Part 7
Il n'y avait plus rien à faire. Elle ne lit plus rien, s'attrista de plus en plus, eut des remords de s'attrister ainsi, d'attrister sa mère. Elle alla passer quelques jours à la campagne, puis partit pour Trouville. Elle y entendit parler des ambitions mondaines de M. de Laléande, et quand un prince s'ingéniant lui disait: «Que pourrais-je pour vous faire plaisir?» elle s'égayait presque à imaginer combien il serait étonné si elle lui avait répondu sincèrement, et concentrait pour la savourer toute l'enivrante amertume qu'il y avait dans l'ironie de ce contraste entre toutes les grandes choses difficiles qu'on avait toujours faites pour lui plaire, et la petite chose si facile et si impossible qui lui aurait rendu le calme, la santé, le bonheur et le bonheur des siens. Elle ne se plaisait un peu qu'au milieu de ses domestiques, qui avaient une immense admiration pour elle et qui la servaient sans oser lui parler, la sentant si triste. Leur silence respectueux et chagrin lui parlait de M. de Laléande. Elle l'écoutait avec volupté et les faisait servir très lentement le déjeuner pour retarder le moment où ses amies viendraient, où il faudrait se contraindre. Elle voulait garder longtemps dans la bouche ce goût amer et doux de toute cette tristesse autour d'elle à cause de lui. Elle aurait aimé que plus d'êtres encore fussent dominés par lui, se soulageant à sentir ce qui tenait tant de place dans son cœur en prendre un peu autour d'elle, elle aurait voulu avoir à soi des bêtes énergiques qui auraient langui de son mal. Par moments, désespérée, elle voulait lui écrire, ou lui faire écrire, se déshonorer, «rien ne lui était plus». Mais il lui valait mieux, dans l'intérêt même de son amour, garder sa situation mondaine, qui pourrait lui donner plus d'autorité sur lui, un jour, si ce jour venait. Et si une courte intimité avec lui rompait le charme qu'il avait jeté sur elle (elle ne voulait pas, ne pouvait pas le croire, même l'imaginer un instant; mais son esprit plus perspicace apercevait cette fatalité cruelle à travers les aveuglements de son cœur), elle resterait sans un seul appui au monde, après. Et si quelque autre amour survenait, elle n'aurait plus les ressources qui au moins lui demeuraient maintenant, cette puissance qui à leur retour à Paris, lui rendrait si facile l'intimité de M. de Laléande. Essayant de séparer d'elle ses propres sentiments et de les regarder comme un objet qu'on examine, elle se disait: «Je le sais médiocre et l'ai toujours trouvé tel. C'est bien mon jugement sur lui, il n'a pas varié. Le trouble s'est glissé depuis mais n'a pu altérer ce jugement. C'est si peu que cela, et c'est pour ce peu-là que je vis. Je vis pour Jacques de Laléande!» Mais aussitôt, ayant prononcé son nom, par une association involontaire cette fois et sans analyse, elle le revoyait et elle éprouvait tant de bien-être et tant de peine, qu'elle sentait que ce peu de chose qu'il était importait peu, puisqu'il lui faisait éprouver des souffrances et des joies auprès desquelles les autres n'étaient rien. Et bien qu'elle pensât qu'à le connaître mieux tout cela se dissiperait, elle donnait à ce mirage toute la réalité de sa douleur et de sa volupté. Une phrase des _Maîtres Chanteurs_ entendue à la soirée de la princesse d'A... avait le don de lui évoquer M. de Laléande avec le plus de précision (_Dem Vogel der heut sang dem war der Schnabel hold gewachsen_). Elle en avait fait sans le vouloir le véritable _leitmotiv_ de M. de Laléande, et, l'entendant un jour à Trouville dans un concert, elle fondit en larmes. De temps en temps, pas trop souvent pour ne pas se blaser, elle s'enfermait dans sa chambre, où elle avait fait transporter le piano et se mettait à la jouer en fermant les yeux pour mieux le voir, c'était sa seule joie grisante avec des fins désenchantées, l'opium dont elle ne pouvait se passer. S'arrêtant parfois à écouter couler sa peine comme on se penche pour entendre la douce plainte incessante d'une source et songeant à l'atroce alternative entre sa honte future d'où suivrait le désespoir des siens et (si elle ne cédait pas) sa tristesse éternelle, elle se maudissait d'avoir si savamment dosé dans son amour le plaisir et la peine qu'elle n'avait su ni le rejeter tout d'abord comme un insupportable poison, ni s'en guérir ensuite. Elle maudissait ses yeux d'abord et peut-être avant eux son détestable esprit de coquetterie et de curiosité qui les avait épanouis comme des fleurs pour tenter ce jeune homme, puis qui l'avait exposée aux regards de M. de Laléande, certains comme des traits et d'une plus invincible douceur que si ç'avaient été des piqûres de morphine. Elle maudissait son imagination aussi; elle avait si tendrement nourri son amour que Françoise se demandait parfois si seule aussi son imagination ne l'avait pas enfanté, cet amour qui maintenant maîtrisait sa mère et la torturait. Elle maudissait sa finesse aussi, qui avait si habilement, si bien et si mal arrangé tant de romans pour le revoir que leur décevante impossibilité l'avait peut-être attachée davantage encore à leur héros,—sa bonté et la délicatesse de son cœur qui, si elle se donnait, empesteraient de remords et de honte la joie de ces amours coupables,—sa volonté si impétueuse, si cabrée, si hardie à sauter les obstacles quand ses désirs la menaient à l'impossible, si faible, si molle, si brisée, non seulement quand il fallait leur désobéir, mais quand c'était par quelque autre sentiment qu'elle était conduite. Elle maudissait enfin sa pensée sous ses plus divines espèces, le don suprême qu'elle avait reçu et à qui l'on a, sans avoir su lui trouver son nom véritable, donné tous les noms,—intuition du poète, extase du croyant, sentiment profond de la nature et de la musique,—qui avait mis devant son amour des sommets, des horizons infinis, les avait laissés baigner dans la surnaturelle lumière de son charme et avait en échange prêté à son amour un peu du sien, qui avait intéressé à cet amour, solidarisé avec lui et confondu toute sa plus haute et sa plus intime vie intérieure, avait consacré à lui comme le trésor d'une église à la madone, tous les plus précieux joyaux de son cœur et de sa pensée, de son cœur, qu'elle écoutait gémir dans les soirées ou sur la mer dont la mélancolie et celle qu'elle avait de ne le point voir étaient maintenant sœurs: elle maudissait cet inexprimable sentiment du mystère des choses où notre esprit s'abîme dans un rayonnement de beauté, comme le soleil couchant dans la mer, pour avoir approfondi son amour, l'avoir immatérialisé, élargi, infinisé sans l'avoir rendu moins torturant, «car (comme l'a dit Baudelaire, parlant des fins d'après-midi d'automne) il est des sensations dont le vague n'exclut pas l'intensité, et il n'est pas de pointe plus acérée que celle de l'infini».
V
αὐτει ἐπ' ἀῒόνος χατετάκετο δυκιοέσσας ἐξ άοΰς ἔχθιστον ἔχοισ’ ὑποχάρὂτον ἒλκος Κύπριδος έκ μεγάλας τό οἲἤπατι πἂξε βέλεμνον. (et se consumait depuis le jour levant, sur les algues du rivage, gardant au fond du du cœur, comme une flèche dans le foie la plaie cuisante de la grande Kypris).
(_Théocrite: le Cyclope._)
C'est à Trouville que je viens de retrouver madame de Breyves, que j'avais connue plus heureuse. Rien ne peut la guérir. Si elle aimait M. de Laléande pour sa beauté ou pour son esprit, on pourrait chercher pour la distraire un jeune homme plus spirituel ou plus beau. Si c'était sa bonté ou son amour pour elle qui l'avait attachée à lui, un autre pourrait essayer de l'aimer avec plus de fidélité. Mais M. de Laléande n'est ni beau ni intelligent. Il n'a pas eu l'occasion de lui prouver s'il était tendre ou dur, oublieux ou fidèle. C'est donc bien lui qu'elle aime et non des mérites ou des charmes qu'on pourrait trouver à un aussi haut degré chez d'autres; c'est bien lui qu'elle aime malgré ses imperfections, malgré sa médiocrité; elle est donc destinée à l'aimer malgré tout. _Lui_, savait-elle ce que c'était? sinon qu'il en émanait pour elle de tels frissons de désolation ou de béatitude que tout le reste de sa vie et des choses ne comptait plus. La figure la plus belle, la plus originale intelligence n'auraient pas cette essence particulière et mystérieuse, si unique, que jamais une personne humaine n'aura son double exact dans l'infini des mondes ni dans l'éternité du temps. Sans Geneviève de Buivre, qui la conduisit innocemment chez madame d'A..., tout cela n'eût pas été. Mais les circonstances se sont enchaînées et l'ont emprisonnée, victime d'un mal sans remède, parce qu'il est sans raison. Certes, M. de Laléande, qui promène sans doute en ce moment sur la plage de Biarritz une vie médiocre et des rêves chétifs, serait bien étonné s'il savait l'autre existence miraculeusement intense au point de tout se subordonner, d'annihiler tout ce qui n'est pas elle, qu'il a dans l'âme de madame de Breyves, existence aussi continue que son existence personnelle, se traduisant aussi effectivement par des actes, s'en distinguant seulement par une conscience plus aiguë, moins intermittente, plus riche. Qu'il serait étonné s'il savait que lui, peu recherché d'ordinaire sous ses espèces matérielles, est subitement évoqué où qu'aille madame de Breyves, au milieu des gens du plus de talent, dans les salons les plus fermés, dans les paysages qui se suffisent le plus à eux-mêmes, et qu'aussitôt cette femme si aimée n'a plus de tendresse, de pensée, d'attention, que pour le souvenir de cet intrus devant qui tout s'efface comme si lui seul avait la réalité d'une personne et si les personnes présentes étaient vaines comme des souvenirs et comme des ombres.
Que madame de Breyves se promène avec un poète ou déjeune chez une archiduchesse, qu'elle quitte Trouville pour la montagne ou pour les champs, qu'elle soit seule et lise, ou cause avec l'ami le mieux aimé, qu'elle monte à cheval ou qu'elle dorme, le nom, l'image de M. de Laléande est sur elle, délicieusement, cruellement, inévitablement, comme le ciel est sur nos têtes. Elle en est arrivée, elle qui détestait Biarritz, à trouver à tout ce qui touche à cette ville un charme douloureux et troublant. Elle s'inquiète des gens qui y sont, qui le verront peut-être sans le savoir, qui vivront peut-être avec lui sans en jouir. Pour ceux-là elle est sans rancune, et sans oser leur donner de commissions, elle les interroge sans cesse, s'étonnant parfois qu'on l'entende tant parler à l'entour de son secret sans que personne l'ait découvert. Une grande photographie de Biarritz est un des seuls ornements de sa chambre. Elle prête à l'un des promeneurs qu'on y voit sans le distinguer les traits de M. de Laléande. Si elle savait la mauvaise musique qu'il aime et qu'il joue, les romances méprisées prendraient sans doute sur son piano et bientôt dans son cœur la place des symphonies de Beethoven et des drames de Wagner, par un abaissement sentimental de son goût, et par le charme que celui d'où lui vient tout charme et toute peine projetterait sur elles. Parfois l'image de celui qu'elle a vu seulement deux ou trois fois et pendant quelques instants, qui tient une si petite place dans les événements extérieurs de sa vie et qui en a pris une dans sa pensée et dans son cœur absorbante jusqu'à les occuper tout entiers, se trouble devant les yeux fatigués de sa mémoire. Elle ne le voit plus, ne se rappelle plus ses traits, sa silhouette, presque plus ses yeux. Cette image, c'est pourtant tout ce qu'elle a de lui. Elle s'affole à la pensée qu'elle la pourrait perdre, que le désir—qui, certes, la torture, mais qui est tout elle-même maintenant, en lequel elle s'est toute réfugiée, après avoir tout fui, auquel elle tient comme on tient à sa conservation, à la vie, bonne ou mauvaise—pourrait s'évanouir et qu'il ne resterait plus que le sentiment d'un malaise et d'une souffrance de rêve, dont elle ne saurait plus l'objet qui les cause, ne le verrait même plus dans sa pensée et ne l'y pourrait plus chérir. Mais voici que l'image de M. de Laléande est revenue après ce trouble momentané de vision intérieure. Son chagrin peut recommencer et c'est presque une joie.
Comment madame de Breyves supportera-t-elle ce retour à Paris où lui ne reviendra qu'en janvier? Que fera-t-elle d'ici là? Que fera-t-elle, que fera-t-il après?
Vingt fois j'ai voulu partir pour Biarritz, et ramener M. de Laléande. Les conséquences seraient peut-être terribles, mais je n'ai pas à l'examiner, elle ne le permet point. Mais je me désole de voir ces petites tempes battues du dedans jusqu'à en être brisées par les coups sans trêve de cet amour inexplicable. Il rythme toute sa vie sur un mode d'angoisse. Souvent elle imagine qu'il va venir à Trouville, s'approcher d'elle, lui dire qu'il l'aime. Elle le voit, ses yeux brillent. Il lui parle avec cette voix blanche du rêve qui nous défend de croire tout en même temps qu'il nous force à écouter. C'est lui. Il lui dit ces paroles qui nous font délirer, malgré que nous ne les entendions jamais qu'en songe, quand nous y voyons briller, si attendrissant, le divin sourire confiant des destinées qui s'unissent. Aussitôt le sentiment que les deux mondes de la réalité et de son désir sont parallèles, qu'il leur est aussi impossible de se rejoindre qu'à l'ombre le corps qui l'a projetée, la réveille. Alors se souvenant de la minute au vestiaire où son coude frôla son coude, où il lui offrit ce corps qu'elle pourrait maintenant serrer contre le sien si elle avait voulu, si elle avait su, et qui est peut-être à jamais loin d'elle, elle sent des cris de désespoir et de révolte la traverser tout entière comme ceux qu'on entend sur les vaisseaux qui vont sombrer. Si, se promenant sur la plage ou dans les bois elle laisse un plaisir de contemplation ou de rêverie, moins que cela une bonne odeur, un chant que la brise apporte et voile, doucement la gagner, lui faire pendant un instant oublier son mal, elle sent subitement dans un grand coup au cœur une blessure douloureuse et, plus haut que les vagues ou que les feuilles, dans l'incertitude de l'horizon sylvestre ou marin, elle aperçoit l'indécise image de son invisible et présent vainqueur qui, les yeux brillants à travers les nuages comme le jour où il s'offrit à elle, s'enfuit avec le carquois dont il vient encore de lui décocher une flèche.
Juillet 1893.
PORTRAITS DE PEINTRES ET DES MUSICIENS
PORTRAITS DE PEINTRES
ALBERT CUYP
Cuyp, soleil déclinant dissous dans l'air limpide Qu'un vol de ramiers gris trouble comme de l'eau, Moiteur d'or, nimbe au front d'un bœuf ou d'un bouleau, Encens bleu des beaux jours fumant sur le coteau, Ou marais de clarté stagnant dans le ciel vide. Des cavaliers sont prêts, plume rose au chapeau, Paume au côté; l'air vif qui fait rose leur peau, Enfle légèrement leurs fines boucles blondes, Et, tentés par les champs ardents, les fraîches ondes, Sans troubler par leur trot les bœufs dont le troupeau Rêve dans un brouillard d'or pâle et de repos, Ils partent respirer ces minutes profondes.
PAULUS POTTER
Sombre chagrin des ciels uniformément gris, Plus tristes d'être bleus aux rares éclaircies, Et qui laissent alors sur les plaines transies Filtrer les tièdes pleurs d'un soleil incompris; Potter, mélancolique humeur des plaines sombres Qui s'étendent sans fin, sans joie et sans couleur, Les arbres, le hameau ne répandent pas d'ombres, Les maigres jardinets ne portent pas de fleur. Un laboureur tirant des seaux rentre, et, chétive, Sa jument résignée, inquiète et rêvant, Anxieuse, dressant sa cervelle pensive, Hume d'un souffle court le souffle fort du vent.
ANTOINE WATTEAU
Crépuscule grimant les arbres et les faces, Avec son manteau bleu, sous son masque incertain Poussière de baisers autour des bouches lasses... Le vague devient tendre, et le tout près, lointain.
La mascarade, autre lointain mélancolique, Fait le geste d'aimer plus faux, triste et charmant. Caprice de poète—ou prudence d'amant, L'amour ayant besoin d'être orné savamment— Voici barques, goûters, silences et musique.
ANTOINE VAN DYCK
Douce fierté des cœurs, grâce noble des choses Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois, Beau langage élevé du maintien et des poses —Héréditaire orgueil des femmes et des rois!—, Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes, Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir, Dans toute belle main qui sait encor s'ouvrir; Sans s'en douter,—qu'importe?—elle te tend les palmes! Halte de cavaliers, sous les pins, près des flots Calmes comme eux—comme eux bien proches des sanglots—; Enfants royaux déjà magnifiques et graves, Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves, Et bijoux en qui pleure—onde à travers les flammes— L'amertume des pleurs dont sont pleines les âmes Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux; Et toi par-dessus tous, promeneur précieux, En chemise bleu pâle, une main à la hanche, Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche, Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux: Debout, mais reposé, dans cet obscur asile, Duc de Richmond, ô jeune sage!—ou charmant fou?— Je te reviens toujours: Un saphir, à ton cou, A des feux aussi doux que ton regard tranquille.
(Suivant: quatre pièces pour piano de Reynaldo Hahn)
PORTRAITS DE MUSICIENS
CHOPIN
Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots Qu'un vol de papillons sans se poser traverse Jouant sur la tristesse ou dansant sur les flots. Rêve, aime, souffre, crie, apaise, charme ou berce, Toujours tu fais courir entre chaque douleur L'oubli vertigineux et doux de ton caprice Comme les papillons volent de fleur en fleur; De ton chagrin alors ta joie est la complice: L'ardeur du tourbillon accroît la soif des pleurs. De la lune et des eaux pâle et doux camarade, Prince du désespoir ou grand seigneur trahi, Tu t'exaltes encor, plus beau d'être pâli, Du soleil inondant ta chambre de malade Qui pleure à lui sourire et souffre de le voir... Sourire du regret et larmes de l'Espoir!
GLUCK
Temple à l'amour, à l'amitié, temple au courage Qu'une marquise a fait élever dans son parc Anglais, où maint amour Watteau bandant son arc Prend des cœurs glorieux pour cibles de sa rage.
Mais l'artiste allemand—qu'elle eût rêvé de Cnide!— Plus grave et plus profond sculpta sans mignardise Les amants et les dieux que tu vois sur la frise: Hercule a son bûcher dans les jardins d'Armide!
Les talons en dansant ne frappent plus l'allée Où la cendre des yeux et du sourire éteints Assourdit nos pas lents et bleuit les lointains; La voix des clavecins s'est tue ou s'est fêlée.
Mais votre cri muet, Admète, Iphigénie, Nous terrifie encore, proféré par un geste Et, fléchi par Orphée ou bravé par Alceste, Le Styx,—sans mâts ni ciel,—où mouilla ton génie.
Gluck aussi comme Alceste a vaincu par l'Amour La mort inévitable aux caprices d'un âge; Il est debout, auguste temple du courage, Sur les ruines du petit temple à l'Amour.
SCHUMANN
Du vieux jardin dont l'amitié t'a bien reçu, Entends garçons et nids qui sifflent dans les haies, Amoureux las de tant d'étapes et de plaies, Schumann, soldat songeur que la guerre a déçu.
La brise heureuse imprègne, où passent des colombes, De l'odeur du jasmin l'ombre du grand noyer, L'enfant lit l'avenir aux flammes du foyer, Le nuage ou le vent parle à ton cœur des tombes.
Jadis les pleurs coulaient aux cris du carnaval Ou mêlaient leur douceur à l'amère victoire Dont l'élan fou frémit encor dans ta mémoire; Tu peux pleurer sans fin: Elle est à ton rival.
Vers Cologne le Rhin roule ses eaux sacrées. Ah! que gaiement les jours de fête sur ses bords Vous chantiez!—Mais brisé de chagrin, tu t'endors... Il pleut des pleurs dans des ténèbres éclairées.
Rêve où la morte vit, où l'ingrate a ta foi, Tes espoirs sont en fleurs et sou crime est en poudre... Puis éclair déchirant du réveil, où la foudre Te frappe de nouveau pour la première fois.
Coule, embaume, défile aux tambours ou sois belle! Schumann, ô confident des âmes et des fleurs, Entre tes quais joyeux fleuve saint des douleurs, Jardin pensif, affectueux, frais et fidèle Où se baisent les lys, la lune et l'hirondelle, Armée en marche, enfant qui rêve, femme en pleurs!
MOZART
Italienne aux bras d'un Prince de Bavière Dont l'œil triste et glacé s'enchante à sa langueur! Dans ses jardins frileux il tient contre son cœur Ses seins mûris à l'ombre, où têter la lumière.
Sa tendre âme allemande,—un si profond soupir!— Goûte enfin la paresse ardente d'être aimée, Il livre aux mains trop faibles pour le retenir Le rayonnant espoir de sa charmée.
Chérubin, Don Juan! loin de l'oubli qui fane Debout dans les parfums tant il foula de fleurs Que le vent dispersa sans en sécher les pleurs Des jardins andalous aux tombes de Toscane!
Dans le parc allemand où brument les ennuis, L'Italienne encore est reine de la nuit. Son haleine y fait l'air doux et spirituel Et sa Flûte enchantée égoutte avec amour Dans l'ombre chaude encor des adieux d'un beau jour La fraîcheur des sorbets, des baisers et du ciel.
LA CONFESSION D'UNE JEUNE FILLE
«Les désirs des sens nous entraînent çà et là, mais l'heure passée, que rapportez-vous? des remords de conscience et de la dissipation d'esprit. On sort dans la joie et souvent on revient dans la tristesse, et les plaisirs du soir attristent le matin. Ainsi la joie des sens flatte d'abord, mais à la fin elle blesse et elle tue.»
(_Imitation de Jésus-Christ_, Livre I, c. XVIII.)
I
Parmi l'oubli qu'on cherche aux fausses allégresses. Revient plus virginal à travers les ivresses, Le doux parfum mélancolique du lilas.
(Henri de Régnier.)
Enfin la délivrance approche. Certainement j'ai été maladroite, j'ai mal tiré, j'ai failli me manquer. Certainement il aurait mieux valu mourir du premier coup, mais enfin on n'a pas pu extraire la balle et les accidents au cœur ont commencé. Cela ne peut plus être bien long. Huit jours pourtant! cela peut encore durer huit jours! pendant lesquels je ne pourrai faire autre chose que m'efforcer de ressaisir l'horrible enchaînement. Si je n'étais pas si faible, si j'avais assez de volonté pour me lever, pour partir, je voudrais aller mourir aux Oublis, dans le parc où j'ai passé tous mes étés jusqu'à quinze ans. Nul lieu n'est plus plein de ma mère, tant sa présence, et son absence plus encore, l'imprégnèrent de sa personne. L'absence n'est-elle pas pour qui aime la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences?