Chapter 5
--Ah! fit la vieille, j'en ai connu un, moi, un savant, celui-là, qui saurait vous guérir! Quand mon défunt mari est tombé aveugle, il est allé le consulter, vu qu'il avait grande renommée dans le pays, et il lui dit comme ça: «Je ne vous promets rien, mon brave... Pourtant... on peut toujours essayer!--Ah! que mon homme lui réplique, si vous m'y faites voir, je vous donne la moitié de mon bien!--Je ne vous demande rien, qu'il lui répond. Entrez à mon hôpital.» Au bout de deux mois, oui, monsieur, il commençait à voir. Il s'est éteint brusquement d'une congestion, sans ça!... Aussi, je ne serais que de vous...
Le soir même, sur la foi de ce conseil de paysanne, il partit, envahi d'un immense espoir sûr, certain que le sauveur était là.
Le docteur l'examina longuement, puis lui dit, comme à l'autre:
--Je ne promets rien... mais j'espère. Par exemple, ce sera long, très long...
Il se récria:
--Qu'est-ce que cela fait, pourvu que je guérisse!...
Quand il fut installé dans la maison de santé, il demanda:
Puis-je garder ma femme avec moi?
--Non... D'ailleurs, comme vous allez rester deux mois, peut-être plus, dans l'obscurité, votre femme ne pourrait vous tenir compagnie. En outre, il vous faut du calme, un repos moral absolu. Votre femme vous rendra visite chaque semaine, et, si vous le désirez, on la tiendra, jour par jour, au courant de votre état.
Il fit: «Bien», devenu soudain d'un égoïsme féroce, oubliant tout, à la seule pensée de sa vue reconquise.
... Lorsqu'au bout de trois mois, on lui fit quitter la chambre close, il demeura quelques instants sans oser lever les paupières, retardant la seconde décisive, dans la terreur de n'être pas guéri. Mais, tout d'un coup, ayant ouvert les yeux, il poussa un grand cri:
--J'ai vu!... J'y vois!...
Riant et pleurant à la fois, il happait d'un regard vorace le jour béni. Il ne distinguait pas encore autre chose qu'une vague lueur. C'était à peine, dans sa nuit, un reflet pâle et incertain; pourtant, il criait:
--J'y vois!... Je veux sortir!... Emmenez-moi!...
--Oh! lui dit le docteur, en le calmant d'une petite tape sur l'épaule, pas si vite! C'est maintenant qu'il faut redoubler de soins! Ne nous fatiguons pas... Pour aujourd'hui, cela suffit.
Il se laissa emmener, docile. Il resta éveillé toute la nuit, ouvrant et refermant les yeux très vite, juste assez pour apercevoir la lumière de la veilleuse.
Quand il fut un peu remis de sa joie, sa première pensée fut de faire écrire à sa femme. Comme elle serait contente! Comme ils allaient être heureux à présent!...
Ensuite, l'idée lui vint d'une chose autrement exquise! Puisqu'il devait rester ici encore plusieurs semaines, il ne lui annoncerait rien, et, un beau jour, comme si le miracle s'était produit brusquement, il lui dirait, d'un air très naturel:
--Tiens! cette robe te va bien! ou: «Tu as là un joli chapeau!...»
Elle le croirait fou; alors, il lui jetterait dans un baiser:
--Non! Je ne suis pas fou! J'y vois!
Il demanda le médecin, les infirmiers, tous ceux qui le soignaient, et, avec une joie d'enfant, leur fit la leçon:
--C'est bien entendu? Pas un sourire, pas un mot...
On lui promit. Peu à peu, il réapprit à connaître les objets, à distinguer les êtres, les visages. Il ne tâtonnait plus; ses gestes devenaient précis. Mais, peu à peu aussi, une grande impatience s'empara de lui. Il ne tenait plus en place.
--Docteur, je vais tout à fait bien... Laissez-moi m'en aller...
--Non... Pas encore...
--Quand?
--Bientôt. Il ne faut pas, pour quelques jours, risquer de tout compromettre.
Comme l'attente le rendait fiévreux, émotif à l'excès, on le laissa sortir. Il avait exigé qu'on ne prévînt personne. Il prendrait une voiture, et, tout seul, irait jusque chez lui.
Sur le pas de la porte, le médecin lui adressa ses dernières recommandations:
--Ne manquez pas de revenir chaque semaine, et surtout ne quittez pas vos verres fumés tant qu'il y aura du soleil. Le soleil, voilà votre grand ennemi. Si vous aviez une rechute...
--Oh! soyez sans crainte!
Il partit.
C'était une admirable matinée de juin. Il avait rabattu les bords de son chapeau pour se garantir de la lumière. La route lui sembla interminable. Enfin, les premières maisons du village apparurent. La voiture traversa la Grande-Rue, la place du Marché. En bas de la côte, il dit au cocher d'arrêter.
--C'est bien là?
--Oui, monsieur, voyez, droit devant vous.
Au bout du raidillon, la petite maison se dressait, toute blanche, baignée de lumière, dans le jardin déjà brûlé. L'ombre même était dorée, tant le soleil coulait gaiement le long des murs. Comme il était très ému, ses jambes tremblaient un peu sous lui. La chaleur de midi approchant l'étourdissait aussi. Il gravit la pente lentement. Passant la main entre les barreaux de la grille, il leva la targette, et, sur la pointe des pieds, de crainte que son pas fît crier les graviers du jardin, il avança. Il faisait si chaud que le chien endormi dans la niche ne l'entendit pas. Les volets étaient clos. Il voyait tout cela pour la première fois, et pourtant il se sentait chez lui. Il se disait:
--Oh! la jolie, la joyeuse petite maison!
Il en imaginait l'intérieur, les chambres confortables et fraîches. Il murmurait:
--Mon Dieu, que c'est bon! que c'est bon!
Il fut sur le point d'appeler: «Jeanne! C'est moi! Viens!» Mais il se contint. Pour que la surprise fût complète, il heurterait à la porte, et, quand elle ouvrirait, il lui tendrait les bras. Il avait si souvent rêvé cette minute qu'il aurait pu la raconter dans ses moindres détails. Et voici que le rêve était une réalité, une réalité baignée de lumière et de joie... pareille au rêve...!
Un banc était adossé contre la maison, juste sous une fenêtre. La marche, l'émotion l'ayant un peu oppressé, il s'assit pour reprendre haleine. Un murmure de voix vint frapper son oreille. On causait, on riait, derrière les volets... Il écouta... Des mots sans suite... deux voix.
--Tiens!... Avec qui ma femme parle-t-elle? Ah! c'est mon ami Sournize... Que disent-ils? Ils semblent bien gais... Sauraient-ils?...
Il se leva, et, les yeux à la fente des persiennes, regarda dans la pièce. Les voix se turent, puis reprirent. Sa femme disait:
--Voyons, veux-tu être sage et me laisser mettre le couvert?
Soudain, il les vit tous les deux dans un rayon de lumière. Elle, la tête renversée, les bras chargés de linge, s'abandonnait en riant aux bras de son ami qui l'embrassait dans la nuque, sur les yeux, sur les lèvres, avec de longs baisers qui la secouaient toute.
Il recula, d'un bond, la bouche ouverte pour hurler. Tout se mit à tourner autour de lui. De la main, il chercha le banc, et s'y laissa choir...
Ah! l'horrible, l'épouvantable chose! Ainsi, c'était là ce que lui réservait son retour! Tandis que lui endurait le supplice de devenir aveugle, voilà ce que faisaient sa femme et son meilleur ami! Les misérables!... Avaient-ils bien su mentir à sa face, narguer ses yeux vides!
Il se dressa, terrible, les poings levés, prêt au meurtre. Mais, comme il allait se jeter sur la porte, il sentit ses jambes fléchir. La vision des deux années d'ombre, si tranquilles, confiantes et douces qu'il venait de vivre, passa devant lui. Et sa faiblesse aussi lui apparut, son usure physique et morale, le sentiment qu'il n'était pas guéri, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il les perdrait, ses yeux, et pour toujours! Il lui faudrait alors vivre seul, farouche, comme une bête qui se cache pour mourir! Cette effrayante pensée le glaça... Non! Non! Tout, mais pas cela!... Il devrait voir ces regards qui n'étaient pas pour lui? ces baisers que les traîtres s'enverraient par-dessus son épaule?... Jamais!
Qu'est-ce qui l'empêchait maintenant d'entrer, en feignant de n'avoir rien entendu, rien vu?... Il se cogna la tête: Je ne veux pas! Je ne saurais pas dissimuler. Alors?...
... Alors, comme, du village, montaient lentement les douze coups de midi, comme le soleil, tout en haut de sa course, coulait une lumière ardente, une chaleur de fournaise, il s'assit.
D'un geste lent, il jeta son chapeau, enleva ses lunettes, et, les paupières grandes ouvertes, la face tendue vers le ciel, il donna ses yeux à manger au soleil.
D'abord, ce fut un éblouissement, puis un grand disque rouge s'aplatit sur sa face... Il lui sembla que quelque chose flambait, tout contre lui. Il eut une seconde de révolte. Il étendit la main vers ses lunettes... Il ne les voyait déjà plus...
La bonne nuit tranquille et calme, au bord de qui meurent les haines, s'était couchée sur lui, comme ces vagues fatiguées à la croupe alourdie qui, le soir, meurent à marée basse, sur le sable doré des grèves...
Le Disparu
Depuis huit jours, Gaspard, homme de peine, avait disparu. Son signalement avait été fourni à tous les Parquets. Vainement on avait exploré les berges de la Seine, les terrains vagues où, la nuit, passent sinistres et stridents les coups de sifflet des rôdeurs, les bouges où les escarpes et les filles se réunissent pour préparer leurs crimes... Tout ce qu'on avait pu savoir, c'est que Gaspard était resté deux mois en traitement à l'hôpital, qu'il en était sorti le lundi vers midi, qu'on l'avait vu quelques heures plus tard avec un inconnu, dans un cabaret du quartier. Mais, à partir de ce moment, on perdait sa trace et celle de son compagnon. Comme il n'avait sur lui ni argent, ni bijoux, comme il était brave ouvrier, bon époux et bon père de famille, les recherches devenaient presque impossibles et l'affaire allait être classée, quand, un matin, un homme se présenta dans un bureau de police et demanda à parler au commissaire.
--Monsieur, déclara-t-il, vous cherchez un nommé Gaspard qui, depuis huit jours, n'a pas reparu à son domicile. Je puis vous dire, si vous voulez bien m'accorder quelques minutes d'attention, ce qu'il est devenu. Il me faudra d'abord vous exposer certaines choses qui vous sembleront inutiles, mais que j'estime, moi, indispensables.
Tel que vous me voyez, mal habillé, le linge maculé, la barbe inculte, je ne suis ni un inventeur famélique, ni un ouvrier sans travail qui désire, pour s'abriter durant l'hiver, se faire mettre en prison.
Je suis tout simplement un étudiant en médecine que le parti pris, la méchanceté, ou la sottise d'un examinateur malveillant ont réduit à la misère.
Lorsque j'ai commencé mes études, mes parents étaient, sinon riches, du moins assez à leur aise pour subvenir à mes besoins. Coup sur coup, je perdis mon père et ma mère. Tous mes comptes réglés, je me trouvai seul, sans un ami, à la tête de quelques billets de banque qui, en calculant au plus juste, me permettaient de prendre mon diplôme à la condition, toutefois, de faire vite, et de ne pas manquer un seul examen. Une fois en possession de mon titre de docteur, j'aurais trouvé dans quelque coin perdu, un poste qui m'eût assuré la vie provisoirement. Tout était donc bien et sagement calculé.
Il y a un mois, je me présentai à mon dernier examen. C'est un examen clinique, un de ceux que l'on considère comme une simple formalité. Lorsqu'on a passé des années à l'hôpital, il faut être bien maladroit pour ne pas s'en tirer. Contre toutes les prévisions, je fus refusé. D'après mon examinateur, j'avais fait une erreur grave de diagnostic. J'eus beau discuter, essayer en faisant appel à mes souvenirs, en mettant en valeur tous les symptômes, tous les signes, de défendre mon opinion: ce fut inutile, je fus refusé. Pour tout autre, pour moi-même, quelques mois auparavant, un échec n'eût été qu'un petit froissement d'amour-propre, qu'un retard de quelques semaines. Dans ma situation, il prenait les proportions d'un désastre. Il me restait quinze francs en poche: toute ma fortune. A moins de compter sur une pluie d'or, je ne pouvais plus rien attendre. Les amis de tous les jours m'avaient depuis longtemps quitté: c'était la détresse absolue, complète, irrémissible.
Or, je quittai la salle d'examen avec la conviction que mon malade avait bien ce que j'avais dit, que le professeur se trompait lourdement, que moi, le refusé, j'avais raison! Je m'enfermai dans ma chambre. Toute la nuit, je compulsai mes notes, mes traités de médecine, et ma certitude se précisa encore.
Le lendemain, je retournai à l'hôpital. Salle Ambroise-Paré, lit 27, je vis mon homme. Il était étendu, maigre, hâve, décharné. Sa tête où les pommettes saillaient, s'enfonçait sur l'oreiller blanc. Sur son front moite, les cheveux pendaient rares, ternes, humides. Les lèvres entr'ouvertes laissaient voir les gencives blêmes et les dents qui s'entre-choquaient dans un tremblement continu, tandis que les narines aux ailes dilatées battaient à petits coups pressés, pour aspirer l'air qui fuyait.
Le malade me reconnut et sourit. Pour la seconde fois, je l'interrogeai. Il me répondit de la même voix entrecoupée que j'avais entendue la veille. Pour la seconde fois, je l'examinai: je trouvai les mêmes symptômes et ma conviction se raffermit encore.
Je songeai: c'est l'autre qui se trompe. Cependant, je suis refusé. Réclamer? A quoi bon! Depuis quand donne-t-on raison à un candidat contre son juge?...
Deux, trois jours de suite je revins, et, chaque fois, je sortis avec une conviction plus absolue. En admettant que les symptômes observés pussent être interprétés de différentes manières, la marche même de l'affection venait donner à mon diagnostic une valeur plus probante encore. Si j'avais dit vrai, il était dans la nécessité des événements que mon malade mourût. Un miracle seul pouvait--je ne dis pas même le guérir, mais le prolonger. Et, visiblement, mon malade déclinait, perdait ses forces: ce n'était plus qu'une question de jours.
Je ne suis pas méchant, je vous l'assure. J'ai pleuré mes parents, je ne me suis jamais consolé de leur mort. Mais là, en vérité, je puis dire que j'ai guetté avec une joie sauvage les progrès du mal, que je me suis penché sur cette agonie avec une jouissance véritable.
Pourquoi?... Ce n'était même plus dans le but de faire revenir sur une sentence qui arrêtait mes études, sentence désormais sans appel. J'étais sollicité, poussé par une curiosité affreuse, par une curiosité féroce. Il n'y a qu'un enfant, un assassin ou un savant pour avoir de ces curiosités-là: et j'étais devenu les trois choses à la fois.
Depuis deux jours, l'homme râlait. Des sons rauques sortaient de sa bouche; dans sa poitrine, l'air passait en ronflant; ses doigts, d'un geste lent, tiraient les draps jusqu'au menton--on dit dans les campagnes que c'est signe de mort. On lui avait donné les derniers sacrements. Ses voisins courbés sur leur lit épiaient son hoquet: je triomphais!...
Or, un matin, comme je demandais ainsi que chaque jour à la surveillante:
--Eh bien! notre 27?
Elle me répondit:
--Mais on dirait qu'il remonte!
Je haussai les épaules. Dans son lit, la face moins creuse, le regard plus précis, la respiration moins oppressée, l'homme me sourit presque. Pour la première fois, j'eus une hésitation.
--Est-ce que, par hasard, l'autre aurait dit vrai?... Mais non! C'était impossible!... Pourtant, le lendemain, les jours suivants, le mieux s'accentua. La fièvre tomba, l'appétit revint, le miracle s'accomplit: et ce fut la résurrection.
Une fureur s'empara de moi. Malgré la clarté apparente des faits, mes doutes du début s'étaient évanouis. Contre l'évidence même, je demeurais certain d'avoir raison: il allait mourir, il était impossible qu'il ne mourût pas!
Je me débattais comme un furieux entre les faits et ma conviction. Je sentais, par instants, ma tête s'égarer. A ma fenêtre, je croyais voir les faces grimaçantes, ironiques, de l'examinateur et du moribond, collées aux vitres pour me narguer. Le jour venu, je courais à l'hôpital.
--Le no 27?
--Sortant, ce matin.
Je faillis tomber à la renverse.
Debout dans ses vêtements fripés, encore maigre et débile, mais vivant, enfin, l'homme était devant moi! Il me dit:
--Ah! je reviens de loin! N'est-ce pas, monsieur? Je n'oublierai pas les soins que vous avez eus pour moi pendant ces dernières semaines.
Je dus me faire violence pour ne pas laisser voir l'éclair de mes yeux.
Cet être ressuscité était pour moi une sorte de problème insoluble, l'énigme vivante qui hanterait désormais mes nuits et mes jours. Depuis une semaine, je n'avais presque rien mangé. L'excitation cérébrale seule me soutenait, me faisait avancer.
Devant la porte de l'hospice, je l'attendis:
--Allons, mon brave, venez prendre un verre avec moi, lui dis-je.
Il me suivit, mais ne voulut point me laisser payer; du reste, cela m'eût été impossible, je n'avais plus un sou.
--Venez chez moi, lui dis-je encore, voulez-vous? Je vous examinerai à loisir.
--Certainement, monsieur!
A peine fus-je dans ma chambre, qu'une pensée horrible s'empara de moi. Là, sous l'épaisseur de quelques millimètres de peau, d'os et de muscle, dans les poumons de cet être, était cachée la clé du mystère qui me hantait. Savoir! Je voulais savoir! Je le pouvais!...
Tandis que j'appuyais l'oreille contre lui, j'entendais les battements de son coeur, les crépitements de sa respiration courte, et tout en haut des épaules, un souffle dur comme celui que fait la bouche sur les larges coquilles marines. Derrière mes paupières closes, je devinais par le regard, ce que percevaient mes oreilles: le poumon affaissé, d'un gris bleuté, troué comme une ruche, tacheté par endroits de points nacrés ou blancs, et, par endroits, rugueux comme une nappe sous laquelle traînent des miettes de pain durci...
Je me redressai. D'un bond, je fus près de l'homme. Sur ma table, je saisis un scalpel, et d'un seul coup, je lui coupai la gorge.
Il tomba, sans un cri.
Alors, je l'étendis sur le plancher, et je fis l'autopsie sur le corps pantelant.
... Eh bien! monsieur, j'avais raison! Cet homme était tuberculeux! Par quel miracle avait-il survécu?... Je l'ignore. Mais, en fin de compte, ce n'était point cela qu'on me demandait. Je ne m'étais pas trompé.
Je travaillai tout le jour, toute la nuit, et ainsi, pendant une semaine. Ce matin, j'ai mis le corps dans une malle. Je l'ai descendu avec l'aide de mon concierge, et je l'ai fait charger sur la voiture qui m'attend devant la porte. Vous le trouverez, proprement recousu. Il ne lui manque que les poumons: je les garde.
Quant à l'homme, c'est Gaspard, le disparu que vous cherchez. Voici, monsieur, son histoire et la mienne.
Le Baiser
--Oui, ma Soeur, c'est pour une femme qu'il s'est fait ça, mon pauvre petit! Depuis qu'il l'avait connue, il n'était plus le même. Lui d'habitude doux, poli, il était devenu méchant et brusque. Il me contait des histoires pour ne pas me donner sa paye, le samedi. Des fois, je l'attendais jusqu'à des deux heures du matin, et, lorsque je l'avais entendu fermer la porte, et que, tout doucement, pour qu'il ne se doute pas que je le guettais, j'entrais à pas de loup dans sa chambre, je voyais qu'il avait les yeux gonflés et qu'il pleurait, tout en dormant.
D'abord, j'ai cru qu'il avait des ennuis à l'atelier. J'allai chez son patron, et son patron me dit: «Mais non. Seulement, nous remarquons aussi qu'il se dérange, qu'il n'est plus à son travail comme avant. Il doit avoir de mauvaises fréquentations.» Alors, en prenant bien garde qu'il ne s'aperçoive de rien, je l'ai surveillé, et j'ai appris qu'il était avec une fille du quartier, une drôlesse, une fille des rues--excusez-moi--qui, le soir, se promenait sur le trottoir pour chercher des hommes.
Ç'aurait été une ouvrière comme lui, malgré que je sois vieille et que j'aie besoin de ce qu'il gagnait pour vivre, je les aurais mariés. Mais ça!... Pourtant, j'allai la trouver. Je lui dis de me le laisser, que je n'avais que lui. Elle m'a mise à la porte, avec des mots... et, dans l'escalier, je l'entendais qui me criait:
--Te le prendre? Eh bien! tu vas voir si je vais te le renvoyer...
Le lendemain, on me rapporta mon petit sur une civière. Il avait une balle dans la poitrine. A ce que j'ai compris ou deviné, il avait dû se disputer avec elle, rapport à moi, et puis à cause qu'il ne lui donnait pas assez d'argent. Quand il a senti qu'elle s'était assez amusée, qu'elle ne voulait plus de lui, sans penser ni à son mal, ni à moi, ni à rien, perdant la tête, quoi, il a tenté de se suicider. Ah! c'est bien de la peine, à mon âge!
Debout près du lit du blessé, la Religieuse avait écouté sans mot dire. Le malade, dans le coma, happait l'air par petits appels saccadés. La mère continua, toute tremblante:
--Et, qu'est-ce qu'a dit le médecin?... Y a-t-il de l'espoir?
--C'est bien grave, ma pauvre femme, mais il ne faut pas désespérer. Il est jeune... Maintenant, rentrez chez vous. Il ne faut pas, lorsqu'il ouvrira les yeux, qu'il ait l'émotion de vous voir. Soyez sans crainte, il sera bien soigné. Vous pourrez venir un moment demain, tous les jours.
Pleurant plus fort, mais se mordant les lèvres pour que, des autres lits, on n'entendît pas ses sanglots, la vieille s'en alla, se retournant à chaque pas vers la rangée des lits blancs tous pareils.
Un grand silence planait sur la salle. Le soir tombait très doucement. Le bruit, les chuchotements qu'avait fait naître l'arrivée d'un entrant s'étaient tus peu à peu. C'était l'heure où les malades fatigués s'assoupissent. La Soeur s'assit au chevet du blessé.
Elle était toute jeune. Ses yeux étaient clairs, et son regard avait l'étonnement des regards d'enfant. Sa bouche n'avait pas encore pris ce pli que donnent aux lèvres les prières chuchotées sans cesse. Son visage était rose et doux; les cheveux qui, parfois, glissaient de la cornette sur son front, y mettaient un reflet d'or. Cependant, malgré son rire de petite fille, elle savait les mots qui calment les douleurs. Sa voix avait, pour parler aux malades, ces inflexions de tendresse qu'a la voix d'une maman ou d'une soeur aînée.
Vers le milieu de la nuit, le blessé reprit connaissance. La Soeur ne l'avait pas quitté. Il voulait questionner. Elle le fit taire. Il obéit, docile, et s'assoupit encore.
Durant les premiers jours, il la vit ainsi, presque sans cesse, assise près de lui. Il parlait peu, craintif, presque honteux, et demeurait des heures entières immobile, les yeux clos, soulevant seulement les paupières, quand la porte s'ouvrait, puis les refermant aussitôt pour retomber dans sa torpeur.
Dans ces très courts instants, une ou deux fois il avait dit, timidement:
--Ma Soeur...
Et quand la Soeur, penchée vers lui, avait répondu:
--Quoi donc, petit?
Soudain replié sur lui-même, il avait murmuré:
--Rien... Rien...
Un matin, il s'enhardit:
--Dites-moi, ma Soeur, depuis que je suis là, personne n'est venu demander de mes nouvelles?
--Mais si, votre maman, vous savez bien?
--Oui... Mais, en dehors d'elle?
--Non, personne.
Il hocha la tête, et ses cils se mouillèrent.
--Allons, petit, il ne faut pas pleurer.
Mais lui, pris à présent, après son long mutisme, d'un grand besoin de confier sa peine à quelqu'un:
--Ce n'est pas bien... Je peux vous dire tout, vous êtes bonne avec moi... et ça me soulagera de vous causer... Maman ne sait pas, elle croit que j'ai été blessé par accident... Eh bien! ce n'est pas vrai. J'ai voulu me tuer...
La Soeur l'arrêta d'un geste:
--Elle sait...
--Ah!...
Il se tut, puis, hochant la tête:
--Ma pauvre vieille!... Je lui ai fait bien de la peine! Il faut me pardonner... ce n'est pas de ma faute... J'étais si malheureux. Quand cette femme m'a quitté, j'ai cru que je ne pourrais plus vivre. Je l'aimais tant!... Elle aurait fait de moi ce qu'elle aurait voulu... Et vous voyez, elle me sait malade, bien malade à cause d'elle... Elle ne vient pas même me voir. Quand j'épiais, en entendant grincer la porte, c'est elle que j'attendais... je l'espérais. A présent, je suis bien sûr qu'elle ne viendra pas... Je préfère ça... Je ne penserai plus à elle... Je ne l'aimerai plus... Non, je ne l'aime plus...
Des larmes, coulant sur ses joues, démentaient ses paroles.
Il réfléchit, et reprit: