Les primitifs: Études d'ethnologie comparée

Part 2

Chapter 23,490 wordsPublic domain

«C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le frottement violent des glaces.»

Partout du froid. Voici comment en parle un malheureux de la _Jeannette_:

«Enfin l'hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre descend à 52 degrés. Notre abri disparaît sous quatorze pieds de neige; des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus, nous forcent à verser jour et nuit le charbon et l'huile dans les deux poêles qui conservent un peu de chaleur à notre sang.

«Je fis glacer du mercure et le battis sur l'enclume. Notre eau-de-vie, congelée, avait l'aspect d'un bloc de topaze. La viande, l'huile et le pain se divisaient à coups de hache. Josué oublia de mettre son gant droit. Une minute après sa main était gelée. Le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes dans de l'eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons. Le docteur dut couper le membre de notre infortuné compagnon, qui succomba le lendemain.

«Vers le milieu de janvier, une caravane d'Esquimaux vint nous demander quelques poissons secs et de l'eau-de-vie. Nous joignîmes du tabac à ces présents, qui furent acceptés avec des larmes de joie. Le chef, vieillard débile, nous conta que, le mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons.»

Un autre voit les choses du bon côté:

«Ce froid, plus terrible que le loup blanc et que l'ours gris, ce froid qui saisit sa victime à son insu, instantanément, mortellement, ce froid active et purifie le sang, ravive les forces, aiguise l'appétit, favorise les fonctions de l'estomac, et le rend le meilleur des calorifères; il endort la douleur, arrête l'hémorragie. Si tant est qu'il nous frappe, c'est en envoyant le sommeil; il donne la mort au milieu des rêves. Ce froid intense, si sec et pur, suspend la putréfaction, détruit les miasmes, assainit l'air, en augmente la densité; il purifie l'eau douce, distille les eaux amères de l'Océan, et les rend potables; il transforme en cristaux le lait, le vin et les liqueurs, permet de les transporter; il remplace le sel dans les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des conserves économiques et durables; il rend comestibles la viande et le suif crus; il étanche les marais et lagunes, arrête le cours des maladies, révèle aux chasseurs la présence du renne en l'entourant de brouillards. La soie, le duvet, les plumes s'attachent aux doigts comme s'ils étaient enduits de glu, les copeaux adhèrent au rabot. La chevelure s'ébouriffe sous le peigne, se hérisse et s'agite avec des crépitations. On ne peut revêtir des fourrures, se couvrir d'une simple couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette laine, de ces mains, du corps, des étincelles accompagnées de pétillements...»

* * * * *

Plusieurs ont voulu que la race des Inoïts fût la plus arriérée et la plus grossière de notre espèce. Cette distinction a été généreusement accordée à tant de hordes, peuplades et nationalités qu'elle a cessé d'avoir aucune importance; elle n'est plus qu'une figure de rhétorique, une simple manière de dire que les gens sont peu connus. Chaque explorateur représente les sauvages qu'il a observés, comme des brutes et des ignares. Se prenant pour mesure de l'entière humanité, il ne trouve aucune expression trop forte pour indiquer la distance entre eux et lui.

Quoi qu'il en soit, nul peuple n'est plus curieux que celui des Inoïts. Aucune race n'est moins mélangée, plus homogène et nettement caractérisée. Cependant, elle est répandue par une longueur de 5 à 6,000 kilomètres, sur un territoire qui s'étend du tiers à la moitié de la circonférence terrestre, prise au 67° 30' de latitude. Morton, en 1849 déjà[7], faisait des Esquimaux et autres races polaires une seule famille, celle des Mogolo-Américains, à laquelle appartiennent: le Groenland avec ses millions d'hectares sous neige, le vaste Labrador, l'immense fouillis d'îles et péninsules, connu sous les noms de terres de Baffin, Melville, Boothia, Victoria, Wollaston, Banks, Parry, Prince Albert. Plus, toute l'extrémité N.-O. du continent américain. Plus, l'archipel Aléoute. S'y rattachent à divers degrés, d'Alaska et la Reine Charlotte jusqu'à Vancouver, les Thlinkets[8], Koloches[9], Kouskowins, Haidas, Ahts et autres tribus du littoral, lesquelles s'indianisent à mesure qu'elles s'avancent vers le midi. Rink, Dallas et Friedrich Mueller n'hésitent pas à gratifier la race esquimaude des longues côtes qu'habitent les Tchouktches, Korjaks, Tschoukajires, quelque mélangés qu'ils soient avec des hordes asiatiques. Pour faire bref, nul ne contestera l'opinion de Latham:

[Note 7: _Crania americana._]

[Note 8: Ou Klingits.]

[Note 9: --Koljoutches, ou Koltchones.]

«Les Esquimaux occupent une position géographique qui leur vaut une importance exceptionnelle. De leur affinité plus ou moins marquée avec plusieurs autres familles humaines dépend la solution de quelques problèmes ethnologiques de premier ordre.»

Ni celle de Topinard[10]:

[Note 10: _Anthropologie_.]

«En Asie, les peuples ont été brassés de l'Orient à l'Occident, et de l'Occident à l'Orient, d'une façon si prodigieuse que la race la plus caractéristique doit être recherchée au delà du Pacifique, dans les mers polaires.»

Quoi que nous pensions des problèmes relatifs à l'origine et à la parenté des hommes, il est certain que les Esquimaux sont en majeure partie le produit de leur climat; le milieu impliquant une nourriture, une demeure et des coutumes appropriées.

Facilement on exagérerait la superficie de pays que détiennent ces Hyperboréens, comme ils sont souvent appelés, si on ne réfléchissait que sur le continent américain leur habitat n'est qu'en façade, occupant une lisière large de vingt à trente kilomètres, laquelle ne gagne 75 ou 80 kilomètres à l'intérieur que le long de certains fleuves, tels que le Youkon et le Mackenzie, dont il ne dépasse pas la partie maritime. Pour ce motif, M. Dall proposait de donner le nom d'_Orariens_[11], à l'ensemble des lignées inoïtes. En dehors de cette étroite lisière, dans la forêt commencent les Peaux-Rouges, leurs ennemis mortels, qui leur font une guerre d'extermination. Cette animosité, de savants anthropologistes ont voulu l'expliquer «par la différence des sangs[12]». S'il fallait en croire les Indiens, leur haine aurait un autre motif. Ils ne sauraient pardonner à l'Esquimau le crime de manger cru son poisson. D'où les noms abénaqui d'_Eski mantik_[13], et adjibeouai d'_Ayeskiméou_, qui, appliqués d'abord aux Labradoriens, ont été peu à peu étendus à l'ensemble des tribus hyperboréennes. Il nous paraît plus logique d'attribuer à cette inimitié, qui par moments prend des dehors religieux, à une cause toujours actuelle, toujours efficace; celle de la concurrence vitale: les uns et les autres se disputent la proie qu'ils mangent crue ou vivante. L'Indien n'est pas exclusivement chasseur, il ne se prive pas de harponner le saumon. De leur côté, les Inoïts savent courir l'ours, le cerf, le coq de bruyère. Dans l'Alaska, ils se distinguent en «gens de terre» et «en gens de bateaux», selon le genre de vie auquel ils s'adonnent de préférence.

[Note 11: D'_ora_, rive.]

[Note 12: Von Klutschak.]

[Note 13: Charlevoix, le premier, indiqua cette dérivation dans son _Histoire de la Nouvelle-France_. Autres noms: _Hoshys_, _Suskimos_.]

* * * * *

Fermés au reste du monde par leur barrière de frimas, les Esquimaux sont, plus que tout autre peuple, restés en dehors des influences étrangères, en dehors de notre civilisation qui brise et transforme ce qu'elle touche. La science préhistorique a vite compris qu'ils lui offraient un type intermédiaire entre l'homme actuel et l'homme des temps disparus. Quand on entra chez eux pour la première fois, ils étaient en plein âge d'os et de pierre[14], tout comme les Guanches quand on les découvrit; leur fer et leur acier sont d'importation très récente et presque contemporaine. Les Européens de la période glaciaire ne sauraient avoir mené une vie très différente de celle que mènent aujourd'hui les Inoïts dans leurs champs de neige. Comme on vit maintenant au Groenland et au Labrador, on vivait jadis à Thayingen, à Schussenried, à la Vézère. Les Troglodytes des Eyzies ont émigré aux entours de la baie de Hudson; avec le retrait successif des glaces, et toujours à la poursuite du renne, ils se sont rapprochés du pôle. Telle est notamment l'opinion de Mortillet[15], d'Abbott[16] et de Boyd Dawkins, qui tiennent les Esquimaux pour les descendants directs des troglodytes magdaléniens. En tout cas, disent-ils, si on introduisait dans les cavernes de la Dordogne des objets de provenance esquimale, on ne saurait les distinguer de ceux laissés par les autochtones.

[Note 14: Nordenskiold, _Voyage of the Vega_.]

[Note 15: _Bulletin de la Société anthropologique_, 1883.]

[Note 16: _American Naturalist_, 1877.]

A ses études géologiques sur le New-Hampshire, Grote donne pour conclusion que, dans la région des White Mountains ou Montagnes Blanches, le retrait des glaciers remonte à une décade de siècles environ, et que l'ancêtre des Esquimaux prit possession du sol à mesure que la neige reculait, et après elle les troupeaux de rennes. Résultat qu'il faut mettre en regard de celui auquel arrive Bessels: après de soigneuses mensurations, il affirme que le type cranien des Inoïts n'est autre que celui des _Mound Builders_, ou constructeurs de tumulus, population disparue, qui jadis éleva les gigantesques terrassements figurés qu'on a retrouvés en plusieurs localités des États-Unis.

Quelques auteurs avancent que, jadis, les Esquimaux avaient rempli l'Amérique polaire de leurs stations de chasse et de pêche, et que même ils ont dominé dans les pays qui devinrent le Canada, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Nouvelle-Angleterre, d'où ils furent délogés par les premiers Hurons, Iroquois et Algonquins.

Une science moins incomplètement renseignée prononcera sur ces assertions. Plusieurs savants les estiment déjà suffisantes pour résoudre la question si difficile du peuplement de l'Amérique. Ils affirment que tout le continent occidental, depuis le cap Golovine jusqu'au détroit de Magellan, a dû ses habitants à une seule et même race esquimoïde. Toujours est-il que les races des Inoïts et Peaux-Rouges, malgré la haine qui les divise, se trouvent rapprochées par des types intermédiaires dans la vaste Alaska et la Colombie britannique. Et du côté de l'Asie, les voyageurs enclins à remarquer les ressemblances plutôt que les dissemblances, ne manquent pas de constater que l'Inoït verse, par transitions insensibles, dans le Yakoute et le Samoyède.

Qui ne connaît la physionomie esquimaude? Gros tronc sur jambes courtes, extrémités remarquablement petites, doigts pattus, chairs molles. Crâne essentiellement dolichocéphale[17]. Tête grosse, pommettes saillantes, figure large, pleine et joufflue, cheveux noirs, longs, durs et raides, nez écrasé. Un voyageur a dit plaisamment que sous ces latitudes une race à nez romain n'eût pu se maintenir[18]: trop souvent la protubérance munie de l'appareil olfactif eût gelé et fût tombée, tandis qu'un nez plat est moins exposé. Les traits du visage, et en particulier les yeux, offrent une ressemblance marquée avec ceux des Chinois et des Tartares[19]. La peau, nuancée de jaune noirâtre, recouverte d'une couche huileuse de crasse, est au toucher d'un froid désagréable. L'hiver lui donne un teint très clair, presque européen, mais, au premier printemps, elle brunit et noircit, par une mue, dirait-on. Tout malpropre qu'elle soit, leur figure ouverte et bonasse impressionne favorablement l'étranger. La moyenne des Inoïts oscille entre 1m,5 et 1m,7[20].

[Note 17: On les a même appelés _scaphocéphales_: ceux dont la boîte cranienne est en forme de bateau.]

[Note 18: F.W. Butler, _The Wild North Land_.]

[Note 19: Lubbock, _l'Homme avant l'histoire_.]

[Note 20: Fr. Mueller, _Allgemeine Ethnographie_.]

Le nom des Esquimaux, ou Mange-Cru, n'est qu'un sobriquet, avons-nous vu. Eux-mêmes se titrent d'Inoït, mot qui signifie l'homme. Car, sous toutes les latitudes, les sauvages s'octroient cette appellation flatteuse entre toutes. Du Tschouktche au Dinné, au Canaque et à l'Apache, il n'est barbare qui, en bonne conscience, et avec une conviction parfaite, ne s'attribue la qualité d'homme par excellence. Toutefois, comme les voisins en font autant, force a été de distinguer entre ces «hommes» et ces «hommes». Et ils ont pris des désignations spéciales, telles qu'Hommes-Corbeaux, Hommes-Loups, Hommes-Renards.

Parmi les plus naïfs, nous pouvons compter les Koloches, variété de la race esquimaude, lesquels croient former à eux seuls une bonne moitié de la terre, habitée premièrement par les Koloches, et en second lieu par les non-Koloches. Les anciens Beni Israël ne connaissaient non plus que deux pays au monde: la Terre Sainte, la leur, et le reste des contrées habitables ou inhabitables, toutes profanes et souillées. La cosmogonie esquimaude raconte que Dieu,--c'était un Groenlandais nommé Kellak,--pétrit d'une motte de terre le premier homme et la première femme. Il s'essaya sur Kodliouna, l'homme-blanc, mais, gauche comme un débutant, il le rata, ne lui donna pas le phoque. Dès la seconde tentative, il trouva la perfection, et créa l'homme, le vrai, à savoir l'Inout ou Inoït.

Au Smith-Sound on trouva des gens qui n'en savaient pas tant. Ils parurent fort étonnés d'apprendre que leur tribu n'est pas la seule au monde.

* * * * *

Les Inoïts, disions-nous, sont distribués sur une bande de terrain démesurément longue, mais sans profondeur. Leurs campements sont séparés par des espaces déserts et désolés, distants de 15, de 30 et même de 150 kilomètres. Ils hivernent toujours à la même place. Si le patriotisme est une vertu, ils la possèdent au plus haut point. Jamais paysage avec bosquets verdoyants, moissons jaunissantes, saules se mirant dans la rivière aux flots argentins, ne fut plus aimé que ces champs de neige et ces collines de glaces, que ces buttes raboteuses et ces banquises sous un ciel inclément. L'Esquimau s'est fait si bien à son entourage qu'il ne pourrait s'en passer; il ne saurait même vivre ailleurs, tant il s'est identifié avec la nature qui l'environne. Cependant il voyage quelque peu. En été, il se déplace, vaque à ses expéditions, portant sa tente avec lui ou plutôt la faisant porter aux chiens attelés à son traîneau, chiens de race particulière[21], plus grande que celle des Pyrénées ou des Abruzzes; elle n'aboie pas, mais hurle horriblement[22]. Il l'a façonnée à son usage par des coups de fouet assénés pendant de longs siècles. Le chien est à l'Esquimau ce que le renne est au Lapon et au Samoyède, le chameau au Touareg, le cheval au Bédouin et au Tartare: le grand moyen de locomotion, l'inséparable compagnon, et, en désespoir de cause, le dernier aliment.

[Note 21: Curtis, _Philosophical Transactions_, _t._ LXIV.]

[Note 22: Butler, _The Wild North Land_.]

Toute une bande de chiens est attachée au traîneau. On n'aurait jamais fouet assez long pour atteindre ceux de volée. Que fait-on s'il faut aller vite? Le conducteur applique une vigoureuse cinglée au dernier chien, qui, méchant et hargneux,--c'est son métier d'esclave,--ne veut pas qu'il en cuise à lui seul. Ne pouvant se retourner pour mordre, par un coup de dent il se venge dans la chair la plus proche; d'arrière-train en arrière-train, en un rien de temps, tous ont été mordus, et le traîneau file rapidement par la neige, au milieu des protestations, grognements et hurlements. Quoi de plus humain! Et le «char de l'État», comment avance-t-il?

Le soir venu, on attache le roi de chaque meute près de son traîneau; sujets et sujettes l'entourent, se couchent à ses pieds. Cette soumission, résultat de la fatigue et de l'épuisement, n'est qu'intermittente. Les monarques de la gent cynique ont fort à faire pour gouverner leurs vassaux; les femelles surtout sont d'humeur vagabonde. Les mâles tirent sur la corde, grognent, froncent les babines, impatients de l'heure où ils pourront se mesurer avec leurs rivaux. Chacun gagne son rang de haute lutte. Une longue suite de combats établit la suprématie du plus robuste et du plus hardi; encore cette autorité n'est-elle pas longtemps respectée. D'un jour à l'autre éclatera une révolution fomentée par quelque ambitieux, qui s'aperçoit que les forces du maître diminuent par l'âge ou par toute autre cause. Ces chiens aiment le tumulte; la bataille est l'idéal de leur existence. Pour la discipline à maintenir parmi le beau sexe, on s'en remet aux dents de la reine favorite, qui, sauf les cas de jalousie, exerce ses prérogatives avec assez de jugement; le plus souvent, le roi se soumet sans protestation lorsque la souveraine fait mine de se fâcher[23].

[Note 23: Nares, _Voyage à la mer polaire_.]

Selon les autorités que l'on consulte, on entend dire que les Esquimaux voyagent peu et qu'ils voyagent beaucoup. Assertions qui cesseraient d'être contradictoires, si, au lieu de s'exprimer d'une façon générale, on avait mentionné chaque fois le nom particulier de la tribu dont il s'agissait. Les uns affirment que les Inoïts ont un centre d'échanges entre l'estuaire du Mackenzie et celui de la rivière du Cuivre. D'autres, niant que ces échanges soient assez actifs pour mériter le nom de commerce, racontent que les Groenlandais et les Labradoriens ignoraient avoir des frères au détroit de Béring. On serait donc porté à croire que les accidents locaux, que les particularités traditionnelles différencient profondément ces peuplades qui, depuis temps immémorial, se perpétuent chacune dans son petit coin. Mais on est étonné d'apprendre que du Groenland au Labrador, et du Labrador à l'archipel aléoute, et de là chez les Tchouktches, les moeurs se distinguent seulement par d'insignifiants détails; que, par leurs grandes lignes, les croyances et superstitions se confondent; que l'entière Esquimaudie est un immense canton. Cela s'explique: les habitants sont dominés par les deux plus grands facteurs de l'existence, le climat et la nourriture, dont les conditions s'imposent d'une façon à peu près égale. Tous éprouvent les mêmes besoins et recourent aux mêmes moyens de les satisfaire; ils vivent d'une même vie, mi-terrestre, mi-marine, se nourrissent des mêmes poissons, attrapent le même gibier par les mêmes trucs, les mêmes ruses. Sous ces latitudes, l'existence n'est possible que par l'observance stricte et rigoureuse de certaines obligations, très rationnelles après tout; il faut les accepter sous peine de mort, et on s'y conforme sans qu'il en coûte. L'habitude est une seconde nature.

En dehors des êtres de son espèce, les Inoïts ne connaissent que la Grande Baleine, que Martin l'Ours, que le sire Morse, que le seigneur Phoque, que le vieux Loup, et ces autres importants personnages: renards, lièvres, loutres et otaries. Ils les chassent et pourchassent, les tuent et mangent, mais tâchent de leur faire oublier ces mauvais procédés en leur prodiguant les témoignages d'honneur et de respect; du reste, ils les admirent sincèrement, et en mainte occasion les prennent pour modèles. N'étaient le phoque et le morse, ils n'arriveraient pas à vivre. Le premier est, avec du poisson, le fond de leur alimentation générale, mais le second, sur nombre d'îles et presqu'îles, fait leur seule nourriture pendant plusieurs semaines. Une famine affreuse ravage les populations quand les morses[24] s'absentent, et que des hivers exceptionnellement rigoureux dressent des barrières de glace à travers certains passages, comme il advint en 1879-1880, alors que des villages entiers furent emportés jusqu'au dernier habitant, notamment en l'île Saint-Laurent[25], dans les eaux d'Alaska, à mi-route entre l'ancien et le nouveau continent. Le morse et les phoques[26] rendent à l'Inoït les mêmes services qu'au Polynésien le cocotier, à l'Australien le kangourou et la xantorrhée; ils le nourrissent, l'habillent, passent en sa personne et sur sa personne, le chauffent et l'éclairent, tapissent sa hutte à l'extérieur et à l'intérieur. Avec la peau il construit ses bateaux et barques: Kayaks, oumiaks, baïdarkas; avec les intestins il se confectionne des surtouts; avec les os il fabrique toutes sortes d'armes et d'outils; l'ivoire du morse constitue la principale valeur d'échange. L'Esquimau relie l'homme au phoque, il a de cet animal, amphibie lui aussi, les habitudes, le caractère, l'apparence, et même la physionomie; ce n'est pas étonnant, puisque sur lui se dirigent constamment sa pensée et son désir. Il avoue avoir construit sa maison d'hiver sur le modèle que le phoque lui a donné dans son _iglou_. L'un comme l'autre est trapu, tout en tronc, vorace, mais gai, familial, avec de grands yeux doux et intelligents. A première vue, on n'a pas haute opinion de ces lourdes masses, mais en les observant de près, on s'étonne de leur voir tant de jugement et si bon caractère. Il est à noter que l'animal a l'amour plus jaloux que son compatriote humain:

[Note 24: _Trichechus Rosmarus_.]

[Note 25: Autrement dite _Eivugen_.]

[Note 26: _Phoca vitulina_, _grypus groenlandica_, etc.]

«Au premier printemps les femelles sortent de la mer, et les mâles se trouvent sur le rivage pour les recevoir. Ils les saluent en soufflant l'air par les naseaux, faisant un bruit terrible, signal de bataille. Ces monstres se soulèvent sur leurs nageoires, engagent une mêlée générale, dans laquelle les dents formidables de leur large gueule font de terribles blessures. Couchées entour, les femelles sont les spectatrices du combat dont elles sont le prix; celui qui restera vainqueur sera leur époux, exerçant autorité absolue et se démenant avec fierté. Cependant, son domaine est sujet aux invasions; les frontières sont souvent franchies par de petits détachements; les mâles qui avaient été écartés une première fois, rôdent aux environs, font des signaux que met à profit quelque femelle légère, tandis que le seigneur et maître est ailleurs occupé. S'il s'aperçoit du manège, il gronde d'une voix furieuse, se précipite sur son rival, et s'il ne peut l'atteindre, tombe sur l'infidèle, lui laisse de cuisants souvenirs. Néanmoins sa domination est rarement de longue durée, un des vaincus rentre en lice et l'évince à son tour[27].»

[Note 27: Malte-Brun, _Nouvelles Annales des Voyages_, 1855.]