivèrent les événements que nous venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns de ces événements nouveaux qui présagent les grandes catastrophes politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trépassé qu'il était, lui parut, au milieu des événements futurs, courir quelques dangers analogues à ceux dont il l'avait déjà préservé, il prit sur lui de lui apparaître à l'état de fantôme, et, dans ce seul but, de lui présager l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrivée prochaine de M. de Mayenne, annonce enveloppée dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec son intelligence de singe, avait été chercher au fond de son enveloppe, avait fait passer Chicot de l'état de fantôme à la condition de vivant, et de la position de prophète à celle d'ambassadeur.
Maintenant que tout ce qui pourrait paraître obscur dans notre récit est expliqué, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot à sa sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu'à sa petite maison du carrefour Bussy.
XVII
LA SÉRÉNADE.
Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route à faire.
Il descendit sur la berge, et commença à traverser la Seine sur un petit bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amené et amarré au quai désert du Louvre.