Part 2
Eh ! mon Dieu ! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié ; car enfin il faut avoir la connaissance de tous ces messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont ceux qui donnent le branle à la réputation dans Paris ; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connaisseuse, quand il n'y aurait rien autre chose que cela. Mais, pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que, par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité, et qui sont de l'essence d'un bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolies commerces de prose et de vers. On sait à point nommé : Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet ; une telle a fait des paroles sur un tel air ; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance ; celui-là a composé des stances sur une infidélité ; monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel dessein ; celui-là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la presse. C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies, et si l'on ignore ces choses, je ne donnerais pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
- Cathos -
En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit, et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j'aurais toutes les hontes du monde, s'il fallait qu'on vînt à me demander si j'aurais vu quelque chose de nouveau que je n'aurais pas vu.
- Mascarille -
Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez pas en peine : je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris, que vous ne sachiez par coeur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez courir de ma façon dans les belles ruelles (12) de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.
- Madelon -
Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits : je ne vois rien de si galant que cela.
- Mascarille -
Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.
- Cathos -
Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.
- Mascarille -
Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.
- Madelon -
Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.
- Mascarille -
C'est mon talent particulier ; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine.
- Madelon -
Ah ! certes, cela sera du dernier beau : j'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.
- Mascarille -
Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition ; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent.
- Madelon -
Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé.
- Mascarille -
Sans doute. Mais, à propos, il faut que je vous die un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus.
- Cathos -
L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.
- Mascarille -
Ecoutez donc.
- Madelon -
Nous y sommes de toutes nos oreilles.
- Mascarille -
Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde : tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, votre oeil en tapinois me dérobe mon coeur ; Au voleur ! au voleur ! au voleur ! au voleur !
- Cathos -
Ah ! mon Dieu, voilà qui est poussé dans le dernier galant.
- Mascarille -
Tout ce que je fais a l'air cavalier ; cela ne sent point le pédant.
- Madelon -
Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.
- Mascarille -
Avez-vous remarqué ce commencement : "Oh ! oh !" voilà qui est extraordinaire : "oh ! oh !" Comme un homme qui s'avise tout d'un coup, "oh ! oh !" La surprise, "oh ! oh !"
- Madelon -
Oui, je trouve ce "oh ! oh !" admirable.
- Mascarille -
Il semble que cela ne soit rien.
- Cathos -
Ah ! mon Dieu, que dites-vous ? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.
- Madelon -
Sans doute ; et j'aimerais mieux avoir fait ce "oh ! oh !" qu'un poème épique.
- Mascarille -
Tudieu ! vous avez le goût bon.
- Madelon -
Hé ! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.
- Mascarille -
Mais n'admirez-vous pas aussi "je n'y prenais pas garde " ? "Je n'y prenais pas garde", je ne m'apercevais pas de cela : façon de parler naturelle : "je n'y prenais pas garde". "Tandis que, sans songer à mal", tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton ; "je vous regarde", c'est-à-dire, je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple ; "votre oeil en tapinois..." Que vous semble de ce mot "tapinois" ? n'est-il pas bien choisi ?
- Cathos -
Tout à fait bien.
- Mascarille -
"Tapinois", en cachette ; il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris : "tapinois".
- Madelon -
Il ne se peut rien de mieux.
- Mascarille -
"Me dérobe mon coeur", me l'emporte, me le ravit. "Au voleur ! au voleur ! au voleur ! au voleur !" Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter ? "Au voleur ! au voleur ! au voleur ! au voleur !"
- Madelon -
Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.
- Mascarille -
Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.
- Cathos -
Vous avez appris la musique ?
- Mascarille -
Moi ? Point du tout.
- Cathos -
Et comment donc cela se peut-il ?
- Mascarille -
Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.
- Madelon -
Assurément, ma chère.
- Mascarille -
Ecoutez si vous trouverez l'air à votre goût. "Hem, hem, la, la, la, la, la". La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière.
(Il chante.)
Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde, etc.
- Cathos -
Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est-ce qu'on n'en meurt point ?
- Madelon -
Il y a de la chromatique là dedans.
- Mascarille -
Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant ? "Au voleur ! au voleur !" Et puis, comme si l'on criait bien fort : "au, au, au, au, au, voleur !" Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée : "au voleur !"
- Madelon -
C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure ; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.
- Cathos -
Je n'ai encore rien vu de cette force-là.
- Mascarille -
Tout ce que je fais me vient naturellement, c'est sans étude.
- Madelon -
La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.
- Mascarille -
A quoi donc passez-vous le temps, Mesdames ?
- Cathos -
A rien du tout.
- Madelon -
Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements.
- Mascarille -
Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez ; aussi bien, on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.
- Madelon -
Cela n'est pas de refus.
- Mascarille -
Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons là ; car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation ; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire ! Pour moi, j'y suis fort exact ; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : Voilà qui est beau ! devant que les chandelles soient allumées.
- Madelon -
Ne m'en parlez point : c'est un admirable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours, qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.
- Cathos -
C'est assez : puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.
- Mascarille -
Je ne sais si je me trompe, mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie.
- Madelon -
Hé ! il pourrait être quelque chose de ce que vous dites.
- Mascarille -
Ah ! ma foi ! il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.
- Cathos -
Et à quels comédiens la donnerez-vous ?
- Mascarille -
Belle demande ! Aux grands comédiens ; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses ; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle ; il ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel endroit : eh ! le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha ?
- Cathos -
En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage ; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.
- Mascarille -
Que vous semble de ma petite oie (13) ? La trouvez-vous congruente à l'habit ?
- Cathos -
Tout à fait.
- Mascarille -
Le ruban en est-il bien choisi ?
- Madelon -
Furieusement bien. C'est Perdrigeon tout pur (14).
- Mascarille -
Que dites-vous de mes canons (15) ?
- Madelon -
Ils ont tout à fait bon air.
- Mascarille -
Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier de plus que ceux qu'on fait.
- Madelon -
Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.
- Mascarille -
Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.
- Madelon -
Ils sentent terriblement bon.
- Cathos -
Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.
- Mascarille -
Et celle-là ?
(Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.)
- Madelon -
Elle est tout à fait de qualité ; le sublime en est touché délicieusement.
- Mascarille -
Vous ne me dites rien de mes plumes ! Comment les trouvez-vous ?
- Cathos -
Effroyablement belles.
- Mascarille -
Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.
- Madelon -
Je vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte ; et, jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.
- Mascarille -
(s'écriant brusquement.)
Ahi ! ahi ! ahi ! doucement. Dieu me damne, Mesdames, c'est fort mal en user ; j'ai à me plaindre de votre procédé ; cela n'est pas honnête.
- Cathos -
Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ?
- Mascarille -
Quoi ! toutes deux contre mon coeur en même temps ! M'attaquer à droite et à gauche ! Ah ! c'est contre le droit des gens ; la partie n'est pas égale, et je m'en vais crier au meurtre.
- Cathos -
Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.
- Madelon -
Il a un tour admirable dans l'esprit.
- Cathos -
Vous avez plus de peur que de mal, et votre coeur crie avant qu'on l'écorche.
- Mascarille -
Comment, diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.
SCÈNE XI. - Cathos, Madelon, Mascarille, Marotte.
- Marotte -
Madame, on demande à vous voir.
- Madelon -
Qui ?
- Marotte -
Le vicomte de Jodelet.
- Mascarille -
Le vicomte de Jodelet ?
- Marotte -
Oui, Monsieur.
- Cathos -
Le connaissez-vous ?
- Mascarille -
C'est mon meilleur ami.
- Madelon -
Faites entrer vitement.
- Mascarille -
Il y a quelque temps que nous ne nous sommes vus, et je suis ravi de cette aventure.
- Cathos -
Le voici.
SCÈNE XII. - Cathos, Madelon, Jodelet, Mascarille, Marotte, Almanzor.
- Mascarille -
Ah ! vicomte !
- Jodelet -
(Ils s'embrassent l'un l'autre.)
Ah ! marquis !
- Mascarille -
Que je suis aise de te rencontrer !
- Jodelet -
Que j'ai de joie de te voir ici !
- Mascarille -
Baise-moi donc encore un peu, je te prie.
- Madelon -
(à Cathos.)
Ma toute bonne, nous commençons d'être connues ; voilà le beau monde qui prend le chemin de nous venir voir.
- Mascarille -
Mesdames, agréez que je vous présente ce gentilhomme-ci : sur ma parole, il est digne d'être connu de vous.
- Jodelet -
Il est juste de venir vous rendre ce qu'on vous doit ; et vos attraits exigent leurs droits seigneuriaux sur toutes sortes de personnes.
- Madelon -
C'est pousser vos civilités jusqu'aux derniers confins de la flatterie.
- Cathos -
Cette journée doit être marquée dans notre almanach comme une journée bien heureuse.
- Madelon -
(à Almanzor.)
Allons, petit garçon, faut-il toujours vous répéter les choses ? Voyez-vous pas qu'il faut le surcroît d'un fauteuil ?
- Mascarille -
Ne vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte ; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous le voyez.
- Jodelet -
Ce sont fruits des veilles de la cour, et des fatigues de la guerre.
- Mascarille -
Savez-vous, Mesdames, que vous voyez dans le vicomte un des vaillants hommes du siècle ? C'est un brave à trois poils (16).
- Jodelet -
Vous ne m'en devez rien, marquis ; et nous savons ce que vous savez faire aussi.
- Mascarille -
Il est vrai que nous nous sommes vus tous deux dans l'occasion.
- Jodelet -
Et dans des lieux où il faisait fort chaud.
- Mascarille -
(regardant Cathos et Madelon.)
Oui, mais non pas si chaud qu'ici. Hai, hai, hai.
- Jodelet -
Notre connaissance s'est faite à l'armée ; et la première fois que nous nous vîmes, il commandait un régiment de cavalerie sur les galères de Malte.
- Mascarille -
Il est vrai ; mais vous étiez pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse ; et je me souviens que je n'étais que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.
- Jodelet -
La guerre est une belle chose ; mais, ma foi, la cour récompense bien mal aujourd'hui les gens de service comme nous.
- Mascarille -
C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.
- Cathos -
Pour moi, j'ai un furieux tendre pour les hommes d'épée.
- Madelon -
Je les aime aussi ; mais je veux que l'esprit assaisonne la bravoure.
- Mascarille -
Te souvient-il, vicomte, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les ennemis au siége d'Arras ?
- Jodelet -
Que veux-tu dire, avec ta demi-lune ? C'était bien une lune toute entière.
- Mascarille -
Je pense que tu as raison.
- Jodelet -
Il m'en doit bien souvenir, ma foi ! j'y fus blessé à la jambe d'un coup de grenade, dont je porte encore les marques. Tâtez un peu, de grâce ; vous sentirez quelque coup c'était là.
- Cathos -
(après avoir touché l'endroit.)
Il est vrai que la cicatrice est grande.
- Mascarille -
Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci ; là, justement au derrière de la tête. Y êtes-vous ?
- Madelon -
Oui, je sens quelque chose.
- Mascarille -
C'est un coup de mousquet que je reçus, la dernière campagne que j'ai faite.
- Jodelet -
(découvrant sa poitrine.)
Voici un autre coup qui me perça de part en part à l'attaque de Gravelines (17).
- Mascarille -
(Mettant la main sur le bouton de son haut-de-chausses.)
Je vais vous montrer une furieuse plaie.
- Madelon -
Il n'est pas nécessaire : nous le croyons sans y regarder.
- Mascarille -
Ce sont des marques honorables qui font voir ce qu'on est.
- Cathos -
Nous ne doutons point de ce que vous êtes.
- Mascarille -
Vicomte, as-tu là ton carrosse ?
- Jodelet -
Pourquoi ?
- Mascarille -
Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et leur donnerions un cadeau (18).
- Madelon -
Nous ne saurions sortir aujourd'hui.
- Mascarille -
Ayons donc les violons pour danser.
- Jodelet -
Ma foi, c'est bien avisé.
- Madelon -
Pour cela, nous y consentons : mais il faut donc quelque surcroît de compagnie.
- Mascarille -
Holà ! Champagne, Picard, Bourguignon, Cascaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette ! Au diable soient tous les laquais ! Je ne pense pas qu'il y ait gentilhomme en France plus mal servi que moi. Ces canailles me laissent toujours seul.
- Madelon -
Almanzor, dites aux gens de monsieur le marquis qu'ils aillent quérir des violons, et nous faites venir ces messieurs et ces dames d'ici près, peupler la solitude de notre bal.
(Almanzor sort.)
- Mascarille -
Vicomte, que dis-tu de ces yeux ?
- Jodelet -
Mais toi-même, marquis, que t'en semble ?
- Mascarille -
Moi, je dis que nos libertés auront peine à sortir d'ici les braies (19) nettes. Au moins, pour moi, je reçois d'étranges secousses, et mon coeur ne tient plus qu'à un filet.
- Madelon -
Que tout ce qu'il dit est naturel ! Il tourne les choses le plus agréablement du monde.
- Cathos -
Il est vrai qu'il fait une furieuse dépense en esprit.
- Mascarille -
Pour vous montrer que je suis véritable, je veux faire un impromptu là-dessus.
(Il médite.)
- Cathos -
Hé ! je vous en conjure de toute la dévotion de mon coeur, que nous oyons quelque chose qu'on ait fait pour nous.
- Jodelet -
J'aurais envie d'en faire autant ; mais je me trouve un peu incommodé de la veine poétique, pour la quantité des saignées que j'y ai faites ces jours passés.
- Mascarille -
Que diable est-ce là ? Je fais toujours bien le premier vers, mais j'ai peine à faire les autres. Ma foi, ceci est un peu trop pressé : je vous ferai un impromptu à loisir, que vous trouverez le plus beau du monde.
- Jodelet -
Il a de l'esprit comme un démon.
- Madelon -
Et du galant, et du bien tourné.
- Mascarille -
Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la comtesse ?
- Jodelet -
Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.
- Mascarille -
Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui ?
- Madelon -
Voici nos amies qui viennent.
SCÈNE XIII. - Lucile, Célimène, Cathos, Madelon, Mascarille, Jodelet, Marotte, Almanzor, violons.
- Madelon -
Mon Dieu, mes chères (20), nous vous demandons pardon. Ces messieurs ont eu fantaisie de nous donner les âmes des pieds, et nous vous avons envoyé quérir pour remplir les vides de notre assemblée.
- Lucile -
Vous nous avez obligées, sans doute.
- Mascarille -
Ce n'est ici qu'un bal à la hâte ; mais l'un de ces jours, nous vous en donnerons un dans les formes. Les violons sont-ils venus ?
- Almanzor -
Oui, Monsieur ; ils sont ici.
- Cathos -
Allons donc, mes chères, prenez place.
- Mascarille -
(dansant lui seul comme par prélude.)
La, la, la, la, la, la, la, la.
- Madelon -
Il a tout à fait la taille élégante.
- Cathos -
Et a la mine de danser proprement (21).
- Mascarille -
(ayant pris Madelon.)
Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence ! Oh ! quels ignorants ! Il n'y a pas moyen de danser avec eux. Le diable vous emporte ! ne sauriez-vous jouer en mesure ? La, la, la, la, la, la, la, la. Ferme ! O violons de village !
- Jodelet -
(dansant ensuite.)
Holà ! ne pressez pas si fort la cadence : je ne fais que sortir de maladie.
SCÈNE XIV. - Du Croisy, La Grange, Cathos, Madelon, Lucile, Célimène, Jodelet, Mascarille, Marotte, violons.
- La Grange -
(un bâton à la main.)
Ah ! ah ! coquins, que faites-vous ici ? Il y a trois heures que nous vous cherchons.
- Mascarille -
(se sentant battre.)
Ahi ! ahi ! ahi ! vous ne m'aviez pas dit que les coups en seraient aussi.
- Jodelet -
Ahi ! ahi ! ahi !
- La Grange -
C'est bien à vous, infâme que vous êtes, à vouloir faire l'homme d'importance !
- Du Croisy -
Voilà qui vous apprendra à vous connaître.
SCÈNE XV. - Cathos, Madelon, Lucile, Célimène, Jodelet, Mascarille, Marotte, violons.
- Madelon -
Que veut donc dire ceci ?
- Jodelet -
C'est une gageure.
- Cathos -
Quoi ! vous laisser battre de la sorte !
- Mascarille -
Mon Dieu ! je n'ai pas voulu faire semblant de rien ; car je suis violent, et je me serais emporté.
- Madelon -
Endurer un affront comme celui-là en notre présence !
- Mascarille -
Ce n'est rien : ne laissons pas d'achever. Nous nous connaissons il y a longtemps ; et, entre amis, on ne va pas se piquer pour si peu de chose.
SCÈNE XVI. - Du Croisy, La Grange, Madelon, Cathos, Célimène, Lucile, Mascarille, Jodelet, Marotte, violons.
- La Grange -
Ma foi, marauds, vous ne vous rirez pas de nous, je vous promets. Entrez, vous autres.
(Trois ou quatre spadassins entrent.)
- Madelon -
Quelle est donc cette audace, de venir nous troubler de la sorte dans notre maison !
- Du Croisy -
Comment, Mesdames, nous endurerons que nos laquais soient mieux reçus que nous ; qu'ils viennent vous faire l'amour à nos dépens, et vous donnent le bal !
- Madelon -
Vos laquais !
- La Grange -
Oui, nos laquais : et cela n'est ni beau ni honnête de nous les débaucher comme vous faites.
- Madelon -
O ciel ! quelle insolence !
- La Grange -
Mais ils n'auront pas l'avantage de se servir de nos habits pour vous donner dans la vue ; et si vous les voulez aimer, ce sera, ma foi, pour leurs beaux yeux. Vite, qu'on les dépouille sur-le-champ.
- Jodelet -
Adieu notre braverie.
- Mascarille -
Voilà le marquisat et la vicomté à bas.
- Du Croisy -
Ah ! ah ! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées ! Vous irez chercher autre part de quoi vous rendre agréables aux yeux de vos belles, je vous en assure.
- La Grange -
C'est trop que de nous supplanter, et de nous supplanter avec nos propres habits.
- Mascarille -
O fortune ! quelle est ton inconstance !
- Du Croisy -
Vite, qu'on leur ôte jusqu'à la moindre chose.
- La Grange -
Qu'on emporte toutes ces hardes, dépêchez. Maintenant, Mesdames, en l'état qu'ils sont, vous pouvez continuer vos amours avec eux tant qu'il vous plaira ; nous vous laissons toute sorte de liberté pour cela, et nous vous protestons, Monsieur et moi, que nous n'en serons aucunement jaloux.
SCÈNE XVII. - Madelon, Cathos, Jodelet, Mascarille, violons.
- Cathos -
Ah ! quelle confusion !
- Madelon -
Je crève de dépit.
- Un des Violons -
(à Mascarille.)
Qu'est-ce donc que ceci ? Qui nous payera nous autres ?
- Mascarille -
Demandez à monsieur le vicomte.
- Un des Violons -
(à Jodelet.)
Qui est-ce qui nous donnera de l'argent ?
- Jodelet -
Demandez à monsieur le marquis.
SCÈNE XVIII. - Gorgibus, Madelon, Cathos, Jodelet, Mascarille, violons.
- Gorgibus -
Ah ! coquines que vous êtes, vous nous mettez dans de beaux draps blancs, à ce que je vois ; et je viens d'apprendre de belles affaires, vraiment, de ces messieurs qui sortent.
- Madelon -
Ah ! mon père, c'est une pièce sanglante qu'ils nous ont faite.
- Gorgibus -
Oui, c'est une pièce sanglante, mais qui est un effet de votre impertinence, infâmes ! Ils se sont ressentis du traitement que vous leur avez fait, et cependant, malheureux que je suis, il faut que je boive l'affront.
- Madelon -
Ah ! je jure que nous en serons vengés, ou que je mourrai en la peine. Et vous, marauds, osez-vous vous tenir ici après votre insolence ?
- Mascarille -
Traiter comme cela un marquis ! Voilà ce que c'est que du monde : la moindre disgrâce nous fait mépriser de ceux qui nous chérissaient. Allons, camarade, allons chercher fortune autre part ; je vois bien qu'on n'aime ici que la vaine apparence, et qu'on n'y considère point la vertu toute nue.
SCÈNE XIX. - Gorgibus, Madelon, Cathos, violons.
- Un des Violons -
Monsieur, nous entendons que vous nous contentiez, à leur défaut, pour ce que nous avons joué ici.
- Gorgibus -
(les battant.)