Part 8
La nuit étant tout à fait venue, les pirates firent monter Than-Sing sur le pont. Il vint quelques minutes après me dire que je pouvais y monter comme lui, pour prendre l’air. Nous étions alors mouillés dans une petite baie, non loin de terre. Plusieurs joncques étaient à l’ancre à peu de distance de la nôtre. On y célébrait aussi la prière; le son des gongs, des tams-tams arrivaient jusqu’à nous. Ce moment de liberté me fit du bien. Je reposais avec délices et amertume tout à la fois ma vue vers l’horizon; la mer était calme, et le ciel rempli d’étoiles les plus brillantes. J’aurais oublié les souffrances de ma captivité durant ce court instant où la nature bienfaisante semblait vouloir me consoler, s’il ne m’eût fallu bientôt rentrer dans ma prison.
J’avais de longues heures pour penser à moi-même. Quelles n’étaient pas mes craintes en songeant que j’allais fermer les yeux au milieu de ces hommes sans foi ni loi! Je me sentais heureuse d’avoir un compagnon d’infortune auquel son âge prêtait, dans ces heures d’affliction, un caractère tout paternel.
Quoique Than-Sing fût Chinois, j’avais pris confiance en lui, car sa constance était inébranlable; il cherchait à soutenir ma misère par des paroles de consolation. C’était pour moi un réel protecteur: «Tant qu’il sera à mes côtés, me disais-je, il éloignera peut-être les lâches tentatives de ces hommes sanguinaires; il saura, par sa persuasion, déjouer leurs mauvaises intentions. Et puis, pensai-je, si je suis délaissée de Dieu, je saurai bien trouver une nuit pour me jeter à la mer.»
Telles étaient mes noires réflexions, lorsqu’on nous apporta de la lumière, c’est-à-dire une petite mèche enflammée dans un récipient rempli d’huile. Malgré la faible clarté qu’elle répandait, elle me permit d’inspecter les extrémités de ce petit caveau. J’avais à peine jeté les yeux autour de moi que je poussai un cri; je rentrai mes jambes, mes épaules, je me pelotonnai enfin pour ne pas toucher les planches qui nous entouraient. Je voyais courir, le long des parois, de grosses araignées velues à longues pattes, d’énormes cancrolats, des cloportes monstrueux avec de grandes cornes, et jusqu’à des rats qui s’enfuyaient dans les coins en glissant sur mes jambes. Ces barbares, voyant ma répulsion, ma douleur, étaient dans la plus grande joie; ils se plaisaient à nous montrer, en les désignant du doigt, toutes ces bêtes immondes. Than-Sing, voyant ma répugnance, voulut éteindre la lumière, mais je l’en empêchai; j’aimais mieux voir ces animaux hideux, afin de pouvoir les repousser, plutôt que d’en sentir le contact au milieu d’une nuit profonde. Il me restait un mouchoir; je m’enveloppai la tête et cachai mes mains sous mes vêtements en me tenant immobile.
Le lendemain matin, à l’approche du jour, toutes ces bêtes horribles avaient disparu. On vint bientôt nous apporter des vivres; d’abord, un petit baquet et de l’eau pour nous laver le visage et les mains, c’est une coutume chez les Chinois de ne toucher à la nourriture qu’après s’être livré à une ablution. Notre repas se composait, comme la veille, de poisson, de riz et de thé; il me fit voir, cette fois, comment il fallait se servir des ustensiles qui remplacent la cuillère et la fourchette, et dont les Chinois se servent avec une dextérité toute particulière. Ce sont de petites baguettes longues d’un pied et de la grosseur d’un crayon; on en tient deux ensemble vers le milieu, avec le bout des doigts, comme si l’on voulait écrire, et c’est avec les extrémités opposées à la main qu’on saisit les aliments pour les porter à la bouche. J’éprouvais alors une telle difficulté à faire usage de ces petites baguettes, malgré tout ce que s’efforçait de me démontrer Than-Sing pour m’en servir, que je renonçai à leur usage et employai mes doigts seuls pour manger.
Des pirates vinrent, comme le jour précédent, se pencher au-dessus de notre cellule pour nous considérer à leur aise. Ils se montraient les uns aux autres nos tristes personnes, et, par moment, il s’élevait de leur groupe de grands éclats de rire; un de ces misérables se pencha plus que les autres, et, nous regardant en riant d’un air sardonique, il désigna la place du marchand chinois et la mienne, en simulant, avec les bras, les gestes de deux personnes qui s’embrassent. A cette lâche insulte, un mal poignant me saisit au cœur; l’idée d’un danger honteux m’apparut et me fit monter le rouge au visage. Je laissai couler mes larmes en abondance; mon chagrin était profond: à quoi n’étais-je pas exposée! Le capitaine pirate apparut en ce moment; je ne sais s’il fut touché de mon affliction, mais il fit fermer le panneau. Par un hasard des plus singuliers, ce chef, contrairement à ses compagnons de brigandage, avait quelque chose d’affable dans la physionomie, et je dois avouer que, chaque fois que je l’envisageais, je ne me sentais saisie d’aucun mauvais pressentiment. Il était d’une laideur originale, si l’on peut dire: son visage était long et grêle; il avait les pommettes saillantes, un nez retroussé avec de larges narines, des sourcils épais, une grande bouche et de très-grands yeux noirs; lorsque son regard se fixait il s’arrêtait lentement et semblait toujours exprimer une douce pensée, comme s’il eût toujours exprimé une douce pensée. Comme tous les Chinois, il était rasé jusqu’au sommet de la tête, il avait une épaisse et longue natte de cheveux qu’il portait parfois, à la mode des sauvages, en chignon noué et retroussé, ou bien enroulée en forme de couronne, ou tombante jusqu’aux talons; chaque coiffure lui donnait une physionomie différente, mais ces diverses expressions lui étaient toujours favorables.
Or, l’apparente modération qu’il montra dans cette circonstance me fit espérer pour l’avenir.
Than-Sing, en cherchant à apaiser mes craintes, me fit part de toutes les questions que ces misérables lui avaient adressées. Ces maudits, pour s’amuser à ses dépens, lui avaient demandé combien il avait de femmes. La religion permet aux Chinois la polygamie, mais ils n’en abusent pas comme les mahométans. Les grands dignitaires en ont, dit-on, jusqu’à dix ou douze. Seulement dans les corps mixtes de la société, pour le négociant, par exemple, il en est à peu près de même. Le Chinois, en s’établissant, prend une femme; sa maison vient-elle à prospérer, qu’il en prend deux, trois et plus; c’est pour lui un signe de richesse. La première a un droit plus légitime que les autres, et ne peut être répudiée; à elle le titre de mère pour tous les enfants qui surviennent des femmes supplémentaires, des petites femmes, comme les désignent les Chinois maris. Ces dernières donnent à leurs nouveau-nés des soins maternels mais domestiques tout à la fois, car ils doivent le respect et l’obéissance à la première épouse. Les pauvres n’en ont qu’une. Pour en revenir à mon ami Than-Sing, ils lui disaient donc avec raillerie, que si l’on n’offrait pas de nous une forte rançon, ils feraient de lui un pirate, et de moi la femme de l’un d’eux. Cette horrible confidence fut de nouveau pour moi un sujet de désolation; mais le pauvre marchand chercha encore à me consoler, en me faisant observer que tout ce qu’ils lui avaient dit n’avait été qu’une feinte pour le faire parler, attendu que les hommes de sa nation ne pouvaient prendre femme que parmi celles de son pays. «Ainsi, ayez soin, ajouta-t-il, lorsque vous m’adresserez la parole de ne pas porter la main sur moi, car ils pourraient le remarquer et me faire un mauvais parti, voyant dans cette formalité une violation de cet usage.» Ces derniers mots me rassurèrent, et mes appréhensions précédentes se dissipèrent peu à peu. Il avait aussi répondu à toutes leurs instances pour connaître sa position, qu’il n’était qu’un pauvre homme allant chercher fortune en Californie, et qu’il avait obtenu un passage à bon marché à bord du _Caldéra_, avec les matelots. Il s’était bien gardé de leur laisser voir qu’il avait de l’aisance, de peur qu’on ne le soumît à quelques tortures et qu’on élevât de beaucoup le chiffre de sa rançon; car il n’est pas d’atrocités que ces écumeurs de mer ne puissent commettre pour satisfaire leur cupidité. Et les habitudes de ces pirates lui étaient trop connues pour qu’il ne craignît pas à chaque instant pour notre existence. Cet estimable Chinois me parla ensuite de sa famille; il habitait Canton, il n’avait qu’une femme, me disait-il, et trois filles, une de huit, dix-huit et vingt-cinq ans. L’aînée était mariée. Il paraissait les aimer tendrement, car il versait d’abondantes larmes à leur souvenir; il conservait peu d’espoir de les revoir un jour; je dois même dire que mon compagnon d’infortune ne croyait aucunement à notre délivrance. Toutes les fois que je le questionnais sur les mœurs des pirates, il me répondait toujours qu’ils aimaient à couper des têtes.
A ce point de la conversation, je m’arrêtais avec un certain frissonnement, car je savais par ouï dire combien le sang était répandu à profusion dans cet abominable pays, même de par la loi. Ainsi la peine capitale est une mort des plus douces comparée aux supplices qui s’exécutent chaque jour dans le Céleste-Empire. Un criminel ou condamné politique est jeté parfois dans un cul de basse fosse jusqu’à ce qu’il y pourrisse, qu’il y meure de faim; une victime doit-elle être étranglée, on lui crève les yeux, on lui coupe les oreilles, comme si la strangulation elle-même n’était qu’une légère punition. Un autre, on l’écorche vif ou on l’enterre presque vivant. Celui-là, on broie ses membres ou bien on l’écartèle; celui-ci lié et serré entre deux planches, on le scie du haut en bas.
Toutes ces horreurs ne soulèvent-elles pas le cœur, rien qu’à les énumérer? Lorsqu’elles se présentaient à mon esprit, un nuage voilait ma vue, comme au bord d’un précipice; je me sentais prise de vertige, j’étais au-dessus d’un abîme sans fond.
Ce jour là, les pirates demandèrent quels étaient mon nom, mon âge et mon pays. Than-Sing, à ces questions inoffensives, répondit que j’étais Française et qu’on m’appelait Fanny. Ces brigands recueillirent ces détails avec une curiosité toute joviale, car ils se plurent à répéter sur tous les tons: Fanny, Fanny. Mon nom, sortant de la bouche de tels êtres, me faisait un effet indéfinissable, je ne pouvais en croire mes oreilles.
Le soir venu, comme j’éprouvais une grande fatigue de ma séquestration, Than-Sing demanda qu’on me permît de rester sur le pont un peu plus longtemps qu’à l’ordinaire. On y consentit, et ce fut pour moi une occasion d’être témoin de leurs cérémonies religieuses.
Chaque jonque (comme chaque habitation chinoise) a un autel dressé, sur lequel brûle une quantité de petites bougies et où se trouvent déposées, en guise d’offrande, des portions de vivres. La prière a lieu chaque soir à la même heure; elle commence par une musique qu’on exécute au bruit des cymbales et des tams-tams, ce qui fait un vacarme effroyable.
Je vis un jeune Chinois apporter deux épées qu’il fixa par la pointe sur le milieu du pont; il déposa auprès un plateau garni de soucoupes, un vase plein de liquide et plusieurs feuilles de papier couleur jaunâtre; ces dernières étaient destinées à être brûlées.
Le jeune coquin, après avoir rangé toutes ces choses, suspendit à l’un des mâts une lanterne allumée; le chef des pirates apparut bientôt; il se prosterna, avec le sérieux dû à la circonstance, devant cet autel improvisé. Je suivais malgré moi cette comédie bizarre, je regardais avec des yeux plus grands que l’étonnement ce prêtre bandit; il baisait à chaque instant le plancher de la jonque, ou bien élevait des petites bougies en l’air. Au bout d’un instant, il saisit entre le pouce et l’index un vase plein de liquide et l’avala, le liquide, pas le vase; il frappa ensuite des médailles l’une contre l’autre, en faisant les contorsions les plus drôles; à ce moment, les instruments firent entendre leur tapage: c’est que la flamme commençait à consumer les précieuses feuilles de papier. Ce chef religieux les promenait autour des épées, comme pour les bénir. Lorsqu’elles furent à moitié brûlées il se dirigea à l’arrière de la jonque et les lança à la mer. Cette fois la musique cessa, la prière était achevée.
Cette cérémonie avait duré environ vingt minutes, et j’avais profité de tout ce temps pour respirer l’air frais de la soirée.
Une fois rentrée, j’essayai de prendre quelque repos, mais je ne pouvais en trouver. Les insectes qui nous infestaient, et desquels je ne pouvais me préserver, me privaient de tout sommeil; je n’avais pas de bas, le dessus de mes pieds était couvert de leurs morsures. Les rats, qui, les premiers jours, s’étaient bien gardés de nous approcher, commençaient à s’habituer à nous, ils se hasardaient en plein jour à passer sur mes jambes.
Le 13, au matin, un incident vint troubler nos ennemis et les mettre en rumeur: un des leurs était tombé à la mer, ils se hâtaient, à l’aide de cordages, de lui porter secours. Après quelques difficultés, ils parvinrent à le retirer, mais il était complétement asphyxié. De l’ouverture de notre case, je voyais le moribond, il était assez près de nous pour que l’eau qui dégouttait de son cadavre se répandît dans notre cellule; ces méchants êtres, avec ou sans intention, l’avaient appuyé sur le panneau qui laissait une légère ouverture. Il paraît qu’on s’était aperçu trop tard de sa disparition, car tous les efforts tentés pour le rappeler à la vie furent vains, bien qu’on le frictionnât à lui arracher la peau. Après un quart d’heure de tumulte, nous entendîmes des imprécations, et le bruit d’une masse lourde qui tombait dans la mer.
C’en était fait de ce misérable.
Notre jonque continuait sa route, louvoyant le long des côtes. Le 15, elle fit la rencontre d’une flotte de pirates; tous se réunissaient pour donner la chasse à une jonque marchande qu’on apercevait au loin sous le vent et qui faisait le trajet de Hong-Kong à Canton avec des passagers. La nôtre se mit de concert avec eux pour l’attaquer. Oh! alors, les heures de repos étaient passées, car l’activité la plus grande commençait à régner à bord.
Than-Sing entendait tous ces bandits discuter leurs plans d’attaque pour la nuit suivante et calculer les chances de profit qu’offrirait le butin. Ils s’apprêtaient à rentrer dans la vie de pillage et de carnage qui était leur élément. Je vivais dans une anxiété impossible à décrire; je me demandais quel serait notre sort si nous étions faits prisonniers par de nouveaux pirates, plus cruels peut-être que les premiers.
Le soir venu, nous fûmes enfermés hermétiquement dans notre réduit. Il pouvait être dix heures, lorsque des cris pareils à ceux que nous avions entendus sur _le Caldera_ retentirent dans l’air. Ils ne tardèrent pas à être suivis de plusieurs détonations lointaines, c’était le bruit du canon. Ces échos sinistres arrêtèrent les battements de mon cœur. Plus morte que vive, je songeais à l’imminence du danger. Un boulet ne pouvait-il pas venir nous fracasser dans notre retraite obscure! Cette première détonation avait eu pour effet d’amener un profond silence à notre bord. Que pouvaient faire nos geôliers pendant l’interruption de leurs cris féroces? Ils se préparaient à la riposte, car deux coups successifs partant de notre jonque faillirent me rendre folle; à cette détonation, tout sembla frémir dans les profondeurs de ce petit navire. Les trépignements, les hurlements quelque peu interrompus recommencèrent de plus belle; cette attaque durait depuis une heure ou deux, lorsque nous entendîmes les canots emporter une partie de nos voleurs. Ces vautours couraient sur leur proie, en peu de temps ils fondirent sur cette jonque, et la mirent au pillage. Surprise à l’improviste, cette dernière n’avait pu se mettre en garde, ni faire une sérieuse résistance, nous le supposâmes du moins en entendant cesser le feu; en outre, les bourdonnements extérieurs qui nous arrivaient, nous faisaient deviner aisément que nous étions tout proche de cet abordage.
En somme, les pirates paraissaient avoir remporté la plus facile des victoires.
Nous étions tellement suffoqués par la chaleur que Than-Sing essaya de soulever le panneau qui nous recouvrait; mais aussitôt on le referma avec violence, au risque de lui briser la tête. Le marchand chinois achevait à peine de faire cet effort, que nous entendîmes de longs cris de douleur. Ils nous parvenaient d’une manière si effrayante dans l’obscurité, que poussions malgré nous des exclamations. Au comble de la frayeur, je pressai Than-Sing de questions, je voulais qu’il m’en expliquât la cause. Mais il garda un morne silence, et, comme j’insistais, il me répondit pour la première fois avec mauvaise humeur: «Je ne sais pas.» Le brave homme, dans la crainte de m’affliger, me raconta le lendemain seulement la scène horrible qui se passait alors, et que je vais essayer de décrire.
Les pirates, après l’abordage de la jonque marchande, avaient brutalement fouillé tous les passagers. Plusieurs de ces malheureux, ayant eu l’imprudence de dire qu’ils venaient de la Californie, furent bientôt victimes de la rapacité de ces monstres. Dans le but de leur faire avouer la somme de leurs richesses, on les flagella de la manière la plus hideuse, plusieurs furent attachés par le pouce de l’un des pieds ainsi que par celui de l’une des mains à une corde qui roulait dans une poulie fixée au grand mât, et leur corps, suspendu par les extrémités délicates, fut mis en mouvement de haut en bas et de bas en haut, avec des secousses si brusques, si violentes, qu’elles arrachaient aux victimes ces cris de souffrances qui étaient parvenus jusqu’à nous. Souvent, après une ascension suivie d’une chute rapide, on les frappait encore avec un bambou. Bien que Than-Sing n’eût pas été témoin de ces horribles scènes, il connaissait trop bien les mœurs de ces brigands pour n’avoir pas compris de suite à quel genre de cruautés ils se livraient. De plus, leur langage cynique dévoilait sans honte les crimes qu’ils se plaisaient à commettre.
Le jour apparut, les clameurs cessèrent insensiblement, et l’on n’entendit plus que le clapotement de la mer le long de la coque du navire et le bruit des canots transbordant le butin; une partie du jour fut employée au pillage de la cargaison.
CHAPITRE VII
Désespoir.--J’écris la date de ma captivité.--Apparence de bonté des pirates.--Un joyeux repas.--Un steamer en vue.--Fuite des pirates vers la montagne.--Coups de canon sur notre jonque.--Reconnaissances.--Hourra! Hourra!--Je suis sauvée.
Avec le jour, nous avions espéré que l’on nous donnerait un peu de liberté, mais il n’en fut rien. Les pirates reçurent à bord les marchands avec lesquels ils font commerce de troquer en mer les marchandises volées, et tout préoccupés par l’appât du gain, ils semblaient nous oublier complétement. Mon séjour dans ce réduit insalubre avait fait sortir sur tout mon corps des petits boutons rouges et gros comme des têtes d’épingles; la sueur coulait de mon visage, il y avait si longtemps qu’on nous tenait enfermés dans cette atmosphère suffocante que j’étais pour ainsi dire asphyxiée. Étendue sur les planches de mon cachot je poussais de douloureux gémissements; ma souffrance était grande, mon compagnon essayait par de douces paroles de relever mon courage, mais je n’avais pas la force de lui répondre. Après vingt-quatre heures d’un pareil supplice, un son métallique parvint jusqu’à nous. C’étaient ces dignes émules de Mandrin qui vidaient entre eux leurs comptes. Nous entendîmes verser des sacs, et le bruit que faisait l’argent en tombant dans les balances, car, outre les dollars, on se sert en Chine d’argent pur et non monnayé; ce métal en barres ou en petits morceaux est reçu par tout le commerce.
Tous les receleurs s’en allèrent à la fin. Nos geôliers ne redoutant plus qu’on nous découvrît, se souvinrent de nous, il était temps! Ils entr’ouvrirent notre panneau à moitié, et nous respirâmes à pleins poumons: j’aspirai avec délices la fraîcheur de l’une des nuits les plus belles que j’aie vues dans ces lieux lointains.
Le lendemain était le 17; le jour qui se levait était brillant et splendide; les pirates vinrent à la première heure, à notre grand étonnement, enlever tout à fait notre panneau. Ils paraissaient joyeux et semblaient vouloir nous être agréables comme à des amis qu’une circonstance fâcheuse aurait forcé de négliger un moment. L’heure du déjeuner venue, ils nous apportèrent à manger avec plus d’abondance qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors et nous offrirent du vin. Cette boisson est faite avec du riz fermenté; elle est claire comme de l’eau, et possède un petit goût suret qui rappelle un peu le vin nouveau de France.
Comme la jonque marchait en vue d’une côte déserte, les pirates n’avaient aucune crainte relativement à nos personnes. Ils laissèrent donc, pour la première fois, notre cellule ouverte tout le jour; ils engagèrent Than-Sing à monter sur le pont, et cela avec une affabilité qui nous surprenait. Aussi, malgré la frayeur, la répulsion que m’inspiraient ces hommes, j’avais envie de le suivre. J’avais tant souffert pendant ces deux jours qu’ils m’avaient tenue sous le séquestre, que c’était pour moi un bonheur plein d’ivresse, de pouvoir jouir librement des rayons du soleil. Mon sang se vivifiait peu à peu; je me sentais revivre, enfin. Ne pouvant résister plus long-temps au désir de me tenir debout et de voir encore une fois la terre, je me dressai sur mes jambes et me trouvai de la sorte la moitié du corps en dehors de notre prison. Oh! comme c’était délicieux! après avoir vécu sept jours dans un cachot noir et sale; je promenais avec émotion mes regards dans l’espace, et je voyais à l’horizon les coteaux d’une riche verdure, dont les reflets étincelaient sous un beau soleil d’or. Au milieu de cette végétation apparaissaient par instants de blancs villages qui semblaient des points de broderie sur un long ruban vert. La vue de ce paysage éclatant de lumière me remplit l’âme d’une joie ineffable: je croyais revoir quelques beaux sites de ma patrie, de la France! J’étendis les bras vers cette terre qui fuyait devant nous, et des larmes, que je ne pus retenir, inondèrent mon visage. Le chef des pirates passait en ce moment; il fallait que mon désespoir fût bien profond: je lui montrai la terre avec un geste expressif. Le bon Than-Sing, qui avait suivi avec intérêt toutes mes impressions, s’approcha de lui et se hâta de lui expliquer ce qu’il avait compris; c’est-à-dire que je lui demandais de nous rendre la liberté, la vie. Cette question coïncidait avec une circonstance qui pouvait entraîner pour nous de nouveaux hasards. La jonque qui était partie à Macao, emmenant notre capitaine pour traiter de notre rançon, n’était pas encore revenue. Elle était en retard d’un jour. Le chef des pirates me fit signe de la main de me calmer, et il dit à Than-Sing que, si dans cinq jours il ne se rencontrait pas avec la jonque qui avait dû aller à Macao ou à Hong-Kong, il nous ferait passer sur une autre qui nous y conduirait; il se refusa à nous donner plus d’éclaircissements sur notre avenir. Cette réponse vague ne fit que nous jeter dans une plus grande perplexité. Quel pouvait être, sur notre sort, l’effet d’une pareille décision? Ils nous mettraient sur une autre jonque, c’est-à-dire que, ne pouvant retirer aucun prix pour notre rançon, s’ils ne nous tuaient pas, ils se débarrasseraient de nous en nous exposant à de nouveaux dangers.
L’apparition subite d’un steamer, en admettant que le hasard nous fît trouver sur sa route, était encore plutôt un motif de crainte que d’espérance, car les pirates, sur le point d’être atteints, et plutôt que d’être pris en flagrant délit de rapt, ne préféreraient-ils pas nous jeter, mon compagnon et moi, à la mer, pour éviter d’être pendus, punition que notre présence entre leurs mains devait à coup sûr entraîner? On voit ainsi à quel point se compliquait notre situation et qu’elle devait amener un dénoûment prompt, mais impossible à prévoir.